‹ De l'espèce et de la classification en zoologieChapitre 41 sur 93 · GENRES · texte numérisé non relu

GENRES

les Palmiers, les Conifères, les Ombellifères, les Composées, les Légumineuses, les Labiées, etc., pour avoir un exemple de cette uniformité d’aspect.

Genres.

Linné savait déjà fort bien que les genres existent dans la nature. Cependant il appelle genres des groupes à beaucoup desquels nous donnons un autre nom et dont quelquesuns doivent-ètre regardés comme des familles. Il n’en demeure pas moins prouvé, par ses œuvres même, qu’il était pleinement convaincu de la réalité de cette sorte de groupe. Il dit, en effet, nettement, dans sa Philosophia Botanica, sect. 169 : « Scias characl.erem non constituere genus, sed ï genus characterem. Characterem fluere e genere, non ge- » nus e charactere. Characterem non esse ut genus fiat, » sed ut genus noscatur. ï

Un aphorisme aussi clair aurait dù maintenir présente à l’esprit des naturalistes l’idée que les genres ont une base réelle. Mais cela n’a pas empêché les idées les plus vagues de prévaloir à ce sujet. Bien petit est le nombre des observateurs qui, de nos jours, croient positivement à la réalité des distinctions génériques instituées par eux. Quant à ce que sont les genres, la confusion est bien plus grande encore. Ceux qui n’ont point approfondi ce sujet semblent être arrivés à cette conclusion : les genres sont purement et simplement des groupes où sont réunies un certain nombre d’espèces possédant en commun quelques traits plus généraux que ceux qui distinguent chacune d’elles. Pour eux, par conséquent, nulle différence essentielle entre les caractères génériques et les caractères spécifiques; une seule espèce peut former un genre, pour peu que ses caractères ne soient pas tous conformes à ceux d’autres espèces, et plusieurs espèces en constituent un lorsque leurs caractères spécifiques présentent entre eux une certaine con ■

formité(l). Loin d’admettre une semblable doctrine, je crois pouvoir démontrer que, pour grande ou petite que soit la différence observée Rentre deux espèces, en tant qu’espèces, elles peuvent fort bien constituer un genre naturel ; il suffit qu’elles aient des caractères génériques identiques.

J’ai dit plus haut que, pour mieux connaître sur quoi étaient fondés les différents groupes adoptés dans les systèmes zoologiques, j’avais consulté les œuvres de certains auteurs, célèbres dans les annales de la science à cause du bonheur particulier avec lequel ils avaient caractérisé une catégorie spéciale de groupe. J’ai cité Latreille comme s’étant distingué, entre tous les zoologistes, par la précision avec laquelle il avait défini les genres des Crustacés et des Insectes. Il nous a laissé en effet sur ces animaux l’ouvrage le plus étendu qui existe (2). Un mot, que j’ai souvent entendu répéter par des entomologistes qui avaient connu Latreille, fait très-exactement connaître la signification qu’il attachait à l’idée de genre. A l’époque où il préparait le travail dont je viens de parler, il ne perdait aucune occasion de se procurer des spécimens, afin de déterminer parfaitement d’après la nature les particularités génériques des animaux qu’il décrivait. Pour cela, il faisait appel à ses confrères et les priait de contribuer à sa collection. Mais ce n’était pas pour accumuler des exemplaires qu’il mettait tant d’activité à se procurer ces objets, car il avait coutume de dire qu’il n’en avait besoin que « pour en examiner les parties ». N’y a-t-il pas dans ce mot une suggestion du maître, qui nous enseigne ce que sont les genres et comment nous devons les caractériser. N’est-ce pas la structure spéciale de telle ou telle partie qui caractérise les genres? N’est-ce pas le fini de l’organisation, la perfection des derniers détails de la structure

(1) Spring, l’eber die naturhistorischen Begriffe von Gatlung, Arl und Atari. Leipzig, 1838, in-8. — H. Burmeister, Zoonomische Briefe. Leipzig, 1856, 2 vol. in-8. — T. V. Wollaston, On lhe Variation of Species. Londres,

1856, in-8. — J. D. Dana, Tlioughls on Species (Amer. Journ. Sc. and /Iris,

(2) Latreille, Généra Crustaceorum et /nseclorum. Paris et Argenteuil, 1806-1808, 4 vol. in-8.

ESPtCES.

ÜGt

qui distingue un genre d’un autre genre ? Latreille, en indiquant ce dont il avait besoin pour l’étude des genres, nous a donné la clef des rapports harmoniques qu’il y a entre eux. Les genres sont des groupes d’animaux très-étroitement alliés, qui diffèrent, non par la forme, non par les complications de la structure, mais simplement par les détails infimes de la structure de quelques parties. C’est là, je crois, la meilleure définition qu’on en puisse donner. Ce qui les caractérise, ce ne sont pas certaines modifications des traits qui sont propres à la famille, car nous avons vu que le trait saillant et différentiel des familles c’est la forme typique, et les genres d’une même famille ne diffèrent pas du tout parla forme. Les genres ne sont pas non plus, tout simplement, une certaine formule plus compréhensive que l’espèce, embrassant des caractères plus nombreux ou d’une importance plus grande. En effet, les espèces d’un même genre naturel ne doivent présenter aucune différence de structure, mais quelque chose qui manifeste d’une façon plus spéciale les relations que leurs représentants ont entre eux ou avec le monde ambiant. Les genres, en un mot, sont des groupes naturels d’une sorte particulière, et leur distinction spéciale repose sur les derniers détails de la structure.

Espèces.

On croit généralement que rien n’est plus aisé que la détermination des espèces, et que, de tous les degrés d’alliance qui peuvent exister entre les animaux, celui que constitue l’identité spécifique est le plus nettement défini. On s’imagine même qu’un critérium infaillible de cette identité est fourni par le rapprochement sexuel qui réunit, si naturellement, les individus de la même espèce dans la fonction reproductrice. Eh bien ! je crois, moi, que c’est là une erreur complète, tout au moins une pétition de principes impossible à admettre dans une discussion philosophique sur ce

qui constitue véritablement les traits caractéristiques de l'espèce. Je l’affirme même : bien des problèmes embrouillés contenus dans la recherche des limites naturelles de ce groupe seraient depuis longtemps résolus, n’était l’insistance avec laquelle on présente généralement la capacité et la disposition naturelle des individus à un rapprochement fécond, comme une preuve suffisante de leur identité spécifique. Je ne veux pas appuyer sur le fait que chaque nouveau cas d’hybridité constaté (1) proteste derechef contre cette assertion. Je n’examinerai pas non plus s’il est possible ou praticable d’écarter cette difficulté, en introduisant dans le débat la considération de la fécondité limitée du produit d’espèces différentes. Je ne ferai qu’une simple observation. Tant qu’on n’aura pas prouvé, pour toutes nos variétés de chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes cultivées, qu’elles sont respectivement dérivées d’une espèce unique, pure et sans mélange; tant qu’un doute pourra être conservé sur la communauté d’origine et la descendance unique de toutes les races humaines, il sera illogique d’admettre que le rapprochement sexuel, même donnant lieu à un produit fécond, soit un témoignage irrécusable de l’identité spécifique.

Pour justifier cette affirmation, je me bornerai h demander s’il est un naturaliste sans préjugés qui, de nos jours, ose soutenir :

1° Qu’il est prouvé que toutes les variétés domestiques de moutons, de porcs, de bœufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc., sont respectivement dérivées d’un tronc commun ;

2° Que considérer ces variétés comme le résultat d’un mé-

(1) Wiegman, Gekriinle Preisschrifl über die Bastarderseugung im Pflanrenreich ■ Brunswick, 1828, in-8. — Braun (A.), U cher die Erscheinung der Ycrjüngnng in der îïatur. Fribourg, 1849, in-4. — Morton (J. G.), Essay on flybridity {Amer. Jnurn., 1847). — Additional Observations on Hybridity in Animais and on some collateral subjects. Charleston, Med. Journ., 1850. — De Selys Longehamps, Récapitulation des hybrides observés dans la famille desAnatidées (Bull. Acad. Bruxelles, 1845), et Additions (ibid , 1856), 2 e part..

ESPÈCES

lange extrême de plusieurs espèces primitivement distinctes est une hypothèse inadmissible;

3" Que des variétés importées de contrées lointaines, et entre lesquelles il n’y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules de Shanghaï et nos poules communes, par exemple, ne se mêlent pas complètement?

Où est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les limites de la fécondité entre espèces distinctes sont connues avec une suffisante rigueur, pour qu’on en puisse faire la pierre de touche de l’identité spécifique? Qui pourrait dire que les caractères distinctifs des hybrides féconds et ceux des produits de sang non-mêlé sont tellement évidents, qu’on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultivées? Or, aussi longtemps que cela demeurera impossible ; aussi longtemps que la communauté d’origine n'aura pas été prouvée pour toutes les races humaines, pour tous les animaux différents, pour toutes les plantes diverses dont il vient d’être question, et qui, chaque jour, depuis des milliers d’années, fournissent la preuve que leurs unions sont fécondes ; aussi longtemps qu’il y aura un grand nombre d’animaux hermaphrodites pouvant multiplier leur espèce sans que le concours de deux individus soit nécessaire ; aussi longtemps qu’il y en aura d’autres pouvant se multiplier par différents procédés sans l’intervention des sexes, — on ne sera point autorisé à prétendre que ces animaux ou ces plantes sont des espèces pures et sans mélange, et que la fécondité sexuelle est le critérium de l’identité spécifique. D’ailleurs, celte prétendue pierre de touche n’a guère de valeur pratique dans beaucoup de cas offrant un très-haut intérêt scientifique. On n’y a jamais recours, et, que je sache, on n’en a jamais fait l’application avec un résultat satisfaisant, pour s’éclairer sur un cas douteux. Elle n’a jamais été d’aucune utilité au naturaliste consciencieux et perplexe, en quête du degré de parenté pouvant exister entre des animaux ou des plantes étroitement alliés, qui vivent dans des contrées éloignées ou sur des aires

DE I.A CLASSIFICATION

géographiques dépourvues de communication. Jamais elle ne contribuera à la solution d’un problème où soient en cause l’apparente différence, l’apparente identité, d’animaux ou de végétaux disparus et trouvés dans des formations géologiques diverses. Dans tous les cas critiques qui exigent une exactitude et une précision minutieuses, il faut rejeter ce soi-disant critère, comme peu sûr et nécessairement hypothétique. La science exacte doit se passer de lui, et plus tôt elle s’en sera débarrassée, mieux ce sera. Mais, de même que d’autres reliques du vieux temps, c’est une manière d’épouvantail théorique que l’on garde dans sa boîte pour le faire seulement surgir à certains jours, quand il s’agit de donner le change et de fermer le débat sur la question de l’unité d’origine des races humaines.

Il est une autre erreur qui se rattache aux idées en vogue sur l’espèce et qu’il faut aussi que je signale ; c’est cette affirmation spécieuse que l’espèce n’existe pas dans la nature de la même manière que les genres, les familles’, les ordres, les classes et les embranchements. Il y a des gens qui soutiennent positivement (1) que l’espèce est fondée dans la nature d’une tout autre manière que ces groupes ; que son existence est en quelque sorte plus réelle; celle des autres groupes étant regardée comme idéale, alors même qu’on admet que ces derniers n’ont eux-mêmes rien d’artificiel.

Examinons cela d’un peu plus près, car c’est la question tout entière de l’individualité qui est en cause. On ne s’y méprendra pas, je l’espère; j’apprécie à toute sa valeur l’importance des rapports sexuels comme indice des liens étroits qui unissent ou peuvent unir les individus de la même espèce. Je sais, aussi bien que n’importe qui, dans quelle étendue ces relations se manifestent à l’état de nature. Mais je prétends insister sur ce fait incontestable qu’elles ne sont pas aussi exclusives que le prétendent les naturalistes, aux yeux desquels elles constituent un critérium infaillible de l’identité spécifique. Je rappellerai à ceux

(1) Burmeistcr (II.). Zoonomische Briefe, déjà cité, vol. I, p. 11.

ESPÈCES

qui l’oublient constamment que certains animaux, bien que d’espèces distinctes, s’unissent sexuellement et ont des produits; — inféconds le plus souvent, cela est vrai, dans certaines espèces, mais jouissant d’une fécondité limitée dans quelques autres et même, dans plusieurs, féconds à un degré qu’il n’a pas été jusqu’à présent possible de déterminer. Le rapprochement sexuel est le résultat, ou plutôt il est l’expression la plus frappante, de l’alliance étroite établie à l’origine entre les individus de la même espèce ; mais il n'est en aucune façon la cause de leur identité dans la suite des générations qui se succèdent. Après la création, les animaux de la même espèce se sont réunis par couple, parce qu’ils étaient faits l’un pour l’autre; ils ne se sont pas recherchés dans le but de fonder leur espèce, car celle-ci existait pleinement avant que le premier individu provenant de leur union fût venu au monde.

Cette façon d’envisager le sujet acquiert d’autant plus d’importance qu’il devient plus probable que les espèces n’ont pas pris origine par couple unique, mais ont été créées avec un très-grand nombre d’individus, dans les proportions numériques qui produisent l’harmonie naturelle entre les êtres organisés. C’est la seule explication possible de la procréation des hybrides ; elle est alors basée, en effet, sur le rapprochement naturel d’individus appartenant à des espèces très-voisines et qui peuvent devenir fécondes, l’une avec l’autre, d’autant plus facilement qu’elles diffèrent moins quant à la structure.

Pour supposer que les relations sexuelles déterminent l’espèce, il faudrait d’abord avoir démontré que la promiscuité absolue, parmi les individus de la même espèce, est le trait dominant du règne animal. Le fait est, au contraire, qu’un très-grand nombre d’animaux, sans parler de l’Homme, choisissent leur compagne pour la vie et ont rarement des rapports avec une autre. Les éleveurs savent depuis longtemps que les races diverses d’une même espèce ont moins de disposition à s'unir que les individus de la même race. Pour ma part, je ne puis pas concevoir com-

DE EA CLASSIFICATION

ment des moralistes, qui soutiennent l’unité d’origine des races humaines comme un des principes fondamentaux de leur religion, peuvent en même temps justifier le rapprochement sexuel au degré de parenté et de consanguinité le plus proche, nécessaire, dans cette théorie, entre les membres de la prétendue première et unique famille humaine, quand de telles relations répugnent même aux sauvages. Et d’ailleurs, il y a d’innombrables espèces chez lesquelles un très-grand nombre d’individus ne sont jamais développés sexuellement; d’autres où les individus sexués n’apparaissent que de temps en temps et à des intervalles éloignés, entre lesquels plusieurs générations immédiates sont produites sans aucune intervention des sexes. Chez quelques-unes la multiplication s’opère par bourgeonnement dans une proportion bien plus considérable que par génération sexuelle. Je pourrais rappeler, enfin, les phénomènes de génération alternante, aujourd’hui si bien connus chez les Acalèphcs et les Vers, et le polymorphisme de plusieurs autres types. On ne peut pas méconnaître la signification de pareils fails. A moins d’aller jusqu’à la prétention absurde que les distinctions et les définitions introduites en Histoire naturelle, dans l’enfance de cette science, doivent continuer à nous servir de norme dans l’appréciation des phénomènes naturels; de nier qu’il y ait lieu de réformer et de modifier nos règles, conformément aux lois de la nature, à mesure que notre connaissance fait des progrès! C’est par exemple un caractère spécifique du Cheval et de l’Ane que de pouvoir s’unir, l’un avec la femelle de l’autre, et de donner lieu à un produit qui diffère de celui que chacun d’eux eût obtenu avec sa propre femelle. C’est un trait caractéristique de la Jument, comme représentant de son espèce, de mettre au monde un Mulet, ensuite de son union avec le Baudet, tandis que l’Étalon accouplé à l’Anesse procrée un Bardot. Il est encore pour eux caractéristique de produire des hybrides d’autre sorte avec le Zèbre, avec le Daw, etc. Comment donc croire que la fécondité ou tout au moins la promiscuité entre représentants de la même espèce puisse être un crité-

ESPÈCES

rium de l’identitc spécifique ? Il y a cependant encore des naturalistes qui voudraient la représenter comme une pierre de touche infaillible, simplement pour pouvoir soutenir celte thèse : tous les hommes descendent d’un couple unique.

Ces faits s’ajoutent à tant d’autres qui, chaque jour, font ressortir davantage la probabilité que les individus d’une même espèce vivant sur des aires géographiques sans communication entre elles aient eu une origine indépendante. Ils nous obligent à écarter de la définition philosophique de l’espèce l’idée d’une communauté d’origine et, conséquemment aussi, l’idée de la nécessité d’un lien généalogique. La preuve que tous les animaux ont été originellement créés en nombre immense est tellement forte, que l’hypothèse de leur apparition première par couples singuliers est, on peut le dire, presque entièrement abandonnée par les naturalistes. Cela étant, la dérivation sexuelle ne constitue pas le caractère essentiel et nécessaire des espèces, encore bien que le rapprochement des sexes soit le procédé naturel de leur reproduction et de leur multiplication. Si nous sommes conduits à admettre, comme point de départ, pour chaque espèce, l’apparition d’un très-grand nombre d’individus; si la même espèce a pu prendre origine à la fois dans des localités différentes, entre ces premiers représentants de l'espèce, au moins, le lien provenant d’une même filiation n’existait pas. Or, comme le même argument s’applique tout aussi rigoureusement à un premier couple unique, ce fantastique critérium de l’identité spécifique doit être abandonné dans un cas comme dans l’autre. Avec lui disparaît à son tour la prétendue réalité de l’espèce, opposée au mode d’existence des genres, des familles, des ordres, des classes, des embranchements. Ce qui, en effet, possède la réalité de l’existence, ce sont les individus, ce ne sont pas les espèces. Nous pouvons à la rigueur considérer les individus comme des représentants de l’espèce, mais ni un individu, ni un nombre quelconque d’individus, ne représente simplement l’espèce sans représenter aussi en

même temps, comme on l’a vu plus haut (secl. i à v), le genre, la famille, l’ordre, la classe et l'embranchement.

Avant d’entreprendre de prouver tout ce que renferme celle proposition, j’examinerai d’abord les caractères de l’être individuel chez les animaux. L’existence des individus est parcimonieusement mesurée dans le temps et dans l’espace ; elle a des bornes définies et appréciables. Ni l’individu, ni l’ensemble des individus à un moment donné, ne représentent complètement l’espèce. Ils n’en sont jamais que les représentants temporaires, et cela d’autant plus que l’espèce a, dans la nature, une plus longue durée. Les individus d’une espèce quelconque, ceux de toutes les espèces existant à l’heure présente, succèdent à d'autres individus qui ont vécu antérieurement et précèdent des générations qui leur survivront ; ils ne constituent pas l’espèce, ils la représentent. L’espèce est une entité idéale, aussi bien que le genre, que la famille, que l’ordre, la classe, ou l’embranchement; elle continue à exister, tandis que, génération après génération, ses représentants meurent. Mais ses représentants n’expriment pas simplement ce qu’il y a de spécifique dans l’individu, ils manifestent et reproduisent de la même manière, de génération en génération, tout ce qui en eux est générique, tout ce qui caractérise la famille, l’ordre, la classe, l’embranchement, avec la même plénitude, la même constance, la même précision. L’espèce, donc, existe dans la nature au même titre que tout autre groupe; elle est tout aussi idéale que le genre, la famille, etc., ou tout aussi réelle. Mais les individus existent véritablement d’une autre manière. Aucun d’eux ne présente au même instant tout ce qui est caractéristique de l’espèce, serait-il hermaphrodite; aucun couple ne le peut faire davantage, même quand l’espèce n’est pas polymorphe. Car les individus ont une croissance, une jeunesse, une maturité, une vieillesse, et ils ont durant leur vie un habitat limité. L’espèce, il est vrai, ne jouit non plus que d’une existence limitée; mais nous pouvons, pour notre dessein, considérer cette existence comme infinie, puisque nous

ESPÈCES

n’avons aucun moyen d’en déterminer la durée, soit dans les temps géologiques antérieurs, soit dans la période actuelle, tandis que les cycles de la courte vie des individus sont des quantités aisément mesurables. Donc, autant il est vrai que les individus, pendant qu’ils existent, représentent leur espèce au moment actuel, mais ne la constituent pas, autant il est exact que ces mêmes individus représentent, en même temps, leur genre, leur famille, leur ordre, leur classe, leur embranchement. Ils en portent les caractères comme ceux de l’espèce et d’une façon tout aussi indélébile.

Comme représentants de l'espèce, les individus entretiennentles uns avec les autres les relations les plus étroites ; ils sont avec le monde ambiant dans des rapports définis et leur existence est bornée à une période définie.

Comme représentants du genre , ces mêmes individus ont certains détails d’une structure définie et spécifique, identiques avec ceux que possèdent les représentants d’autres espèces.

Comme représentants de la famille, ces mêmes individus ont une figure définie et expriment par des formes semblables à celles des représentants d’autres genres, ou par des formes propres si la famille ne contient qu’un seul genre, un modèle spécifique distinct, t Comme représentants de l’ordre, ces individus se placent à un rang défini, quand on les compare avec les représentants d’autres familles.

Comme représentants de la classe, ces individus manifestent le plan de structure de leur embranchement d’une manière spéciale, exécutée à l'aide de moyens spéciaux et suivant des voies spéciales.

Comme représentants de l embranchement, ces individus sont tous organisés d’après un plan distinct qui diffère du plan des autres embranchements.

Les individus sont donc les supports, pour le moment présent, non-seulement des caractères spécifiques, mais encore de tous les traits naturels au moyen desquels la vie animale se déploie dans toute sa diversité.

Ainsi envisagés, les individus réassument toute leur dignité ; ils cessent d’être absorbés dans l’espèce pour en constituer simplement la représentation, sans être rien par eux-mêmes. Au contraire, il devient évident, à ce point de vue, que l’individu est, pour l’heure présente, le glorieux porteur de toutes les richesses que l’inépuisable fécondité de la nature prodigue à la vie. Cette manière d’envisager les choses fait comprendre en outre comment on peut rechercher dans l’individu non-seulement l’espèce,' mais encore le genre, la famille, l’ordre, ia classe et l’embranchement. De fait, c’est ainsi que les naturalistes ont toujours opéré dans la pratique, tout en niant, en théorie, que cela fût possible.

Maintenant que j’ai déblayé le terrain de tout ce qui lui était étranger, il me reste à montrer quelle est la chosé qui constitue réellement l’espèce et comment on peut la distinguer avec précision dans ses limites naturelles.

Pour peu qu’on tienne à n’exclure de la définition aucun trait essentiel et à n’y rien faire entrer qui n’ait cette qualité, il importe de reconnaître tout d’abord qu’un des caractères de l’espèce est d’appartenir à une période donnée de l’histoire du globe et d’être dans des rapports définis avec les conditions physiques alors prédominantes, ainsi qu’avec les animaux et les végétaux contemporains. Ces rapports sont nombreux et se montrent : 1° Dans la portée géographique naturelle à chaque espèce, aussi bien que dans son aptitude à s’acclimater dans les contrées où elle ne se rencontrait pas primitivement ; 2° dans les relations qu’elle entretient avec les éléments ambiants, suivant qu’elle habite l’eau ou la terre, les mers profondes, les ruisseaux, les fleuves, les lacs, les bas-fonds, les bancs, les côtes sablonneuses, limoneuses, rocheuses, les bancs de calcaire, les récifs coralins, les marais, les prairies, les jachères, les landes, les déserts salés, les déserts sablonneux, les terres humides, les forêts, les vallées ombreuses, les coteaux exposés au soleil, les régions basses, les plaines, les steppes, les hauts plateaux, les pics élevés ou les terres glacées des pôles , etc.; 3“ dans la dépendance où elle est de tel ou tel

ESPÈCES

aliment pour subsister; à 0 dans la durée de la vie; 5° dans le mode d’association des individus qui vivent en troupe, en petites sociétés, ou isolément; 6° dans la durée et le retour de la période de reproduction ; 7° dans les changements subis par les individus durant l’accroissement, et la périodicité de ces changements pendant la métamorphose; 8" dans le mode d’association de ses représentants avec les autres êtres, mode qui est plus ou moins intime et constitue chez quelques-uns une association constante, et chez d’autres le parasitisme ; 9° dans toutes les particularités, vraiment spécifiques, qui résultent de la stature définitive, des proportions des parties, de l’ornementation, etc., et de toutes les variations auxquelles l’individu peut se prêter.

Une fois bien et entièrement déterminés tous les faits relatifs à ces considérations diverses, il ne peut plus rester de doute sur la délimitation naturelle de l’espèce. Un insatiable désir de décrire des espèces nouvelles d’après des données insuffisantes a pu seul faire introduire, dans les systèmes d’Histoire naturelle, tant d’espèces douteuses qui n’ajoutent rien à notre connaissance et grossissent inutilement la nomenclature, déjà si embrouillée, des animaux et des plantes.

Si donc l’on m’accorde que les espèces ne peuvent pas toujours être identifiées à première vue, et qu’il faut au contraire beaucoup de temps, de recherches et de patience pour en fixer les limites naturelles; si l’on admet en outre que l’énumération précédente renferme bien ce qu'il y a de plus hautement caractéristique pour ce groupe, on peut dire que l’espèce est basée sur l’exacte détermination des rapports entre les individus et le monde ambiant, de leur parenté, des proportions et des rapports des parties aussi bien que de l’ornementation spéciale des animaux. Une bonne description de l’espèce doit, par conséquent, être comparative. Ce doit être, pour ainsi dire, une biographie qui retrace l’origine et suive le développement du groupe durant sa vie tout entière. De plus, tous les changements que l’espèce peut subir dans le cours du temps, spéciaie-

Dli LA CLASSIFICATION.

ment en vertu de l’intervention de l’Homme, à l’étal de domesticité ou de culture, appartiennent à son histoire. Les maladies elles-mêmes et les monstruosités auxquelles elle peut être sujette, font partie intégrante du cycle où elle est renfermée aussi bien que ses variations naturelles. Chez quelques-unes, les variations de couleur sont fréquentes; d’autres ne changent jamais; d’autres changent périodiquement; d’autres encore, accidentellement. Il en est qui se dépouillent à des époques régulières de certains appendices formant leur parure (les Cerfs, de leurs bois, quelques Oiseaux du plumage dont ils sont ornés à la saison des amours, etc.). Tout cela doit être déterminé pour chacune d’elles et aucune ne peut être regardée comme bien définie et suffisamment caractérisée, tant que son histoire n’est pas complète, dans toute l'étendue que je viens de marquer. La pratique a prévalu, depuis Linné, d’en borner la définition à une simple diagnose. Aussi la confusion règne dans les nomenclatures et il est souvent impossible de reconnaître quelles espèces avaient sous les yeux les auteurs de ces descriptions si concises. Sans la tradition qui, de génération en génération, en a transmis la connaissance aux hommes qui cultivent les sciences en Europe, cette confusion serait plus grande encore; sans la conservation de beaucoup de collections originales, elle serait inextricable. Dans les pays, comme l’Amérique, qui ne jouissent pas de semblables avantages, il est souvent tout à fait inutile de tenter l’examen critique des cas douteux de cette nature. Un observateur des plus capables et hautement doué du sens critique, le regrettable docteur Harris, a très-judicieusement fait ressortir les difficultés contre lesquelles les naturalistes américains ont à lutter à cet égard, dans la Préface de son Rapport sur les Insectes nuisibles à la végétation.

Page 1