PARTICULARITÉS HISTORIQUES SUR TOLÈDE ET SUR CARTHAGÈNE
1 1. — Description de Tolède. — Décision de l*un de ses conciles contre les Juifs. — Ouverture de son palais enchanté par un roi curieux et cupide. — Conquête de l'Espagne par Tes Maures. — Viol commis par le môme roi. — Vengeance terrible du père de la yictime.
Au sud-est de Madrid, à 15 lieues de cette capitale, ce chemin conduit à Tolède, ancienne capitale de l'Espagne au temps des Goths. L'air y est irès-salubre. Le Tage, s' étant glissé comme par un jeu de la nature au travers de plusieurs montagnes très-hautes et très-escarpées, semble ne s'y frayer un passage que pour couler tout autour de la ville, à laquelle il ne laisse qu'une entrée diflScile. Ce fleuve, qui traverse aussi le Portugal, se jette dans l'Océan.
Tolède, qui av^ H près de 200,000 habitants
au XVI' siècle, n'en a plus que 20,000 ; mais avec ses rues étroites, son grand nombre de clochers de style gothique, elle paraît être encore une ville intacte du moyen âge. C'était la forteresse la plus redoutable d'Espagne. Les rois goths y tenaient les assemblées nationales, alors nommées conciles comme celles des évoques. Elle fut prise par les Maures et reprise ensuite par les Castillans. Elle redevint la capitale des rois d'Espagne après qu'ils eurent expulsé les Maures, jusqu'à ce que Charles-Quint l'eût établie à Madrid (1).
En 694, le 7 novembre, le dix-septième concile de Tolède se réunit en l'église de Sainte-Léocadie. Entre autres décisions, il rendit celle-ci, provoquée par un mémoire du roi Egica ; a Tous » les juifs d'Espagne demeureront esclaves; tous >^ leurs biens seront confisqués ; on . leur ôtera » leurs enfants dès l'âge de sept ans pour les. » mettre entre les mains de maîtres chrétiens,
(1) C'est à Tolède que le Père Mariana, jésuite de première force dans toutes les sciences politiques et morales, composa presque tous ses ouvrages. Son Histoire générale d*Espagne surtout se distingue par la méthode, la lucidité du style et ses coDsciencieuBeft recherches.
» qui auront soin de les élever dans la religion » chrétienne. »
(Test à Tolède qu'en l'an 711 se trouvait un palais que Ton disait enchanté et fermé avec de grosses serrures et des cadenas afin que nul n'y pût pénétrer. Tous les grands^ comme le peuple, étaient persuadés que Tempire des Goths serait détruit en Espagne dès que Ton ouvrirait ce palais. Mais le roi Rodrigue, aussi curieux que cupide, pensa que celte tradition s'était répandue par ruse, afin que nul n'eût l'idée de s'emparer des trésors qu'il supposait renfermés dans le palais par les rois ses prédécesseurs. Il le fit ouvrir, mais n'en trouva fiucun. On ne vît qu'une toile pliée, où étaient dessinées des figures d'hommes d'une taille et d'un habillement extraordinaires, avec cette inscription en latin : VEspagne sera bientôt ruinée et détruite par une nation semblable à ces hommes ici peinte.
La couleur du vifeage, la figure et l'habit ressemblaient à ceux des Sarrasins qui, par la rapidité de leurs conquêtes, étaient devenus la terreur du nom chrétien; de sorte que toux ceux qui assistèrent à l'ouverture du palais demeurèrent convaincus que l'Espagne n'avait à redouter
que les Maures déjà maîtres de TAfrique (1).
Ea effet, bientôt ces mahométans, originaires de TArabie, s'emparèrent de l'Andalousie, dont ils traitèrent les habitants en peuples conquis, et, suivant leur langage, en chiens. En 714, le roi Rodrigue marcha à la rencontre des ennemis près de Xérès, mais fut battu par eux. On dit que le nombre des Goths qui périrent dans cette bataille fut si considérable qu'on ne put les compter. Le roi, voyant la bataille perdue, prit lâchement la fuite, et Ton n'eut plus aucune de ses nouvelles; mais il paraît, par une inscription qu'on trouva deux cents ans après dans une église du Portugal, qu'il y périt misérablement quelques jours après sa désertion.
Ainsi, par une seule bataille, l'Espagne fut dépouillée de toute la gloire que ses peuples avaient acquise, et l'empire des Goths périt après avoir duré trois cents ans. Les citoyens superstitieux attribuèrent ce désastre à la curiosité de Rodrigue; mais les politiques l'attribuent au viol qu'il avait commis quelque temps auparavant.
Ce fait curieux mérite quelques détails,
(1} Histoire générale d'Espagne^ par Mariana.
Entre toutes les filles que Ton élevait dans le palais , on distinguait Florinde, surnommée la Cavay d'une beauté remarquable, et fille du comte Julien. Elle était toujours auprès de la reine Egilone, qui l'aimait tendrement. Un jour Florinde, jouant avec quelques-unes de ses compagnes, se découvrit une grande partie du corps; le roi, qui l'aperçut par une fenêtre, en ressentit une impression si vive qu'il tenta tous les moyens que son imagination perverse pouvait lui suggérer pour corrompre celte jeune fille ; prières, menaces, promesses, flatteries, tendresses, fureur, tout fut vainement employé auprès d'elle. Florinde, qui avait autant de vertu que de beauté, préféra son honneur à toutes les promesses. Le roi irrité, l'ayant rencontré dans un lieu écarté, en abusa malgré sa résistance.
Julien était alors en Afrique, où le roi lavait envoyé pour négocier quelques affaires importantes. Sa fille, pénétrée de douleur, délibérait si elle prendrait le parti de dissimuler l'affront qu'elle venait de recevoir, ou de le publier pour rendre le scélérat odieux à tout l'univers; elle se détermina enfin à écrire à son père la lettre suivante :
, c< Plût au ciel, mon père et mon seigneur , que la terre pût s'entr'ouvrir sous mes pieds, et m'engloutir toute vive dans ses abîmes, avant que je puisse achever la lettre que j'entreprends aujourd'hui de vous écrire ; j'aurais au moins la consolation en mourant de vous épargner la plus sensible douleur qui fut jamais, et dans laquelle la triste nouvelle que je vais vous apprendre vous plongera infailliblement. Non, le temps ne pourra jamais adoucir votre juste douleur, n effacer la tache honteuse dont votre maison est souillée. Je ne puis retenir mes larmes en vous écrivant^ et vous reconnaîtrez aisément par les taches que vous remarquerez sur ce papier l'abondance des pleurs que je verse. J'étouffe mes soupirs malgré leur violence, et je fais sur moi le dernier effort en vous écrivant ; mais si je balançais plus longtemps à le faire, ce serait en quelque manière me rendre et me reconnaître coupable ; vous auriez peut-être un juste sujet de croire que j'aurais part au crime qui couvre votre famille d'une éternelle infamie; vous pourriez me soupçonner de n'avoir pas été déshonorée par une honteuse violence , mais de m'être déshonorée moi-méne en consentant à une brutale passion indigne devons
et de raoi. Quelle fin aura donc le triste malheur qui m'accable? Qui pourra, sans vous, venger Taffront fait à notre maison et effacer notre honte ? Eh quoi ! voulons-nous attendre que le temps relève et découvre ce qui est aujourd'hui secret, et que toute la terre soit instruite de l'infamie dont je suis couverte, et à laquelle je préférerais cent fois la mort plus cruelle? Je rougis, et j'ai le visage couvert de confusion, quand je pense seulement à vous écrire ce qu'il ne m'est plus permis de tenir secret, et ce que je ne puis vous cacher sans crime. triste et déplorable sort ! En un mot, votre fille et votre sang, une princesse du sang royal des Goths, vient d'être déshonorée, forcée par le roi Rodrigue, ji qui, pour mon malheur, vous m'aviez confiée comme une brebis innocente à la merci d'un loup affamé. Pour vous, si vous êtes encore sensible à votre propre honneur et à ma réputation, ne souffrez pas que l'infâme tyran jouisse tranquillement de l'exécrable plaisir qu'il a goûté à mes dépens. Faites que ce soit pour lui un poison qui lui donne la mort; ne permettez pas qu'il ait déshonoré impunément votre maison et votre sang. Il faut, oui, il faut que
tout l'univers apprenne que la vengeance et la punition ont suivi de près le crime I »
Julien, revenu à la cour, fit semblant d'ignorer Taffiront Tait à sa fille. Il flatta adroitement le roi et devint son confident. Il lui persuada que FEspagne, n'ayant plus rien à craindre au dedans, devait se mettre en état de résister aux Français et aux Maures qui, chacun de leur côté, faisaient de continuelles invasions sur ses côtes, qu'ils pillaient et désolaient. En conséquence, il lui conseilla d'envoyer dans les parties de l'Afrique et de la France voisines des frontières toute sa cavalerie et ses troupes afin de résister aux ennemis. Le roi entra dans ces vues ; et dès que le comte le vit sans défense, il lui demanda la permission de retourner en Afrique et d'y emmener sa fille, pour voir sa femme qu'il y avait laissée malade. Rodrigue y consentit à la condition qu'ils reviendraient promptement. Julien le promit et partit. On voyait encore au xvii* siècle, à Malaga, une porte sur les côtes de la Méditerranée qu'on appelait la porte de la Cava^ parce que la jeune fille y passa pour s'embarquer.
Dès que Julien fut arrivé en Afrique, il our-
dit une vaste conjuration avec les chefs espagnols qui s'y trouvaient, et engagea Muza, gouverneur de l'Afrique pour les Sarrasins, à entreprendre la conquête de l'Espagne. 'On a vu précédeipment comment ils réussirent ; de sorte que le crime particulier d'un monarque perdit un grand empire. Ces exemples sont malheureusement trop fréquents dans l'histoire de tous les peuples.
§ 2. — Utilité de la gare de Carthagëne. — Fondation de cette ville par Asdrubal. — Mariage d'Annibal. —Des premières conquêtes de ce grand homme.— Des mines découvertes et exploitées par lui.
Garthagène compte 35,000 habitants; elle n'en avait que 23,000 en 1810. C'est une place de guerre de première classe. Depuis quelques années on y a établi des usines aux abords de la rade et dans les montagnes qui l'avoisinent, pour exploiter les riches mineraisqui y abondent. Elle redeviendra sans doute avant peu d'années l'un des premiers ports militaires de la Méditerranée, à côté duquel on établira un port de commerce important. En sept ou huit heures on se rendra de là à Oran ; de sorte que
TEspagne offrira à la France le plus court chemin de l'Algérie, comme la France offre à T Angleterre le plus court chemin de la Méditerranée. Ainsi, les rapports entre la France et l'Espagne s'en accroîtront, à l'avantage incontestable des deux pays. Les voyageurs auront l'option de s'embarquer soit à Alicante, soit à Carthagène pour se rendre en Algérie.
Carthagène, ou nouvelle Carthage^ fut fondée par Asdrubal, qui avait succédé au grand Amilcar dans le gouvernement de TEspagne, que celui-ci avait conquise. Asdrubal était le beaufrère d'Annibal, qui servit sous ses ordres. A la mort d' Asdrubal, Annibal fut acclamé généralissime par toute l'armée. Son élection fut confirmée par le sénat de Carthage.
La nouvelle ville devint dans l'antiquité la plus opulente et la plus puissante de l'Espagne. C'est là que; avant de rompre avec les Romains, auxquels, dans son enfance, il avait sur l'autel juré une haine implacable, Annibal épousa Himilcé, qui descendait du roi Milice. Ce mariage lui attacha tous les Espagnols ; mais ce qui lui donna les moyens do passer en Italie fut la découverte qu'il fit dans cette province
de plusieurs mines d'or et d'argent vulgairement nommées les jniits d^AnnibaL L'une d'elles était si abondante qu'on en tirait par jour plus de 300 livres d'argent raffiné; soit 30,000 francs de notre monnaie. Mais comme alors l'argent avait une puissance ^d'acquisition bien plus considérable que de nos jours, cette somme équi^ valait à plus de /i.00,000 francs par Jour.
Ânnibal eut de ce mariage un fils qu'il appela Aspar ; mais les historiens de l'antiquité ne font aucune mention, dans ses immortelles campagnes d'Italie, ni de sa femme ni de soii fils. Aussitôt après son mariage, Annibal soumit les Garpetains qui habitaient les provinces de Tolède et de la Manche, ainsi que celles de Sego vie, de Valladolid , de Burgos, de Palencia et une partie du Portugal II pénétra lepremierau centre et aux extrémités de la Péninsule ; car avant lui les Carthaginois n'avaient encore soumis que le Kttoral oriental. Ensuite il s'empara des Olcades, qui étaient aux environs de l'Ebre, et enfin des peuples du Tage et de la fameuse ville de Sagunte, qu'il réduisit après un siège de huit mois* Cette ville, alors la plus considérable de l'Espagne, ne pouvant plus résister aux pres-
santés attaques du jeune héros, fut réduite en cendres par ses nobles habitants, qui s'ensevelirent ainsi avec leurs trésors sous les ruines de la patrie !
§ 3. — Description de Saragosse. — De ses troubles anciens. -* Belle défense de ses habitants au commencement du xn* siècle,
La ville de Saragosse, ancienne capitale du royaume d'Aragon, est située dans une belle et vaste plaine, sur le bord* de la rivière d'Èbre. La beauté de sa situation, la grandeur de son enceinte, la magnificence de ses édifices, la propreté de ses rues , le nombre, les richesses et la politesse de ses habitants la rendirent une des plus fameuses villes de l'Espagne. Sur la fin du xv« siècle, l'alguazil royal ayant dit\des paroles injurieuses à Pierre Cerdan, chef des jurats et du sénats celui-ci appela des. habitants qui passaient; on arrêta l'alguazil, qui fut immédiatement jugé et pendu. Le roi donna l'ordre de punir avec rigueur cet attentat commis contre son autorité. Mais, comme on ne put arrêter le chef des jurats,^ que la justice
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d'Aragon prit sous sa protection, on fit le procès au second jurât, qui fut mis à mort.
Quelque temps après, une troupe de citoyens, indignés des assassinats juridiques de l'inquisiteur, se précipitèrent sur lui dans la cathédrale, et le frappèrent de cent coups de poignard. Les meurtriers périrent tous dans Fannée. Mais depuis cette époque, les inquisiteurs habitèrent le château de Saragosse, afin de se mettre en sûreté contre les vengeances populaires.
En 1808, Saragosse avait pris part avec ardeur au soulèvement général de l'Espagne, lorsqu'on voulut lui . imposer comme roi un frère de Napoléon I^. Les habitants choisirent pour capitaine général Palafox, homme plein de mollesse, mais secrètement dirigé par un moine courageux et intelligent qui se servait de l'intermédiaire d'une femme. Une formidable défense fut organisée dans la ville ; mais au moment où deux généraux français se disposaient à l'attaquer, la nouvelle du désastre de Baylen les décida à ta retraite.
L'année suivante, le pouvoir de Joseph Bo-
naparte s'étant un peu consolidé, Tarmée française résolut de nouveau d'occuper la capitale de TAragon. Le maréchal Lannes, qui entreprit le siège de cette ville, n'ayant pour défense qu'une espèce de mur d'octroi , échoua dans plusieurs attaques de vive force, et se vit contraint d'ouvrir la tranchée comme devant une place de guerre. Ce ne fut qu'après vingf-sept jours de tranchée et un assaut général que les Français purent pénétrer dans l'enceinte. Mais là ils furent encore près d'un mois pour s'emparer de la ville. Nonobstant les 16,000 bombes qu'ils y avaient jetées, l'épidémie et la famine qui désolaient les habitants, plus de 15,000 de ceux-ci, sur 40,000, s'étaient transformés en vaillants soldats. Hommes, femmes, enfants, vieillards , prêtres et moines surtout firent de chaque maison une citadelle. Un couvent se défendit avec une telle vigueur que le maréchal ne put l'emporter qu'au moyen d'une batterie de cinquante bouches à feu. Enfin la junte de défense capitula sous la condition que la garnison sortirait par la porte principale , déposerait les armes, et demeurerait prisonnière de guerre , à moins qu'elle ne voulût passer au
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service du roi Joseph.^ Le quart de Tarmée française pérît dans ce siège; mais la moitié des habitants de Saragosse et de ceux qui s'y étaient réfugiés avaient perdu la vie, rappelant ainsi Théroîsme de Tantique Sagunte !