ANCIENS ÉLÈVES DE PONS
Prononcé ao Banquet général, le 17 juin 1862, PAR MORSEIGREUR L'ÉVËQUE DE LA ROCHELLE ET SAIRTES.
Messieurs,
n est dans l'Ecriture une parole qui me paraît convenir à cette fraternelle réunion : a L'ami nouveau, dit le sage, est du vin nouveau, mais il vieillira, et alors vous le boirez avec suavité : Vinum novum, amicus novus ; veterascet, et cum sttavitate bibes il-' lud (1). j> Oui, Talfection, quand elle commence, est semblable à du vin nouveau, elle en a l'ardeur, et je dirai presque la pétulance ; mais le temps, qui est le grand maître de la vie, le temps arrive, il pose
(1) Eccli., IX.
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sa main silencieuse sur cette liqueur des jeunes années ; aussitôt elle se calme, et ce qu'elle perd tous les jours en force impétueuse, elle le gagne en maturité, en énergique suavité. L'affection nouvelle, Messieurs, c'est l'affection de coUége, c'est cette amitié qui se forme à l'ombre des arbres qui abritent l'enfance ; elle est nouvelle, et eUe reste longtemps jeune, parce qu elle n'est qu'un germe, parce qu'elle ignore la vie, et qu'elle ne comprend pas elle-même toutes les conséquences de ces instincts du cœur, de ces sympathies d'âme, qui se déposent lentement sur les premières assises de l'existence. Plus tard, arrive l'heure de la séparation : l'âge, les années, les affaires semblent créer des abîmes entre ce passé tranquille de la jeunesse, et un présent toujours agité, et qui s'éloigne de plus en plus vers les rivages d'un avenir inconnu. L'âme grandit, et en grandissant elle vieillit ; elle vieillit par les affaires, par les inquiétudes de la vie, par les déceptions continuelles, et par cette science des choses dont le Sage a dit quelle augmentait la somme des douleurs et qu'elle irritait les fibres du cœur : « Eo quod in multâ sapie^itiâ, multa sit indigmtio^ et qui addit
scientiam, addit et laborem (1). » Cependant les affections premières vieillissent aussi, maia en sens inverse ; car s'il est une vieillesse qui tue les choses, il en est une autre qui les vivifie ; il est une vieillesse de décrépitude, et il est une vieillesse de maturité. Et quand, marchant sur les ruines de la vie, ruines établies autour de nous par la sévère action Su temps et de l'expérience, on vient à se rencontrer de nouveau, qu'on retrouve ses amis d'enfance, un cri part du cœur, et tous répètent à l'envi : Autrefois notre amitié était du vin nouveau, aujourd'hui la liqueur a vieilli dans ces retraites profondes du cœur que l'âme elle-même ne soupçonne pas toujours, elle a vieilli en force calme et douce, et nous allons la boire avec suavité : Cum suavitate bibes illud.
n me semble, Messieurs, que je traduis en ce moment avec fidélité les sentiments de vos cœurs, et comme tout est symbolique pour le chrétien, comme l'Ecriture compare les joies de l'âme à celles d'un festin, je croirai continuer le commentaire du texte sacré en ajoutant : ce banquet, ordonné par des
(1) Eccli., I.
mains aussi affectueuses qu'intelligentes, est splendide ; rien n'y manque, ni les mets exquis, ni les vins généreux. Cependant, il est quelque chose de meilleur encore, il est un vin plus doux et plus cordial, c'est le vin de votre affection mutuelle. On dirait qu'il est demeuré depuis longtemps dans les caves souterraines de cette maison, pour y subir, presque à votre insu, l'action lente et continuelle d'un travail de perfectionnement ; aujourd'hui vous le retrouvez, et tandis que tant de choses se sont flétries peut-être dans votre existence, le vin du cœur s'est amélioré. Permettez-moi, en ce moment, d'en prendre quelques gouttes et de porter un toast à votre association d'amis, en redisant une parole que personne ne contredira : le vin de l'affection, surtout quand il a vieilli, est préférable à toutes les autres liqueurs : Yeterascet, et cura mavitate bibes illvd.
Nous venons de toucher au motif principal de votre fraternelle association, dont il nous a été si doux d'accepter le patronage, avec notre vénérable collègue dans l'épiscopat , Monseigneur l'Evêque d'Amiens, ancien supérieur de cet établissement. Fondée et développée par des mains habiles, cette
Institution, qui nous est si chère, n'a fait que prospérer sous la direction d'un supérieur (1), dont nous ne saurions trop louer l'intelligente activité et le rare dévouement. C'est donc une consolation pour nous d'offrir la plus cordiale hospitalité aux anciens élèves de Pons, et de leur dire : venez, vous trouverez toujours ici des cœurs amis ; malgré la divergence d'idées qui sépare aujourd'hui les hommes, vous aurez ici un centre commun, oîi la division ne sera pas possible, parce qu'on n'y parlera que de s'aimer et de se faire du bien.
Je me suis souvent demandé : quelle est la raison mystérieuse de cette sympathie secrète, qui nous porte vers les lieux oii notre enfance et notre jeunesse ont grandi ? Plusieurs fois, je me suis adressé cette question, en raisonnant mes propres impressions, et, si vous y consentez, je vous indiquerai la réponse que je me suis faite : vous me direz en interrogeant vos souvenirs si c'est bien aussi la réponse de votre cœur. — Dans les lieux témoins des joies comme des douleurs de son enfance, l'homme
(1) M. l'abbé Hude.
retrouve toutes les émotions de sa vie première, il y reconufidt les fragments de son âme à tous les angles et sous tous les arbres ; car on dirait que l'âme laisse quelques chose d'elle-même dans les lieux où elle a séjourné longtemps. Ces ombres flottantes de .l'âme, qu'on appelle les pensées, les sentiments, les joies, les peines, on les retrouve encore à leur place, et parfois avec la vivacité de l'impresson première ; mais si ces impressions sont celles de l'enfance et de la jeunesse, elles ont un charme particulier. — Quand le jeune homme a parcouru la vie, que le monde avec tous ses mystères, avec ses luttes, ses haines, ses noirceurs et ses perfidies, a passé sur son cœur, il s'élève en lui comme un nuage de doutes, d'aigreur, de défiance et de douloureuse tristesse. Supposez que, dans ces dispositions, il revienne à son nid d'enfance ; aussitôt il se forme autour de de lui comme un cortège de ses joies premières : il revoit la douce image de cette existence pleine de gracieux épanouissements, couverte de roses presque sans épines ; il retrouve le souvenir de ce qu'a si bien chanté Virgile, le souvenir « d'un repos plein de sécurité, et d'une vie qui n'a jamais su
tromper. » Dans la jeunesse, on ne pouvait pas comprendre ces paroles ; car, ici-bas, un des plus tristes effets de notre|ignorance est de n'arriver à savoir les choses que par l'expérience de leurs contrastes. Mais, après avoir connu la vie, on savoure avec délices la pensée du poète qu'une main invisible semble tracer sur tous les murs de la pension : At secura quies, et nescia fallere vita (1). Les froissements plus ou moins douloureux de la vie ont même effacé de la mémoire les petits chagrins d'école, qui nous paraissaient si amers autrefois, et qui sembleraient aujourdhui les légers nuages d'un ciel serein : on a vécu, c'est pourquoi Ton comprend mieux les vraies et nombreuses richesses de ces années, qu'on a peut-être autrefois méprisées, dites opum variarum. Puis le souvenir de ces amis d'enfance , que l'on n'oublie jamais , parce que la première aube du jour a toujours une fraîcheur que rien ne remplace ! le souvenir de ces maîtres dévoués, de ces pères si tendrement affectionnés, malgré quelques rigueurs apparentes 1 On apprécie
(1) Géorg., Il, 467.
maintenant leur zële, leur patience, leur charité d'autant plus désintéressée qu'elle ne recevait parfois en récompense que les transitoires boutades de Técolier mécontent. Quel bonheur de retrouver ce monde ancien et nouveau I ancien par la mémoire du cœur et la présence de ce que l'on a autrefois aimé ; nouveau par l'épanouissement de toutes les jeunes feuilles qui ont poussé surun tronc vigoureux. A cette réunion d'objets si chers, nous pourrions adresser ces paroles d'une femme célèbre : a Vous appartenez dans mon àme à cette première couche qui supporte tout le reste, et qui elle-même ne change pas (1). A
Je n'attristerai point cette fête en ajoutant quelques pensées de philosophie chrétienne, et d'autant plus que mes paroles, traduisant la doctrine des Pères, ressembleront plutôt à des fleurs jetées sur les tristesses de ce monde. — La vie a deux mouvements contraires, le mouvement de la jeunesse qui espère tout, qui se promène dans un avenir incertain qu'elle exploite en rêvant ; le mouvement de
(2) M»« Swetchine, Lettres, 1. 1, p. 182.
l'âge avancé, qui porte au découragement, et qui laisse tomber de mélancoliques regards sur le passé. — Adolescentes ioli in spe, senes non spe, sed in mamoriis (1). — Uidéal du christianisme est de réunir ces deux mouvements dans la même âme, et de les tempérer l'un par l'autre. — Je citais tout-à-l'heure Virgile, laissons maintenant la parole à un Père de l'Eglise : « La vie du juste, dit Clément d'Alexandrie, est un printemps perpétuel, parce que la vérité qui est en nous ne connaît point la vieillesse, et que cette vérité, qui se répand dans toutes nos actions, nous renouvelle sans cesse (2). » — Je ne sache rien de plus beau, de plus frais, de plus attrayant, que ces tempéraments à la fois jeunes et vieux, oîi l'ardeur do la jeunesse n'est pas éteinte, oh la prudence et la maturité de la vieillesse équilibrent tout dans un ordre parfait. En vieiUissant, l'homme court un immense péril, c'est d'arriver bientôt à l'égoïsme et à la misanthropie. A la vue des honmxes et des choses, et de ce que sainte Thé-
(1) s. Thomas, in Matth,, c. xx.
(2) Pédag., 1. I. c v, p. 273, t. I, éd. Migne.
rèse nommait si bien les comédies humaines, il s'élève dans l'âme une grande tentation, et plusieurs y succombent. Le scepticisme, comme une sève empoisonnée, leur remonte au cœur, tout se flétrit en eux, et il ne leur reste que le froid d'un marbre sépulcral, ou la croyance exclusive aux choses matérielles. Je ne craindrai pas d'appeler cette tentation le grand piège de la vie : mais, quand on est chrétien, la sève d'une vie divine paralyse constamment ces déplorables résultats. La religion nous montre, au-dessus des tristes fantômes qui s'agitent autour de nous, des réalités supérieures qui nous consolent par des jouissances anticipées et des espérances certaines : elle nous découvre, à travers les laideurs de la pauvre humanité, la puissance de Dieu, qui exécute ses magnifiques desseins ; et dès lors nous ne nous arrêtons pas, comme les petits esprits, à calculer les grains de poussière que fait un architecte, quand il construit des palais. Nous aimons mieux admirer l'œuvre de Dieu, qui le long des siècles se poursuit toujours à travers des ruines : qu'est-ce en effet que l'histoire, sinon une accumulation successive de ruines, au miUeu desquelles tra-
vaille, avec une merveilleuse constance, la main du souverain Architecte ? C'est vers ce travail admirable de la Providence que le chrétien a les regards toujours fixés ; il laisse tomber les nuages de poussière, et naturellement la poussière va se perdre dans les lieux bas. — La religion nous enseigne encore le pardon, la charité et la tendre compassion, qui voit chez les hommes beaucoup plus d'ignorance et de faiblesse que de malice : elle nous porte à excuser, et, en excusant, on rend les hommes meilleurs. — Ainsi il se forme, chez le chrétien, un tempéramment mixte, où la vivacité de la pensée et du désir ne nuit en rien à la gravité de la sagesse : Et quamvis in corpore non possit simul esse juventus et senecixis, potest tamen simul esse in anima : illa propter alacritatem, ista propter gravitatem (1).
Oui, Messieurs, que ce soit là une des conséquences de notre réunion. — A la vue de ces murs qui ont protégé votre enfance, redevenez jeimes ; jeunes par la foi, jeunes par l'espérance et par l'élévation d'une âme qui croit avant tout à ce qui est étemel et
(1) Thomas, 3« p., q. 1, art. 6.
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invisible. Demandez à l'expérience de la vie ce qu elle vous aura appris en fait de prudence, de sage réserve et de maturité. Mélangez ces deux éléments contraires des deux âges différents : alors votre vie redeviendra ce qu'elle doit être dans la pensée de Dieu, un printemps perpétuel qui vous communiquera une sorte d'immortalité Ver totitcs viiœ,
comme dit Clément d'Alexandrie... Juventus expers senii... Semper juvenes, semper récentes ac novi (1). Et vous pourrez dire en quittant cette maison : elle a été pour moi comme la fontaine mystérieuse des Anciens ; mon être tout entier s'y est complètement rajeuni.
Messieurs, im auteur chrétien du v" siècle nous a laissé une belle maxime : « Il faut écrire la haine sur l'eau, afin qu'elle disparaisse bien vite; mais il faut écrire l'amitié sur le bronze, afin qu'elle demeure toujours ferme et inébranlable (2). — Je n'ai point à vous rappeler le premier conseil, car il ne saurait trouver ici aucime application; si, cependant,
(2) Cité plus haut.
(1) Isid. le Pélus., 1. III, Ep, 211, p. 891, éd. Migne,
en dehors de cette enceinte un mouvement, voisin de ce qu'on appelle la haine eût pu nsdtre dans votre cœur, je vous dirais : laissez-le sortir, afin de vous en délivrer; rien n'est dangereux comme les choses concentrées. Laissez-le sortir, mais écrivezle sur Teau : In aqua scribere oportet, et les ondes l'auront englouti, avant même que les caractères n'en aient été achevés. — Mais ce que j'ai lé plus à cœur de vous dbe, en ce moment, c'est que vous devriez écrire votre amitié, ou mieux encore, si vous voulez bien me donner une place au banquet de votre cœur, je me reprendrai en disant : nous devrions écrire et ciseler notre amitié sur le bronze : Li œs incidere, afin qu'elle demeure et qu'elle se conserve au milieu des changements et des fluctuations de l'existence humaine. Si je ne craignais pas de corriger un auteur chrétien, je méditerais sa pensée, et je m'écrierais : ne l'écrivons pas sur le bronze, car Ip bronze retient, mais il ne comprend pas. Ecrivons-la sur nos cœurs ; le cœur des chrétiens doit être plus solide que l'airain, et il a la parfaite intelligence du trésor qu'on lui confie ; quand une fois les caractères de la véritable affection y auront ét^ im-
primés, ils pourront braver Taction du temps et résister à rinJTU'e des âges.
Je ne veux point en terminant oublier ma qualité d'Evêque et de Père, et comme la bénédiction du Père et du Pasteur a toujours fait du bien là où elle tombe, je la répands avec surabondance sur votre nombreuse et touchante réunion ; j'appelle à l'avance toutes les bénédictions du ciel sur l'avenir de votre Association. Aujourd'hui je bénis la première assise d'ime construction formée de pierres vivantes et intellectuelles ; puisse l'édifice s'élever, s'élargir encore, et présenter un abri hospitalier à toutes les générations futures I
Monsieur le Président (1),
Il m'est particulièrement doux de bénir une œuvre que vous dirigez avec tant de sagesse. Ancien élève de Pons; vous êtes une des gloires de ce bel Etablissement, et ce n'est pas la première fois que vos éminentes qualités vous appellent naturellement à la
(2) M. Gout-Desmartres (Edouard), président de TAcadémie à Bordeaux, membre du Conseil général de la Gironde.
DE l'esprit chbétien. 361
Présidence.En reprenant le texte de nos Livres Saints, je puis dire de vous aussi que vos talents, quand vous étiez élève de cette maison, étaient comme du vin nouveau, vin généreux, mais plus riche encore par ses promesses d'avenir. Depuis, ce vin a vieilli, et maintenant vous le servez avec grâce à tous ceux qui ont le bonheur de s'asseoir à vos banquets littéraires. — Mais ne troublons pas la modestie de l'homme et du chrétien : disons seulement qu'aujourd'hui c'est votre cœur surtout qui veut bien nous présider et faire les honneurs de cette fête ; c'est lui qui, à côté d'un ombrage plein de fraîcheur, nous oSiL aussi toute la chaleur de l'affection. Je croirais manquer à mon devoir, si je ne joignais à votre nom celui de M. Maufras, fondateur de l'Association, et de plusieurs de ses amis. C'est à leur zèle actif et à leur ferme persévérance, que nous devons en grande partie la pensée et l'exécution d'une œuvre que nous croyons pleine d'avenir, et qui, n'arriveraitelle à fahre du bien qu'à quelques âmes, aurait encore accompli une belle et glorieuse mission.
DISCOURS
POUR