‹ De l'esprit chrétienChapitre 10 sur 25 · PRONONCÉ LE DIMANCHE 15 MAI · texte numérisé non relu

PRONONCÉ LE DIMANCHE 15 MAI

Aïmndare te fadet Jhminuê Deut iuut in eunctis operilms manuum tuarum, et in fmctu juvMntorum tuorutn, in ubertate terrœ tux et in rerum omnium largitate.

Le Seigneur votre Dieu vous comblera de biens dans toutes les œuvres de vos mains, dans tout ce (pii naîtra de vos troupeaux, dans U fécondité de votre terre, et par une grande abondance de toute chose. (Deut, 30, 9.)

Les hommes qui n'ont étudié du Christianisme que la superficie sont peut-être étonnés de voir la Reli gion intervenir, avec ses bénédictions, dans une œuvre qui semble appartenir exclusivement à Tordre matériel. A quoi bon, s'écrieront-ils, ces prières et ce discours ? (Jue peut-il en résulter d'utile ? et n'y a-t-îl pas une sorte d'inconvenance à unir ainsi les

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extrêmes: Utquid perditio hœc?... Ceux qui raisonnent ainsi ont oublié que la Religion touche à tout, et qu'il est dans les choses un point élevé et culminant dont le Christianisme s'empare pour le rattacher au ciel. Sans doute la Religion n'est pas tout en ce monde ; car il est des forces individuelles, sociales, naturelles, distinctes de l'ordre religieux ; mais l'Eglise a reçu la mission de donner à tout ce qu'elle bénit un caractère divin, et chaque objet de la création ainsi touché, vivifié par la Religion, prend une expression dô jeunesse, de force et d'immorta- Kté.

Ainsi, Messieurs, ce que vous avez fait depuis huit jours et ce que vous voudriez graver profondément dans l'esprit de nos populations, tient à un ordre de choses des plus élevés, et je suis heureux de vous le rappeler en ce moment, parce que c'est vous glorifier, c'est glorifier la pensée qui vous a réunis, et que je crois faire une œuvre évangélique toutes les fois que je trouve dans notre pauvre humanité une raison de la relever à ses propres yeux, et de lui montrer que la ReUgion aime à honorer ses nobles travaux;

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Si je me bornais aux apparences qui suffisent à plusieurs, je ne verrais en vous qiie des travailleurs de l'ordre matériel, ayant une intelligence parfaite de tout ce qui se rattache à la culture du sol, au perfectionnement des races et des produits agricoles. Mais alors, Messieurs, permettez-moi de vous le dire, vous ne seriez pas assez grands à mes yeux. J'aime mieux voir en vous la dignité du Roi de la nature, qui exerce cette haute et solennelle juridiction dont l'homme a été revêtu au jour de la création, et qui l'emploie à la gloire de son premier Maître et à l'utilité de ses semblables. A ce point de vue, l'homme ne nous apparaît plus comme un ou^ vrier vulgaire : c'est un prince qui fait acte de souveraineté et dont la puissance, pour être déléguée, nen est pas moins réelle et glorieuse (1).

Vous savez que, dans les anciennes familles, on aime à parcourir les vieux parchemins qui consta-

(1) Primo patri tanquam prsedominanti toti humanae naturse, datum est privilegîum regendi et dominandi, ut in Genesi scriptum est : <( Crescite, inquit Dominus, et multiplicamini, et replète terram, et dominamini piscibus maris, et volatilibus cœli, et cunctis animantibus quse moventur super terram. » Unde ad regiam majestatem pertinet his omnibus uti et abuur-

tent les titres et les exploits des ancêtres. La vraie noblesse deThomme, la plus illustre de toutes, est

consignée dans des parchemins aussi anciens que le monde. Analysons en ce moment le chapitre de nos Livres Saints qui se rapporte à la solennité de ce jour.

Le Seigneur avait fait entendre sa voix sur les abîmes du néant ; il avait évoqué la création, et la création s'était levée à sa parole, comme une île riante qui tout-à-coup sortirait du fond de T Océan. La terre et les grandes eaux, les prairies, les montagnes et les vallées, les arbres et leurs fruits savoureux, les oiseaux du ciel avec leur musique harmonieuse, la clarté des étoiles et les rayons splendides de l'astre du jour, toutes les richesses de l'amour créateur étaient répandues sur ce vaste univers ; il ne manquait plus qu un maître pour commander et un prince pour jouir. Mais, reprend saint Grégoire (1), il ne convenait pas que le Roi fût introduit

dore, et quanto plus in his dominatur, tmto plusprimi Domini principatum hahet similiorem , cum omnia sint ad usum hominis deputaia in creationis primordio (Saint Thomas, de Regim, princ. 1. 2, c. 6.)

(1) Greg. NjBs., de opif, hom,^ c. 2.

avant la création et rembellissement de son empire ; et de même qu'un habile amphitryon n'admet ses convives dans la salle du festin que lorsque tout est prêt et que la table est richement ornée, ainsi le Seigneur avait préparé à l'avance comme un ma* gnifique banquet de toutes les richessed de la nature ; il avait tout disposé avec la splendeur et la surabondance de son inépuisable fécondité. Les préparatifs terminés et la salle ornée avec un luxe royal, Dieu a fait un nouveau signe au néant, signe plein d'amour et de majesté ; l'homme s'est levé comme l'étoile du matin, et l'Ordonnateur Suprême l'a introduit conune l'hôte bien aimé, comme le prince et le souverain qui devait jouir et gouverner.

Et Dieu dit à sa créature privilégiée : Regarde ce vaste univers ; il est l'ouvrage de mes mains, et je l'ai encore perfectionné pour toi. Il sera ton héritage : je le livre à ta puissance, afin que tu en jouisses conune un souverain, que tu le travailles comme un maître, et que tu sois en ce monde comme le représentant de mon autorité : Et domi-

iiamini universis aiiimantibus quœ moventur super

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terram... et profit universœ lerrœ (l). — His omnibus prœfecit hominem Dominus, hêc illum in terra Cùnstituens^ quod ipse esset in cœlo (2). — C'est au souvenir de ces merveilles que le Prophète s'écriait: a Seigneur, que votre nom est admirable sur toute la terre I Qu'est-ce que l'homme, puisqu' ainsi vous l'avez environné d'honneur et de gloire? Vous l'avez établi comme un chef sur toutes les œuvres de vos mains ; vous avez tout mis sous ses pieds : les animaux des campagnes, les oiseaux du ciel, et les poissons qui parcourent les sentiers de la mer : Omnia subjecisti sub pedibus ejus : oves et boves universas, insuper et pecara campi, volucres cœli, et pisces maris, qui perambulant semitas m^ris (3). »

Je regrette. Messieurs, de ne pouvoir suivre avec vous les détails et les conséquences de cette vaste puissance de commandement. Il serait facile de montrer la gloire dont Dieu a environné notre nature, l'étendue de cette souveraineté qui nous a été confiée et dont les plus beaux restes n'ont point été

(1) Genès. 1.

(2) S. Chrys ù4 Stag., 1. I, n*» 2.

(3) Pg. 8.

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détruits par le péché. Il y aurait à faire USL récit glorieux de tous les exploits de l'bcHiiine suv 11 nature, de ses lentes et pacifîoues coaquéiss, Lj ses laborieuses et honorables victoires. J'épro;:v'erais quelque satisfaction à vous dir^ cûG&a^aii& C3j être faible en apparence, et qui, par une loi j:;;cdptionnelle, naît tout désarmé, est cependant parvenu, avec son intelligence, à affermir partout sos iacoutestable domination, comme si la nature, e» nous mettant au jour dans le plus complet dénûoient, voulait faire ressortir davantage l'énergie de cette puissance qui saura gouverner le monde sans &utre ressource que le génie.

Mais, Messieurs, en suivant l'ordre de ces idées que j'arvais d'abord conçues, je dépasserais les limites d'un discours, je ferais presque un traité : aussi, après vous avoir laissé entrevoir toute la richesse de notre sujet, je me restreins à vous adresser quelques paroles sur les avantages de l'agriculture.

<c Vous aimerez les ouvrages laborieux et l'agriculture qui a été instituée par le Seigneur. » Ainsi parlent les Livres Saints. — Non oderis lahoriosa

epera, et rusticationem creatam ah Altissimo (i). L'agriculture est la principale source de richesses pour une nation (2) ; la terre contient la vraie fortune de rUomme. Le commerce, Tindustrie ont leurs trésors dont 1^ circulation est nécessaire aux sociétés; mais ces trésors sont moins fixes, plus incertains, et d'ailleurs ils supposent toujours les premiers : ils n'ont de valeur qu'autant que les pro duits du sol ouvrent et ferment la marche (3). Le

(1) EccH. 7.

(2) Les paroles qui suivent nous montrent l'importance que les Docteurs de rEgUse attachaient aux questions agronomiques : « Il faut) dit saint Thomas, bâtir les villes dans des contrées agréables et fertiles... C'est le moyen de fixer les habitants; car la vie de l'homme a besoin de jouissances, et pour répondre à ce besoin de notre nature, il faut cljoisir les lieux où se trouvent de vastes plaines, couvertes d'arbres fertiles, embellies par le voisinage des montagnes, rafraîchies p^ l'ombrage des forêts et arrosées par des cours d'eau; mais comme l'excès de la jouissance produit uu grand mal en corrompant les mœurs, il faut user avec modération de tous ces avantages» » (De Regim. prw>c, 1. 2 c. 4.) — La science économique n'eût pas mieux dit : malheureusement, il lui arrive d'oublier les conseils de la prudence chrétienne renfermés dans les dernières paroles de saint Thomas, et cet oubli amène tous les excès de la civilisation.

(S) Sicut natus infans non potest ali sine nutricis lacté, nec ad incrementum perduci; sic civitas sino ciborum abundantia

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froment et le vin, ces deux substances mystérieuses qu'un Père ne craint pas d'appeler la base du corps humain (4), le soin du bétail qui doit servir à travailler la terre et à nourrir, l'homme, la culture de toutes ces plantes qui forment un supplément indispensable à l'alimentation et à l'entretien des ani* maux, le perfectionnement de tous ces instruments que l'homme s'adjoint comme les bras de sa prévoyante industrie : tel est le vaste domaine de la science agronomique. Aussi l'agriculture doit être considérée comme la vraie nourricière des peuples, parce qu'en dernier résultat tout se rapporte, dans l'ordre physique, à l'ahmentation de l'homme et au soin raisonnable de son corps, comme dans l'ordre moral, le soin et la culture de l'âme sont la pre-

frequentiam populi habere non potest. Duo tamen sunt modi, quibuB alicui civitati potest affluentia rerum suppetere : unus qui dactus est propter regionis fertilitatem abunde omnia producentis quse humanas vitae requirit nécessitas; alius autem per mercationis usum, ex quo ibidem necessaria vitae ex diversifl partibus adducuntur. Primus autem modus convenientior esse manifeste corwincitur (Saint Thomas , De Regim. prine, 1. 2. c, 3.) (1) S. Greg. d« Nysse, Orat. Cathet.

mière des; sciences, celle à laquelle toutes les autres doivent se coordonner. C'est donc le devoir d'un sage gouvernement de diriger en partie les forces vives d'une nation vers ce point central et cette source de la prospérité publique. Il doit avoir toujours ouvert l'ceil ferme et vigilant d'une active sollicitude, sur la solution de ces problèmes d'où dépendent les richesses d'une vie féconde et aussi trèssouvent la tranquillité des peuples : problèmes d'une importance capitale et que je résume ainsi : perfectionner le sol, travailler à accroître ses produits, lui enseigner le secret de rendre au centuple ce qu'on lui confie, et convoquer pour ce résultat toutes les énergies différentes des trois règnes de la nature. — L'Ecriture sainte a toujours attaché une grande valeur à ces questions qui semblent n'atteindre que le sol, et qui cependant sont éminemment sociales et touchent aux plus graves intérêts : ce Joseph, nous dit le livre de la Genèse, parcourut toutes les contrées de l'Egypte, et il survint une fertiUté de sept années ; il fit réunir dans des greniers toute la surabondance de la moisson, et la récolte fut si prodigieusement multipliée, qu'on pouvait la comparer

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aux sables de la mer (1). » « Le Seigneur, dit encore TËcriture, conAiisit son peuple dans des lieux abondants en gras pâturages, dans une terre vaste en étendue, tranquille pour la culture et d'une adnû* rable fécondité : Pascuds uberes et valde bonas, et terram latissimanij et quietam, et fertiUm (2). > Ailleurs, Dieu promet à son peuple les trésors de la terre, en des termes si complets d'espérance, qu'on pourrait les prendre pour le meilleur programme de vos Congrès : ce Le Seigneur vous comblera de biens dans toutes les œuvres de vos mains, dans tout ce qui naîtra de vos troupeaux, dans la fécondité de votre terre et par une grande abondance de toutes choses (3). »

(1) Gen., 41.

(2) I. Parai., 4, 40,

(3) Si quelqu'un m'objectait que ces promesses appartiennent à raacienne loi, je répondrais avec saint Thomas que, dans randenne loi, lès biens temporels étaient promis à la vertu par QQ contrat, et que dans la nouvelle, ils sont aussi donnés, mais par surcroît : Non in pactum deducu/ntur^ sed adjiciurUv/r (In EpA. ad Cor. c. 10}. Dieu déroge à cette loi, lorsque le plus grand bien des âmes ou des nations l'exige, mais la règle générale est ûxée par l'Evangile lui-même : <c Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste

Hais, Messieurs, je le sens^ je suis téméraire en abordant de semblables questions que je n'ai point suffisamment étudiées; ce serait àvous de me donner des leçons et à nous tous de les recueillir dans le silence de l'admiration. Aussi, pour ne point prolonger une situation difficile à mon ignorance, je monte plus haut, et j'arrive à une sphère qui m'appartient d'une manière plus spéciale, puisqu'il s'agit de l'amélioration de l'homme par l'agriculture.

Depuis quelques années, une fièvre morale s'est emparée des populations. Je l'appellerai, si vous le voulez, la fièvre des cités. L'homme des champs, semblable çiu berger dont parle le poète latin, s'est

vous aéra donné par surcroît : Qucerite primum regnum Dei etjusiitiam ejuSy et hœc omniaadjicientur vobis d (Math. 6.)

« Je sais, à n'en pouvoir douter, dit un Père, que lorsque la justice préside à nos actions, le Ciel accorde à Thomme les biens temporels. — Exploratum hcbbeo temporalium huiicrerum usum cœlitus hx^mini obvenire, dummodo justiiia actionum dux sit, » (Didyme cité par Cornel. a Lapide in Eccle. c. 3, V. 13.)

Voir un chapitre où Roamini développe ce principe : Les biens temporels ont une tendance continuelle à s'unii» à la vertu, et les maux à suivre le vice. — Il y a des exceptions, mais qui ne détruisent pas la règle générale. {Théodicée, 1.2. c. 14.)

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laissé séduire par le nom et Téclat des grandes villes : Vrbem qttam dicutU Romam (1)... La simplicité de la vie pastorale lui semble une dérision au xnilieu du progrès des lumières; il a envie, lui aussi, de jouir et de faire le citadin. A celui qui demanderait la cause de cette émigration,

Et quœ tanta fuit Romam tibi causa videndi,

Il dirait volontiers avec le berger d'Italie :

LihertaSy quœ sera tamen respexit inertem.

La liberté de voir, de donner à tous ses sens des satisfactions inattendues, de sortir d'une position modeste , et de se croire quelque chose en ce monde. Cette désertion des campagnes est une sorte de menace contrela prospérité publique, et la terre manquant de bras serait bientôt condamnée à un stérile veuvage; mais, dans Tordre moral, les conséquences sont encore plus graves et méritent surtout l'attention des hommes religieux et dévoués à leur patrie.

L'homme est un être fait pour la société : il ne

(1) Virgile, l. Eglog.

peut vivre seul; les besoins de son corps et de son âme réclament impérieusement la vie à plusieurs. De cette nécessité proviennent ces agglomérations de familles qu'on nomme les hameaux, les bourgs et les cités. Malheureusement Thomme, qui abuse de tout, a trouvé le moyen de faire des villes une école où très-souvent le sens moral et religieux du peuple se détériore, où, sous prétexte de lui apprendre à connsdtre ses droits, on lui enseigne la science de l'impiété, de l'agitation, de l'immoralité et des révolutions sociales. Aussi, voyez les villages qui avoisinent les grandes cités : ils ont le triste talent de prendre tout ce qu'il y a de mauvais à la ville, sans le compenser par le bien qui souvent y surabonde.

Est-ce à dire que le séjour des villes soit blâmable ? Assurément personne n'oserait l'affirmer; mais ce qu'on ne saurait trop répéter au peuple des campagnes, c'est que le séjour des villes est trèspernicieux, quand on l'aborde sans motif raisonnable et qu'on ne sait pas l'entourer de précautions nécessaires (1). Sans doute, dans les villes, à côté

(1) Utiliusestquod populus extra civitates exerceatur, quam

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de tant de cœurs malsains et pervertis, il n'est point rare de rencontrer des âmes d'élite, des âmes pures et grandes, dont le contact fortifie, dont la seule présence opère en nous un travail d'amélioration, dont la vue rapproche du ciel; et nous devons admirer cette attention de la miséricorde divine qui, à côté des pécheurs, sème les âmes justes pour empêcher la corruption de gagner tout le corps. Mais, pour un diamant, combien de pierres qui blessent ! pour quelques grains de pur froment, combien de livres d'ivraie ! Aussi la trop grande affluence des populations vers les villes doit-elle être considérée comme une caleunité publique, tandis que le séjour à la campagne, surtout avec le travail de l'agriculture, offre, au point de vue moral, les plus grands avantages : il rend l'homme meilleur, il lui conserve le bon sens et la sagesse •pratique, il lui assure un vrai bonheur. Glissons rapidement sur ces trois pensées.

Comment le travail des champs peut-il rendre l'homme meilleur? — La création, d'après la doctrine

quod intra civitatis mœnia jugiter commoretnr, {De Regim . princ, 1. 2. c. 3.)

catholique, est un livre où Dieu a écrit, où il semble écrire, tous les jours, les règles de la sagesse et de la vertu, ce La sagesse divine, dit saint Bonaventure, est versée sur chaque chose, car chaque objet, avec ses propriétés naturelles, est gouverné par les règles de la sagesse ; c'est un miroir de la sagesse divine, et celui qui verrait toutes les propriétés des êtres, verrait par là-même, avec une merveilleuse clarté, cette sagesse incomparable » (1). Le soleil qui brille en un jour pur ou qui dissipe les nuages ténébreux, la tranquille sérénité de Tastre des nuits, le mouvement progressif de la semence, la régularité des saisons, la prévoyance des animaux, le travail actif des uns, la prudente économie des autres , cette sagesse distributive qui règle les choses avec une si constante harmonie, tout dans la nature nous prêche la vertu avec ses formes différentes et multipliées : Non solùm ad Dei cognitionem, sed etiam ad vitœ nostrœ institutionem, maximam afferunt doo trinam creaturœ (2). Il est telle vue de la nature, tel détail de mœurs dans les animaux, qui valent

(1) Lumin. Eceles.^, serm.2.

(2) St. Chrysost. in Ps, AlO, n« 3.

mieux qu'un discours ; aussi saint François de Sales, après avoir contemplé une scène attendrissante de simplicité et de dévouement mutuel entre de petits oiseaux, s'écriait-il que ce spectacle lui avait fait autant de bien que le meilleur sermon. Dans la ville, je le répète, le contact de l'homme est souvent malsain : il y a tant de bassesses dans certains cœurs, tant de noirceurs en quelques âmes, tant de venin d'aspic sous certaines langues, que les âmes faibles peuvent être étouffées, et les natures mal disposées y reçoivent le poison à forte dose. Sans doute, l'homme de la campagne peut aussi se dé* praver ; il peut fermer les yeux et les oreilles aux enseignements de cette voix qui se fait entendre partout : Non sunt loquelœ, neque sermones quorum tion audiantur voces eorum. Mais cependant il est vrai de dire, à un point de vue général, que les populations agricoles ont des mœurs plus simples^ et que, si leur cœur est droit, si surtout elles ont le sens chrétien, elles peuvent, à l'exemple de saint Antoine (1), lire partout et entendre partout comme

(1) (Dicebat) sese in nâtura renim relut in quodsin codicé Ugere semper sermonem Dei (Ep, s. Nili.)

un sennon de Dieu, qui prêche en toute créature ; car chaque être est une voix, chaque mouvement de la création est un enseignement, et il peut y avoir une conversation muette, mais sublime, entre l'intelligence humaine et les lois qui président à la formation de la semence, aux mouvements intérieurs de la sève, au concours simultané de la puissance végétative et de l'industrie humaine (1).

Ces vérités étaient connues des philosophes païens : alors même qu'ils ne voyaient pas les raisons, et le sens des choses avec la lucidité du chrétien, ils constataient les résultats avec une grande sagesse d'appréciation. « Dans les villes, disait Cicéron, naissent tous les vices... La vie des champs

(1) Quod enim majus mirabiliusque spectaculum est, aut ubi magis cum rerum natura humana ratio quodammodo loqui potest, quam cum positis seminibus, plantatis surculis, translatis arbusculis..., tanquam interrogatur quseque vis radicis et germinis quid possit, quidve non possit, unde possit, unde non posait, quid in ea valeat numerorum invisibilis interiorqiie potentia, quid extrinsecus adhibita diligentia; inque ipsa consideratione perspicere, quia neque qui plantât est aliquid, neque qui rigat, sed qui incrementum dat Deus : quià et illud operis quod accedit extrinsecus , per illum accedit , quem nihilominus creavit, et quem régit atque' ordinat invisibiliter Dhub, {Aug, de Gen, ad litt. 1. 8, n. 46.

enseigne l'économie, elle inspire le goût du travail et l'amour de la justice : Vita h(Bcrustica, parcimomœ, diligeniiœ, justitiœ magistra est (1). »

« L'agriculture, a dit un penseur célèbre, produit le bon sens et un bon sens d'une nature excellente (2) . » — C'est ma seconde proposition : le bon sens touche de près à la vertu, et la folie totale ou incomplète est souvent la mère dû vice.

Qu'apprend au peuple la fréquentation imprévoyante des villes ? L'erreur sous des formes brillantes, des' illusions déplorables qu'on décore du beau nom de progrès, de^ impossibilités qui vont à des conclusions sauvages sous prétexte de liberté, la science des ténèbres qui ne discerne plus entre le bien et le mal. Combien de malheureux jeunes gens avaient quitté leur village avec le bon sens d'une heureuse nature, et qui, après avoir fréquenté les villes, sont rentrés au foyer domestique, apportant la science de la déraison et du désordre ! Ils avaient perdu la vérité et le sens moral avec leur langage simple et naturel ; ils ne connaissaient plus que la

(1) Pro Rose. amer»f b9 27.

(2) Joubert, t. I, titre 13.

langue de cette demi-Science égoïste , haineuse , corrosive, ,et plus funeste au peuple que la complète ignorance. — H me seinble, Messieurs, que je touche au vif une des plaies de notre société. Où se recrute l'armée de ces hommes, étemels ennemis de Tordre et de la société ? N'est-ce pas dans les rangs de ces êtres déclassés, qui ont voulu parvenir à une science, à une position pour laquelle ils n'étaient point nés, et n'ont obtenu qu'une déraison en permanence, et pernicieuse en raison même de son faux mais dangereux éclat ?* Si ces hommes étaient demeurés dans leur village, à cultiver l'héritage paternel, ils auraient aussi ménagé leur patrimoine de bon sens, l'auraient augmenté tous les jours, l'auraient transmis à leurs enfants, et assuré ainsi le bonheur de leur famille et celui de la société. Caton l'Ancien l'avait déjà remarqué de son temps : « C'est, dit-il, parmi les cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les plus braves soldats... ; et ceux qui se vouent à la culture n'ourdissent pas de dangereux projets : Minimeque maie cogitantes sunt, qui in eo studio occupati sunt (1).

(1) De re rustica^ avant-propos.

Un autre agronome a formulé la maxime suivante : oc La vie des champs se rapproche de la sagesse et semble lui tenir par un lien de parenté : Vitarustica sine dubitatione proxima et quasi consanguinea sa^ pientÙB est (1). Comment concevoir un rapport aussi intime entre des choses qui, au premier coup d'œil, paraissent bien éloignées : le séjour de la vie matérielle et l'éducation de l'âme ? La puissance de ces relations tient à cette double constitution de rhomme,qui fait souvent des choses extérieures le véhicule des idées morales ; la sagesse nous arrive de toutes parts, quand nous savons lui préparer un cœur docile. D'abord, l'homme des champs n'a point l'esprit travaillé par toutes ces théories qui, fussent-elles véri*tables, dépasseraient la force de son esprit ; sa tête n'est point enivrée par toutes ces vapeurs pestilentielles que l'excès de la civilisation a promenées partout. Il vit, dans les campagnes, en face des grandes et merveilleuses opérations de la nature, qui sont si pleines de sagesse, de sens, de raison ; il rencontre dans les moindres phénomènes une action

(1) ColvmeL 1. 1, prsefat.

intelligente et discrète, à laquelle son esprit ne peut pas échapper complètement. Dieu est partout dans la nature, avec une activité qui ne se repose jamais : il est dans la plante qui sommeille et dans celle qui croît, dans le fleuve qui coule et dans Teau stagnante, dans les montagnes couvertes de bois et dans les plaines verdoyantes. C'est par lui, dit saint Athanase, que le soleil projette sa lumière, que le vent souffle, que la terre porte ses fruits ; c'est par lui que tout se meut et s'anime, que le feu brûle, que les sources jaillissent,quetombelapluie,quese forme laglace(l). Dieu est donc partout dans la nature, et son action s'exerce toujours avec poids, nombre et mesure : dans chaque grain de semence il y a une opération merveilleuse et féconde en enseignements pour l'homme (2). Rien n'est précipité dans la nature, tout vient en son temps ; chaque chose réussit d'autant mieux qu'on y a mis plus de travail. Les mœurs de chaque animal peuvent aussi fournir des leçons de bon sens et de prudence pratique, et il n'est pas

(1) OraL conU Cent, n» 40-44.

(2) Opéra Dei mira et stupenda in quolibet seminis grano. (August. inJoan. Tract. 24, n° 1.)

jusqu'à la petite fourmi industrieuse qui ne soit une excellente prédication de sagesse populaire. Il me semble donc que la nature, si magna licet componere parvis^ est semblable à ces écoles du peuple où les maximes de la vérité et de la sagesse couvrent les murailles, et peuvent facilement être comprises des moins intelligents.

Aussi vous rencontrerez dans les campagnes, des vieillards qui étonnent par leur sagesse suréminente, par leur haute appréciation des choses et des hommes, et par un tact qu'on soupçonnerait à peine dans ces natures à écorce grossière : ils ont, sur les questions les plus difficiles, de ces mots propres, de ces expressions frappées au coin du bon goût et d'un profond bon sens ; l'homme de la ville ne dirait pas aussi bien ; sa parole n'aurait pas cette saveur de primitive nature. D'où leur viennent ces trésors de sagesse délicfite et d'exquise prudence ? Ils les ont accumulés successivement, presque sans s'en douter, à l'école des champs, au milieu des forêts et des merveilles de cette Sagesse qui prêche au dehors et fait entendre sa voix à travers les chemins (1). C'est

(1) Sapientia forts prœdicaty et in plateis dat vocem iunm (Prov. 1.)

cette grande école de la nature que recommandait saint Bernard : a Croyez-en à mon expérience , s' écriait-il, vous trouverez dans les forêts quelque chose de meilleur que dans les livres ; les aAres et les rochers vous donneront des instructions supérieures à celles des maîtres les plus habiles : Ex^ perto crede^ aliquid amplius inverties in sylvis quam inlibris; ligna et lapides docebunt te quod a magis^ tris audire non possis (1). » — Enfin la vie des champs rend Thomme heureux de ce bonheur vrai, intime, qui, après les consolations de la foi, est une des meilleures jouissances de la vie.

Heureux, disait le poète latin, les habitants des campagnes, s'ils connaissent leur bonheur I

0 fortunato!i nimium sua si hona norint Agricolas I

Pourquoi faut-il qu'ici-bas le bonheur ne soit jamais connu que par Tabsence? L'homme des champs ignore l'étendue de son bonheur, et peut-être parce qu'il en jouit ; il ne sait pas tout ce qu'il y a de faux, de mensonger, de vide et de pesant dans la vie, telle que l'ont faite les relations artificielles des

(1) Ep. 106.

hommes : il ne sait pas apprécier la sécurité d'une vie tranquille, d'une existence qui ignore l'art de tromper : Nescia fallere vita : parole profonde qui éclaire toute la différence des situations. La vie du monde est souvent une vie de peine et d'angoisses ; l'âme souffre, le cœur se fatigue à des chocs continuels : tout nous trompe, les choses et les hommes; tout est artificiel ; mais dans la vie des champs, les choses ne trompent pas, parce qu'elles sont simples et naturelles ; il y a peu &' éclat dans les promesses, mais le vrai s'y trouve loin du bruit. Les richesses y abondent sous les formes les plus variées : Dives opum variarum ; richesse de joie, d'affection de famille, d'heureuse et habile ignorance, richesse dans la modération des désirs et même dans la médiocrité de la possession. Ah ! continue Virgile, soyez mes délices, lieux champêtres, vallons sans cesse rafraîchis par des ruisseaux! Que j'aime les fleuves, que j'aime les forêts, et puissé-je y demeurer sans gloire !

Rura mihi et rigui placeant in vallihus anmes : Flumina amen tylvasque inglorius / (1).

(1) Georg., 1. 2, 458 et seq.

Nous avons lu autrefois ces belles paroles, et peut-être sans les comprendre. Il faut avoir vécu, avoir senti le poids des hommes et subi les durs contacts de Texpérience pour savourer ces rémiscences de notre éducation classique. Quand l'esprit est fatigué de ce qu'il a vu et entendu, quand le cœur est broyé par les affaires ou les ennuis que donne le spectacle de ces profondes misères qu'on appelle l'histoire du monde, il s'écrie avec le poète de son enfance : Oui, heureux les habitants des campagnes, s'ils connaissent leur bonheur ! Oh ! qu'ils demeurent sans glQire sur le bord de l'Océan, ou dans leurs forêts, ou dans les vallées fertiles arrosées par les eaux fraîches : Rura mihi^ et rigui placeant in vallibus amnes !

On citerait peu de grands hommes qui n'aient aimé la campagne et quelquefois avec passion. Le poète va lui demander le calme et l'inspiration ; le politique y cherche le vrai qu'on rencontre si rarement dans les comédies humaines ; le philosophe y trouve le repos et la facilité du travail ; le chrétien y jouit de tout ce qui élève l'intelligence et apaise le cœur, mais surtout il s'y promène à la

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clarté d'une lumière supérieure qui est comme un rejaillissement de la gloire de Dieu et de la paix de r éternité.

Ces plaisirs si purs et si vrais sont, à des degrés différents, le partage de ragronome,alorsmème quil n'en aurait pas la conscience raisonnée ; car le bonheur qui n'est pas réfléchi n'en a souvent que plus de vérité. Sans doute ce plaisir est interrompu par le travail, mais ce travail lui-même, quand il n'est pas exagéré, fortifie la nature en la renouvelant, et ces sommeils réparateurs, dont parle encore le poète, procurent à l'homme des champs une santé et une jouissance que la science n'a pu encore fixer au milieu de nous par un droit de cité : Mollesque sub arbore somni.

Pourquoi ce bonheur de la vie des chatnps? J'ai toujours pensé que la raison première et fondamentale était ce contact habituel et permanent avec les œuvres de Dieu ; car toute œuvre de Dieu exerce sur nous, même à notre insu, la plus heureuse influence ; puis, dans les campagnes, il y a tant de cahne et de paix sereine loin de l'agitation des villes, qu'on s'y trouve naturellement rapproché de Celui

qui est le Dieu de la paix et du vrai bonheur. L'Ecriture me semble confirmer cette doctrine par des paroles simples, et fraîches comme la vie slù printemps : ce L'œil désire la grâce et la beauté, mais il y a quelque chose de mieux, c'est le spectacle des vertes campagnes : Gratiam et speciem desiderabit ùculus tuus, et super hœc virides sationes (1).

Je dois donc me réjouir, Messieurs, au nom de la Religion, au nom du bonheur et de la richesse de notre patrie ; je dois me réjouir, en voyant l'admînistration supérieure , si dignement représentée parmi nous, diriger, d'une manière spéciale, soii attention sur les questions agronomiques, et prendre tous les moyens qui sont en son pouvoir pour arrêter ce flot inintelligent et désastreux qui porte la campagne vers le séjour des villes. A ce premier sentiment s'en mêle un autre, celui d'une noble fierté qu'on voudra bien pardonner au premier Pasteur de cette ville. Nos autorités (2), pleines de gracieuse intelli-

(1) Bccli. 40. 23.

(2) M. BoffintoQ, Préfet de la Charente-Inférieure.

M. Beaussant, maire de La Rochelle; MM. Marquet et de Bonnemort, Adjoints.

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gence, ont sa faire parfaitement les honneurs de la cité Roûhelaise, et montrer à une nombreuse population, accourue de toutes parts, que rien ne nous est étranger de ce qui intéresse le sentiment natio* nal et le développement d'un légitime progrès.

L'agriculture est donc, Messieurs, une grande et belle chose : elle est divine, et l'Ecriture ne craint pas d'affirmer que c'est Dieu lui-même qui l'a instituée : Rusticationem creatafn ab Altissimo. N'est-ce pas, en effet, le Seigneur qui a dit à l'homme, même dans l'état d'innocence ; Tu travailleras la terre, et tu seras son gardien : Posuit eum in paradiso voluptatis, ut operaretur et custodirei illum (1) : sainte et noble garde, qui est une gloire pour l'homme et un insigne de sa principauté, même au milieu des douleurs de l'expiation ! — L'agriculture est une grande et utile chose, parce qu'elle est la vraie richesse de la patrie, richesse stable et certaine comme la bonté de Dieu, trésor toujours renouvelé, qu'une mauvaise saison peut différer, mais que la terre inépuisable rend au centuple les années suivantes. Que

(1) Gen„ 2,

vous dirais-je enfin ? L'agriculture, c'est une de ses gloires au point de vue religieux, travaille à l'amélioration de l'homme ; elle rectifie ses idées, et lui prépare, même en ce monde, un bonheur vrai, parce qu'il est simple et innocent. Aussi je conclus, avec un Père de l'Eglise, que les populations agricoles vivent dans la paix et que leur existence a quelque chose de vénérable dans sa modestie : Populus in tranquillitate vivens, vitam habens modestam ac venerabilem (1). L'habitant des campagnes, continue saint Chrysostome, a plus de jouissances que le riche de la ville : la beauté du ciel, l'éclat de la lumière, la pureté de l'air, la douceur d'un sommeil tranquille, tout lui est accordé avec une sorte de prérogative ; le Créateur semble lui donner en primeur ces vrais biens de l'ordre temporel, et, par une attention privilégiée, il conserve à ses sens plus de délicatesse pour mieux savourer les dons de la nature. Vous trouverez donc dîins cette vie modeste le vrai plaisir et la sécurité, la bonne renommée et la santé, la régularité dans la conduite et de

(1) Âd Pop. Antioch. hom. 19, n» 1.

moindres périls pour la sainteté des mœurs (1). — Puissent vos efforts, Messieurs, amener tous ces' heureux résultats ! La France y gagnera en prospérité matérielle et morale, et la Religion verra se multiplier ces ancieïmes familles patriarchales, dont l'existence était tranquille, modeste, vénérable par ses travaux utiles et surtout p£ir l'auguste dignité du sanctuaire domestique : Populus in tranquilli-tate vivens, vitam habens modestam ac venerabilem.

(1) Nous donnons ici le résumé de plusieurs belles pages : De Anna^ sermo 5, passim, t. 4. — In Ep, 2. ad Cor., hom. 12. no 5. tr^.

DISCOURS

PRONONCÉ

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