DE L'INSTITUTION DIOCÉSAINE
Prononcé le 3 août 186S
Par BIoiiBeIsBiear i:4AJVDItIOT»
Évéque de La Rochelle et Saintes.
M£s CHERS Enfants,
n est toujours doux pour un père de se rappro-* cher de sa belle et nombreuse &mille. C'est le sen« timent que j'éprouve toutes les fois que j'arrive au milieu de vous ; et si ce n'était la distance, vous me verriez plus souvent venir partager vos joies, je dirais presque vos travaux, vos récréations, votre vie de famille. J'espère que bientôt les coursiers ailés
428 DK L* ESPRIT CHRÉTIEN.
des chemins de fer prendront leur vol dans ces régions; alors il n y aura plus de distance, et les corps iront presque aussi vite que la pensée. C'est vous dire avec quel bonheur je salue à l'avance ces jours depuis longtemps promis, où je pourrai appliquer à mes courses dans le Diocèse ces paroles de nos Livres Saints : a Faites tout avec rapidité : In omnibus operibus tuis esto velox (!).)> Il en est qui regrettent les pataches et beaucoup de vieilleries des temps anciens. Assurément il y avait d'excellentes choses dans les temps anciens ; mais gardons-nous des manies de certains antiquaires, et sachons jouir de tout ce qu'il y a de bon et de sagement progressif à notre époque.
Horace, s'il m'en souvient, recommande à celui qui veut parler de choisir d'abord une matière convenable, en rapport avec les forces de l'orateur et avec les dispositions de ceux qui écoutent. Ce précepte me crée une situation assez difficile ; et, sans les débris qui sont restés dans ma mémoire, débris d'une vie autrefois consacrée à l'enseignement, j'au-
(1) Eccli., xzxi, 27.
0£ I.'£3PRIT €HRÉTI£N. 429
rais cédé la place à quelque autre, par exemple à votre excellent supérieur/ qui aurait bien voulu, avec sa parole vive, éloquente et variée, nous faire un de ces charmants et splendides feux d'artifice auxquels il vous a depuis longtemps accoutumés.
Quel est donc le sujet que je choisirai pour en faire le thème de notre causerie de famille ? — En me conformant à la vieille maxime qui enseigne de choisir ce qui peut intéresser l'auditoire, et ce qifi est en rapport avec ses occupations habituelles, j'ai l'intention de faire avec vous une causerie à propos de vos auteurs classiques.
Je ne veux point renouveler ime vieille et ridicule querelle, où ces malheureux auteurs ont été ren*^ dus responsables de tous les maux qui pèsent sur l'Europe. Cette querelle est jugée au tribunal du bon sens, de l'expérience, des traditions chrétiennes ; et, s'il reste encore quelques esprits non con* vaincus, cela tient, bu à l'orgueil du parti pris, ou bien encore à cette maladie intellectuelle qu'on appelle l'idée fixe, et à laquelle la médecine a réservé un nom particulier tiré de la langue grecque (i).
(1) Il est évident que nous ne parlons pas de ceux qui veu-
430 DE l'espbit chrétien.
Nous continuerons donc à vous dire : lisez et méditez les classiques grecs et latins ; étudiez cette belle fonne des langues antiques. Ce sont elles qui ont développé le génie de tous les grands hommes du Christianisme, depus les Jérôme et les Grégoire, jusqu'à Fénelon et Bossuet ; ces esprits éminents ont prouvé par leur exemple qu'on pouvait être ami des belles formes et profondément religieux : car la forme étemelle du beau, c'est le Verbe, c'est le Christ ; et, à ce point de vue élevé, la belle parole n'est qu'un reflet du Verbe dans l'âme. Apprenez donc, à l'école de ces grands maîtres, cette exquise pureté des lignes et des contours, cette science de l'ordre lumineux, lucidus ordo, ce poli de la phrase, cette splendeur de l'expression, cette élégance de la diction, ce gracieux du discours, qui donnent à la pensée toute la richesse et la variété d'un magnifique vêtement. Nous voudrions que tous, à des intervalles sans doute inégaux, vous pussiez
lent un sage mélange deg deux littératures : nous Tavons toujours conseillé et pratiqué ; nous avons toujours désiré qu'on introduisît, dans les classes, avec une convenable mesure, une série d'auteurs chrétiens,
vous rapprocher un peu de cet idéal de l'orateur, dont Cicéron disait : ce Ces pensées profondes et originales étaient revêtues de formes légères et transparentes ; rien de si aisé, rien de si flexible que le tour de ses périodes. Il faisait des mots tout ce qu'il voulait, et nul orateur ne savait aussi bien que lui se rendre midtre de sa phrase. Sa diction était claire comme le ruisseau le plus limpide. Elle coulait avec une aisance dont jamais rien n'interrompait 1q coiirs. Pas un mot qui ne fût mis à sa place et enchâssé dans le discours, conuneles différentes pièces dans les ouvrages de marqueterie.... Son style étincelait de ces ornements d'expressions et de pensées, que les Grecs appellent figures ; distribués dans tout le discours, c'étaient comme jiutant de brillants qui en relevaient la parure (1). »
Évidemment ces qualités n'ont rien de payen, si nous prenons ce mot dans sa mauvaise acception ; elles forment, selon une belle expression de saint Grégoire de Nazianze, le patrimoine commun de
(1) BrutuB, c. Lxxix
432 DE L ESPRIT CHRÉTUÎN.
rhumanité ; patrimoine que le Verbe lui-même nous laisse en héritage (1).
J'ajouterai que toutes ce» qualités du style ont un immense avantage, même sous le rapport de Téducation de Tâme ; les habitudes de bon ton, de délicatesse, Tatticisme des manières, et les grâces de Vurbanité se prennent beaucoup plus qu'on ne croit à la culture du discours.
Étudiez les auteurs anciens : car vous y trouverez d'excellents conseils de vertu, et, comme dit saint Basile : a Nous devons nous pénétrer de leurs maximes... Nous devons aimer les discours qui renferment de sages préceptes ; et, puisque les béUes actions des hommes de l'antiquité se sont conservées par la tradition, ou dans les écrits des poètes et des historiens, ne nous privons point de rutîlité que cette lecture peut nous procurer (2). »
Étudiez les auteurs anciens : car souvent leurs maximes feraient rougir plusieurs chrétiens. Cette pensée n'est pas de moi ; elle est constamment re-
(1) Orat, IV, c. cvL
(2) De légend. lib.
DE LKSPRIT CHRÉTIEN. 433
produite dans les œuvres de saint Chrysostome (1) ; et, comme disait l'abbé d'Olivet, les vertus de Socrate ne suffisent pas ; mais commençons d'abord pai' les avoir. Combien de chrétiens auxquels, en fait de loyauté, de droiture, de probité et d'autres vertus, il serait facile de faire un petit code de mo* raie qui ne leur serait pas inutile, et qu'on aurait entièrement extrait des auteurs payens I
Je résulte cette question avec un auteur qui ne sera pas suspect. Saint François d'Assise avait un respect très-grand pour la littérature ancienne ; il recueillait avec scrupule les écrits des payens. Un de ses disciples lui en demanda un jour la raison. « Mon fils, répondit-il, c'est parce que j'y trouve les lettres dont se compose le glorieux nom de Dieu.
(l) Cum ergo Graeci plus quam nos philosoplii sint, quam nos habebimus defensionem ! (Eclog. de Mulierib., hom. XIV, t. XII, p. 705.) — Ideo pudet me et obstupesco, dum apud Gentiles yideo qui pecunias despiciunt, apud nos yero omnes illa cupidîtate insaniunt. fin Joan , hom. lxxxiv, t. VIII, p. 572.) — Pudore suffundamur, terrore afficiamur, si gentes qu» Deum non norunt ssepe sunt pudicse et tempérantes erubescamus, cum illis simus détériores, fin Ep, i adThessal.. hom. V, t. XI, p. 539.)
434 DE l'eSPIUT CHUÉTIEX.
Ce qu'il y a de bien dans ces écrits n'appartient ni au paganisme ni à Thumanité, mais à Dieu seul, qui est l'auteur de tout bien : Fili, litierce sunt èx quù bus componitur gloriosissimum Dei nomefi» Bonum quoqm quoi ihi est non pertinet ad paganos neque ad aliquos homines^ sed ad solum Deum, cujus esl bonum (1)* »
Continuesc donc, mes amis, à épeler le nom de Dieu écrit partout,^ et même dans v* ouvrages classiques. Étudiez-les, j'oserai le dire, avec un Sentiment profond de vénération religieuse ; « car, dit saint Augustin^ un des buts de Flncamation du Verbe a été de confirmer par son autorité divine toutes les vérités renfermées dans les écrits des phi'^ losophes et des poètes de l'antiquité (2). » Ces vérités ont donc reçu par la venue du Messie une sorte de consécration surnaturelle, qui doit nous les rendre doublement chères*
Veuillez me pardonner ces préliminaires : je tenais à résumer sommairement ces principes avant d'arriver au sujet de ce discourst
(1) Cité par Ozanam, CorrespondaM, t. XX, p* 6ti
(2) Ep, 137, no 12, t. ïï, d. 607.
BK L ESPIUT CHULTIO'. 433
11 m*est venu à la pensée, mes chers enfants, de relire à votre intention les Géorgiques de Virgile, et voici pourquoi. Je me suis dit : il y a aussi des Géorgiques de l'intelligence ; car Géorgiques veut dire la science de la culture, la science des travaux de la terre ; mais il y a aussi une culture des esprits, et ses règles doivent être analogues à celles de l'agronomie.
Essayons donc un parallélisme entre ces deux ordres d'idées : j'aurais d'abord désiré le faire un peu plus complet ; mais le temps me manquera, et je serai obligé de renvoyer à plus tard beaucoup d'autres détails ^ et en particulier ce qui concerne la culture de la vigne et des abeilles.
« Autrefois^ dit le Cygne de Mantouej la terre^ sans y être sollicitée^ n'en prodiguait que plus librement ses biens.
i .,,.,. . Ipsaque telluS Cmnia liberius, nuUo poscente, ferebat (1)*
« Mais, depuis, la Divinité a voulu que Texpérience et la réflexion enfantassent les arts avec une
(1) Géurg. I, 127-1:^8*
pénible lenteur, que le travail des hommes fît sortir l'épi des sillons, et fît jaillir Tétincelle des veines du caillou.
Ut varias usus meditando extunderet artes Paulatim, et sulcia frumenti qusereret herbam, Et silicis venis abstrusum excuderet ignem (1).
« Elle n'a pas voulu qu'il fût aisé de cultiver la terre ; elle a fait du labour un art difficile, elle excite les mortels par l'aiguillon du besoin ; elle ne veut pas que leur empire s'engourdisse dans la paresse. »
Pater îpse colendi
Haud facilem esse viam voluit, primusque per artem Movit agros, curie acuens mortalia corda : • Nec torpere gravi passus sua régna vetemo (2).
Cette loi est la même dans Tordre intellectuel : depuis la chute, l'homme a été condanmé à Tignorance, et il doit cultiver à la sueur de son front le champ du savoir. La loi est générale, et il nyapas d'exception ; s'il y en avait une, elle ne serait pas
(1) Géorg.. I, 133-135.
(2) Géorg. I, 121-124.'
DE l'esprit CHBÉTIEN. 437
en faveur des hommes capables et des intelligences supérieures ; car, s'ils veulent arriver à un résultat sérieux, ils doivent travailler plus que les autres. Aussi, en lisant Thistoire, je les vois tous, laboureurs infatigables, courbés sur la charrue, et enfonçant le soc dans la terre de leur esprit. Il faut qu'ils fassent sortir laborieusement le*froment de la pensée du sillon de leur intelligence, et nous ne savons pas combien chaque épi leur a coûté de travaux et de peines. Nonchalants convives, nous nous asseyons à leur table intellectuelle, nous mangeons le pain de vie, pane vitœ et intellectus (1) ; mais nous ne comptons pas les gouttes de sueur qui l'ont arrosé. Étudiez leur vie, qu'ils s'appellent Démosthène, Pline l'ancien, saint Thomas, Bossuet : vous les verrez tous porter le poids du jour et de la chaleur; et, comme on l'a dit du dernier, c'était un bœuf à la peine : Bos stiettis aratro. Ou bien encore, je les vois frapper à coups redoublés, et, avec une persévérance que rien ne décourage, battre le caillou pour en arracher l'étincelle du génie : Et silicis venis abstrusitm exciideret ignem,
fl) Ecoli,, XV, 3.
438 DE L KSPKIT CHRÉTIEN.
Vous ne serez donc point étonnés^ mes chers enfants, si vos maîtres vous excitent au travail ; s'ils vous aiguillonnent ; si, semblables à des laboureurs actifs et industrieux, ils pressent le pas d'un troupeau parfois indolent :
Depresso incipiat jam tum mihi taurus aratro Ingemere, et solco attritas splendescere Tomer (1).
En agissant ainsi, vos maîtres ne cèdent qu'à un véritable et profond sentiment d'affection pour vous. La loi du monde physique et moral est celle-ci : Rien sans travail ; le travail est la seule condition possible d'un succès sérieux et permanent. Qu'on cultive les sillons des terres labourables ou les campagnes de l'esprit, il faut accepter le travail et s'y résigner. La paresse est la mère de la pauvreté et du dénuement, dans l'ordre moral ou matériel : Ontnis autem piger semper in egestate est (2). « J'ai passé par le champ du paresseux, continue TEsprit-Saint, et tout était plein de ronces et de vieilles masures : Per agmm Iwminis pigri transivi : et ecce totum
(1) Géorg., h 4o-4G.
(2) ProT., XXI, 5.
repleverant urticœ, et operueranl superficiem e^us spi-^ nœ, et maceria lapidum destructa erat (1), »
Si donc, mes amis, vous ne voulez pas que votre avenir soit comme un champ couvert de ronces et d'épines, si vous y voulez des fleurs et des fruits, travaillez dès votre enfance, travaillez encore, travaillez toujours : il n'y a pas d'autre voie pour réussir. Aussi devriez-vous, avec un peu de reconnaissance et d'intelligence de vos véritables intérêts, devriez-vous remercier vos maîtres, quand ils vous excitent, quand ils vous pressent, et même quand un coup d'aiguillon un peu fort vient réveiller le bœuf attardé. Il peut y avoir soubresaut dans la nature, mais ce coup vigoureux était nécessaire pour fendre peut-être un morceau de terre endurci ; il fallait le porter, alors même que l'attelage devait se plaindre et trouver le laboureur inhumain.
Discessu mugire boves, atque omne querelis Impleri nemus, et colles clamore relinqui (2).
Il arrive un moment où tout se calme et reprend
(1) Prov., XXIV, 30-31.
(2) Enéide, VIII, 215-216.
4t0 DE t/k*ÎPHTT CHRÉTfKN.
sa joie accoutumée ; et, comme dit encore le poëto :
Leeta boum passim campis armenta videmus (1). En vain vous m'objecteriez les difficultés, les impossibilités, Fingratitude du sol, les intempéries de la saison; ma réponse est toujours dans Virgile :
Labor omnia \incit ïmprobits (2).
Apprenez de bonne heure à vouloir, à commander à votre esprit, à votre cœur, à votre imagination, à votre volonté ; et, quand les puissances rebelles, sous la direction de la paresse, feront entendre leur voix, répétez le terrible qttos ego... Ou bien encore, répondez énergiquement avec le satirique : « Ainsi je veux , ainsi j'ordonne , que ma volonté soit la loi. »
Hoc volo, sic jiibeo : sit pro ratione voluntas (3).
Quand vous aurez parlé avec ce ton de commandement sans réplique, vous verrez aussitôt toutes vos facultés, semblables à des légions de fourmis
(1) Enéide, III, 220.
(2) Géorg., I, 145.
(3) Juvénal, VI. 222.
DE L*KSPIUT CHBÉTÎFN. 141
industrieuses, se dresser de toutes parts, marcher en ordre de bataille, former des monceaux de provisions, accumuler des trésors, là où Tonne croyait pas possible de recueillir autre chose que des produits infructueux.
On ne sait pas, mes amis, ce que peut faire une volonté énergique. Archimède disait : Donnez-moi un point d*appui, et je remuerai le monde. Je dirais volontiers aussi : Donnez-moi un jeune homme qui sache vouloir, et je réponds de son avenir. Le travail qui vous est ici conmiandé n'aurait-il d*autre résultat que d'exercer votre volonté, ce serait déjà une grande et magnifique opération. Et je ne parle pas des joies de la difficulté vaincue, du bonheur qu'on éprouve à voir partir une étincelle de ce caillou si dur de la paresse, de l'indolence, de l'esprit endormi ; il est tout étonné lui-même, il est fier d'avoir pu donner des étincelles sous le coup qui Ta frappé.
En vain vous m'objecterez la pauvreté du sol ; je réponds toujours avec Virgile, que souvent les terrains incultes, défoncés par le soc de la charrue, brillent entre tous par leur fécondité.
442 DE l'esprtt chrétien,
At rudis enituit impulso yomerâ campua (1), Ne vous laissez point décourager ; Tàme humaine, disaient les anciens, est un tout en puissance, c'est* à-dire qu'elle renferme les semences de toutes les grandes choses. Sans doute il est des natures plus riches les unes que les autres, il serait injuste de demander à toutes les mêmes produits ; mais, en général, on se défie trop de la fécondité du sol hu* main. Ces défiances servent de merveilleux prétextes à la paresse, et Ton ne sait pas combien Tindolence a enseveli de germes précieux, qui eussent pu, avec un peu de culture, devenir de grands ar* bres. Travaillez donc avec vigueur, travaillez avec constance, travaillez avec la ferme conviction d'arriver, et tôt ou tard vous vous assiérez avec une noble fierté, comme le laboureur sous sa tente, et vous direz en contemplant votre riche moisson, vous direz avec le poëte : Un travail opiniâtre a triomphé de tous les obstacles : Labor omnia vincil improbiis.
Voyons maintenant les détails de la culture :
(\) Géorg,, 11,211,
a Avant tout, il convient de bien aplanir son aire sous le poids d'un énorme cylindre, de la pétrir en quelque sorte, d'en consolider le fond avec un ciment qui sache durcir et résister, de peur que rhorbe ne pousse au travers, ou que le sol ne se fende vaincu par la sécheresse, »
Area cum primis ingenti soquanda cylindro, Et T6rtenda manu, et creta soUdanda tenaci, Ne subeant lierbse, neu piilvere victa fatiscat (l).
Ces paroles apprennent aux élèves h se former un esprit sérieux, solide, h se construire une aire intellectuelle tellement compacte, que toutes les bonnes choses y entrent, pour n'en plus sortir. Souvent le jeune homme, par sa légèreté et l'habitude de ses distractions, par Tinoonstance et le jeu de ses facultés mobiles, rappelle celui qui disait dans une comédie latine ; ce Je suis plein de fentes, et je fais eau de toutes parts : Plenus rimanim $um, hac atque illac perfluo (2). »
Pour éviter ce grave inconvénient, suivez le conseil du poëte ; commencez par aplanir votre aire,
(1) Géorg., I, 178-180.
(2) Térence, Eunuq>, acte !•', scène n, vers 105,
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mettez-y du ciment qui sache résister, et creta solidanda letuud; le ciment de la force, du courage, de la persévérance. C'est ainsi que vous vous ferez un caractère viril, non pas seulement pour Fétude, mais pour toutes les fonctions, pour tous les devoirsde la vie. Ce qui manque le plus à notre époque, ce sont les caractères virils, ce sont les honunes, ce sont les esprits vigoureux. Ils ne sont pas exercés de bonne heure à aplanir solidement le fond de leur nature, à y faire passer le cylindre de la patience et d'une intelligente pression, ingenti (equanda cylindro ; et maintenant ils font eau de toutes parts aux événements de la vie, hac atque iUacperfluo ; ce ne sont plus des hommes, ce sont des terres délayées. Autre précaution, il faut écarter les oiseaux : « Si tu n écartes pas les oiseaux par un bruit qui les épouvante, c'est en vain que tu regarderas les belles récoltes de tes voisins ; il te faudra soulager ta faim en secouant les chênes de la forêt. »
Et (niai) sonitii teiTebis aves ......
Hea ! magnum alterius frustra spectabis acervnm, ConcHssaque famem in sylvis solabere quercu (1).
(1) Géorg., î, 156-159.
DE l'esprit chrétien. 44S
\oilà, mes amis, une affreuse menace ! et c'est à cela qu'on s'expose, quand on ne chasse pas les oiseaux ! Terrible châtiment pour une faute en apparence si légère ! — Qu'est-ce donc que ces oiseaux plus dangereux que ceux de la fable (i) ? H me semble qu'on peut entendre, par cette expression symbolique, toutes les idées mobiles, inconstantes, toutes les fantaisies, tous les caprices de l'imagination. Citons un exemple : vous êtes à l'étude ; tout à coup mille pensées singulières, bizarres, disparates, se présentent ; elles vous occupent, elles vous amusent : vous les retenez pour converser familièrement avec elles, vous cherchez même à leur donner une pâture dans les verdoyantes campagnes de votre esprit. — L'heure de la prophétie est arrivée ; vous êtes un honmie perdu, et le châtiment du poète est suspendu, conune l'épée de Damoclès, sur votre tête : Concussaque famem in sylvis solabere quercM, Quel avenir ! Aussi, pour échapper à cette ignominie, chassez bien vite ces oiseaux malfaisants, corrupteurs, cruels, et d'autant plus dangereux que
(1) Les Haiyyes, Eneïd., III, 212 et eq.
446 DE L KSPBÏT CHRÉTIEN,
VOUS les aimes peut-être^ que voua les trouvai charmants et de délicieuse compagnie : Et sonitn terrebis aves.
Cela fait, il faudra, dit le poète, c< mettro le feu au champ stérile, brûler les chaumes flétris, lesfiure dévorer par la flamme pétillante. Cette précaution produit d'excellents résultats, soit que la terre tire de là des forces secrètes et comme une nourriture succulente, soit que le feu l'épure en la consunmnt, et que les vapeurs mauvaises s'en exhalent, 3»
Se&pe etiam stériles incendere profuit agros, Atq^ue leyem stipulam crepitantibus urere flammis : Sive inde occultai vires et pabula terrœ Pinguia concipiunt ; sive illis omne per ignem Excoquitnr vitium, atque exsudât inutilis humor (1).
Ces chaumes flétris sont le symbole de toutes les excroissances de l'intelligence humaine , de tous ces rameaux inutiles qui absorbent la sëve sans produire de fruits : il y en a à tous les âges, mais surtout dans la jeunesse, parce qu'alors la sëve de l'Ame est exubérante, la terre est trop abondante en sucs,
fl) Géorç.A, SA-SB,
DE l' ESPRIT CHBKTIEN, 447
et la végétation pousse avec trop de vigueur. Ces superfluités, ces pousses luxuriantes, annoncent un fond excellent; mais il faut les réduire, les brûler, et les cendres serviront d'engrais fertile, la terre de votre âme en tirera des forces secrètes, ses riches facultés seront épurées par cette combustion, et toutes les humeurs malsaines et nuisibles disparat* tront : Aique exsudât imUilis humor.
Avançons et continuons le commentaire de nos Géorgiques inteUectueUes : •— « Le laboureur ouvre la terre avec la charrue recourbée, »
Âgricola inciirvo terrain dimoTit aratro (1),
Ce n'est pas assez : ce premier travail laisse « des rayons de terre que le soc a élevés dans la longueur du champ, il faut les reprendre obliquement, les fendre de nouveau en les croisant avec le fer meurtrier et bienfaisant H faut fatiguer la terre sans
relâche et la dompter en maître. »
Et ^ui, procisso c^uad suscitât aequore terga, Rursus in obliquum verso perrumpit aratro, Exarcetque freqnens tellurem, atque imperat arvis (2).
(1) Géorg., II, 513.
f2) Géorg., I. 97-99,
448 DE L ESPRIT CHRÉTTEN.
Quel luxe de précautions ! et cependant elles sont nécessaires. — Dans la culture intellectuelle, il est aussi une manière d'ouvrir l'esprit, de fendre les facultés avec un fer intelligent, de creuser des silloos dans la terre de Tâme, de préparer les voies aux futures espérances de la récolte.
Combien de terres avaient un fonds très-riche ! et cependant elles sont restées à peu près stériles. La semence peut-être y avait été jetée en abondance ; mais on avait oublié une précaution préparatoire, indispensable. Ces terres n'ont jamais été entr 'ouvertes ; on n'y a jamais fait passer le soc de la charrue ; ou bien l'on s'est borné à un premier travail, et l'on a oublié de revenir, de reprendre toutes les mottes de ferre soulevées par un premier labourage, de les fendre de nouveau ; on a oublié de fatiguer la terre sans relâche et de lui commander en maître : Exercetque frequens ielhiremy atque imperat arvis. — Je ne puis que laisser entrevoir la vérité cachée sous ces symboles ; car il est des détails que l'intelligence pressent, qu'elle aime à deviner, et que la plume se refuse à décrire minutieusement. H s'agit ici de ces mille travaux préparatoires que connais-
sent parfaîtoment les personnes studieuses. Combien de choses sous ce rapport semblent inutiles, et produisent cependant les plus heureux résultats ! Elles n'ont pas toujours de conséquences immédiates, mais elles sont indispensables. Combien de recherches, de lectures premières, de coups de charrue, dont on ne voit pas le but actuel ou prochain ! Attendez : tout cela c'est la précaution du laboureur qui entr'ouvre la terre, qui rompt les mottes indociles, qui les reprend en sous-œuvre, et qui broie les difficultés d*un futur travail. Si par hasard la terre lui résiste, il s'arme d'un nouveau courage, il se rappelle ses titres de propriétaire et de souverain, et il la dompte en maître : Atque imperat arvis. Quelle belle et majestueuse souveraineté, que celle de Thoname d'étude, quand il plane, par la puissance de la volonté, sur les régions idéales, qu'il commande aux pensées, et que le style arrive naturellement, comme une riche draperie, recouvrir la vérité ! ce Alors, dit Cicéron, l'esprit n'a pas plus tôt circonscrit la pensée, que les termes viennent en foule. L'esprit, avec l'inconcevable rapidité qui
4K0 DK l'bspait chrétikn.
lui est propre, envoie chaque mot à la place où il produit mieux son effet (i). »
Ces précautions prises, il faut jeter la semence et la recouvrir de terre :
Quid dicam, jacto qui semlne cominua arva Insequitur, cumulosque mit maie pinguis arense (2) ?
Nous voilà à l'heure des semailles, heure nnportante [Centre toutes les autres. — Il faut jeter la semence, en suivant les sillons, et les suivant de trèsprès : Cominus insequitur. Cette semence, vous la trouverez dans tous les bons auteurs qui sont entre vos mains : auteurs sacrés et profanes, prosateurs, poètes ; littérature ancienne, littérature du moyenâge, littérature moderne. Quel magnifique grenier de semences I Allez, prenez, jetez dans toutes les directions ; semez à droite, semez à gauche : car vous ne savez pas ce qui viendra le mieux et plus facilement : Mane semina semen tuum^ et vespere ne cesset manus tua : quia nescis quid mugis oriatur
(1) Orat.t c. Lix.
(2) Géorg.s I, 104, 105.
fwc a\itillud\ et si utrumqw simul, melius erit {l). — Semez, en consultent ropportunité des temps, des lieux, des climats, des températures et de la va* riété du sol.
Ventos et varium cœli prsediscere morem
Cura sit, ae patrios cultiTaque habitusque looorum !
Et qnid quaeque ferat regio, et quid quseque recuget (2).
La jeunesse est le temps des semailles, et il est écrit que l'homme recueillera ce qu'il aura semé (3) ; et ailleurs : « Vous ne trouverez point dans votre vieillesse ce que vous n'avez pas préparé dans votre jeunesse (4). » — Oh ! combien de riches semences perdues dans la jeunesse, à cet âge mobile, ignorant l'avenir et ne doutant de rien ! Que de tenues auraient pu produire de magnifiques récoltes ! et rien n'est venu. Pourquoi nous étonner de cette désolante stérilité ? On n'y a rien semé ; et, comme la terre a une certaine chaleur qu'elle doit dépenser, elle a donné des ronces et des épines, dont les ger-
(1) Eccle., XI, 6.
(2) Géorg,, I, 51, 53.
(3) Gai., VI, 8.
^4) Eccle., xx\% 5.
4rj2 DE l'esprit chréttex.
mes sont toujours en assez grand nombre dans notre mauvaise nature. Pauvres jeunes gens ! quelles larmes amëres vous verserez peut-être un jour sur votre malheureuse incurie ! quels regrets inutiles de n'avoir rien semé ! Et chacun dira en parlant de vous : c( J'ai traversé le champ du paresseux ; il n'y avait que de mauvaises herbes, et des épines et de vieilles masures : Vrlicœy et spinœ, et maceria lapidum destructœ (1).
Pour vous, mes amis, vous sèmerez avec une large profusion, vous sèmerez chaque jour et vous ne serez point heureux le jour où vous n'auriez rien laissé tomber dans le champ de votre esprit. Votre intelligence deviendra, avec le temps et à mesure que vous avancerez en âge, comme ces grands parcs anglais, où tout se trouve, une riche habitation, des prairies toujours vertes, des forêts aux arbres gigantesques, des moissons jaunissantes, de claires fontaines, des cascades imprévues ; et tout cela dans un magnifique et harmonieux désordre, qui sera l'effet de l'art le plus habile et le plus con-
a) Prov.,xxiv, 30, 31,
soanué. Je veux dire qu'après avoir travaillé toute votre jeunesse, vous aurez progressivement tous les produits d'une riche culture ; que Tintelligence, le cœur, la volonté, l'imagination et toutes les régions d'une âme étendue et profonde, seront semblables à ces immenses campagnes, à ces vallées où le regard se promène avec délices, et dont l'odeur embaume les airs : Sicut odor agripleni{l). — Ou bien, si vous voulez un autre ordre de comparaison, vous serez semblables à ces sources qui s'élancent à travers la campagne, reçoivent en marchant le tribut des eaux d'alentour, ne refusent aucun des affluents qu'elles rencontrent sur leur passage, et finissent ainsi par devenir de grands fleuves : Quasi magnis flumini^ bits soient undecumque fieri accessiones multœ (2).
Après avoir semé, il faut recouvrir de terre > c'està-dire laisser la semence descendre dans les profondeurs de l'être, pour la recouvrir ensuite par le silence de la méditation et du recueillement. Quand elle a reçu les germes féconds, on dirait que la terre devient plus silencieuse ; elle tombe dans une sorte
(1) Gen., xxvn, 21
(2) S. Basile, de legend. lib., n° 8, t. 111, p. 587.
d'inertie, qui est le commencement de la fécondité ; celui qui s'arrêterait aux apparences serait comme effrayé pour l'avenir de la récolte ; mais l'agronome expérimenté se réjouit, et son oreille, par un pressentiment prophétique, semble entendre déj& les mouvements occultes qui se préparent. Ainsi, quand la doctrine tombe dans une âme profonde, il se fait un silence sur des abîmes ; on dirait que Tàme se retire dans ses replis et ses enfoncements les plus mystérieux, et là, cachée dans la solitude, elle assiste à tous les développements de la génération intellec*tuelle ; les pensées s'écoulent devant elle comme ces eaux de Siloé, qui s'en allaient sans bruit : Aquas Sihê qnœ vadimt mm silentio (1). Aussi les flmes méditatives sont naturellement silencieuses. L'Ange de l'École fut d'abord un bœuf muet, puis il fit retentir l'univers de ses solennels mugissements.
Ce travail que ; je viens de recommander ne doit pas durer un jour, mais toute l'année, et il ne doit point y avoir de repos trop prolongé.
(i) Isaïe, VIII, G.
Hinc anni labor . . . nec requieB (1).
. . . Nisi et assiduis terram insectabere rostris (2)..
Conmient ! vous ne feriez pas pour votre âme ce que le laboureur fait pour ses champs ! vous ne voudriez pas vous donner, pom' les semences du beau, du vrai et du bien, la peine qu il prend pour les germes périssables et matériels ! Je ne voudrais pas le croire. Aussi j* aime à vous voir, fidèles àmapensée, travailler avec vigueur, et, sauf le moment des récréations, employer votre temps avec cette sévère parcimonie qui calcule les minutes, et se reproche celles qui s'en iraient sans emporter avec elles quelque riche dépouille ; j^aime à vous contempler traçant dans la plaine le sillon qui contient les espérant ces d'un bel avenir, portant le poids du jour et de la chaleur, et recoromençant le lendemain avecimë nouvelle ardem* Vœuvre de la veille ; et je m'écrie^ avec tme joie toute paternelle : 0 fortunés travailleurs j ô bieidieureux ouvriers de la pensée, puisque vous connaissez votre bonheur I
(1) Géorg,, II, 51 i, 51(5.
(2) Géorg^y I, 155.
456 DE LËSPKIT GHRÉTIË>\
0 fortunatos nimium, sua si boua norint Agricolas (1) !
Ou mieux encore avec saint Grégoire de Nazianze : ce Je vous animerai de ma parole amie ; jeunes coursiers vigoureux, vous êtes déjà pleins d'une ardeur spontanée. Vous appelez de tous vos vœux une glorieuse victoire ; mais je presserai encore votre marche, pour la rendre plus rapide, comme ces athlètes qui, dans les jeux olympiques, animent de leurs voix puissantes les plus habiles combattans (2). »
En vous disant qu'il faut travailler sans relâche, ne vous aurais-je point trompés ? Virgile admet que les terres se reposent, d'ahord par un changement de semences.
Sic quoque mutatis requiescunt fœtibus arva (3).
Ainsi, mes enfants, vous vous reposerez en allant de la grammaire au calcul, du calcul à l'histoire, de l'histoire à la géographie, de la géographie à la géo-
(1) Géorg,, II, 458, 459.
(2) Oper., S. Gvég, Naz., Carm. 1. 2, SecL II, n» 5, 1. III, p. 1539.
(3) Géorg., I, 82.
DE l'esprit CURÉT1E^• 457
métrie ; mais surtout de la géométrie à l'algèbre ! quelle route semée de fleurs, quels vents frais et quels parfums ! 0 fortuiiatos nimium ! ... Maison dirait que vous ne comprenez pas toute l'étendue de votre bonheur : Sua si bona norint. Cette intelligence de son propre bonheur est cependant une condition absolument nécessaire, attendu qu'on ne peut pas être heureux sans le sentir. — Qae direz-vous au moins des campagnes riantes de Virgile, d'Homère, d'Horace, dePlutarque, sans oublier et y compris le thème grec I Si vous ne vous déclarez pas satisfaits, en vérité vous êtes bien difficiles! — C'est peut-être à cause de cette humeur difficile à l'endroit d'un semblable repos, et pour varier les plaisirs, que votre bon supérieur ajoute de temps en temps à ces courses intellectuelles quelques promenades moins métaphysiques, et que moi-même, du fond de mon palais épiscopal^ Je me permets quelquefois de vous en envoyer sur les ailes des vents. Si par hasard j'étais indiscret, il faudrait me prévenu', et je m'imposerais plus de réserve.
Mais j'aperçois un terrain où sans conteste nous
allons tous nous trouver d'accord.
458 DE L JESPRIT CHRÉTIEN.
Virgile, qui savait tant de choses, n'a pas oublié un détail particulièrement cher à la jeunesse : « Il faut, dit-il, laisser de temps en temps reposer tout à fait la terre ; il faut de temps en temps laisser le champ oisif s'endurcir en friche. » Il va même jusqu'à ajouter : ce On ne perd rien en le laissant en jachère. »
Alternis idem tonsas cessare novales,
Et segnem patiere situ durescere campum .
Nec nuUa interea est inaratae gratia terrse (1).
Allez donc, mes chers enfants, je neveux pas vous retenir davantage ; et, pour continuer le langage de notre poëte, je dirai : Nous avons parcouru une assez vaste carrière; il est temps de dételer nos coursiers fumants.
Sed nos immensum spatiis confecimus sequor, Et jam tempus equum fumantia solvere colla (2).
Allez vous reposer dans le sein de vos familles, reposer votre hitelUgence des rudes travaux de
(î) Géorg,, l 71, 72, 83.
(2) Géorg, II, 541, 542.
DK l'esprit chrétten. 459
Tannée ; allez reposer- vos cœurs au délicieux ombrage du toit domestique. Vous pourrez y tresser des couronnes parfumées ; les fleurs odorantes sont toutes prêtes : vous les trouverez dans vos cœurs et dans le cœur de vos bien-aimés parents. Et, comme la bénédiction du Pasteur fait toujours du bien, je bénis ces couronnes, afin que la fraîcheur s'en conserve et qu'elles soient toujours votre joie et votre bonheur ; mais n'oubliez pas qu'on ne se repose que pour mieux travailler. Revenez bientôt dans cette chère maison, doux abri de votre jeunesse ; revenez, comme ces coursiers vigoureux et frais, qui réclament l'honneur de fournir une nouvelle et brillante carrière. Alors vous aurez été fidèles au vietix souvenir classique : Otiare, qxio melius labores.
DISCOURS
POUR