COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DE L'ESPAGNE ET SUR SON GOUVERNEMENT ACTUEL
§ 1. — De la conquête de l'Espagne par les Maures. — Mariage de Ferdinand V, roi d* Aragon, avec babell«^, reine de Castille. — Expulsion complète des Maures.
On sait qtfau viip siècle l'Espagne' fut conquise par les Maures : j'expliquerai plus loin comment le crime et la lâcheté de l'un de ses rois déterminèrent leur victoire. Durant sept cents ans, ce beau pays fut en grande partie occupé, maltraité, exploité par ces mahométans , mais non pas sans luttes acharnées de part et d'autre. L'histoire du moyen âge est remplie de batailles et de sièges entre les deux nations; des villes furent prises par les Maures , reprises par les Espagnols , prises encore par les Maures. Alternativement ceux-ci occupaient et étaient forcés d'abandonner une province ou royaume. Toutefois, ils civilisèrent les peuples conquis en leur apportant les arts , les sciences et les lettres qui, depuis la déca-
âence de Tempire romain, s'étaient réfugiés en Asie et en Afrique.
Cependant, en 1469, Ferdinand V, roi d'Aragon, épousa Isabelle, reine de Castille. Cette alliance réunit les deux royaumes. L'activité, Tastuce et l'ambition du roi, le génie et le courage de la reine élevèrent bientôt l'Espagne au-dessus de tous les pays. « Aux grâces et aux agréments de son sexe, dit Désormeaux, Isabelle joignait la grandeur d'âme d'un héros, la politique profonde et adroite d'un ministre, les vues d'un législateur, les qualités brillantes d'un conquérant, la probité d'un bon citoyen, l'exactitude du plus intègre magistrat. Elle se trouvait toujours au conseil : son époux ne régnait point à sa place; elle régnait avec son époux. »
Isabelle et Ferdinand déclarèrent la guerre au royaume de Grenade, qui était le seul encore occupé par les Maures; et ils le conquirent en l/i92, après une guenre (ie huit ans. Aboabdeli, qui avait détrôné son père Albohacen, défendit huit mois sa capitale ; mais, craignant de. tout .perdre s'il tardait trop à se rendre, il capitula, en stipulant qu'on ne toucherait ni aux biens, ni aux lois, ni à la liberté.
ni à la religion des vaincus ; que leurs prisonniers seraient rendus sans rançon^ et que les juifs compris dans le traité jouiraient des mêmes privilèges* Abeabdeli^ malgré la douceur de ces conditions^ versa des larmes en se tournant vers les murs de Grenade : Tu as raison, lui dit sa mère, de pleurer comme une femme, puisque tu n'as pas su garder en homme une telle tille ! Grenade, bâtie par les mabométans depuis près de cinq siècles, était très*peuplée, opulente, et ornée de ce vaste palais des rois maures, dans lequel se trouvaient les plus beaux bains de TËurope^ et plusieurs salles voûtées soutenues sur cent colonnes d'albâtre. Le luxe et les richesses de cette ville furent probablement rinstrument de sa perte. Âboabdeli, obligé de quitter tout cet éclat pour descendre au rang de sujets se réfugia en Afrique. C'est ainsi que finit en Espagne la puissance des Maures.
§ 2. — Etrange mort de Ferdinand. — Prédiction de ses astrologues. —Fourberies de ce monarque. — Observations sur les effets de la découverte du nouveau monde en ce qui concerne l'Espagne.
Isabelle mourut en 1504, à l'âge de cinquantequatre, ans, après avoir marié sa fille, nommée
Jeanne, avec Philippe, archiduc d'Autriche, père de Charles-Qwint. Avant que de mourir, elle fit jurer à Ferdinand, dont elle avait toujours été extrêmement jalouse, qu'il ne se remarierait point. Mais il s'empressa de violer sa promesse et épousa Germaine de Foix. 11 mourut d'un breuvage qu'elle lui donna, afin de le rendre capable d'avoir des enfants. Des astrologues ayant prédit qu'il mourrait dans Madrigal, petite ville de la Castille, il ne voulut jamais y mettre le pied ; et comme il traînait sa mélancolie de lieu en lieu , il vint mourir , sans y prendre garde, dans le village de Madrigaléjo, dont le nom assez semblable rassura les graves astrologues , qui craignaient bien que ^événement ne leur donnât un démenti.
Il rendit la force aux lois, humilia la haute noblesse, réforma le clergé, diminua les impôts, punit les magistrats prévaricateurs ; et enfin, ce qui jeta le plus d'éclat sur son règne fut la découverte de l'Amérique, par l'attention qu'Isabelle prêta aux propositions de Christophe Colomb. Ce n'était pas sans raison que Philippe II disait : Cest à ce rigne que nous devons toul. Mais les conquêtes de Ferdinand ne
se firent pas sans fourberies. Ses ambassadeurs lui rapportant un jour que Louis XII se plaignait d'avoir été trompé deux fois par lui :
— Deux fois ! s*écria Ferdinand ; il en a bien menti, Vivrogne, je l'ai trompé plus de dix! Un prince italien, son contemporain, disait : Avant que de compter sur ses promesses, je voudrais qu^ il jurât par yn Dieu en qui il crût. Machiavel, dans un chapitre du Prince^ se moque aussi beaucoup de ses perfidies.
Néanmoins, le pape Innocent VIII donna à Ferdinand le surnom de Catholique^ et autorisa tous ses successeurs à le porter, à cause de son zèle pour cette religion qui lui fit expulser les mahométans et les juifs, et établir, en 1480, V Inquisition. Ce redoutable tribunal condamna comme hérétiques, dans une seule année, plus de 2,000 personnes, qui la plupart périrent par le feu. La crainte d'être dénoncé changea le caractère de la nation, qui devint dès lors extrêmement silencieuse et grave, malgré la vivacité que donne un climat chaud et fertile. «Il faut penser, dit un écrivain célèbre, que le surnom de Catholique fut un sobriquet, car
assurément personne n'a moins possédé que ce roi resprit de notre religion. ...»
Un historien réfute dans les termes suivants Varillas, qui s'était extasié sur le bonheur que la découverte de TAmérique procura à l'Espagne : « Les richesses que l'Espagne en tira Jui donnèrent d'abord, il est vrai, une sorte d'éclat et de bouffissure; mais elles sapèrent les bases de sa puissance naturelle: sa populartion^ son commerce, ses manufactures. Des milliers d'artisans et de négociants abandonnèrent une fortune lente, mais sûre, dans leur patrie, pour courir après une fortune brillante, mais souvent incertaine, dans le nouveau monde. La plupart n'y trouvèrent qu'une mort précoce, causée par le changement de climat, de nourriture et de mœurs. L'Espagne perdit beaucoup plus que ses colonies ne gagnèrent. Ce grand arbre^ épuisé par le grand nombre de ses rameaux, ne présenta, après les règnes de Charles- Quint et de Philippe II, qu'un corps languissant.. C'est ainsi que les hommes sont punis de leur ambition par leur ambition même. En invitant les sujets espagnols à préférer l'exploitation des mines à la culture des terres, le
gouvernement se procura beaucoup d'or. Mais comme le prix de toutes les denrées nécessaires doubla bientôt en Europe, et a depuis décuplé (1), TEspagne, quoique abondante en signes des richesses, n'en fut guère plus riche. C'est ce que Ferdinand ne prévit pas. »
§ s. — Mot spiritad de Gbaries-Qaint — Qae l'annôe espagnole a été la meilleure de l'anirera. — Des causée de sa
décadence.
Charles-Quint, successeur de Ferdinand, dominait les Espagnes, une partie de 1 Italie, les Pays-Bas et l'Allemagne. C'était plus par politique, pour occuper l'esprit de ses peuples, que par ambition, qu'il faisait la guerre. Il tlisait un jour à François I" : Mon frire ^ nous gouvernons des peuples tempestueux; si de temps en temps nous n'avions pas soin de les inquiéter par l'ennemi étranger, cest à nous-mêmes qu^ils feraient la guerre. On voit que ce bon monarque avait lu la Politique d'Aristote.
11 abdiqua volontairement en faveur de Philippe II son fils. Alors Tarmée espagnole était
(1) Cet écrivain, qui n'est nullement économiste, se trompe : le prix des denrées a quadruplé seulement.
la meilleure de Tunivers et la mieux commandée. Nous en avons de nombreux témoignages dans tous les historiens français et italiens eux-mêmes, notamment dans Machiavel, qui vante à chaque instant la bravoure, la discipline, la sobriété et rintelligence du soldat espagnol. Dans une lettre à son ami Vettori, ambassadeur de Florence à Rome, il s'écrie, après avoir passé en revue les armées et les pays de son temps :
Tous ne valent pas un quatrain^ à V exception des Espagnols !
Mais cette valeureuse armée dégénéra promptement, comme le gouvernement et la nation elle-même, après la mort de Philippe II, sur la fin du XVI* siècle (1).
Presque toutes lès grandes nations se sont promptement relevées d'un éclatant échec :
l'armée romaine, taillée en pièces à Cannes, reprit toute sa vigueur deux ans après ; l'armée française, si souvent battue sur la fin du règne de Louis XIV, et sous le trop long règne du dissolu Louis XV, redevint excellente
(1) La destruction de son invincible Armada par une tempête lui coûta toute sa flotte avec l'élite de ses armées , et commença à décourager ses généraux et ses officiers.
aux temps glorieux de la République. Mais TEspagne, battue à >Rocroy, au milieu du xvir siècle, ne se releva jamais de cet échec. J'en développerai quelque jour toutes les causes; il me suffît d'indiquer ici que la principale fut dans le mauvais gouvernement, les mauvais officiers, et surtout les mauvais généraux qu'on mit à la tête des troupes : car le soldat est resté le même ; sa bravoure et sa fidélité ont toujours été dignes d'éloges : le petit peuple espagnol vaut autant qu'il valait sous Isabelle et Charles-Quint; mais malheureusement comme on n'a plus rencontré, dans ce pays, de Cid ni de Gonzalve, on n'a vu de l'héroïsme qu'en détail, et quand la présence d'un bon chef n'était pas nécessaire.
Toutefois, depuis vingt ans, de grands changements se sont opérés à cet égard. On commence à bien choisir les officiers et les généraux, et je ne doute pas qu'à l'occasion nous ne retrouvions dans les armées de ce pays la valeur qui les rendit si célèbres.
J'applique au Portugal la même observation.