‹ De l'espèce et de la classification en zoologieChapitre 35 sur 93 · F.A PENSÉE ÉCLATE DANS TOIS CES RAPPORTS · texte numérisé non relu

F.A PENSÉE ÉCLATE DANS TOIS CES RAPPORTS

anneaux de la chaîne sont perdus ! Mais une connaissance intime et profonde du sujet peut seule permettre à l’esprit de saisir cette démonstration ; car, même confusément entrevue, celte vérité constitue le résultat le plus brillant des efforts intellectuels combinés de centaines d’observateurs, pendant un demi-siècle.

La connexion entre les faits, chacun le voit d’abord, est chose purement intellectuelle ; elle implique, par conséquent, l’action d’une Intelligence, comme cause première (1). Or, si le pouvoir d’associer des idées est le privilège des esprit cultivés seulement; — si le pouvoir de combiner des pensées différentes et d’en déduire des pensées nouvelles est le privilège, encore plus rare, d’un petit nombre d’esprits supérieurs; — si la faculté de suivre à la fois plusieurs enchaînements d’idées distincts est un don assez extraordinaire pour que l’Histoire ail pris soin d’en enregistrer le petit nombre d’exemples (César dictant à la fois plusieurs lettres à ses secrétaires), bien que cela dénote, en somme, la simple capacité de passer rapidement d’un sujet à un autre, sans perdre le fil de plusieurs idées parallèlement développées; — si tout cela n’appartient qu’au pouvoir intellectuel le plus fort, par quelle aberration du jugement dénier à une Intelligence Suprême l’œuvre de ces combinaisons de la nature à côté desquelles toutes les conceptions humaines sont jeux d’enfant?

Pour peu que j’aie réussi à montrer dans les rapports divers observés entre les animaux et le monde physique, ou entre les animaux eux- mêmes, quelque chose d’intelligent, il s’ensuit que le Tout est dû à un Auteur Intelligent. Il n’est peut-être pas hors de propos, alors, de chercher à indiquer, autant que cela est possible, la différence qu’il y a entre la Pensée Divine et la pensée humaine.

Prenant pour guide la nature, où la pensée se manifeste, je trouve que la pensée humaine est consécutive. Au

(1) L. Agassiz, Contemplations af God m lhe Kosrnos (Christian Bœaminer. Boston, janv. 1851).

DE L’ESPÈCE

contraire, la pensée divine est simultanée. Elle embrasse, au même instant et pour toujours, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, les rapports extrêmement diversifiés qui existent entre des millions d’êtres organisés d’une complication telle, que, pour en étudier et en comprendre, même imparfaitement, un seul, l’Homme par exemple, l’Humanité a employé des milliers d’années. Oui; toutes ces choses ont été faites par un Esprit; toutes sont nécessairement l’œuvre d’un Esprit seul, de Celui devant lequel l’Homme ne peut que s’humilier, pour reconnaître, avec une ineffable gratitude, les prérogatives dont, sans parler des promesses d’une vie future, il lui a été donné de jouir dans ce monde.

Dans mon argumentation sur ces problèmes purement métaphysiques, j’ai volontairement omis quelques points, afin de ne pas étendre outre mesure un débat qui, dans le plan de cet ouvrage, n’est en définitive qu’accessoire. Je me crois justifié de l’avoir fait, parce que, au point de vue où j’ai traité mon sujet, ces questions trouvent une solution naturelle qui s’offre d’elle-même au lecteur. Nous savons ce que l’intelligence de l’homme peut produire; nous connaissons sa puissance de création, sa puissance de combinaison, de prévision, d’analyse, de synthèse. Nous sommes, par conséquent, tout préparés à reconnaître une action analogue émanant, sur une étendue sans limites, d’une Intelligence Suprême. Il serait donc superflu de vouloir démontrer qu’une telle Intelligence a pu créer l’Univers et tout ce qu’il contient. Il suffit de prouver que la constitution du monde physique et, plus particulièrement, les rapports établis entre lui et les êtres vivants attestent, en général, l’existence d’un Être Suprême, Auteur de toutes choses. Le rôle de la science est d’étudier ce qui a été fait, de rechercher, autant que cela est accessible, comment les choses ont été faites, plutôt que de scruter ce qui est possible à la Divinité. Car nous ne pouvons connaître ce qui aurait pu être que par ce qui existe réellement. Pour détruire cette thèse, ceux qui nient l’intervention dans la nature d’une Intelligence Créatrice, devraient

l’homme primitif.

montrer que la cause à laquelle ils rapportent l’origine des êtres finis est, de sa nature, une cause possible. Or, c’est ce qu’on ne peut pas nier d’un Être doué des attributs que nous reconnaissons en Dieu. Notre tâche est donc terminée quand nous avons prouvé qu’il existe. Il serait cependant à désirer que tout naturaliste, amené par l’étude à une conclusion semblable, reprît de nouveau le sujet au point de vue particulier de ses recherches spéciales; alors, seulement, l’évidence se manifestera dans toute sa clarté.

Dès aujourd’hui, j’entrevois que des arguments d’une grande valeur pourraient être empruntés â la morphologie des plantes, spécialement au mode de succession et à la combinaison systématique des différentes sortes de feuilles qui produisent le feuillage et la fleur de ces végétaux innombrables, dont le développement a pour terme une infinie variété de fruits. Le monde inorganique, envisagé à la même lumière, ne manquerait pas de fournir, lui aussi, un témoignage inattendu en faveur d’une Cause Intelligente, dans le caractère des lois qui régissent les combinaisons chimiques, l’action des forces physiques, l’attraction universelle, etc. L’histoire elle-même de la culture de l’humanité devrait être étudiée à ce même point de vue. Mais je laisse à de plus capables le soin de discuter ces choses.

L’Age primitif de l’Humanité.

A mesure que nos connaissances en Géologie se sont précisées, on a pu compléter l’histoire des temps antérieurs à l’état de choses actuel. La question des rapports chronologiques de l’histoire de l’Homme avec les époques géologiques s’est, alors, posée d’une manière plus pressante. Depuis quelques années, on s’occupe beaucoup de 1 ’ Homme fossile. Je n’aime pas cette expression, par la raison bien simple que le mot fossile n’a pas, de lui-même, un sens nettement dé-

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fini. Dans l’enfance de la Paléontologie, on a appelé fossiles tous les débris laissés dans les couches de la terre, par des êtres organisés dont on pensait que la disparition avait précédé la venue de l’Homme. Le terme fossile, appliqué d’abord au gisement et au mode de conservation, a pris ainsi un sens chronologique ; on en est venu à le considérer comme synonyme de ces mots : antérieur à l'homme. Cette interprétation remonte à l’époque où toutes les espèces animales éteintes étaient regardées comme ayant précédé l’existence de l’Homme. L’apparition de l’humanité sur la terre formait ainsi le point de démarcation entre les êtres fossiles et les êtres vivants. Pendant longtemps, aucune autre distinction n’a été faite entre les animaux actuels et ceux qui ont vécu autrefois à la surface du globe. On considérait comme de notre époque ceux qui nous sont encore aujourd’hui associés, et l’on rapportait au monde primitif ceux qui ont existé antérieurement. Il fallut toutefois reconnaître que ce monde primitif ne constitue pas une ère unique. On y distingua des périodes, des époques, des âges successifs. On parvint à établir des coïncidences entre les grands changements physiques survenus à la surface du globe et la disparition d’ensembles, tout entiers, d’animaux plus ou moins nombreux : on vérifia la contemporanéité de certains événements physiques avec certaines phases de la distribution des êtres qui composent le règne animal. Celte étude suivie constitue l’histoire de la science durant notre siècle. Elle a produit toutes ces vues de systèmes géologiques, ou de périodes, d’époques, d’horizons géologiques, de synchronisme entre le soulèvement des montagnes et l’apparition ou la disparition des faunes successives, toutes ces idées qui sont le domaine de la Géologie et de la Paléontologie.

Il n’entre poinl dans le plan de mon ouvrage de discuter la valeur de ces périodes ou le caractère de ces faunes, leur enchaînement, leur mode respectif de distribution. 11 me suffit de constater un fait admis aujourd’hui par tous les géologues : c’est que, à différentes époques, le globe a présenté une constitution physique différente et a été habité

l’homme primitif.

par des êtres différents et distincts. Or, à mesure que cette notion devenait plus précise, à mesure que les divisions se faisaient plus nombreuses et plus restreintes, les époques géologiques ont été resserrées entre des limites de temps plus étroites et les faunes circonscrites dans des aires plus réduites. On a vu qu’il y avait des types d’animaux dont l’existence se poursuivait pendant de longues périodes, et d’autres dont la durée embrassait des espaces de temps plus courts. En dernier lieu, il a été démontré que nombre d’espèces, d’abord jugées antérieures à la présence de l’Homme, avaient été contemporaines du genre humain. Cette découverte a suscité des questions d’un ordre tout à fait nouveau dont la solution est difficile, d’autant plus que le problème touche à certains côtés de l’histoire physique de l’Homme, sur lesquels la lumière est loin d’être faite. Tous les problèmes auxquels avaient d’abord donné lieu les distinctions à faire entre les fossiles de différentes périodes, et l’époque de leur existence, toutes les difficultés nées de la diversité des formes spécifiques à des âges géologiques différents, ont été soulevées de nouveau à propos de l’Homme lui-même.

Lorsqu’on a découvert les premières traces d’Éléphant fossile, on a pu croire que c’étaient des débris d’Éléphant moderne. 11 en a été de même pour tous les représentants anciens des familles et des genres actuels. 11 a fallu que les savantes comparaisons de G. Cuvier vinssent établir d’une manière incontestable que certaines espèces sont, suivant l’expression consacrée, des espèces perdues. On sait à présent que ces espèces-là, comparées à celles de nos jours, ne sont pas, à proprement parler, perdues, car elles n’ont pas vécu en même temps que les espèces rencontrées aujourd’hui sur les différents points du globe. Dans l’histoire du développement du règne animal, elles appartiennent à des époques antérieures. Maintenant, donc, que l’on découvre des preuves de la présence de l’Homme, parmi les débris d’animaux dont le genre et l’espèce n’existent plus dans les mêmes lieux, on se demande, à bon droit, si ces restes de l’Homme peuvent être rapportés aux différents

types de l’Humanité qui habitent encore à cette heure la surface terrestre. On est forcément conduit à discuter, de nouveau et à un autre point de vue, cette question de l’unité du genre humain, déjà si difficile en elle-même, et qui se complique ainsi d’un élément chronologique, toujours négligé jusqu’alors dans lesétudesdontl’Homme avait été l’objet.

Avant de pouvoir aborder la question de l’Homme fossile au point de vue chronologique, il faut nécessairement se faire une idée précise de la nature des rapports qui existent entre les divers types de l’Humanité répandus sur le globe. C’est là que gît la difficulté principale. Si toutes les formes humaines, quelque diverses qu’elles soient, appartiennent à une espèce unique; si le Nègre, le Hottentot, l’ Abyssin, le Cafre, le Mozambique, le Sénégalais sont des peuplades d’une même race; si cette race n’est elle-même qu’une variété parmi les autres races qui peuplent d’autres continents; si l’Australien, le Négrillot, le Papou sont simplement d’autres variétés et d’autres peuplades de la race nègre ; si les Japonais, les Chinois, les Tartares ne sont que des peuples de la race Mongole ; si les Hindous, les Assyriens, les Persans, les Égyptiens, les Berbères et toutes ces nationalités qu’on appelle Indo-Germaniques sont de pures modifications d’une seule et même race; si les Indiens de l’Amérique du Nord et les Indiens de l’Amérique du Sud diffèrent au même degré, seulement comme représentants d’une autre race; si les Esquimaux, les Lapons, les Samoïèdes, les Tongouzes, les Patagons; si, en un mot, tous les hommes, quelles que soient leurs différences physiques, doivent être envisagés comme des représentants d’une seule et même espèce, la question de l’Homme fossile n’a plus qu’une importance secondaire. La seule valeur de cette étude est d’aboutir à cette constatation que l’Humanité apparut bien avant la date fixée jusqu’à présent par la Chronologie. Tout ce vaste ensemble de connaissances, fruit des études archéologiques relatives à l’Homme, se réduit, dès lors, à démontrer la fausseté des chronologies les plus accréditées, l’inexactitude des traditions, bref, l’insuffisance des données historiques

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pour nous apprendre quels furent les commencements du genre humain.

Il importe donc, avant tout, de bien préciser les termes de comparaison qui doivent entrer dans l’investigation dont l’Homme primitif est l’objet. Il ne faut pas se méprendre sur le problème ; la première chose à savoir n’est pas quelle peut être l’origine du genre humain. Nous devons dégager notre recherche des discussions qui se rattachent à l’hypothèse de la transformation des êtres organisés. Ce qu’il faut, c’est prendre l’Homme tel qu’on le rencontre aujourd’hui sur la terre, et l’Homme tel qu’il se révèle par les traces découvertes dans les gisements, plus ou moins anciens, où il est accompagné d’animaux qui ne lui sont plus associés de nos jours. Que l’Homme provienne, ou non, de Quadrumanes anthropomorphes; qu’il descende de différents types de Singes ou d’une souche quadrumane unique ayant disparu, toujours est-il que les hommes d’aujourd’hui différent essentiellement les uns des autres, et que chaque type a, incontestablement, un habitat spécial. Et, ici encore, il y a lieu de distinguer. Il est, en effet, des formes du genre humain que l’on trouve, à l’état sauvage, dans des conditions qui paraissent n’avoir pas changé de temps immémorial. Elles sont fixées, de nos jours encore, sur le sol qu’elles n’ont cessé d’occuper depuis qu’elles sont connues de la race blanche.

Il ne faut pas les confondre avec ces autres formes du genre humain dont le mélange a constitué, dans le cours des siècles, des nationalités aux éléments hétérogènes, phénomène qui s’est surtout produit parmi les branches diverses de la ' race blanche. Or, je le répète, peu importe l’origine de toutes ces différences; car, aussi loin que remontent nos renseignements, nous trouvons toujours les types d’hommes les plus divers répartis sur des aires distinctes de la surface du globe, qu’ils semblent avoir occupées de tous temps. Jusqu’à ce qu’il soit prouvé que les différentes espèces d’animaux appartenant à un même genre sont issues les unes des autres ; tant que la science devra envisager toutes les espèces animales comme des entités indépendantes (et celte

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nécessité n’en subsisterait pas moins, pour l’étude comparative, dans le cas où on les rattacherait génésiquement les unes aux autres) ; tant que les êtres qui se sont succédé à travers les âges géologiques présenteront des caractères spécifiques distincts, tels qu’on les reconnaît aujourd’hui (ét ces particularités aussi subsisteront alors qu’on en saura l’origine).; — aussi longtemps, dis-je, que, dans le règne animal, on constatera des différences exprimant le caractère des types dans le temps et dans l’espace, la science aura le devoir de tenir compte, au même titre, de toutes les différences vérifiées entre les hommes d’époques ou d’habitat différents. Or, après les études les plus judicieuses sur les débris humains, découverts dans des gisements d’âges divers et dans des localités plus ou moins distantes, le résultat le plus caractéristique auquel on soit parvenu c’est la constatation d’une diversité inattendue et fort remarquable delà forme du crâne, chez tous ces peuples primitifs. Signaler ici ces variétés m’entraînerait hors du cadre de cet ouvrage. Mais il est de fait que si l’on examine les crânes humains les plus anciens, trouvés sur des points de l’Europe fort différents, au milieu de débris d’animaux qui, non-seulement n’existent plus en Europe, mais n’appartiennent même pas à la période contemporaine de l’Homme actuel, on observe des dissemblances aussi grandes que celles qui distinguent, de nos jours, les diverses races humaines. C’est donc chose acquise désormais à la science que l’Humanité a eu sur la terre ses phases de développement, tout comme les genres d’animaux. Il y a eu une différence entre les hommes d’autrefois et les hommes d’aujourd’hui, comme il en a existé une, à des époques géologiques diverses, entre les animaux de même genre.

Cette phase des découvertes ouvre, pour l’histoire de l’Humanité, une ère aussi nouvelle que celle qui se déploya, pour 1 Histoire Naturelle tout entière, le jour où Cuvier signala les différences spécifiques qui existent entre les Éléphants du Val d’Arno et ceux, amenés par Annibal en Italie, dont on avait cru d'abord retrouver les restes dans les débris de

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