HOMOLOGIE ET ANALOGIE
avec celle des Reptiles, celle des Oiseaux et celle des Mammifères, aussi bien dans l’ensemble que dans les parties, la tête des Articulés leur est seulement analogue, soit dans le tout, soit dans les détails. Ce que l’on appelle communément la tête chez les Insectes n’est pas une cavité distincte, destinée à loger l’encéphale et séparée de celles qui, au-dessous du cou, constituent le thorax et l’abdomen. L’enveloppe solide n’en est pas formée par les parties d’un squelette intérieur recouvert par les chairs; mais elle est composée d’anneaux extérieurs semblables à ceux dont est fait le tronc et soudés ensemble. Elle ne renferme qu’une seule cavité, qui contient à la fois le ganglion céphalique, les organes buccaux et les muscles de la tête. On en peut dire autant de la poitrine, des pattes, des ailes, de l’abdomen et des parties qui y sont contenues. Le ganglion céphalique n’est pas l’homologue du cerveau; les organes des sens ne sont pas non plus les homologues de ceux des Vertébrés, bien qu’ils remplissent les mêmes fonctions. Le canal alimentaire ne se forme pas de la même manière dans les embryons des deux types, non plus que les organes respiratoires. En un mot, identifier ces appareils serait forcer la nature, tout autant que si l’on s’obstinait à regarder les branchies comme homologues aux poumons depuis que l’embryologie nous a appris que, à différentes phases du développement des Vertcbrés l ces deux sortes d’organes respiratoires existent simultanément chez ces êtres, mais avec des connexions organiques tout à fait différentes.
Ce qui est vrai de l’embranchement des Articulés comparé à celui des Vertébrés est également vrai des Mollusques et des Rayonnés comparés entre eux ou à l’un des deux types précédents ; on peut aisément s’en convaincre par un examen attentif des correspondances que présente leur structure dans ces limites. Cette différence dans les caractères fondamentaux de la structure, chez les quatre embranchements du règne animal, fait ressortir la nécessité d’une réforme radicale dans la nomenclature de l’anatomie comparée (1). Quelques natu-
(1) Voy. L. Agassiz, On lhe Structure and Homologies of radiated Animais,
DE L’ESPi-CE.
ralistes ont néanmoins déjà poussé le parallèle entre la structure des animaux 1)ien au delà des limites assignées par la nature, et s’efforcent de démontrer que toutes les conformations sont susceptibles d’être ramenées à une norme unique. Ils soutiennent, par exemple, qu’il n’y a pas un os chez un Vertébré quelconque qui n’ait son équivalent dans une autre espèce de ce type. Supposer une aussi grande conformité chez les animaux, c’est, en définitive, refuser au Créateur, dans l’expression de sa pensée, une liberté dont jouit l’homme lui-même.
S’il est vrai que, comme on vient de le dire, tous les animaux soient construits sur quatre plans divers de structure, de telle sorte que toutes les différentes espèces d’animaux soient simplement autant d’expressions variées de ces formules fondamentales, on peut comparer le règne animal tout entier à un livre consacré au développement de quatre idées mères. Entre ces quatre grandes idées le seul lien, le seul rapport, c’est l’unité résultant de ce que toutes quatre commencent par s’incorporer, sous une forme embryonnaire, dans un œuf à l’intérieur duquel se produisent les manifestations les plus diverses ; après cela, au terme de la série des transformations, apparaît enfin la merveilleuse variété d’êtres animés indépendants qui peuplent notre globe, ou qui l’ont habité depuis que la vie existe à sa surface.
Toutefois le trait le plus surprenant du règne animal me' paraît consister non dans la diversité, non dans la complication, aux degrés les plus variés, de la structure, non dans la très-grande affinité qui s’observe entre quelques-uns de ses représentants, tandis que d’autres sont au contraire tout à fait différents, non encore dans les relations multiples que tous les animaux entretiennent, soit entre eux, soit avec le monde ambiant, mais bien dans celte circonstance que des êtres doués d’attributs si diversifiés n’en constituent pas moins un
with reference lo the systemalic position of lhe hydroid Polypi (Proceed. of the Amer. Assoc. for the adianc. of Science for 1849, Boston, 1850, 1 vol, in-8°, p. 389).
degrés et catégories d’affinités.
ensemble harmonique dont toutes les parties ont entre elles un lien intelligible. «
Il y a entre les animaux des affinités de degrés différents et de sortes diverses.
Les degrés d’alliance existant entre animaux différents sont très-divers. 11 n’y a pas alliance seulement entre les représentants d’une même espèce offrant, comme tels, la plus entière ressemblance les uns avec les autres ; des espèces différentes sont alliées comme appartenant au même genre ; les représentants de genres différents peuvent faire partie de la même famille; des familles diverses peuvent ne constituer qu’un ordre unique; plusieurs ordres se rangeront dans une classe commune, et plusieurs classes formeront, en se réunissant, un seul embranchement. L’existence de plusieurs degrés divers d’affinités entre des animaux ou des plantes de l’un à l’autre desquels il n’y a pas le plus faible enchaînement généalogique, qui vivent dans les parties du monde les plus éloignées, qui ont vécu à des périodes géologiques depuis longtemps écoulées, est, au moins dans de certaines limites, un fait hors (je conteste et sur lequel les bons observateurs sont désormais d’accord. À quoi attribuer ces affinités? Les forces physiques en activité sur le globe posséderaient-elles donc une telle ténacité de mémoire, que, un type ayant été une fois réalisé au premier âge de la terre suivant un certain modèle, ce modèle devînt dès lors inhérent à ces forces, et, quelques variations qu’éprouvassent celles-ci, dût nécessairement servir, à une autre période, pour la reproduction d’un type semblable; et ainsi de suite à toutes les époques jusqu’à la période où l’état de choses actuel s’est établi (1)? Ce nombre infini de nouveaux animaux et de nou-
(1) Au fond, je ne l'ignore pas, dans l’idée de ceux qui font découler l’infinie variété des animaux d’une époque postérieure de changements survenus chez les êtres (l’une époque antérieure, il y a une supposition qui pourrait
de l’espèce.
velles plantes qui couvrent aujourd’hui la surface du globe furent ainsi coulés- dans leurs quatre moules, de manière à présenter toujours, malgré la complexité de leurs rapports avec le monde ambiant, toutes ces relations générales si profondément établies, d’où résultent les différents degrés d’affinités qu’il est facile de constater entre tous les représentants d’un même type ? A quoi cela ressemble-t-il davantage ? Au travail de forces aveugles, ou à la création d’un esprit instituant, après réflexion et de propos délibéré, toutes les catégories d’existence qui se reconnaissent dans la nature, les combinant en cette admirable harmonie qui fait du tout un système tellement parfait, qu’en démêler seulement l’ordonnance, même avec toutes les imperfections d’une interprétation, nous semble encore l’acte le plus accompli du génie dans toute sa force ?
A mes yeux, rien ne démontre plus directement et plus absolument l’action d’un esprit réfléchi que toutes ces catégories sur lesquelles les espèces, les genres, les familles, les ordres, les classes, les embranchements sont fondés dans la nature; rien n’indique plus évidemment une longue considération du sujet que la manifestation réelle et matérielle de toutes ces choses par une succession d’individus dont la vie est limitée, dans le temps, à une durée relativement trèscourte. La grande merveille de toutes ces relations consiste dans le caractère fugitif de toutes les parties de cette harmonie compliquée. Tandis que l’espèce persiste durant de longues périodes, les individus qui la représentent changent
rendre compte de ces affinités, si celte supposition était autre chose qu’hypothèse pure. D’après leur théorie, ces ressemblances seraient le résultat de l’hérédité, et tous les degrés d’affinités auraient pour cause l’hérédité incomplète accompagnée d’une modification. Mais aussi longtemps que les animaux descendant les uns des autres reproduiront intégralement les caractères essentiels de leurs parents ; aussi longtemps que le fait de la reproduction ne sera pas accompagné de la perte de certains caractères ; aussi longtemps que subsistera le fait géologique bien connu de tous les paléontologistes, à savoir que, pendant de longues périodes, les Cires organisés d'une époque quelconque conservent tous leurs caractères et ;sont tout à coup suivis d'autres espèces ayant d’autres caractères ; — aussi longtemps que ccs faits seront la base de nos connaissances en zoologie, il sera interdit d’admettre comme source des affinités une certaine hérédité IransrauJatricc.
DEGRÉS ET CATÉGORIES iV AFFINITÉS.
constamment et meurent l’un après l’autre dans une rapide succession. Les genres, il est vrai, peuvent se prolongera travers des périodes plus longues, et les familles, les ordres, les classes peuvent avoir existé à toutes les époques où il y a eu des animaux. Mais, quelle qu’ait été, pour chacun de ces groupes, la durée de l’existence, toujours les mêmes rapports ont eu lieu entre eux et entre chacun d’eux et l’embranchement dont il fait partie; toujours ils ont été représentés sur notre globe de la même manière, c’est-à-dire par une succession d’individus passant rapidement et sans cesse renouvelés.
Comme le second chapitre de ce livre est entièrement consacré à l’examen des différentes sortes et des degrés divers d’affinités existant entre les animaux, il serait superflu d’entrer ici dans de plus longs détails à cet égard. Il suffit de rappeler que, avec le temps, les observateurs se sont de plus en plus mis d’accord sur l’importance à attacher à ces rapports et en ont fait la base de systèmes de plus en plus conformes les uns aux autres. Ce résultat que l’histoire de la Zoologie (1) met en complète évidence démontre, à lui seul, que la nature elle-même a son système propre à l’égard duquel les systèmes des auteurs ne sont que des approximations successives, d’autant plus grandes, que l’intelligence humaine comprend mieux la nature. Cette concordance croissante entre nos systèmes et celui de la nature prouve d’ailleurs que les opérations de l’esprit de l’homme et celles de l’Esprit de Dieu sont identiques; on s’en convaincra davantage si l’on songe à quel point extraordinaire certaines conceptions à priori de la nature se sont, en définitive, trouvées conformes à la réalité
(1) J. 8pix, Geschichte tind lleurtheilung aller Système in der Zoologie. Nuremberg, 1811, in-8°. — G. Cuvier, Histoire du progrès des sciences naturelles. Paris, 1820, 4 vol. in-8°. — Histoire des sciences naturelles, etc. Paris, 1841, 5 vol. in-8°. — H. de Blainvillc, Histoire des sciences de l’organisation et de leurs progrès. Paris, 1847, 3 vol. in-8". — F. A. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen âge. Paris, 1853, 1 vol. in-8 0 . — Cf, encore chap. II ci-après.
DE' f/ESPÉCE.
des choses, quoi qu’en aient pu dire d’abord les observateurs empiriques.
Existence simultanée, aux périodes géologiques les plus reculées, de tous les types généraux de l’animalité.
Les géologues et les paléontologistes croyaient naguère encore que les animaux inférieurs avaient fait les premiers apparition sur la terre, et qu’après eux s’étaient successivement montrés des types de plus en plus élevés, jusqu’à ce qu’enfm l’homme couronnât la série. Tout musée de géologie capable de représenter l’étal actuel de nos connaissances peut désormais fournir la preuve que les choses se sont passées autrement. On reconnaît aujourd’hui que, tout au contraire, il a existé simultanément, dans les formations géologiques les plus anciennes, des représentants de nombreuses familles appartenant aux quatre grands embranchements du règne animal (1). Je me souviens pourtant d’avoir entendu les grands géologues contemporains affirmer que les Coraux avaient été les premiers habitants du globe, qu’après eux les Mollusques et les Articulés étaient venus, et que les Vertébrés s’étaient montrés seulement bien plus lard. Quel changement extraordinaire ont apporté ces dernières années dans l’état de nos connaissances et dans les doctrines généralement admises, relativement à l’existence des plantes et des animaux aux âges passés! Les naturalistes peuvent bien différer encore d’opinion sur
(1) R. I. Murchison, The Silurian System. London, 1839, in-4°. — Sir R. I. Murchison, Siluria, lhe History of the nldest known Bocks, conlaining Fossils. London, 1854, in-8°. — R. I. Murchison, Ed. de Verneuil et comte Alexandre von Kaiserling, The Geology of Bussia in Europe and lhe Urals Mounlains. London, 1845, 2 vol. in-4". — James Hall. Palœonlology of New- York. Albany, 1847-52, 2 vol. in-4°. — J. Barraiule, Système silurien du centre de la Bohême. Prague et Paris, 1852, 2 vol. in-4". — A. Sedgwick et Fr. Mac Coy, Brilish Palæozoic lloclcs and Fossils. London, 1851, in-4".