‹ De l'Espagne et de ses chemins de ferChapitre 27 sur 167 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

HISTOIRE bu CID.

§ 1. ^ Mariage du Gid avec Chimène. — Ses exploits.

Je ne puis quitter T Andalousie sans dire un mot de Rodrigue Diaz de Vivar, si populaire en Espagne sous le nom de Cid, Dès l'âge de trente ans, sa valeur, son habileté, sa prudence et son génie Pavaient rendu la terreur des Maures. Mais en Tan 1055, ayant eu une querelle particulière avec le comte de Gormaz, il le tua en duel. Chimène, fille unique du comte et la plus riche héritière de Gastille, avait depuis longtemps conçu une forte et secrète passioapour le Cid, dont les exploits Tavaient charmée. Néanmoins, elle alla se jeter aux pieds du roi Ferdinand pour lui demander justice de la mort de son pSre ; elle le supplia ou de punir le Cid avec toute la rigueur des lois, ou de le lui donner pour époux. Le roi lui accorda la dernière

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chose, et le mariage fut célébré par Tarche* vêque de Séville, aux applaudissements de toute ^ la nation.

Cet événement a fourni à Guillem de Castro le sujet d'une belle tragédie. Le grand Corneille, en imitant cette pièce, nous a donné le premier chef-d'œuvre de la scène française. 11 met la scène à Séville, en avouant que c'est une falsification. Mais il se trompe probablement ; car, quoique Mariana, qui rapporte le fait, ne dise rien du lieu, diverses chroniques très-anciennes me font présumer que ce fut à Séville, dont momentanément les Castillans avaient expulsé les Maures. .

^ Les grandes richesses que Chimène apporta en dot à son époux, étant réunies aux terres . qu'il possédait déjà^ le rendirent le plus puis* sant seigneur de toute la Castilie. Souvent, se mettant à la tête de ses vassaux les plus hardis, il faisait des invasions contre les Maures, ses voisins, et les pillait. Dans l'une il vainquit cinq de leurs petits rois qui s'étaient coalisés contre lui^ les fit prisonniers, et ne leur rendit la liberté que sous la condition qu'ils lui paieraient un tribut annuel. Quand lew*s députés le

lui apportaient, ils se prosternaient devant lui,

en disant Cid^ ce qui en arabe signifie Seigneur.

2. — Des prétentions de l'Empereur et da Pi^. — Haruigue du Cid. — Comment la fermeté d'un seul homme peut sauver une grande nation.

Quelque temps après, Tempereur, voulant que r Espagne dépendit de T Empire et en reconnût la suzeraineté, avait mis dans ses intérêts le pape, qui envoya, à cet effet, des ambassadeurs vers Ferdinand avec menace de guerre en cas de refus. Celui-ci avait beaucoup plus de penchant pour la paix que pour la guerre ; néanmoins, il pénétrait parfaitement les dangereuses conséquences de la prétention de Tempereur, qui ne tendait à rien moins qu'à réduire F Espagne à n'être plus qa un fief et un mem bre de l'Empire. 11 avait convoqué, dans cette grave occurrence, les états-généraux, qui se trouvaient partagés. Alors, avant que de prendre une résolution, il jugea à propos de mander le Cid, qui se rendit immédiatement à Tremblée. Ferdinand, lui ayant demandé son avis, il répondit que ce n'était pas une affaire sur laquelle il fallût seulement délibérer ; que toute

la nation devait défendre aux dépens de son sang la liberté dont elle rf^tait redevable qu'à sa valeur et au bonheur de ses armes.

« Ne nous sera-t-il pas plus glorieux, ajouta- » t-il, de mourir les armes à la main, que de » sacrifier une liberté qui a coûté tant de peine x> et de sang à nos ancêtres? Voulons-nous donc » servir de jouet à une nation féroce î Appre- » nons qui nous sommes à ceux qui osent nous » mépriser. Serions-nous assez lâches pour » souffrir leurs outrages, leurs termes fiers et » insolents, et les injures dont ils ont l'audace » de nous accabler? A peine avons-nous secoué » le joug honteux que les Maures nous avaient » imposé, nous voudrions nous forger de nou- » velles chaînes, en nous rendant les vassaux » d'un prince étranger? C'est se moquer de » notre nation, c'est l'insulter : faut- il donc que » le monde chrétien ne reconnaisse d'autre sou- » verain que l'empereur d'Allemagne? A ce » prix, les empereurs jouiront en paix de toute » l'autorité, la puissance, la gloire, et de toutes » les richesses qui ont coûté à nos pères tant de » travaux et tant de sang, tandis que nous

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» n'aurons pour partage que les dangers, les » misères, la pauvreté : en un mot, qu'un hon- » teux esclavage ! Nos ancêtres auront heureu- » sèment secoué le joug des empereurs romains, » pour se soumettre à celui des Allemands I » Voulons nous passer pour un peuple lâche, » sans courage, sans autorité, sans forces? \ou- » lons-nous obéir à une nation qui tremblerait » devant nous, si nous avions la hardiesse de » lui faire sentir qui nous sommes? Qu'on ne » dise point qu'il est difficile de résister aux » efforts de l'empereur, et qu'on ne peut se » dispenser d'obéir aux ordres du souverain » pontife. C est le caractère des âmes timides, » de s'exposer à des maux certains dans la » crainte d'une guerre incertaine; le courage et » la hardiesse viennent & bout des difficultés » qui paraissent insurmontables aux hommes » faibles.

» Je vois que plusieurs sont insensibles à » l'honneur et à la honte de leur nation : con- » tents d'une vaine ombre de liberté, il^ s'esti- » ment peut-être encore trop heureux de n'être » pas honteusement enchaînés et punis comme » des esclaves I Je ne crois pas que le pape

» soit prévenu jusqu'à ne vouloir pas écouter » nos juste? remontrances ; il est le père com- » mun de tous les fidèles, et cette qualité To- » blige de rendre justice également à tous ses » enfants. Envoyons àRome des personnes ca- » pables de maintenir avec courage^ nos droits » et notre liberté, et de faire entendre au pape » rinjustice des prétentions de Tempereur d'Al- » lemagne. Pour moi^ je suis résolu de défendre » au prix de mon sang la liberté que j'ai reçue » de mes ancêtfîqs ; et de d^larer^ Tépée à la » main, traîtres et ennemis de leur patrie ceux » qui sont d'un sentiment contraire à celui que » je viens de proposer, soit qu'iU le fassent » par un frivole scrupule de conscience, soit » par quelque autre considération. Selon que » chacun paraîtra zélé pour la défense de la » liberté publique et la gloire de la nation, je » le regarderai comme ami ou comme un ennemi » irréconciliable. »

Ce discours fut accueilli avec d'immenses applaudissements; ceux même qui par timidité, ou par une fausse prudence, . ou par respect pour le chef de TËglise, avaient été d'un sen-

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timent contraire, y revinrent d'euxHmêmes ; et le roi donna une réponse négative et fière aux ambassadeurs du pape. li prescrivit une nouvelle levée de 10,000 hommes dans ses États, sans compter les troupes que les rois maures, vassaux et tributaires de la couronne de Castille, étaient obligés de fournir. Le Cid, nommé général de cette armée, jugea du coup d'œil d'un grand capitaine qu'il ne fallait pas attendre en Espagne que les Allemands vinssent Tattaquer; il passa les Pyrénées, entra en France et arriva à Toulouse, qui était son alliée. Alors il envoya vers le pape tine députation, afin de l'engager à décider l'empereur à ne pas faire couler le sang chrétien, qui ne devait être versé que contre les infidèles. Toutefois, il lui faisait savoir qu'il était prêt à envahir l'Allemagne, si l'empereur ne renonçait formellement à son odieuse prétention.

Cette fermeté effraya le pape et l'empereur, qui députèrent vers le Cid, toujours campé à Toulouse; le légat du pape se prononça en faveur de l'Espagne, qu'il déclara absolument libre et indépendante de l'Empire. Ce mémorable événement est encore un exemple de ce

que j'ai prouvé récemment ailleurs, que la dignité et la fermeté d'un seul homme influent souvent sur les destinées d'un peuple tout entier (1).

Le. Cid continua ensuite ses exploits contre les mahométans et tous les ennemis de sa patrie. Sa réputation se répandit par toute la terre : le roi de Perse lui envoya des ambassadeurs pour le féliciter. Aussi quand l'Espagne perdit ce grand homme, vers l'an 1098, elle frémit et trembla comme le peuple d'Israël à la mort du vaillant Machabée, Les funérailles du Gid furent célébrées avec une solennité plus grande que celle déployée à la mort des rois. Son tombeau fut érigé dans le célèbre monastère de Saint-Pierre de Cardena, près de Burgos, où on le voyait encore au xvii® siècle.

Toutes les révolutions l'avaient respecté jusque-là.

(1) Voyez V Esprit de la guerre^ liv. lU, ch. iv.

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