ÉYÉQUE DE LA ROCHELLE ET SAINTES
Monseigneur (1), Mes chers enfants,
Votre vénérable et digne Éyèque m'a invité à présider avec lui votre distribution des prix, et à vous adresser une petite allocution. Ses désirs ont
(1) Mgr rÉvôque de Saint-Flour.
Sa Grandeur avait prié Monseigneur de La Rochelle, qui passait en Auvergne, de vouloir bien présider la distribution des prix du Petit Séminaire de SainIrFlour.
été des ordres pour moi, et j'oserai dire que c'est la raison principale qui m'a engagé à franchir les montagnes, malgré la distance et malgré les pluies abondantes qui tombaient ces derniers jours. L'affection ne calcule pas quand il s'agit de répondre aux désirs d'un cœur fraternel. — Que le vénérable chapitre, que l'excellent clergé de cette ville me permettent aussi de saisir cette occasion pour les remercier de leur accueil si cordial.
Que vous dirai-je, mes chers enfants? A peine ai-je eu le temps de réunir à la hâte quelques idées au milieu du bruit des voitures et de l'agitation d'un voyage précipité. J'ai pensé que je ne saurais mieux faire que de vous parler de l'Auvergne, et de cueillir un petit nombre de.fraîches pensées en ce beau parterre, comme vos agriculteurs savent tirer d'un sol volcanisé les plus riches moissons.
n y a bien des années, lorsque j'habitais la Bourgogne, j'ai vu dans une communauté de missionnaires, dont faisait partie un prêtre de votre diocèse, j'ai vu un tableau dont la pensée était peut-être ironique ; mais je veux en tirer un éloge pour vous, éloge mélangé de conseils sérieux. — On voyait
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un enfant de l'Auvergne placé en face d'un rocher
dur comme le basalte ; il tenait un marteau d'une
main, et de l'autre un ciseau ; de son œil en feu il
menaçait la pierre, et, jetant un regard impératif
sur l'acier vigoureusement trempé, il disait ; Tu
entreras. — On peut plaisanter, et je crois même
qu'on a plaisanté plusieurs fois sur cette peinture,
mais elle contient un grand sens, et, prise du bon
côté, elle renferme l'éloge de l'Auvergne. C'est
l'emblème de la volonté forte, énergique, de cette
volonté q»ii est le caractère propre des enfants de
vos belles montagnes. La nature assez souvent aime
à réunir les choses semblables qui appartiennent à
des ordres différents ; et ce n'est pas en vain que
partout à côté de vos fortes natures, partout dans vos
splendides vallées ou sur le front sourcilleux de
vos pics élevés , elle a^ semé ces rocs immobiles
qui ont la couleur et la solidité du bronze. Cette
puissance et cette énergie de la volonté sont une
grande quaUté et une précieuse vertu ; si elles ne
dépassent pas la limite tracée par la sagesse, elles
deviennent la source des plus grands biens, elles
sont la mère féconde d'un riche avenir. Vous m^
permettrez donc de vous dire, à vous qui commeneez à exploiter la carrière des sciences divines et humaines : Mes chers enfants, employez à Tétude cette énergie native que vous a donnée le Créateur. C'est un précieux talent ; mais il faut en faire un noble usage : il faut le consacrer, avec ardeur et persévérance, à la grande vocation qui vous attend, et répondre ainsi aux magnifiques espérances que conçoivent sur vous la société, votre saint Évêque et vos bien-aimés parents. — Lorsqu'une difficulté se dressera devant vous, prenez le marteau de votre volonté, frappez avec force ; avec la pénétration vigoureuse et subtile de votre intelligence, trouvez le joint et écartez l'obstacle. Que ce roc basaltique ait pour nom la langue latine oula langue grecque avec leurs aspérités ; qu'il s'appelle la géométrie avec ses angles résistants, ou l'algèbre avec ses pointes hérissées, frappez dessus, frappez toujours, et dites comme l'Auvergnat de la peinture : Tu entreras. — Quand vous aurez ainsi parlé, vous serez déjà à moitié vainqueurs ; déjà vous apercevrez une fissure dans ce rocher qui vous semblait impénétrable.
Je ne sais quel personnage disait : Celui qui a
une forte volonté, traîne toujours une armée derrière lui. Les Arvemes, vos nobles ancêtres, prenaient cette maxime à la lettre : ils traînaient après eux des armées victorieuses qui ont fait reculer les légions de César ; car il paraît^ que chez vous la force de la volonté a toujours été une propriété de famille, comme les campagnes aux rochers basaltiques. Pour vous, mes enfants, vos conquêtes seront plus pacifiques ; la fermeté que vous avez héritée de vos pères, et qui coule dans vos veines avec un sang généreux, aura des points d'application encore plus dignes de vous. Dans les champs de la littérature et de la science, vous saurez cueillir des lauriers que je ne crains pas d'appeler plus glorieux que ceux du héros sur le champ de bataille.
Mais, pour faire une collection de ces trophées intellectuels, il est une condition rigoureusement nécessaire : c'est le travail, et le travail assidu. Virgile l'a dit : ec Un labeur opiniâtre triomphe de tout : Labor omnia vincit improbus. » Je complète cette pensée en ajoutant que sans le travail opiniâtre on ne triomphe de rien ; on peut remporter quelques victoires faciles, mais sans résultat sérieux.
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A^ssi je vous donne ce conseil d'ami : au début de votre carrière, quel que soit votre avenir, si vous voulez être des hommes, si vous voulez réussir, non point dans un vain désir de gloire humaine, mais pour faire un grand bien à l'Église et aux sociétés modernes, travaillez avec ardeur ; ne vous laissez jamais décourager par les difficultés, supportez avec un noble courage le poids du jour et de la chaleur ; soyez les vrais guerriers de la science, guerriers intrépides et infatigables ; que dès le jeune âge vos membres assouplis soient formés à ce pugilat d'honneur, à cette lutte qui doit durer toute votre vie.
Vous avez de nobles devanciers qui vous font signe : les Sidoine Apollinaire, les Grégoire de Tours, les Gerbert, les Pascal, et tant d'autres. Glorieux enfants de l'Auvergne, ils ont eu leurs campagnes intellectuelles et morales, aussi célèbres que les campagnes d'Egypte. Ds ont servi l'Église et leur patrie, qui était l'humanité tout entière ; ils les ont servies avec cette épée qui ne se rouille jamais, cette épée qu'on nomme la parole et l'écriture, vrai glaive de Vesprit, comme l'appelle l'Apôtre, glaive infati-
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e, parce qu'il se retrempe continuellement dans les profondeurs d'une âme forte et invincible. Mais, avant de remporter ces victoires, vos illustres compatriotes s'étaient préparés comme vous dans des prytanées de la milice spirituelle, et les germes de leur héroïsme avaient été semés et cultivés à l'école d'un rude travail et d'un continuel exercice. C'est donc votre gloire future, ce sont les vrais succès de votre avenir, c'est le bien de l'Église et de la France que j'ai en vue, lorsque je vous dis avec l'affection d'un père : Mes amis, du courage toujours, de la persévérance dans l'étude ; soyez comme Achille aux pieds légers pour manier la lance du combat ; soyez solides comme le vieil Ajax dans la lutte, remuez comme lui des quartiers de rocher : car un travail opiniâtre triomphe de tout , labor omnia vincit improbus.
Je viens, mes enfants, d'emprunter ma première observation à ce tableau que j'ai vu dans ma jeunesse, et dans lequel on voulait évidemment calomnier vos compatriotes. J'espère vous avoir défendus en ami, et vous avoir suffisamment vengés. C'est vous qui tirerez de toutes ces calomnies une
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autre vengeance, en montrant par votre vie tout ce que peuvent dans la voie du bien la constance et l'énergie persévérante des enfants de l'Auvergne. Ma seconde réflexion sera tirée de l'aspect de vos montagnes. J'en ai remarqué de deux sortes : les unes, complètement âpres, dénudées, dont la hau« teur est sans gr&ce, sans charmes, sans] fraîcheur; tout au plus pourrait-on les appeler de belles horreurs. Les autres, au contraire, sont couvertes de forêts pleines de vigueur ; leurs flancs sont tapissés de gracieux gazons, de pelouses verdoyantes ; des eaux vives serpentent dans toutes les directions et y entretiennent une merveilleuse fécondité ; on remarque bien çà et là quelques rochers abruptes, mais ces rochers augmentent encore la beauté par l'effet des contrastes, et l'ensemble n'en est que plus frais et plus riant. — La première espèce de montagne est l'emblème de la science froide, aride, couverte d'aspérités ; cette science est peut-être très-élevée, pout-être a-t-elle des hauteurs presque inabordables, mais elle est toujours Apre, rugueuse, sans végétation pour l'esprit humain : c'est une sorte d'algèbre décharnée. L'air y est rare, et suffit
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à peine à la respiration. Heureusement la science a d'autres formes : elle peut devenir gracieuse, douce, féconde, pleine de chaleur et de vie ; elle ressemble alors aux flancs de vos montagnes, lorsqu'ils sont couverts de prairies vertes et fraîches. Telle est en particulier la science chrétienne, lorsqu'elle est arrosée par les sources d'eau vive, par les courants limpides d'une piété qui anime et féconde les pensées de l'intelligence et les sentiments du cœur. Aussi, mes chers enfants, je vous recommande de vivifier vos travaux intellectuels, je ne dis pas seulement par la vertu : car la vertu seule indique plutôt je ne sais quoi d'austère, elle semble exprimer le devoir accompli avec un certain effort. Je voudrais en vous ce qui s'y trouve déjà et ce qui ne fera que se perfectionner sous l'habile direction des dignes enfants de Saint Vincent* de-Paul ; je voudrais le sentiment d'une piété douce , exquise et comme parfumée , de cette piété qui fait aimer tout ce qu'elle conseille, qui rend légers et faciles les fardeaux en apparence les plus lourds. Je n'aime pas à voir les jeunes gens seulement vertueux ; cela ne suffit pas, surtout à
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leur âge ; j*aime à les voir pieux, c'est-à-dire embaumés d'idées religieuses, opérant tout par amour, attirés par le doux et énergique aimant du bien, faisant du culte une question de cœur, vivant avec Dieu comme en famille, comprenant et pratiquant à merveille ces belles paroles de nos Livres Saints : <r En entrant dansmamaison, je me reposerai avec la Sagesse : car sa conversation n'a point d'amertume, elle engendre la joie et l'allégresse... La Sagesse est claire, elle est heureuse de se montrer à ceux qui la cherchent ; elle les prévient d'avance, elle leur apparaît avec un visage dont le divin sourire est la plus suave invitation et la plus puissante de toutes les attractions : Ostendit se illis hilariier (1). »
Mes chers enfants, si, comme je n'en doute pas, vous suivez ces conseils, vous serez heureux dans le service du Seigneur, et la piété rivera pour toujours la vertu dans vos cœurs. Et des profondeurs de votre âme ainsi baignée dans les courants divins il sortira des sources d'eau vive, qui remonteront jusqu'aux régions de l'intelligence, la féconderont, et la rendront, pour la beauté et la richesse des
(\) Sap., c. Yi, vu, vm, pftssim»
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produits, tout à fait semblable aux fertiles coteaux de l'Auvergne : Flumina fluent aquœ vivœ (1). Ce ne sera plus la science abrupte, desséchée, aux formes bizarres et sauvages ; mais la science vivante, pleine de charmes et de grâce, parce qu'elle sera un rejaillissement de la science divine, et qu'en Dieu tout est frais, gracieux, et répand partout les germes d'une fécondité toujours jeune : car en Dieu la science infinie est toujours vivifiée par les sources intarissables de l'Esprit d'amour.
Il me semble, mes chers enfants, que tout ce que je viens de dire est parfaitement exprimé en quelques paroles des saintes Lettres ; je vous les laisse comme le bouquet de cette fête de famille : « Ecoutez-moi, germes divins : Obaudite me, divini friActus. )) J'ai besoin, avant de continuer, de méditer avec vous sur cette première pensée : « Ecoutezmoi, germes divins, jo — Oui, mes enfants, vous êtes des germes divins. Aussi voyez-vous avec quel amour vos bons maîtres vous cultivent. Ils ne veulent pas seulement faire de vous des savants et des honunes, mais des chrétiens : car le chrétien, c'est
(1) Joann., ni, 38.
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un dieu sur la terre, et la simple éducation de rhomme ne lui suffirait pas I c'est un dieu qui doit sans doute renfermer et pfarfectionner tous les jours en lui toutes les qualités de l'homme complet ; mais il ne borne pas, il ne saurait borner ses destinées aux choses périssables de ce monde, quelque belles, quelque glorieuses qu'elles soient. — Nous voulons, je dis nous, car il me semble qu'en ce moment je m'identifie avec votre belle famille, — nous voulons faire de vous, et d'une manière mille fois plus par* faite, ce que l'antiquité rêvait dans la formation de ses héros, ce que nous rêvons tous les jours nousmêmes quand nous songeons à l'idéal de l'humanité. Nous voulons, — et c'est là le type de la véritable éducation chrétienne, — nous voulons que l'humain et le divin soient tellement mélangés en vous et en de si admirables proportions, que l'homme n'ait rien à perdre et tout à gagner à ce contact surnaturel ; car, nous ne saurions l'oublier, vous êtes des germes divins, dont la racine est en terre, et dont la tige en se développant devient semblable à celle des grands arbres verts ; la pointe trouve sa nourriture la plus exquise et sa véritable croissance en se
jouant aux rayons de la lumière, dans les régions supérieures de Tatmosphère. Et, si la tète n'est pas libre de monter, l'arbre est bientôt frappé de mort. Cette vérité s'applique aux arbres de l'humanité, comme à ceux de la forêt.
Mais, mes chers enfants, je m'aperçois que je m'oublie : je reprends la parole de l'Ecriture, que je vous ai promise comme conclusion de ce petit discours : (( Ecoutez-moi, germes divins, amenez des fruits comme ces tiges odorantes plantées sur le bord des ondes fertiles, répandez comme l'encens une odeur de suavité, que vos fleurs soient aussi belles que celles du lys, amenez des rameaux de grâces, vivez tellement dans la joie que vous soyez toujours disposés à chanter des cantiques, et bénissez Dieu dans ses œuvres : Obatidite me divini fructus, et quasi rosœ plantatœ super rivos aquarum fructificate, quasi Libanus odorem suaviiatis habeie. Florete flores , quasi lilium, et date odorem, et frondete in gratiam, et collaudate canticum, et benedidte Dominumin operibus suis (1).
(1) Eccli., XXXIX, 17-19.
DISCOURS
PRONONCÉ PAR
!oBBeigMc«r l'Evéqve de I^a Rochelle et flalales,