‹ De l'esprit chrétienChapitre 11 sur 25 · LE 3 AOUT · texte numérisé non relu

LE 3 AOUT

. Mes chers enfants,

En contemplant votre si aimable et si intéressante réunion, je me rappelle de belles paroles empruntées à nos Saints Livres, et qu'on dirait avoir été dictées à l'avance pour cette solennité : « Ecoutez -moi, germes divins : soyez comme des roses plantées le long des eaux; produisez comme l'encens une odeur de suavité ; que vos fleurs soient comme celles du lis ; portez des rameaux de grâces ; chantez des cantiques ; bénissez Dieu dans ses œuvres, et rendez

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gloire à son nom : Obattdite mCy divini frnctus, et quasi rosa plantata super rivos dquarum frwtificate ; quasi libanus odorem suavitatis habete; florete flores , quasi lilium, et frondete in gratiam, et collaudate canticumy et benedicite Dominum %n operibus suis, date nomini ejus magnificentiam (1).»

Ces paroles me semblent, pour un Séminaire, le programme le plus beau, le plus vaste et le plus gracieusement exprimé. Qu'est-ce, en effet, qu'un Séminaire ? C'est vraiment le jardin de l'Eglise ; c'est, . selon Tétymologie du mot, la pépinière où Ton sème, ou Ton plante, oîi l'on arrose, où l'on environne des plus tendres soins ces jeunes graines, ces arbrisseaux qui doivent grandir, et sur lesquels la Religion jette déjà des regards pleins d'espérance.

Faisons d'abord, mes chers enfants, un petit cours de grammaire, et dussent mes paroles ne servir qu'à rehausser cet art parfois trop négligé, elles ne seraient point inutiles. La granmiaire, dit saint Augustin, a une vertu presque divine : Grammaticœ pêne divinam vim (2) ; vous ne vous en doutiez

(1) EccU. 39.

(2) De Ordine, 1. 2, c. 17, n*» 45.

peut-être pas, mes chers enfants, et cependant le nom même de la maison que vous habitez, donne raison à saint Augustin, si toutefois vous voulez bien, comme l'ajoute ce saint Docteur, saisir Fâme et l'esprit de la grammaire : Ut ejiis animam tenuisse^ corpus reliquisse videaris. Seminarium^ disent les grammairiens en se servant des expressions consacrées par les agronomes latins, seminarium veut dire, dans le sens primitif, une pépinière où l'on dépose les rejetons des arbres, les semences des plantes, pour les cultiver avec soin jusqu'à ce qu ils grandissent et qu'on puisse les transporter ailleurs. Aussi l'Eghse catholique, qui connaît cette énergie mystérieuse cachée sous l'écorce des mots, l'Eglise, dont le langage est toujours significatif et chaque parole pleine de sens, a voulu vous donner le nom de Séminaire ; et ce nom est à lui seul un discours et un programme. En consacrant cette appellation, elle use du droit que confèrent les règles du langage, de transporter une signification matérielle dans la sphère des idées ititellectuelles, et, en même temps, elle vous révèle le but de votre vocation et la destinée supérieure de votre vie.

Vous êtes, en effet, mes chers enfants, les jeunes plants de l'Eglise, vous êtes l'espérance de la Religion ; vous êtes comme le jardin de l'Evêque, et c'est parmi vous qu'il ira chercher plus tard ces arbres vigoureux qui donneront de l'ombrage et du £ruit aux paroisses de ce beau Diocèse. Aussi, voyez de quels soins l'Eglise vous entoure, avec quelle tendre sollicitude eUe va vous prendre dans un lieu qu'elle a choisi elle-mèine ! Ce lieu fertile, qui renferme l'espoir de son avenir, elle le choisit d'après les préceptes des agronomes latins : Quam optimum et apertissimum, dit Caton l'Ancien (1). Le sol, dit Pline, doit être de première qualité, attendu qu'il importe souvent que la nourrice soit plus favoble que la mère. Ce terrain sera donc plein de substances nutritives, hospitalier pour les nouveaux venus, et aussi semblable que possible à la terre où les arbres doivent être transplantés : Ad id prœcipuum eligi solum refert, quoniam nutricem indulgentiorem esse quàm matrem sœpe convenit. SU ergo sucœsum,

(1) De Re rustica, c. 46.

advenis hospitale, et quant simillimum terrœ in quant transferendœ sint (1).

N'est-ce pas là, en scrutant la transparence des mots, une image imparfaite de la sollicitude de l'Eglise? La sainte maison où elle vous a recueillis est un lieu excellent et ouvert à toutes les salutaires pensées, à toutes les nobles inspirations : Locum quant optimum et apertissimum. Est-il quelque part une idée bonne et profitable à votre esprit, un sentiment élevé qui puisse donner un peu de sève à votre cœur ; est-il quelque chose de parfait, d'excellent, d'aimable et d'utile, qu'on ne recherche avec empressement pour en faire part à votre heureuse nature? Locum quam optimum et apertissimum. Oui, nous aimons à considérer notre petit Séminaire de Montlieu comme un trésor ouvert à toutes les facultés de votre intelligence et de votre cœur, comme une riche pépinière de tout ce qui peut développer l'âme d'un jeune homme, une âme vive, ardente, amie du beau, mais surtout de la vertu. .

L'agronome latin ajoute que le sol d'une pépi-

(1) Pline, 1. 17, c. 14.

nière doit être de première qualité, attendu qu'il importe souvent que la nourrice soit plus favorable que la mère : Ad id prœcipuum eligi solum refert, qtioniam nutricem indulgentiorem esse quam matrem sœpe convenu, — Nous ne craindrons pas de le dire, sans porter ombrage au cœur de vos mères : quelque parfait que soit le sol de vos familles, vous avez trouvé à Montlieu une terre meilleure et plus fertile. Sur le sol de la famille, l'horizon aurait manqué d'étendue et de variété, les sucs de la terre eussent été moins riches et moins féconds, et je ne sais quelle mollesse énervante dans l'atmosphère eût nui au développement vigoureux de la plante. Mais ici la terre est pleine de substances, succosum^ et ces substances se multiplient sous des formes si variées, que, quel que soit le nombre des jeunes arbrisseaux, elles donnent ce qui convient à chacun, elles offrent à tous une hospitalité généreuse et intelligente : Advenis hospitale.

La dernière pensée de Pline me semble encore admirablement réalisée par l'Eglise, dans l'établissement des Séminaires ;il faut que le sol de la pépinière soit aussi semblable que possible à la terre

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OÙ les arbres doivent être transplantés : Quant 51millimum terrœ in quant transferendœ sint. Pourquoi, mes chers enfants, cette terre religieuse qui vous environne de toutes parts ? Pourquoi cette atmosphère de piété que Ton fait respirer à vos âmes? C'est qu'un jour vous devez habiter les lieux saints, croître dans un sol éminemment religieux, puisque c'est le sanctuaire même de l'Eglise ; c'est qu'un jour vous devez cultiver vous-mêmes un pjirterre que vous aurez à sanctifier par vos sueurs et vos prières. Or, la première règle de l'agriculture est que le sol de la pépinière soit semblable à celui que l'arbre doit habiter un jour. Ne vous étonnez donc pas, mes chers enfants, de cette vie régulière, de ces exercices de piété, de cette attention à surveiller la direction de vos pensées et de vos sentiments. On vous prépare poiu* une terre qui est sainte, et l'arbre doit s'accoutumer de bonne heure à la nature du sol qu'il doit hîibiter : ^LocyUs in quo stas, terra sancta est (1).

Aussi, quel que soit notre désir de cultiver votre

(1) Exode. 3, 5.

intelligence, nous tenons avant tout à former votre cœur à une piété vraie, forte, douce, éclairée, à déposer en vous ces germes de la vie sacerdotale qui doivent se développer même au petit Séminaire, et monter en dominant tous les mauvais instincts du vieil homme, et jusqu'aux tendances d'une nature trop juvénile. Il faut de la science dans un petit Séminaire, il faut du travail, de la joie et une joie franche et cordiale ; mais il y faut d'abord un bon esprit, un sentiment de foi profonde, et aussi cette angélique modestie qui tempère ce que la joie du jeune homme aurait de trop bruyant. C'est cet esprit que nous aimons à reconnaître en vous, mes chers enfants, grâce à la direction si sage et si intelligente que vous recevez. Continuez à suivre cette ligne parfaitement déterminée, et qui fait d'un petit Séminaire quelque chose de spécial entre toutes les maisons d'éducation ; que jamais l'esprit du monde ne pénètre dans cette solitude si bien préparée pour le recueillement des âmes et leur épanouissement sous l'œil de Dieu, que le bien se perfectionne, qu'il se change tous les jours en mieux, et qu'il nous arrive de temps en temps, grâce aux ailes des vents qui

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portent les comptes-rendus de votre aimable Supérieur, qu'il nous arrive jusqu'à La Rochelle de ces messagers aériens, qui sont à notre cœur une consolation et un dédommagement pour cette longue séparation que nous impose la distance des lieux.

Revenons encore, mes chers enfants, à ce parallélisme d'idées matérielles et morales que nous a fourni le mot seminarium.

n y a cette différence entre vous et les arbrisseaux de la campagne, que ces derniers obéissent à des lois nécessaires dans leur développement. Placés sur un terrain fertile, ils sont obligés de sortir de terre et de grandir ; et alors même qu'ils pourraient ne pas le vouloir, il y aurait en eux et dans le sol une force combinée qui ferait violence à leurs capricieux instincts. Pour vous, vous êtes des arbrisseaux intelligents et doués de liberté : c'est ce qui fait la gloire de votre nature, mais aussi la difficulté que rencontrent les maîtres les plus capables et les plus dévoués. Vous êtes dans une terre excellente, mais vous pouvez résister à son action; vous pouvez ouvrir ou fermer les canaux de votre âme, et ces

veines mystérieuses par où monte la sève d'une

excellente éducation; et, selon que vous ouvrirez et fermerez les vaisseaux intérieurs, il y aura vie surabondante ou dépérissement dans votre être moral. Il faut donc votre coopération à l'influence active de vos bons maîtres et au travail premier et principal de la grâce ; il faut vouloir avec la terre qui vous porte, avec les pères qui vous aiment et vous cultivent, et surtout avec Dieu qui donne toute crois^ sance. — Combien de pauvres jeunes gens, placés dans les institutions les plus chrétiennes, ont résisté aux meilleures influences, et sont sortis avec la pauvreté d'intelligence et la perversité du cœur ? Les esprits superficiels accusent alors , avec plus ou moins d'amertume, les maisons qui leur ont offert un asile protecteur ; ils rendent les maîtres responsables des excès de la liberté humaine, comme on reprocherait au jardinier de n'avoir pas aslsez arrosé la plante qui dépérit; mais on oublie que l'enfant est une tige intelligente, et dont le mauvais vouloir peut paralyser les soins les plus assidus, la culture la plus énergiquement dévouée. Sur douze Apôtres, il y eut un apostat : ni la compagnie du Sauveur, ni ses instructions, ni son amitié ne purent changer un cœur

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perfide. Pourquoi voudrait-on exiger d'un maître chrétien ce que le Seigneur n'a point fait? Il est des limites que ne franchit même pas la toute-puissance de Dieu, parce que sa sagesse s'est imposée la loi de respecter la liberté de l'homme, de l'aider avec amour, mais de ne point la contraindre.

Aussi, mes chers enfants, nous avons conmiencé à faire un appel à toutes les forces vives de votre liberté, et nous vous avons adressé tout d'abord les paroles de l'Ecriture : «Ecoutez-moi, germes divins ; soyez comme des roses plantées le long des eaux ; produisez comme l'encens une odeur de suavité ; que vos fleurs soient comme celles des lis ; amenez des rameaux de grâce ; chantez des cantiques ; bénissez Dieu dans ses œuvres, et rendez gloire à son nom. — Oui, mes chers enfants, répondez aux soins qui vous sont prodigués dans cette pieuse maison, et centuplez, par l'énergie de votre volonté, le résultat de l'action exercée sur votre intelligence et votre cœur. Epanouissez-vous dans, le jardin de l'Eglise comme la rose brillante de couleurs ; soyez un jour un ornement de grâce ; cultivez au Séminaire votre esprit et votre' cœur, et semez-y toutes les fleurs

d'utilité et d'agrément, les fleurs qui doivent amener des fruits excellents, et même celles qui doivent simplement briller ; car, dans une éducation parfaite, il faut, comme dans les œuvres de Dieu, des ornements qui n'ont point d'autre destination que celle d'embellir. Que vos fleurs soient semblables à celles du lis iFlorete flores quasi lilium, c'est-à-dire que la beauté de la culture ne nuise jamais à la pureté de votre âme, et que la virginité de votre cœur sorte intacte des labyrinthes et quelquefois des épines de la science. Produisez comme l'encens une odeur de suavité, afin qu'un jour, quand votre âme, échauffée par l'ardeur des désirs, se répandra comme un parfum autour de vous, elle verse partout l'odeur de l'intelligence et de la vertu : Q\msi libanus odorem suavitatis habete. Portez des rameaux de grâce : Frondete in gratiam ; ne soyez étrangers à rien de ce qui peut donner de la vie, de la délicatesse et de sobres embellissements à votre existence. Chantez des cantiques, c'est-à-dire que les joyeuses expansions et la tranquille sérénité de l'âme juste soient comme un berceau ombragé par-dessus les heures de votre vie : Collaudate cantiçum ; mais surtout

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bénissez Dieu dans ses œuvres, remerciez-le de ses bienfaits, et faites tout servir à la gloire de son nom. Rien ne donne de la fermeté à l'existence, du calme à l'âme, de l'énergie au caractère, comme cette pensée ultérieure de Dieu, comme ce regard de l'âme qui demeure fixé vers le ciel au milieu de la variété inconstante des choses humaines ; Benedidte Domù num in operibus suis, date nomini ejus tnagnificen" tiam, Puissiez-vous, mes chers enfants, suivre mes conseils avec une constante fidélité, et répéter tous les jours ces paroles de saint Augustin, que je voudrais graver sur la porte de cette maison : « 0 mon Dieu, que tout ce que j'ai appris d'utile en mon enfance soit employé à votre service ; que toutes mes paroles, que toutes mes compositions, que toutes mes lectures et mes méditations aient pour terme la gloire de votre nom : Ecce tu Domine, rex meus et Deus meus y tihi serviat quidquid utile puer didiei, et tibi serviat quoi loquor, quod scribo, et lego, et niemsro (1). > — Oui, tout pour Dieu, l'intelligence comme le cœur ! Le reste dans la vie est une grande

(1) Conf., 1 1. c. 16,

vanité , et Texpérience Tapprend d'une manière cruelle aux plus incrédules. Mais quand Dieu est le but de la vie, il donne à toute chose une plus grande solidité ; il se plaît même à répandre des ornements sur l'existence ; il la rend plus honorable aux yeux des hommes, et il parachève lui-même ce qu'il y a toujours de défectueux dans nos œuvres : Honestavit illum in laboribus, et complevit labores illms (1).

Mais, mes chers enfants, on dit que les pères ne doivent pas adresser seulement des paroles flatteuses. Laissez-moi donc, avec la permission de votre excellent Supérieur qui connaît toute mon affection pour lui, de vos bons Maîtres dont j'apprécie le dévouement si désintéressé, des honorables Autorités de cette commune, et aussi de ce nombreux Clergé que nous sommes toujours heureux de voir autour de nous, laissez-moi adresser un reproche au petit Séminaire de Montlieu, qui est mon jardin et ma pépinière. Ce reproche, mes chers enfants, que votre cœur le devine c'est celui d'être trop loin

(1) Sag. 10. 10.

de moi, et cet éloignement est une peine sensible pour votre Evêque, qui voudrait être avant tout votre père et votre ami. J'aimerais, si ce n'était la distance, à venir souvent respirer le même air que vous, m'édifier de vos bons exemples, me réjouir avec vous, et nous reposer ensemble à l'ombre de ces vieux troncs classiques qu'on appelle Virgile et Homère ! Puisque cette douce satisfaction nous est refusée, vous vous ferez toujours un devoir de me dédommager par votre piété, votre assiduité au travail, votre docilité d'enfant. Ainsi une meilleure qualité dans les arbres et les fruits de mon jardin sera la compensation du cœur pour tous ces sacrifices que la nécessité impose au cœur.

DISCOURS

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