A LA CATHÉDRALE DE LA ROCHELLE
POUR LA BÉNÉDICTION DE L'ORGUE DE CHOEUR Le jeudi 14 mars 1861.
Laudate (Dominum) in tpupano et choro, latuUUe eum in chordiê et organo.
Louez le Seigneur au son du trombone et de la flûte ; louez-le sur les instruments à cordes et sur rorgue. {Ps, CL). (1).
Mes três-ghers Frères,
Yous connaissez l'occasion de cette fête à la fois musicale et religieuse. Son Excellence M. le Ministre
(1) Les anciens avaient des instruments analognes aux orgues. (Voir les auteurs qui ont traité ce sujet, et en particulier Génébrard et Bellarmin, sur le Psaume cl.)
des Cultes (1), sur notre demande et celle de notre vénérable Chapitre, appuyée par la bienveillante intervention de M. le Préfet (2), vient de nous faire le gracieux don d'un orgue de chœur, afin de donner plus de vie, de variété et d'animation aux pompes et aux cérémonies du culte catholique. La ooqfection de cet instrument a été confiée à des mains aussi intelligentes qu'expérimentées (3), et bientôt il sera facile de constater que la confiance de M. le Ministre n'a point été trompée ; la voix d'un public éclairé s'unira à la nôtre pour reconnaître, au nom de la ville de La Rochelle, la générosité du Gouvernement, le talent des artistes, la facilité et la grâce de l'exécution. Nous désirons que cette fête de famille et cette réunion d'hommes d'élite soient comme une seconde réception (4), qui, sans avoir de mission officielle, emprunte à la spontanéité .et à l'empressement de tous un caractère de véritable et solennelle inauguration.
(1) M. Rouland, aujourd'hui président du Conseil d'Etat.
(2) M. Boffinton, préfet de la Charente-Inférieure.
(3) Etablissement de MM. Merklin, Schulzte (Paris).
(4) La réception officielle de l'Orgue avait eu lieu quelques jours auparavant.
Pour moi, Pasteur des âmes| tout en me cachant dans la simplicité avouée de mon ignorance artistique, je demande la permission de vous parler encore (1) de musique, au moins de cette musique générale, de cette musique religieuse, qui est dans le cœur de tous les hommes, et dont l'autre n'est qu'une forme multiple et variée, forme admirable, mais cependant inférieure à la source première, comme le rayon est inférieur au soleil. Déjà il m'est arrivé de traiter ce sujet, mais il me semble qu'il reste encore des épis à recueillir dans ces champs de l'art, que dans les mêmes fragments il peut se trouver des variations, dans les mêmes couleurs des nuances.
Constatons d'abord un principe qui domine toute la philosophie chrétienne, et qui se présente à nous comme une des raisons de son culte et de ses règlements disciplinaires. Toute chose visible, tout ce qui s'agite en ce monde, tout ce qui se voit, tout ce qui se touche, tout ce qui s'entend, peut avoir une mis-
(1) Voir un premier Sermon sur la musique, bénédiction do a Chapelle des Carmélites, page 145 de cet ouvrage, et au ome II, p, 75 des Œuvres, deuxième édition.
sion divine et surnaturelle ; tout peut servir à nous révéler l'intelligence et l'amour des choses invisibles. C'est ce qui faisait dire à saint Léon : a Y a-t-il une seule chose en ce monde qui ne serve d'instrument et d'organe à la vérité étemelle : Quid est per quod Veritas iwbis non loquitur (1) ? » — La musique ellemême, qui, pour les esprits superficiels, est un art profane et mondain, et à qui le vulgaire ne donne ordinairement d'autre mérite que d'être la source d'une frivole et dangereuse dissipation, la musique peut devenir pour l'oreille attentive une sorte de sacrement, qui cache de profonds et sublimes mystères : Creaturœ sensibiles significant aliquid sacrum (2) ; elle a toujours eu sa place dans les fêtes religieuses, elle laconservera même dans le ciel. Cela doit être, car la musique est une des plus grandes, des plus fortes, des plus belles expressions de l'idée religieuse, comme aussi de tout ce qui est beau et vrai ; et les anciens eux-mêmes avaient tant de vénération pour cet art, dit Quintilien, qu'ils confon-
(1) Sermo 19, p. 186-187, t. I, éd. Migne.
(2) S. Thomas, 3« p., q. 60, art. 2.
daient dans la même appellation les musiciens, les poètes et les sages (1).
Saint Augustin dit quelque part que la musique est un large bienfait de Dieu, qui a été concédé aux hommes pour leur donner une grave leçon, pour leur enseigner une grande chose : Unde musica ad admonitionem magnœ rei, Dei largitatey concessa est (2).
Quelle est, ou plutôt quelles sont donc ces grandes choses ? H y en a tant, que je pourrai à peine les indiquer brièvement.
La musique doit nous élever à Dieu : elle doit nous donner des ailes pour nous unir à tout ce qui est beau, vrai, grand, noble, gracieux, ordonné ; car tout cela, au point de vue idéal, c'est Dieu ou une image de Dieu. — La musique rehgieuse produit surtout cet effet. L'orgue, en particuher, a quelque chose de majestueux, de solennel, de grave, de doux, de suavement mélancohque, qui semble
(1] Quis ignorât musicen, tantum jam illis antiquis temporibus non studii modo, verum etiam venerationis habuisse, ut iidem musici et vates et sapientes judicarentur (mittam alios] Orpheus et Linus? (Instit.t 1. I. c. x.)
(2) Epist 166, n' 13."
d'abord venir se reposer sur l'âme chrétienne, puis s'attacher à ses pensées et à ses sentiments, semblable à des aigrettes ailées qui leur donneraient, comme aux germes de la nature, un irrésistible élan pour monter vers les cieux ; car telle est la faiblesse humaine qu'elle habite ordinairement les lieux inférieurs, et qu'elle a besoin d'être soulevée pour vivre dans une région plus pure. — L'âme se recueille avec l'orgue, elle gémit avec lui, elle éclate en voix et en cris douleureux, elle prend une attitude pleine de supplications, elle s'élance comme une forme aérienne, elle semble disparsdtre comme un soupir qui quitte la terre. Elle devient grave et pleureuse au chant lugubre du Dies irœ, elle croit entendre les voix de la justice et les cris de l'angoisse : elle sent s'agiter toutes les fibres de la reconnaissance et de la joie, en entonnant le Te Deum. Elle prend les ailes des Chérubins, et semble assister avec eux sur les marches du trône éternel, pour redire l'hymne du Prophète : a Saint, Saint, Saint est le Seigneur Dieu des armées, toute la terre est pleine de sa gloire, SanctuSy Sanctus, Sanctus, Dominus Deus sabaothy plena est omnis terra gloria ejus. »
Pour sentir son âme frissonner ainsi comme un clavecin mystérieux au souffle des vents qui s'abattent sur elle, il n'est pas nécessaire d'être musicien. Sans doute, il faut posséder en soi cette musique intérieure dont le poète anglais a dit que sans elle on avait l'âme sauvage (1) ; et toute âme chrétienne a toujours dans son cœur une source surabondante de cette musique cachée, elle l'a plus qu'une autre, parce qu'elle doit elle-même devenir une symphonie vivante, symphonialis est anima, a L'âme, dit un célèbre Cardinal, est un nombre vivant et divin ; elle est parfaitement disposée et, contenant en ellemême un écho des harmonies célestes, elle résume tout ce qu'il y a de plus beau dans les harmonies sensibles et intellectuelles, et tout ce qu'elle entencf au dehors, elle le mesure d'après cette musique intérieure qui est incorruptible (2). » — Il n'est point nécessaire d'être musicien pour comprendre la beauté intelligible des sons. A Dieu ne plaise que cette pa-
(1) Shakespeare, le 3Iarchand de Venise, act. 5, scène 1.
(2) Arbitrer omnes non posse dissentire mentem esse vivum quemdam numerum optime ad aptitudinem resplendentise divinse harmonise proportionatum ac omnem sensibilem, ratio-
rôle soit dans ma bouche une insinuation de blâme ! Non, je ne me permettrais point, surtout en ce moment, l'ombre d'une semblable pensée, qui serait aussi fausse qu'indélicate : mais ce n'est point abaisser l'art que de glorifier, avant tout, ces grandes cordes de l'humanité sans lesquelles aucun art ne serait possible. Aussi le peuple lui-même est convié à ce festin musical, festin de joie divine qui se dévore par les oreilles, pour me servir d'une expression de TertuUien, devorandus auditu (1) ; car le peuple a de la musique dans l'âme, il possède cette harmonie mystérieuse, qui sort des parties les plus secrètes du sanctuaire intime (2), comme le feu jaillit de la pierre, et qui partout, dans le silence de l'expectative, conserve ses admirables résonnances. Saint François d'Assise était un homme du peuple,
nalem et intellectualem harmoniam complicantem, et quidquid circa hoc pulchriusdicipotest. (Cardinal Cusa, De wewfeJdtof., 1. III, c. vil, p. 158.).... Mensurat sensibilem harmoniam extrinsecam, ex harmonia intrinseca incorruptibili. (Id.,£^xaïa^, 1. VII, p. 554.)
(1) De resur. cam., c. xxxvii.
(2) Procedens quodammodo de secretissimis penetralibus musica. (S. Aug., Demusic, 1. I, n^ 28.)
dans la belle acception du mot ; il avait le sens éminenmient artistique, et, un jonr, il ordonna à un de ses frères de jouer de la harpe avec plus de suavité qu'à l'ordinaire ; parce que le son de cet instrument le préparait à jouir des harmonies célestes, qu'il entendait souvent (1). — Aussi nous voulons de la musique dans les églises, pour élever l'âme du peuple, en la réjouissant ; pour la diviniser, en lui donnant de vraies et grandes satisfactions ; pour l'instruire, en atteignant même à son insu les touches les plus secrètes de son cœur (2).
Ne savez-vous pas, d'ailleurs, que le Christ que nous adorons est la musique universelle comme l'appellent les saints Docteurs, et que tout ce qui résonne harmonieusement, tout ce qui est mélodie, consonnance, variété dans l'accord, doit nous faire rêver au Christ, comme, du reste, tout ce qui est beau,
(1) Beatus Franciscus jussit fratri cytharist» ut dulcius personaret, quatenus mens excitaretur ad harmonias cœlestes,
. quas pluries audivit. (Roger Bacon, Opus tertiutn, c. lxxiii, p. 298, éd. de Londres, 1859.)
(2) Et ideo Spiritus Sanctus, qui est Magister Ecclesise, et per omnia membra se suaviter infundit, ordinavît genus cantus enharmonicum. (Ib,^ c. lxxii, p. 297.)
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tout ce qui est lumière, tout ce qui est vérité, doit nous faire soupirer verr Lui ? vers Lui, source de toute beauté et de toute splendeur ! vers Lui, l'habile enchanteur des âmes, comme l'a nommé saint Justin, incantator peritus (1). — C'est ainsi, M. T. CF., que nous devrions considérer la Religion; c'est ainsi que l'envisageaient nos Pères ; aussi la Religion était pour eux aussi large que le Ciel, aussi lumineuse que la course de l'astre du jour.
La musique, et l'orgue en particulier, nous apprennent à nous harmoniser nous-mêmes. Saint Grégoire de Nazianze et saint Basile apprenaient la musique pour tempérer leur ardeur et calmer leurs passions (2). — C'était aussi l'opinion des anciens et spécialement de Platon, qui accordait à la musique une très-grande importance dans l'éducation. Ils croyaient avec raison que de même que la musique accorde les sons les plus divers et en apparence les plus opposés, elle exerce une influence analogue sur les mouvements si nombreux, si multiples, si
(1) Ad Grœc, n^ 5, p. 238, éd. Migne.
(2) Génébrard, in Psah cl, v. 4.
variables de la nature humaine, qu'elle les calme, les tempère, les équilibre, qu'elle corrige une impression trop vive par une impression plus douce, liarmonica potestate temperavit (1). « Il y a, dit le philosophe de Stagyre, un rapport naturel entre rhonune, le rhythme et l'harmonie : c'est pourquoi les Sages ont nommé l'âme un accord... La musique a des rapports avec la vertu : elle agit sur l'âme, % conune la gymnastique qui donne de la souplesse et de la vigueur au corps (2). » — Aussi a-t-on remarqué souvent que lorsque, dès l'enfance, le sens esthétique du beau musical a été éveillé dans l'âme, il n'est point toujours inutile pour maintenir plus tard en équilibre le sens moral de l'âme. Alors se vérifie la belle parole d'un moraliste : ce Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l'esprit une musique qu'exécutent leurs actions I Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nômes étemels (3). »
Saint PauUn, notre illustre compatriote, disait,
(1) Roger Bacon, lieu cité, p. 299.
(2) Politiq,, 1. VIII c. v, et 4., p. 628-630, éd. Didot.
(3) Joubert, Pensées, t. I, p. 279, 2® éd.
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après avoir entendu le chant du rossignol : «c 0 Verbe, source de la parole, faites que je sois connue cet oiseau à la voix suave et mélodieuse, qui, caché sous le vert feuillage, fait retentir les campagnes des chants les plus variés, et tire du même organe les sons les plus diversement mélangés : tantôt il semble arrondir ses modulations, tantôt il leur com- #munique une forme déliée, ou bien il commence un chant lugubre, et termine brusquement ses lamentations, laissant nos oreilles dans la surprise de sa voix ainsi brisée... 0 Christ, rendez-moi semblable à cet oiseau, faites que votre grâce coule sur mes lèvres, et qu'elle prenne successivement les modulations les plus variées (1). »
Pourquoi, M. T. C. F., après avoir entendu cet orgue, pourquoi ne dirais-jè pas en votre nom et au mien (2) : Seigneur, faites que toutes les fibres si variées de mon toie, que ces mouvements impétueux
(1) Poema 23, p. 608-609, éd. Migne.
(2) Proportiones in sonis vocantur harmonise, et per quamdam similitudinem proportiones convenientes quarumcumque rerum harmonise dicuntur. (S. Thomas, de divin. Nomin,, c IV, lect. 8.)
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qui montent et qui descendent, que ces ardeurs si promptes se calment, s'harmonisent, s'équilibrent. Que les intonations soient justes, que l'union se maintienne entre les cordes les plus disparates, qu'il y ait de la douceur dans la force, de l'énergie dans la suavité ; alors môme que mon âme changera de son et de mouvement, selon l'opportunité des temps et des circonstances, faites, ô mon Dieu, que ces changements s'opèrent comme sur l'instrument, où la qualité du son peut se modifier, mais où rien ne sort de l'harmonie : Sicut in organo qualitatis sonus mmutatur et omnia sonum suum custodiunt (1).
Vous dirais-je que l'orgue est l'image d'un sermon ? Cette pensée vous étonnerait peut-être : je l'emprunte a saint Hilsiire : ce Le prêtre, dit ce saint Docteur, est comme l'orgue de l'Esprit-Saint, pour faire entendre au peuple la variété des voix du Ciel, et la diversité de la doctrine, dans son admirable unité : Spiritus Sancti organum, per quoi vocis varietas et dodrince diversitas audienda est (2). » — 0
(1) Sap., XIX.
(2) In Psal xiii, t. I. p. 295.
mon Dieu, puissiez-vous former vous-même de ces orgues spirituelles et les multiplier partout ! Puissions-nous souvent en -entendre dans cette Cathédrale, afin que mon peuple bién-aimé soit souvent saisi par les divines incantations du Verbe de Dieu, de ce Verbe souverain des âmes, et dont les charmes sont irrésistibles, pe^itus incantator. Faites que toutes les mélodies de Torgue des âmes se succèdent dans cette chaire ; que les graves intonations soient remplacées par d'autres plus douces, que le suave succède au fort, et le fort au délicat ; que les touches vigoureuses soient tempérées par les accents les plus tendres de l'amour divin, et que les fidèles, en se retirant, emportent toujours avec eux les souvenirs de pensées et de sentiments tombés du Ciel, conune on s'en va d'un concert, les oreilles du cœur encore sous l'impression et le charme de sons qui semblent être devenus immatériels et se conserver en notre mémoire, dans la meilleure, dans l'idéale partie d'eux-mêmes.
Saint Augustin, faisant remarquer à son peuple les détails d'un temple matériel et cette juxta-position de parties qui se soutiennent les unes les autres, y
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voyait un symbole de la charité. « Supportez-vous les uns les autres, disait-il aux chrétiens, et formez nne voûte comme cet édifice suspendu sur vos tètes (1). » — Je puis dire aussi : Voyez cet orgue, c'est rimage de Tunion, Timage de la vie des familles et des sociétés. Dans l'orgue il existe mille sons divers, chaque tuyau a sa forme, chaque languette son timbre, chaque ouverture sa grandeur, chaque jeu ses variations, et quand tout est mû par xm principe intelligent, de merveilleux accords en résultent. De même, dans les cités et les familles, chaque homme a sa vocation, son caractère, ses devoirs, ses défauts et ses dissonnances. Mais, quand la main discrète et intelhgente de la charité se promène sur toutes ces touches,runisson semble s'établir: les dissonnances, si elles existent, ne sont que transitoires, et le meilleur des organistes, la divine charité, sait tellement combiner les jeux, ménager le vent, adoucir lestons, que rien n'est troublé dans les rapports essentiels; si la musique qui en sort n'est pas excellente, elle est au moins tolérable, et cette qualité n'est point
(1) De Dedkat, serm. 336, ï. V. p. 1927.
toujours à dédaigner dans les choses humaines ; eu cherchant le mieux, il n'est point rare de trouver plus mal. — Ne pensez pas, M. T. C. F., que ce soient là des rapprochements puérils ; c'est le fond même de l'enseignement chrétien, qui, semblable à l'habile physicien, trouve partout lumière et électricité : « L'accord tempéré des sons, dit saint Augustin, nous fait entrevoir, dans sa variété harmonique, l'union des villes où règne la paix, diversorum sonorum rationabilis moderatusque concentus concordi varietate œmpactam bene ordinatœ civitatis insinuât unitatem (1). » — Cette image et cet enseignement symbolique sont vrais surtout, quand on parle de l'orgue ; car c'est peut-être l'instrument où il y a le plus de dissonances fondues dans l'unité.
Enfin, M. T. C. F., il est une autre harmonie plus désirable encore, c'est celle qui doit exister entre les nations, entre les choses divines et humaines.... Je ne dirai qu'un mot : n'oubhons pas qu'il est un Dieu dans le Ciel, qui est le premier des ordonnateurs et des artistes, ars summa omnipotenlis Dei (2) ; que le
(1) De Civit. Dei, 1. XVII, c. xiv.
(2) S. Thomas, 1 DisU 22, q. 1, art. 1.
Verbe, comme dit saint Grégoire, contient le monde dans une admirable beauté, et que, si Tordre est troublé quelque part, il travaille aussitôt à le rétablir, selon des lois supérieures, qui font marcher les choses les plus opposées vers un but général d'har-^ monie, sous un souffle et vers des affluents communs, secundum primas concordiœ, sive confluxionis et conspirationis, causas (1). — Dieu tient flans sa balance les temps et les jours, il fixe les termes et les moments : Definiens ' stafuta tempora et terminos (2). Et s'il a fallu à un habile artiste plusieurs semaines pour ordonner un instrument si compliqué dans sa magnificence intérieure, et qui cependant ne m'apparait pas même comme un grain de sable, si nous comparons son organisation à l'accord si difficile et des choses et des hommes, laissons à Dieu, qui n'est jamais pressé, parce qu'il est étemel, laissons-lui le temps de son pouvoir régulateur, et de cette justice qui tend à ses fins par tous les moyens même les plus imprévus : Non est vestrum nosse tem-
(1) S. Grég. de Naz., Or. 6, n^ 4-5.
(2) Act., XVII.
pora vel momentaqwz Pater posuit in suapotestale{ï). — En attendant cette heure de la Providence, permettez-moi de ne pas désespérer, de ne désespérer jamais ; mais plutôt de m'élever avec saint Athanase sur une montagne, où jedécouvreautre chose que la terre, et là, puisque nous assistons à une fête musicale, je veux terminer par une pensée conforme à cette solennité. Sur cette montagne divine, où se trouve le vrai point de vue de la foi, je découvre l'univers tout entier comme un immense instrument de musique, comme une lyre aux cordes gigantesques : ces cordes jsont les créatures, les tons variés sont les différentes natures d'êtres, et l'Artiste souverain c'est le Verbe, qui maintient partout l'harmonie au milieu des éléments les plus dissemblables, qui rétablit l'accord là où il est brisé, qui rend aux choses divines leur mouvement divin, à celles du monde leurs allures ordinaires et providentielles, ita ut res quidem diviruBy modo diviniori moveaniur, visibiles vero, eo quo cernimus modo (2). Aussi tout mon espoir est en Dieu ;
(1) Act., 1.
(2) Quemadmodum musicus Ijra ad concentum accommodata, gravibusque cum acutis, et mediis cum aliis art6 temperatis
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j'aime à contempler cette source infinie, éternellement jaillissante, de paix et d'harmonie, qui se projette sur toute créature, les ramenant à Tordre et à la paix, leur versant avec surabondance une fécondité pleine de paix, qui déborde toujours, parce que, dit saint Thomas, dont j'emprunte ici les pensées, il y a en Dieu une disposition énergique à donner plus de paix que les créatures ne sont larges pour en recevoir (1).
c( Quand on aime la musique, a dit une femme célèbre, il est rare qu'on écoute les paroles des beaux
unum efficit concentum : ita quoque Dei sapientia universum mundum veluti lyram tenens... Omniaque cum singulis connectens et suo nu tu et voluntate circumducens, unum mundum unumqne mundi ordinem pulchre et concinne admodum efficit... Omnia denique admirabilem ac vere divinum concentum par ipsum componunt. (S. Athanas., Cont, Gent, n? 42.)
(1) Pax divina ad omnia transit, omnia uniendo, per hoc quod reducit omnia in quemdam ordinem. Qui quidem ordo consistit in hoc quod qusedam extrema conjunguntur aliis extremis per média... Ipsa divina pax procedit ad omnia, secundum quod per suam similitudinem omnibus se tradit, juxta proprietatem omniscujusque rei : et tamen supermanat secundum abundantiam pacificse fœcunditatis, quia scilicet plus est in Deo, de virtute ad faciendam pacem, quam sit in rébus ad suscipiendum. (In lib. De div- Nomin,, c. ii, lect. 2.)
airs ; on préfère se livrer au vague indéfini de la rêverie qu'excitent les sons (1). » Je vous demanderai presque, M. T. C. F., d'oublier mes paroles, pourvu que le sens vous en reste, et que tout à l'heure vous laissiez aller vos âmes à toutes les saintes, pieuses et artistiques pensées qui seront excitées en vous ; je dis pieuses et artistiques, car il me semble que l'Art et la Religion ne devraient jamais se séparer, non plus que la Science. La Religion est fille du Verbe ; le Verbe est le souverain Art de Dieu, la fontaine de toute science et de toute éloquence, fons sapientiœ Verbum Dei (2) fons omnium Verborum (3). Et quiconque sépare ces trois choses : la Religion, l'Art et la Science, ne sera ni le fils éclairé, ni le frère intelligent du Verbe.
Ce sera donc au nom du Verbe, l'Artiste souverain, que je vous bénirai, tour musicale (4) dont l'armure est à la fois pacifique et pleine de flèches vio-
(2) M«»« de Staël, de la Littérat., 1" p., c î.
(2) Eccli., I.
(3) S. Thomas, in Epist ad Èeh., c. iv.
(4) Organum est quasi turris quœdam diversis fistulis fabricata, quibus flatu follium vox copiosissima destinatur ; et ut
torieuses. Vous demeurerez ici comme Técho des voix et des pensées divines, vous porterez jusques au Ciel Texpression de notre amour et de notre reconnaissance, et vous reviendrez encore nous enseigner le secret de mélodies supérieures à celles de la terre. C'est au nom du Verbe, qui est comme la musique universelle du monde, que je vous commande d'être fidèle à votre mission, de ne jamais trahir la note qui vous est confiée, et de rendre ce que Tartiste aura conçu, de le rendre, s'il est possible, encore plus beau, en lui prêtant le concours de votre souffle intelligent. Apprenez aux hommes, par ces notes qui font vibrer les cœurs les plus matériels, qu'il est des sons plus élevés que ceux de ce monde,, et que toute âme est aussi un souffle immortel dans un organisme fragile. Puisse-t-elle, cette chanteuse exilée, après avoir exécuté fidèlement la partie de son chœur divin, expirer doucement, et monter vers les cieux comme le son qui, à la fin d'une cantate, s'arrête
eam modulatio décora componat, linguis quibusdam ligneis ab interiore parte construitur, quas disciplinabiliter magistrorum digiti rsprimentes grandisonam efficiunt et suavissimam cantilenam. (Cassiodore, in Psalm. cl.)
tout-à-coup, diminue graduellement, devient encore plus beau en expirant, et semble nous inviter à le suivre dans une région plus élevée.
DISCOURS