A LA RÉUNION GENERALE, LE ■ARDI 27 JUIN
Messieurs,
C'est avec un sentiment tout particulier de joie et de bonheur que j'ai accepté, pour la seconde fois, la présidence d'honneur de Y Association amicale. J'ai su que vos cœxn^ sous l'influence d'un désir qui m'honore et me réjouit, tenaient à la présence de l'Évéque de La Rochelle, et que cette présence vous semblait utile à embellir cette fête de famille. Cette pensée a été pour moi une raison déterminante,
elle m*a engagé à faire taire la voix importune de mille occupations diverses qui voulaient me retenir à ma ville épiscopale. Tout ce qui peut d'ailleurs mo rapprocher d'une Institution si chère à mon cœur, tout ce qui peut être pour elle une occasion de joie et de triomphe, tout ce qui peut consoler et réjouir le cœur de son excellent supérieur, et devenir même ici-bas la récompense d'un dévouement si généreux et si plein d'intelligence, tout ce qui peut rehausser la gloire de cette belle maison sera toujours pour moi un jour de fête, auquel je serai heureux de prendre part. — En parlant ainsi. Messieurs, ma pensée se dirige spécialement vers vous ; c'est vous que j'ai l'intention de désigner, c'est votre fraternelle réunion. N'êtes-vous pas, en effet, M. le Président (1), une des gloires de la maison? Et cette belle Association n'est-elle pas autour d'elle comme une couronne de jQeurs mélangée de fruits savoureux ? S'il m'était permis en ce moment de personnifier cette maison qui a servi de toit hospitalier
(1) M. Daudin-Clavaud, juge à Blaye, président de l'AflMciation.
DE l'esprit chrétien. 36S
à votre jeunesse, je dirais qu'il me semble l'apercevoir sous la figure de l'un de ces vénérables patriarches de l'antiquité, toujours jeune, et cependant déjà vieux ; il me semble la voir promener ses regards-tivec une expression de bonheur et s'écrier : d'où me vient cette nombreuse famille? Quand donc ai-je pu les engendrer? Quis genuit mihi istos (1) ? Et une voix du ciel lui répond : élargissez encore votre enceinte, dilata locum tentorii lui (2), Jetez les yeux autour de vous : tous ces enfants que vous voyez vous appartiennent, c'est.vous qui les avez formés ; et aujourd'hui ils sont heureux de revenir près de vous, pour vous saluer de nouveau, pour se rappeler le bonheur des anciens jours, comme des enfants qui aiment à se grouper autour d'un ^eul vénérable, dont la tête est couverte de cheveux blancs et dont le cœur est toujours jeune et plein de chaleur.
Je devais donc éprouver un sentiment de vrai bonheur, en répondant à votre invitation si affec*
(l)l8aïe, Lix, 21.
(2) Isaïe, Liv, 2.
366 OE li'ESPiOT CHRÉTIEN.
tueusement pressante ; mais à ce premier sentiment en succédait un autre qui aurait pu, sinon me faire hésiter, au moins tempérer la joie du premier mouvement. En acceptant la présidence de la fête, je devais aussi accepter le périlleux honneur de faire un discours : TEvêque toujours, mais surtout en pareille circonstance, doit être l'homme de la parole, dux verbi (1). Mais, d'autre part, quand il parle, il fait ordinairement un sermon : or, un sermon c'est quelques chose de grave, de sérieux, et même parfois cela peut effleurer le genre ennuyeux. Et dans toute hypothèse, comme chaque chose, même la meilleure, a besoin d'être à sa place, nous ne voudrions pas encourir le blâme du poète : Sed nunc non erat his locus.
Vous voyez donc que, sans vous en douter, vous m'avez créé une situation difficile et facilement compromettante, à quelque point de vue que je me place. Ce sera en partie mon excuse, si je ne réponds pas parfaitement à votre attente.
Le poète ancien a dit encore : mélanger l'utile à l'agréable c'est atteindre la perfection, omne tulit
(1) Act.,xiv, 11.
DE h'sSI^BTT CHRÉTIEN* 367
punctum, qui miscuit utile duki. Essayons, non pas de réaliser Tadage, mais simplement de vous donner des conseils utiles, en les mélangeant de quelques fleurs pour reposer la vue ; d'évangéliser vos Ames, sans être, s'il est possible, trop fastidieux.
Messieurs, quand vous étiez élèves dans cette maison, vous faisiez ou plutôt on faisait votre éducation, éducation de l'intelligence et du cœur ; et quand vous en êtes sortis, vous avez dit, peut-être, avec le contentement de l'inexpérience : mon éducation est terminée. Permettez-moi de vous dire que c'était là une grave erreur : votre éducation n'était pas terminée, elle était à peine ébauchée ; car l'éducation, c'est l'œuvre delà vie tout entière. Sénèque disait : oc II est beau d'apprendre tous les jours, même quand on est vieux. » J'ajouterai qu'il est nonseulement beau, mais nécessaire d'apprendre, même quand on est vieux. Je parle en ce moment des créatures dignes d'être intelligentes ; car il est des hommes qui vivraient cent ans sans rien apprendre de ce qui touche à la sphère élevée des âmes ; semblables aux coquillages des bords de l'Océan, ils sont attachés à leur rocher, ils vivent, ils respi-
368 PE l'kSPBIT CHntaEN.
rent, ils n'en savent pas davantage. Mais tout esprit cultivé, toute âme qui pense apprend tous les jours, et son éducation se parachève avec la succession des années. Elle n est complètement achevée, s'il a vécu dignement, elle n'est achevée que le jour de la mort. Aussi la belle et profonde langue des Grecs exprime admirablement cette idée, quand elle se sert du même mot pour dire la mort et l'achèvement, comme si la mort était l'achèvement de l'homme.
Voulez-vous me permettre aujourd'hui de me considérer comme un père au milieu de vous, et de jeter un coup d'œil avec vous, sur cette grande éducation de l'existence, que tous vous avez expérimentée, et dont, alors même que vous ne le voudriez pas, vous subirez l'influence toute votre vie ?
En sortant de cette maison, après avoir terminé vos études, vous vous êtes lancés dans le grand chemin de l'existence humaine. Vous étiez peut-être alors, comme dit Tacite, imprévoyants et faciles à embrasser des chimères, juve^iem impravidum et factUm inanibus (1). Vous ne voyiez de difficultés
(1) innaï., 1. II, c. 27.
DE L*£SPRrr CHRÉTIEN. 369
nulle part : tout vous semblait devoir marcher aussi vite que les rêves de l'imagination. Vous aviez de violents désirs, que la pratique réduisait bientôt à des défaillances pleines de découragement. Vous aimiez à colorer les hommes et les choses des teintes les plus brillantes, à lés revêtir de formes idéales. Le peintre à la riche palette, qui esquissait ainsi des lignes et des contours mensongers, c'étaient votre esprit et votre cœur, c'était votre âme remplie à l'intérieur de bonté, de noble générosité, d'aspirations élevées, mais n'ayant encore aucune expérience vraie et sérieuse : l'expérience 1 cette rude maîtresse de la vie qui détruit les rêves et nous enseigne à une école sévère et souvent désenchanteresse. — Comme dit le philosophe de Stagyre , vous mesuriez tout à la candeur et à la noblesse de votre âme, sm innocentiâ alios metiuntur Vous croyiez beaucoup au bien et peu au mal, parce que vous n'aviez pas eûcore été le jouet des déceptions de la vie, creduli^ quia nondum sœpedelusi $unt{l).
La jeunesse est aussi l'&ge où l'on ressent la soif ' (1) Arist., Rhet. II, I. c. xii, p. 303, 364, édit Didot.
370 PS Ii*E8PRIT GHBÉTIElf.
du plaisir avec l'énergie d*im désir non encore satisfait, avec l'impétuosité de l'eau gui sort pour la première fois d'un puits artésien. C'est alors que, par un malentendu déplorable et qui suffit quelquefois à empoisonner la vie tout entière, on confond le plaisir et le bonheur. Le plaisir, j'entends par ce mot et dans la circonstance présente^ la soif immodérée des jouissances matérielles quelle que soit leur nature, le besoin d'accorder aux sens tout ce qu'ils réclament. Mais le bonheur, c'est tout autre chose : le bonheur vrai, c'est la satisfaction, c'est le contentement de la partie élevée de l'âme, de l'intelligence et du cœur, en ce qu'ils ont de plus noble. Le bonheur, c'est la vie coulant sous une forme activé et pure, coulant à pleins bords dans toutes les facultés^ et les faisanttressaillir par une plénitude qui honore et féconde noblement l'existence. Ainsi entendu, et c'est sa seule définition, le bonheur vrai n'est que dans la vertu, la vertu que saint Augustin définissait si bien ce l'ordre dans l'amour, virtus est ordo amoris. » L'amour, cette chose sacrée, dont les hoinmes ont tant abusé qu'on n'ose pas toujours prononcer son nom. L'amour, c'est la vie de l'homme.
DE l'esprit CHRÉHEN. 371
— Mais Tamour des grandes choses, Tamour légi* ûme et saint, Tamour qui ne fait jamais rougir, lui seul,porte avec lui, pour nous y faire boire, la coupe du vrai bonheur.
Vous dirai-je encore, pour consoler peut-être ceux d'entre vous qui n'ont pas terminé la période de la jeunesse, et ordinairement on lui donne jusqu'à trente-cinq ans, vous dirai-je que souvent des natures excellentes sont semblables à certaines mers agitées ; les tempêtes y sont fréquentes, et, surtout quand la volonté est faible, les naufrages n'y sont point rares. Ces natures sont habituellement trèsardentes ; elles ont, ainsi que des locomotives parfaitement chauffées, beaucoup de vapeur à dépenser, et comme la raison et la sagesse ne servent pas encore de machinistes au train, il peut en résulter de nombreuses déviations. Plutarque a fait cette observation que a les premières productions des grandes âmes sont presque toujours des fruits sauvages (1).» Sous l'empire du Christianisme, ces exemples ne sont plus aussi fréquents, parce que l'action jde
(1) Des délais de lajust. (fit;. Moral, 1. 1, p. 668, éd. Didot.
la grâce tempère ce qu'il y a d'âpre et de sauvage dans la nature humaine : elle neutralise, au moins en partie, la direction mauvaise, et laisse toute son énergie à l'activité des bonnes et heureuses tendances.
Horace a dit : « Le jeune homme, délivré d'un Mentor incommode, ne se plidt qu'aux chevaux, aux chiens, aux exercices du champ de Mars. Il est de cire pour le vice, se cabre contre la censure ; il n'est pas pressé de se pourvoir de sagesse ; il est prodigue d'argent, hautain, vif en ses désirs, ce qu'il a aimé il le quitte aussi vite (J). »
Après la jeunesse arrive l'âge mûr. Cette expression est à elle seule un enseignement. Ce qui est mûr a d'abord été vert ; symbole de la jeunesse, elle a quelque chose de vert, d'acide dans ses pensées, ses désirs, ses projets, ses relations, ses paroles ; elle n'a pas cette douce maturité que donnent le calme et l'expérience des années.
« Dans la jeunesse, dit M"* Swetchine, on croit s'enrichir de toute illusion nouvelle, dans Tâge mûr,
(1) Art poil. V. 161 et eu.
de toutes celles qu'on perd (1). » Presque toute l'histoire de la différence entre la jeunesse et l'âge mûr est dans cette parole. Dans la jeunesse, on fait souvent une belle et nombreuse collection d'illusions, et l'on s'engloriiSe comme d'un précieux trésor. Mais à mesure qu'on laisse le seuil du palais féerique, on s'enrichit en se dépouillant, et l'on quitte ses illusions, comme ces lutteurs qui enlèvent une succession de vêtements qu'ils avaient accumulés les uns sur les autres. Cette heure du dépouillement est l'heure de k découverte d'un riche trésor : car on s'enrichit vraiment, en perdant ses illusions pour se rapprocher du vrai. Les illusions sont comparables àc(s campagnes qui dépensent beaucoup au pro* prié taire, ne lui donnent que quelques jfleurs pour amuser ses espérances, et ne lui rapportent jamais rien que le chagrin de la déception. C'est une bonne fortune de les abandonner successivement.
Tel est l'effet de l'âge mûr; — j'en appelle à votre témoignage, vous qui javez commencé cette autre étape de la vie, n'est-ce pas l'époque des graves et
(1) Œuvresyt. II, p. 53 et 54.
sérieuses pensées, peut-être même trop sérieuses et presque décourageantes ? Les teintes rosées du matin ont disparu : c'est maintenant Tardeur brûlante du soleil, c'est-ànlire le ciel de plomb des hommes et des affaires. Le splendide et gracieux rideau que l'imagination avait étendu sur la vie a été déchiré, et l'on ne découvre plus que la triste réalité. Dans la jeunesse, on voyait le bien partout, c'était un excès; dans Tàge mûr, on s'accoutumerait presque à voir le mal partout, ce serait un autre excès. On sent que la vie est une chose laborieuse, que c'est un chemin où, si la sagesse ne dirige point notre marche, on rencontrerait facilement plus d'épines que de roses. On comprend cette définition que saint Augustin donnait de la vie : a C'est naître, travailler et mourir, nasci, laborare et mori (1) ; » je ne traduis peutêtre pas complètement le latin, car le mot laborare signifie en même temps travailler et souffrir. On se rappelle cette définition du monde, tracée parla main austère et laconique de Bossuet : oc Le monde, ce grand hôpital de Dieu où tout est malade (2). »
(1) Saint Aug., Serm. 130, no2, p. 919, t. V.
(2) Bossue t, Méditation sur la Cène, p. 642.
On commence à voir les hommes ce qu'ils sont, c'està dire inconstants, mobiles et faux, avec des nuances qui alternent continuellement, cherchant leurs intérêts, se trompant eux-mêmes avant de tromper les autres, se faisant illusion sur toute chose, mais en particulier sur leur propre personne, vivant de chimères, de projets impossibles ; mélange incompréhensible de trois éléments, dont la dose varie sous toutes les formes, et que je nommerai l'ignorance, la ffdblesse, la méchanceté.
Si l'homme arrivé à l'âge mûr prend la sagesse pour compagne, il accepte ces conditions de l'existence, il s'y résigne, il est heureux de la perte de ses illusions ; il est heureux de voir s'écrouler tout ce qui n'était bâti que sur le sable ; et maintenant d'une main vigoureuse et ferme, il se décide à construire sur le terrain solide et vrai de l'honneur, de la probité, de la vertu. H construit la maison de son avenir, il devient père de famille, si telle est sa vocation ; il remplit les fonctions que la Providence lui a confiées, il les remplit avec une noble indépendance ; il est l'honnête homme par excellence ; il conquiert l'estime et l'affection de ceux qui l'entou-
rent ; il réalise en lui tout ce qu'il y a de vrai, de fort, d'élevé, d'héroïque dans cette expression de la lapgue latine, expression aussi énergique que courte, vir, l'homme ! et vir vient de vis, la force ! et la force, la vraie force, c'est l'éloignement de tout ce qui n'est qu'illusion et chimère ; c'est la calme et ferme possession de son être dans la vérité.
Un philosophe grec disait : « Le monde est un théâtre, la vie est un passage ; vous êtes venu, vous avez vu, et vous êtes parti : Mundus sema, vitatransitus; vmisti, vidisti, abiisti (1). » Faisons un pas de plus sur ce théâtre, et nous somqpies à la vieillesse. J'en voudrais dire un mot, quoique le plus grand nombre d'entre vous n'approche pas encore cette dernière partie de l'existence.
La vieillesse a eu le sort de beaucoup de choses en ce monde : on en a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal. Les vieillards deviennent incrédules sur les aflTaires humaines, parce qu'ils en ont vu le néant et le mensonge ; ils sont portés aux soupçons; ils voient plus facilement le mauvais côté des cho-
(1) Fragm, phil. grec. Démocrit. p. 356, éd. Didot.
DF l'esprit chrétien. 377
ses ; ils sont pusillanimes, enclins au découragement, à la tristesse, à ramertume (1) ; ils s'attachent plus volontiers aux biens qui leur échappent ; ils n'ont plus guère de chaleur ni dans les sentiments ni dans les espérances ; ils n'estiment ordinairement que les choses anciennes, et méprisent tout ce qui est nouveau.
Difficilis, querulus^ laudator temporis acti Se puero^ censor castigatorque minorum (2).
Joignez à cela les maladies, les infirmités, l'affaiblissement des plus nobles facultés, et vous aurez un assez triste cortège autour de la vieillesse. Faut-il ajouter avec Bossuet : 0 Dieu ! qu'il y a d'enfants à cheveux gris, et qu'il y a d'enfants dans le monde î
puisque nous n'y voyons autre chose que des hommes faibles en raison et impétueux en désirs (3). »
D'autre part, écoutez Cicéron : «Il me semble que
si les vieillards avaient plus de temps à vivre, c'est
(1) Amariorem me senectus facit. — Morosi, et anxii, etiraciindi, et difficiles senes. (Cicéron, ad Àttic, 1. XIV, Ep. 21. — De Senect. , c. xviii.)
(2) Horace, Art poét, v. 173 et 174.
(3) BosBuet. 2« Sermon pour la Purifie^ t- IV, p. 715.
378 DE l'esprit CHRÉnEN.
eux dont la vie serait la plus agréable : car, de tous les avantages dont Thomme peut se flatter, la prudence est certainement le plus désirable; et quand il serait vrai que la vieillesse nous prive de tous les autres, du moins nous procure-t-elle celui-là (1). » La vieillesse est en effet l'âge ordinaire de la sagesse,
(1) Cicéron, TuscuL, 1. I, c xxxix. — Cicéron dit encore : «Le soir d'une Tie calme, élégante et pure, a sa douceur aussi et son charme. » (De Senect.., c. t.) — La vieillesse ne fera pas ce que fait la jeunesse ; non, mais elle fera des choses bien plus utiles et plus grandes. ^Ihid,, c. vi.) — a Tous les âges sont insupportables à ceux qui ne trouvent en eux-mêmes aucune ressource pour orner et remplir leur existence. » fJhid., CI.) — « Il en est des caractères comme des vins, qui n'ai- « grissent pas tous en vieillissant. » fibid, c. xviii.)
Ailleurs il met les paroles suivantes sur les lèvres de Caton : « Pour moi, je suis transporté du désir d'aller revoir mes pères, que j'honorais et que je chérissais : il me tarde de me trouver dans la société non seulement de ceux que j'ai connus, mais de ceux dont j'ai ouï parler, dont j'ai lu ou écrit moimême les belles actions.... G le beau jour que celui où je partirai pour cette assemblée céleste, pour ce divin conseil des âmes, et où je m'éloignerai de cette tombe, et serai délivré de son contact impur !... Voilh les convicUons qui me donnent la force que vous admiriez tant, Scipion etLélius : grâce à elles, je ne sens pas le fardeau des années ; et, bien loin que la vieillesse me soit importune, j'y trouve des agréments nombreux. » fDe Senect.^, c. xxiii.J — Quelles pensées pour un païen !
DE l'esprit chréhen. 379
de la maturité du conseil, delà prudence intelligente et discrète. Dans l'âge mûr, il peut rester encore des illusions, surtout chez les hommes qui possèdent des natures exubérantes, semblables à ces vins qui se conservent jeunes très-longtemps. La vieillesse détruit le reste de ces illusions ; elle ramène au vrai dans la science de la vie ; elle ramène surtout au vrai dans l'ordre reUgieux. Ce n'est point alors faiblesse d'esprit, comme on le murmure quelquefois ; c'est plutôt , comme Ta dit une femme célèbre, c( parce qu'on a éprouvé toute chose, et que la vérité de l'Évangile est restée seule au fond du creuset (1). »
« Dans la vieillesse on a éprouvé toute chose. » — Savez-vous, Messieurs, qu'il y a bien peu de sentiments, bien peu d'aflTections, bien peu de croyances, qui résistent à l'épreuve du temps? Nous disons sur les bords de l'Océan, que rien ne résiste, que tout finit par s'user à l'action de la mer. Mais le temps est le véritable Océan des âges ; c'est lui qui ronge les côtes de la vie ; et, quand il a tout rongé,
(1) M»» Swetchine, Œuvres, t. II, p. 169.
il est une chose qui demeure : c'est la croyance au Dieu de TÉvangile. Cette croyance était recouverte par le sable amoncelé des passions de la vie ; avec le temps tout a disparu, et il reste la foi chrétienne, plus belle et plus brillante, parce que le choc n'a fait que la polir. Si malheureusement la foi ne se retrouvait pas au fond du creuset de la vie, je ne sais pas trop ce qui resterait, à moins que ce ne soit peut-être le triste résidu décrit par les poètes grecs, quand il disent : a le vieillard est un animal ennuyeux, qui reste à la maison : Molestum est anù mal senexdomi manens... Son esprit est plein de vanité, ses œuvres sont inutiles, ses inquiétudes superflues ; il est chagrin, morose, il se plaint toujours et se trouble de rien (1). » — « H est crédule, dit Cicéron, radoteur, son cerveau déloge.... H appartient à la classe de ces vieilles gens qui tombent dans rinertie, la caducité et une sorte de léthargie morale (2). »
Messieurs, la vieillesse, surtout quand elle estpor-
(1) Ménandre et Sophocle, cités par Cornel. àLapid, i» Eccle., 1. XII, c. I, p. 328.)
(2) De Senect,^ c. xi.
D£ L*£SPKrr CHRÉTIEN. 38i
tée par un vrai chrétien, m'a toujours paru un bel âge dans la vie. J'avoue que je ne passe jamais devant un beau vieillard sans éprouver un sentiment de profond respect. « C'est, dit Quintilien, comme ces vieux chênes de la forêt, qui n'ont plus la beauté extérieure et juvénile des formes, mais qui revêtent une forme sacrée et saintement vénérable : Sicut sacros vetustate Iticos, in quitus grandia et an* tiqua robora non tantam hàbent speciem quantam religi(mem{l). » —Il me semble que la vieillesse doit faire éprouver un sentiment analogue à celui que ressentent les voyageurs lorsqu'ils arrivent dans ime ville maritime, bâtie sur le flanc d'ime montagne, et qu'ils ont le dessein de s'embarquer pour rejoindre leur patrie. Ils sont arrivés, je suppose, quelques jours avant le départ du navire qui doit les transporter ; ils en profitent pour gravir la montagne, examiner la beauté du paysage, jeter un coup d'œil en arrière, songer à la route déjà parcourue, et se réjouir à l'espérance d'un prochain abordage. Ainsi la vieillesse doit être comme une
(1) Quintil., Inst.j 1. X, ci.
station à la fin de la vie : « Nous sommes sur la terre comme dans une colonie , dit saint Grégoire de Nysse ; le ciel est notre patrie (1). » La mort est rheure du départ ; la vieillesse est le moment d'attente accordé par la Providence pour faire nos préparatifs, résumer nos meilleures et dernières pensées, et laisser de sages conseils à ceux qui commencent le chemin de la vie. Je ne sais si je me fais illusion, Messieurs ; mais je me promets, avec la grâce de Dieu et si le Seigneur me prête vie, je me promets de douces heures de lecture, de méditation, d'analyse et de rédaction, à ces derniers moments du pèlerinage, où le colon retiré dans sa tente règle ses affaires, avant de retourner à la mère-patrie. Puisse alors se vérifier en moi la parole de saint Grégoire de Nazianze : « Le corps est brisé par Tâge, mais l'âme est encore pleine de vigueur : Corpora tempore fracta sunt et débilitata sunt, animœ autem Deo florent ac pubescunt (2).
Messieurs, je désirerais que ce discours, ou plutôt cette effusion d'un cœur paternel, vous restât
(1) St. Grég. Nyss., De Vita S. Grég, Th., t. III, p. 895.
(2) Grég, Naz., OraU 7, 1. 1, p. 758,
DK l'esprit GHRÉnCN. 383
comme mi fragment, comme mie page de la grande éducation des âmes, de celle qui commence au sor^ tir de la pension et ne se termine qu'à la mort ; je voudrais que vous y retrouvassiez, en partie et chacun avec des nuances différentes, Thistoire de votre existence et le pressentiment de ce qui adviendra en ces années qui vous restent encore à parcourir, avant de terminer votre carrière. Et quand vous. arriverez à cette limite qui semble n'être plus qu'un point entre deux éternités, je voudrais que tous ceux qui vous verront pussent répéter avec bonheur et en se l'appliquant, cette parole d'un ancien : ce Heureux Thomme qui dans sa vieillesse a pu parvenir à la sagesse et à la vérité (1). » Je voudrais que vous-mêmes vous pussiez répéter cette parole d'im ancien : « La maturité de la vieillesse a beaucoup de charmes pour moi; à mesure que j'approche de la mort, il me semble que je découvre la terre après une longue navigation, et que je vais enfin toucher au port (2). »
(1) Platon, cité par Cicéron, De /In, 6on., 1. V, c. xxi.
(2) Cicéroii) de Senecf*', c. xix.
384 DE l'esprit CHRÉriEN.
Mais afin de rendre cet enseignement plus utile, je voudrais, avant de finir, tirer deux conclusions pratiques, pour régler vos rapports avec le prochain et avec vous-mêmes.
Dans vos rapports avec les hommes, soyez indulgents pour être charitables et aussi pour être vrais. Défiez-vous des partis pris à l'avance ; défiez-vous ^surtout de l'esprit de parti, quelles que soient sa nuance et sa forme ; car il est aveugle, violent, et ne recule jamais devant les affirmations les plus injustes et les plus absurdes (1). Soyez en garde contre vous-mêmes, contre ces passions de TinteUi-
(2) Sur cette matière si importante et si pratique, permettez-moi de TOUS citer quelques réflexions de profonds penseurs, appartenant à toutes les nuances d*opinions :
« L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusqu'aux petitesses du peuple. » — (Labruyère, de VHomme^ p. 323.)
« Si, au lieu de ouï-dire, vous aviez droit devant vous mes actions, vous connaîtriez quel degré de malice et de ruse il y a dans l'esprit de parti pour dénaturer les faits, les paroles et les idées... Croyez que tout est possible aux partis, quand ils croient avoir intérêt à perdre un homme. » — (Le P. Lacordaire. Lettres à la comtesse de la Tour-dvrPin^ p. 93, 96.)
« Les partis n'ont que la mémoire qui leur convient; selon le besoin du jour, ils ont tout oublié, ou se souviennent de
DE l'esprit chrétien. 38S
gence et du cœur, qui, plus souvent que nous ne le pensons, sont l'unique base de nos jugements, ce Les hommes, dit M"*" Swetchine, sont plus inintelligents que pervers, et les méchants sont encore plus aveugles que méchants (1). » Mais la passion de celui qui juge exagère tout ; et la satire amère est recherchée, elle est devenue parfois de bon ton, parce que le cœur humain senable avoir une disposition secrète à généraliser et à étendre le mal, et
tout. » — (M. Thiers, Histoire du Consulat et de VEmpire, t. XVII, p. 396.)
« Il n'est point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu^un pour la dire, et plus d*un pour la croire. . — L'esprit de parti explique tout, même la crédulité perverse des gens d'esprit. . . L'esprit s'enivre comme le corps : il y a des idées capiteuses qui, une fois entrées dans l'intelligence, troublent la vue, enflamment le sang, tendent les muscles et précipitent lès hommes vers l'objet auquel ils aspirent. » — (M. Quizot, Mémoires, t. II, p. 350, 351 ; t. III, p. 226, 227.)
a Les partis se servent de la vérité et du mensonge, selon les besoins de la cause. » — (Gœthe, Maximes, t. I*', p . 497, 498., trad.)
« C'est du reste l'honneur de ce monde d'être en butte à l'animosité des gens de parti dont on n'épouse pas les querelles et les préventions. r> — (Le P. Lacordaire, Lettres h la comtesse de la Tour-du-Pin, p. 249.)
(1) M°»« Swetchine, Médit., p. 122.
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par conséquent à écouter avec un malin plaisir les censures acerbes et les peintures forcées. Les hommes, selon la remarque d'un ancien, peuvent se diviser en trois grandes catégories : ceux qui, par la noblesse de leur âme et la perfection de leur vertu, ressemblent à la Divinité ; ceux qui, par la bassesse de leur caractère ou la scélératesse de leur vie, sont semblables aux animaux privés de raison. H y en a très-peu dans ces deux premières classes; la grande majorité se trouve entre les deux ; elle est assise dans la médiocrité, médiocrité du vice ou médiocrité de la vertu (1). Soyons donc indulgents. Notre- Seigneur et les Saints ont pratiqué cette divine vertu, et ils Tout même poussée jusqu'à des limites qui nous semblent des excès de faiblesse et d'erreur. Us connaissaient mieux que nous le cœur humain ; ils en savaient toutes les ignorances et toutes le« faiblesses, plus grandes encore que la perversité. Soyons en garde contre ce zèle amer, qui prend tous les noms, même les plus sacrés,
(1) V. Plotin, 3. Ennéade^ 1. II, c. viii; t. Il, p. 4. traduction de M. BouiUet. — V. encore t. III, p. 132, 133.
mais qui n'est souvent que le fruit du puritanisme et de l'orgueil. Les hommes, selon une belle comparaison de saint Augustin, sont des feuilles qui naissent et qui meurent sur le tronc d'un grand arbre qu'on appelle la terre ; le tronc seul demeure verdoyant, mais les feuilles tombent tous les jours à nos pieds (1). Or, une feuille est légère, inconsistante, agitée par tous les vents ; puis, après avoir fait un peu de bruit elle tombe et meurt. \oilà toute l'histoire de l'homme ; plaignons-le, sans trop nous irriter : désapprouvons le mal, mais soyons indulgents pour cette pauvre feuille qui pousse au printemps et se flétrit h l'automne suivant. Et, si vous voulez ici l'autorité d'un grand saint à la vertu ferme et austère, je vous dirai avec saint Jean Climaque : oc Ne condamnons point les méchants, mais ayons pour eux une commisération qui dépasse même les forces de la nature : Non s<h lum nulla peccatorum condemnatio^ sed etiam ultra quant fert nalura commiseratio (2). — Ce qui nous
(1) st. Aug . in Ps, CI, n» 10; t. IV, p. 1580.
(2) Grad, VII, p. 803.
irrite contre les hommes, c'est plutôt la fièvre des intérêts humains, c'est l'ardeur de nos passions grandes ou petites, beaucoup plus que le désir pur du triomphe de la vérité et du bien. »
Dans vos rapports avec vous-mêmes, voici mes conseils : c'est le père et l'ami qui vous parleront en même temps que l'Évêque.
Je lisais ces jours derniers dans un livre de poésie :
La vie est triste, l'art est serein.
C'est-à-dire, si j'ai bien compris, que la vie, dans
ses régions habituelles, prosaïques, vulgaires, a
quelque chose qui attriste et fatigue, mais que
l'âme grande et élevée habite des régions idéales,
où la lumière est pure et l'air serein. Hemreuses
donc les âmes qui savent se construire un idéal
pour s'y reposer, y vivre, y trouver la force et 1%
suavité I Il est bon, et je crois que c'était le conseil des
anciens, il est bon de se faire de ces types de beauté,
de grandeur, de noblesse, qui puissent nous aider
à relever la vie et à la sortir des lieux inférieurs où
elle tend à descendre. Ce sont ces formes étemelles de Tâme, auxquelles Tacite fait allusion, « dont la matière ne peut saisir l'empreinte, que l'art ne saurait reproduire, et qu'on peut retracer dans ses mœurs : Forma mentis œterna, quam tenere et exprimere, non per alienam materiam et artem, sed tuù ipse moribus possis (1). »
Pour nous, chrétiens, cet idéal existe : cette forme étemelle, nous n'avons pas besoin de la chercher, c'est le Christ. Il est la vraie forme étemelle des âmes, et toute la beauté de l'homme et du chrétien consiste à reproduire les traits de ce type divin. Alors le juste arrive à cet état de perfection, de calme possession de soi, de repos du cœur, de suave et tranquille bonheur promis par le divin Midtre : vertus divines dont le mélange parachève le caractère du vrai sage, jugummeum suave est^ et onus meum levé, et invenietis requiem animabus vestris.
Saint-Paulin, cet illustre bordelais que j'aime toujours à citer, parce qu'on trouve en lui le sens des choses grandes et élevées, la richesse d'un noble
(1) Agricolay c. xlvi.
390 DE l'esprit chbétien,
cœur et d'une nature exquise autant qu'intelligente, saint Paulin dit quelque part que, dans le vrai chrétien, le Christ doit naître tous les jours, arriver à la jeunesse, à l'âge mûr, à la vieillesse : Nascitur, crescit, roboratur, senescit (1) ; c'est-à-dire que, dans cette grande œuvre de rénovation morale à laquelle le Christianisme nous convie tous les jours, il faudrait à chaque saison de l'existence, substituer la vie du Christ à la nôtre, former notre intelligence et notre cœur d'après cet admirable modèle. Il faudrait faire ce que font les peintres ; mais ce ne serait pas encore assez : dans le travail de l'artiste qui reproduit ce qu'il voit, l'assimilation n'est pas assez complète, pas assez intime. Dans cet acte sublime de la formation du Christ, de sa reproduction dans une âme, c'est la vie du Christ lui-même qui passe en nous , qui se développe selon les formes tour à tour gracieuses et austères, grandes et simples, mais toujours divines, de l'enfance, de la jeunesse, de Tâge mûr, de la vieillesse : Nascitur^ crescit, rohoratur, senesciL
(1) St Paulin, Epist. xxiii, n° 2, p. 257.
DE l'esprit chrétien. 39f
Oh I que j'aimerais à voir un homme qui aurait passé par toutes ces phases de la vie divine, qui aurait grandi sous les chaudes et paternelles influences du cœur de Jésus-Christ, qui aurait regu successivement toutes les empreintes de cette âme bienheureuse, toutes les palpitations intimes et profondes d'un amour supérieur à tout amour ! que j'aimerais à voir cet homme ainsi divinisé, et qui, parvenu au dernier âge de la v^e, aurait cette candeur de la seconde enfance, cette dignité calme et douce de la sagesse, cette prudence des cheveux blancs, et cette majesté gracieuse et sereine de la bonté (1) I — Ce serait l'homme par excellence, le vrai philosophe, le vrai sage dans sa conception idéale. Si les païens l'avaient rencontré, ils l'auraient salué comme le type de cette humanité restaurée, que maintes fois ils ont rêvé dans leurs immortels ouvrages, sans pouvoir jamais le trouver : Ubi istum invenies, disait Sénèque, in tantâ bonorum egestate (2) ? Et cet
(1) Cîcéron disait : a J^aime le jeune homme qui a quelque chose du vieillard ^ j'aime aussi le vieillard qui a quelque chose du jeune homme : en lui le corps peut être vieux, Tesprit ne Test jamais. » /"De Senect*, c. xi.)
(2) Sénèque, de Tranq. anim,, c. vu.
homme que nous rêvons aussi, il serait arrivé k cette perfection, parce que tous les jours il aurait cherché à devenir semblable au Christ,' à verser dans son intelligence et dans son cœur la vie supérieure du Christ ; car le Christ, comme Tentendent et l'expliquent les Docteurs, c'est tout ce que l'homme peut concevoir de beau et de grand ; le Christ, c'est le Verbe, la beauté souveraine du Père, l'Image substantielle de toutes les perfections infinies ; et, s'il s'est incamé, c'est afin de reprendre toutes les grandeurs, toutes les beautés de l'homme primitif, pour les perfectionner encore, et les verser ensuite sur ses amis avec la surabondance d'une libéralité divine (!)•
Messieurs, nous vivons à une époque où cette grande figure du Christ a été, je ne dis pas atteinte, car elle est trop haute pour être atteinte par les ignorances et les petitesses humaines, mais du moins on a voulu, et c'est beaucoup trop, on a voulu la toucher. Plaignons ceux qui se sont permis cet acte de déraison et de perversité anti-chrétienne ;
(1) Pensé fi de saint Thomas, in 3 sent. Prol., t. XI, p. 1.
plaignons-les et prions pour eux, plutôt que de les maudire; plaignons-les comme nous plaindrions des enfants qui chercheraient à frapper de leurs mains impuissantes une statue de bronze au piédestal gigantesque. — Pour nous, prenons le Christ pour le modèle de notre vie ; reproduisons-le tous les jours dans nos pensées, nos paroles, nos actions. Ce sera le meilleur moyen de le défendre, en le faisant aimer ; et nous arriverons ainsi à multiplier la race des dieux sur la terre. Telle est la grande destinée de l'homme et le but principal du Christianisme, Deorum quotidie muUiplicat gentem (1).
(1) Rupert abbas. de div. O/f., 1. XI, c. ix, t. IV, p. 302.
DISCOURS
POUR