‹ De l'esprit chrétienChapitre 22 sur 25 · M'''' L'ÉVÊQUE DE LA ROCHELLE ET SAINTES · texte numérisé non relu

M'''' L'ÉVÊQUE DE LA ROCHELLE ET SAINTES

Le Jeudi 9 aoAC 18116.

Messieurs,

Il y a deux mois aujourd'hui j'étais reçu dans cette maison si habilement et si chrétiennement dirigée, et le souvenir de l'accueil bienveillant qui m'a été fait est toujours gravé dans mon cœur. Je venais présider une cérémonie religieuse et conférer à ces chers enfants le sacrement qui donne la force, Tintelligence et la sagesse. Aujourd'hui, pour répondre à la double et pressante invitation de l'au-

torîté universitaire et de l'autorité municipale de cette ville, je viens présider une fête littéraire, et il me semble que cette variété, dans les fonctions de rÉvêque, a peut-être son utilité et son enseignement. Elle montre que si l'Évêque est avant tout Vhamme de Dieu^ homo Dei (1), comme l'appelait saint Paul, il ne laisse pas de prendra un intérêt sérieux aux choses de la terre, surtout quand il s'agit des Belles-Lettres et des Sciences, qui, après les vérités de la foi, sont ici-bas le premier reflet de Dieu.

Après le brillant et substantiel discours que vous venez d'entendre (2), et dont Tauteur, quoi qu'en ait pu dire sa modestie, n'a nul besoin d'invoquer l'indulgence de son auditoire, je devraispeut-être me borner h vous exprimer combien je suis heureux, mes chers enfants, d'être au milieu de vous, de vous bénir encore, et de déposer quelques couronnés sur vos têtes, en vous rappelant que vousmômes, par votre piété filiale, vous devez être une couronne de grâce et d'amour pour vos bien-aimés

(1) I TiM. Vï.

(2) Discours de M. Audiat, professeur de rhétorique.

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parents. Mais j'ai pensé que, comme Évêque et Père de vos âmes, j'avais un autre devoir à remplir et que cet auditoire d'élite , dont l'intelligence est naturellement à la hauteur des grandes questions , me pardonnerait facilement , si je saisissais l'occasion de dire des choses qui ne trouveraient point leur place convenable dans un sermon, et qui cependant importent au plus haut degré au bien de la religion et au bonheur de la société.

Mon sujet, d'ailleurs, ne m'est-il pas comme indiqué par le discours que vous avez écouté avec tant d'intérêt ? On vous a parlé de la Renaissance. Il y a eu, dans cette époque célèbre, deux mouvements bien distincts : le développement naturel, légitime de l'esprit humain, et toutes les nobles aspirations de l'âme vers^la culture du beau, et du vrai'; puis, à côté de ces louables tendances, de ces généreux efforts, il y a eu la déviation et les excès. Le premier mouvement, ou plutôt la première partie du même mouvement, a été puissamment secondée par les Souverains Pontifes et par les hommes les plus énainents de l'Église catholique. Mais la seconde

partie du mouvement était aussi dangereuse que la locomotive quand elle quitte la voie. On vient de vous le dire avec beaucoup de sens : « L'indépen- « dance absolue de la raison est la négation de la a liberté ; la locomotive pour aller au but a besoin c( de rails. ^>

La Renaissance n'est point particulière au seizième siècle. Elle a existé à toutes les grandes époques de l'humanité ; car j'entends par Renaissance, ce mouvement de l'esprit humain, qui semble, comme le Phénix, renaître des cendres accumulées du passé, pour marcher à de nouvelles conquêtes. A ce point de vue, la Renaissance est éminemment une œuvre de notre siècle ; jamais peut-être on n'avait vu un pareil mouvement d'honunes, de choses, d'idées, d'aspirations, et jamais la nature n'avait mis si libéralement à notre disposition la puissance incalculable de ses agents et la rapidité instantanée de ses fluides incoercibles. L'intelligence humaine, déjà noble et fière de ses conquêtes antérieures, éprouve, comriie Alexandre le Grand, le besoin de niarcher en avant, d'aller à la découverte de nouvelles terres ; car le monde des idées a ses terres in-

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connues, comme le globe terrestre au temps de Christophe Colomb.

Que devons-nous penser de ce besoin d'instruction aujourd'hui répandu partout ? Que devons-nous en penser au point de vue chrétien et au point de vue de l'avenir des peuples? U faudrait presque un livre sur ce sujet, et nous avons à peine quelques pages à lui consacrer. Cependant nous voudrions au moins esquisser les principaux traits de la question, laissant à Tintelligence de Tauditoire le soin de féconder par ses lumières et son expérience les pensées que nous tracerons rapidement.

Saint Grégoire deNazianzeaposéetrésolu la question en des termes à la fois décisifs et remplis d'une sainte indignation contre une classe de chrétiens, dont les tendances se sont rencontrées malheureusement à toutes les époques. « Je pense, dit ce grand Docteur, qu'au jugement de tout homme qui n'est point privé de sens, la science occupe le premier ^ rang parmi les biens de ce monde : je ne parle pas seulement de la science religieuse.., mais bien dos sciences profanes que plusieurs chrétiens, par un jugement dépravé, méprisent comme insidieuses,

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pleines de périls et détournant des idées di^înes. Nous ne méprisons pas les bienfaits que le Créateur a partout répandus dans l'univers, nous ne les méprisons pas à cause des abus et de la perversité des mécbants. Nous nous en servons, au contraire, pour les nécessités et les agréments de la vie, et nous faisons en sorte de ne point en abuser... De même, ne méprisons pas la science et l'instruction, parce que tel est le bon plaisir de certaines gens : regardons plutôt comme des insensés et des ignorants ceux qui pensent ainsi. Ils seraient bien aises que tout le monde leur ressemblât, afin que leur sottise demeurât inconnue et que personne ne pût leur adresser de sévères leçons sur leur ignorance : Qiiamobrem non idcirco eruditio contemnenda est quod ita quibusdamvideatur. Quin potins stultiatque imperiii habendi sunt qui hoc existimant, quique omnes sut similes esse cupiant, utprivata eorûminscitia subcommuni deliteaty nec quisqtiam ipsorum imperitiam prodat etcoarguat (1). »

Quelle que soit la sévérité de ces paroles adressées aux chrétiens qui semblent vouloir, par crainte

(1^ /m Imdem, S, Basil, o. ijçi. p. 510. t, II,

des abus, se constituer les gatrons de l'ignorance, je suis heureux de voir un si beau et si lumineux programme formulé par saint Grégoire, et d'ailleurs telle a toujours été la pensée des plus éminents docteurs de l'Église. — Oui, nous aimons à le répéter, la Science, les Belles-Lettres, l'instruction, la germination du vrai et du bien dans l'esprit humain, sous quelque forme qu'elle se présente, tout développement normal de l'intelligence est en soi une bonne et excellente chose : c'est un don de Dieu, c'est l'exercice d'une noble faculté. La science est en elle-même un rayon divin, c'est une émanation lumineuse qui descend de la même source que la foi chrétienne, et saint Thomas est allé jusqu'à dire : « que tout ce qui serait contraire aux vrais principes de la raison naturelle serait, par là même, contraire à la sagesse de Dieu (1), )> tant cette raison naturelle et les domaines où elle exerce son légitime empire ont droit à notre respect !

Voyez immédiatement les hauteurs où nous place cette déclaration de principes, et les larges horizons qui s'ouvrent devant nous. La religion, par là même

(1) Cont. GenL>i 1. I, c. vu.

iG8 DK LESPKIT CimÉTlEX.

qu'elle est divine, est ramie naturelle de tout ce qui éclaire Tintelligence et perfectionne la raison : elle ne pourrait même pas en être Tennemie, car alors elle renierait son principe, sa céleste origine et ses liens d'intime parenté, ce La foi et la raison, dit le Souverain Pontife, viennent toutes les deux de la même source de Tétemelle vérité, cum ambœ ab um eodemque immutabilis œtemœque veritaUs fonte, Deo optimo maximo oriantur (1). »

Bossuet résume cette question en quelques lignes qui jettent une gloire incomparable sur la science humaine : « Je n'ignore pas, chrétiens, que la science ne soit un présent du Ciel et qu'elle n'apporte au monde de grands avantages ; je sais qu*elle est la lumière de l'entendement, le guide de la volonté, la nourrice de la vertu, l'âme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bon conseils, en un mot l'âme de l'esprit et la maîtresse de la vie humaine (2). y>

Devant ces déclarations, tombe d'ellennême Tac- Cusatîon banale et continuellement répétée par l'i-

(1) Encycl de 1846. ^

(2) Panégyrique de ste Calhetine^ Eiorde. t» V» p. 147. Voici

gnorance ou la mauvaise foi, que le Christianisme a toujours été Tennemi des sciences et des lettres. Nos principes et la pratique générale de TÉglise sont la meilleure réfutation de cet injuste reproche.

quelles étaient les maximes de la grande école monastique du pays de Galles au sixième siècle.

La vérité est la fille aînée de Dieu.

Sans lumière rien de bien.

Sans lumière pas de pieté.

Sans lumière pas de religion.

Sans lumière pas de foi.

Il n'y a pas de lumière sans voir Dieu.

Sans science pas de puissance.

Sans science pas de sagesse.

Sans science pas de liberté.

Sans science pas de beauté.

Sans science pas de noblesse.

Sans science pas de victoire.

Sans science pas d'honneur.

Sans science pas de Dieu.

La meilleure des attitudes est l'humilité.

La meilleure des occupations, le travail.

Le meilleur des sentiments, la pitié.

Le meilleur des soucis, la justice.

La meilleure des peines, celle qu'on se donne.

pour faire la paix entre des ennemis.

Le meilleur des chagrins, le chagrin d'avoir péché. Le meilleur des caractères, la générosité.

Nul n'est fils de la science s'ils n'est fils de la poésie ;

Nul n'aime la poésie sans aimer la lumière ;

Ni la lumière sans aimer la vérité ;

Ni la vérité sans aimer la justice ;-

Ni la justice sans aimer Dieu ;

Nul n'aime Dieu sans être heureux.

(V. M. de MoNTALEMBERT, les Moines d'Occident, t. III, p. 60-62.)

Quant aux faits isolés gui se rencontrent dans l'histoire, que prouvent-ils, sinon qu'il y a des hommes partout ? Certes, si l'on voulait, en pénétrant les tessorts cachés, écrire l'histoire de toutes les petitesses, de tous les actes d'amour-propre ou de parti pris, qui se sont rencontrés et se rencontrent dans les sociétés savantes ou littéraires du monde entier, combien il serait facile de prouver, avec ce système illogique, que ceux qui devraient propager la science en sont parfois les plus mortels ennemis !

Mais ici, comme toujours, la difficulté n'est pas, au moins d'une manière générale , dans la région des idées : elle est dans la pratique. Ce qui est bon, excellent, parfait en soi, peut devenir mauvais en certaines applications. Ce qui devrait théoriquement éclairer l'homme peut en réalité lui devenir une cause de cécité morale; ce qui devrait le perfectionner et le fortifier dans la pratique de ses devoirs, peut devenir une cause de perversité individuelle et de perturbation sociale. Écoutons encore Bossuet. « Mais comme il est naturel à l'homme de corrompre les meilleures choses, cette science, qui a mérité de si grands éloges, se gâte le plus souvent en-

tre nos mains par Tusage que nous en faisons. C'est elle qui s'est élevée contre la science de Dieu, c'est elle qui, promettantdenous éclaircir, nous aveugle plutôt par l'orgueil. C'est ellequinousfàitadorernospropres pensées, sous le nom auguste de la vérité, qui, sous prétexte de nourrir l'esprit, étouffe les bonnes affections, et enfin qui fait succéder à la recherche du bien véritable, une curiosité vague et infinie, source inépuisable d'erreurs et d'égarements très-pernicieux (1). »

Veuillez me permettre d'invoquer ici l'autorité des anciens philosophes de Rome et d'Athènes : on ne les soupçonnera pas d'obscurantisme et de monomanie contre les progrès du siècle, si dans leur estime ils font passer la vertu avant la science.

« Toutes les sciences, sans la scietice du bien, dit Platon, sont rarement utiles à ceux qui les possèdent, et le plus souvent elles leur sont très-nuisibles (2). » — Et ailleurs : a Toute espèce de science séparée de la justice et de la vertu, n'est qu'une aptitude à

(Ij Bossuet, ihid,

(2) II Alçib,, p. 498, éd. Didot.

mal faire (i). :ù Socrate, d'après Xénophon, avait une conviction encore plus sévère. Il ne séparait pas le savoir de la bonne conduite ; il regardait conune vraiment instruit celui qui connsdt le bon et rhonnète pour le pratiquer, et le mal pour le fuir. On lui demandait un jour s'il jugeait instruits ceux qui savent ce qu'on doit pratiquer et qui font le contraire. <c Us ne sont pas moins ignorants que déréglés, répondait-il ;... quand on fait le mal, on n'est pas moins ignorant que coupable (2). » — e La sagesse des anciens, dit Sénèque, enseignait seulement ce qu'il fallait faire ou ne pas faire, et les hommes alors étaient beaucoup meilleurs ; car depuis qu'ils sont devenus savants, ils ont cessé d'être bons, postquam docti prodierunt, boni désuni ; leur vertu simple et ingénue s'est changée en ime science obscure et artificieuse, qui apprend à disputer plutôt qu'à bien vivre (3). »

Ce n'est donc pas seulement la religion qui recommande la vertu avant la science, qui déclare la

(1) Ménexène, p. 571.

(2) Memor,, 1. 411, c. ix, p. 579, édit. Didot.

(3) Epist, 95.

science dangereuse quand elle ne conclut pas à la pratique du bien. C'est le bon sens des nations qui parle ainsi par leurs organes les plus accrédités, c'est l'expérience des siècles ; c'est la raison ellemême^ quand, froide et impartiale, elle examine ses propres excès et les ravages qu elle produit en ses débordements. Ainsi j'explique, sans la justifier l'opposition, non-seulement de plusieurs chrétiens, mais de plusieurs philosophes anciens et modernes h la culture des sciences et des lettres. Es avaient tort dans leurs raisonnements, car on ne doit jamais conclure des abus contre une chose bonne en ellemême ; mais ils étaient peut-être au moins en partie excusables, à cause de la rareté du bon usage et de la prodigieuse multiplicité des abus. Montaigne ne disait-il pas : « De mon temps, ceux qui ont quelque rare excellence au-dessus des autres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous débordés en licence d'opinions et de mœurs ; c'est miracle s'il s'en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contrainctes qu'on peult (2). » (1) L. II, c. XII, p. 286.

Pour nous, Messieurs, nous serons moins sévères que Montaigne. Nous voulons des barrières pour l'esprit humain; car il en faut partout sûr la terre, comme il faut des rails aux chemins de fer. Ceux qui proclament Imdépendance absolue et illimitée de la pensée et des actes de l'humanité, sont des corrupteurs de l'esprit public. Ils prépareraient, s'ils pouvaient réussir, non point la liberté, mais la plus affreuse tyrannie qui se soit jamais vue ; tyrannie où Faudace écraserait la faiblesse, oîi le vice opprimerait la vertu, où la dépravation s'imposerait avec ce despotisme qui lui est familier. Nous voulons donc des bornes pour l'esprit humain ; nous les voulons, parce que nous aimons la vérité, la justice et le bonheur des peuples ; mais nous sommes persuadé, à l'encontre de Montaigne, qu'avec la vertu, il est possible, il est même facile de rendre ces barrières moins « contrainctes. » Nous croyons que la pratique du bien dorme au génie des ailes pour monter là où les dangers seraient nombreux et imminents, en dehors de cette nécessaire précaution.

Nous ne vous dirons donc point, mes chers enfants, soyez moins instruits, afin de conserver votre

vertu, car nous savpns avec saint Chrysostome que l'ignorance a ses dangers encore plus grands que la science (1). Nous vous dirons, au contraire, soyez à la fois instruits et vertueux, et alors la lumière de votre intelligence sera comme une flamme divine, qui s'élève avec d'autant plus de facilité et d'énergie qu'elle est plus pure. Alors la vertu et la science seront comme deux sœurs, qui se donnent étroitement la main et qui préviennent les chutes, parce qu'elles se fortifient par im mutuel appui. Soyez vertueux, et travaillez ainsi au perfectionnement intellectuel de notre époque ; car un siècle ne peut être un vrai siècle de lumières, qu'autant qu'il est d'abord un vrai siècle de vertus. Lumière, vertu et liberté, ce sont. trois choses qui doivent marcher parallèlement ; et quand on ne parle aux nations que de lumière et de liberté, sans leur prêcher la vertu par les paroles et par les exemples, on conduit les peuples à des abîmes, avec ce que Montaigne nommait si bien la piperie des mots.

H est une autre précaution à prendre dans la dis-

(1) In Ep. 1 ad Tim., c. vi, hom. 17, t. XI, p. 696.

tribution de la science, c'est de se conformer à la règle hiérarchique des intelligences, c'est de pratiquer la sagesse en tempérant la dose dans les limites d'une prudente mesure.

Tous les êtres sont placés d'une manière différente sur la grande échelle de la création, et cette diversité est une cause d'harmonie et de beauté. Le Créateur n'a point voulu le nivellement ; cela peut contrarier certaines théories, mais la loi est partout écrite sur les œuvres de Dieu, elle est inexorable, et les déclamations des réformateurs sont encore plus impuissantes sous ce rapport que les brisements de la vague sur les bords de l'Océan. Il y a inégalité dans la hauteur relative des arbres comme dans la stature humaine, et sans aller jusqu'aux géants des légendes, on remarque une gradation tellement variée, que peut-être pas un seul homme n'a absolument la même taille. Le même ordre s'observe dans les régions intellectuelles : les capacités ne sont pas les mêmes ; les têtes n'ont point toutes ni la même ampleur, ni la même énergie. Sans doute la paresse et l'inintelligence de sa valeur peuvent être une cause d'infériorité, mais très-souvent aussi la cause

en est aux bornes relativement dififérentes, prescrites à chaque intelligence.

Aussi la sagesse pratique consisterait à donner à chacun sa dose, à chaque esprit ce qu'il peut porter, à chaque vase ce qu'il peut contenir. En suivant une autre méthode, on s'expose à renouveler l'aventure de ce physicien qui, possédant des tubes en verre d'inégale force, voulait faire entrer en tous indistinctement une vapeur chauffée à cent degrés et sous une pression considérable ; naturellement, la moitié des tubes éclata. Qu'on y prenne garde, il est des têtes humaines pour qui la science est une vapeur ; ménagez le courant, si vous ne voulez pas que les têtes éclatent, et ces débris sont quelquefois plus dangereux pour les sociétés que les éclats de la bombe. On parle beaucoup de l'instruction du peuple à notre époque. Certes, ce n'est pas moi qui prêcherai le culte de l'ignorance, car je ne puis oubUer que je suis le représentant de cette grande Église catholique, qui toujours, mais surtout après l'invasion des Barbares, a entretenu partout des écoles et fondé des institutions pour arracher le peuple aux ténèbres de l'esprit en même temps qu'à

la dépravation du cœur. — Instruisez le peuple, rien de mieux ; mais mettez du discernement dans cette diffusion de lumières ^ non point par mépris du peuple ni par orgueil aristocratique, mais pour observer les lois qui président à la formation de l'intelligence dans Phumanité. Ce ne sont pas les constitutions humaines, ce ne sont point les rêves des utopistes qui changeront ces lois : elles braveront éternellement les adulations des courtisans du peuple, et quand on voudra les enfreindre, on acciunulera des ruines et des débris. J'ai dit quelque part, en répétant la tradition des siècles, que les lois immatérielles étaient écrites en caractères lumineux sur le monde corporel. Je trouve encore ici une application de ce principe. Les physiciens ont remarqué dans leurs expériences que lorsque les courants du fluide lumineux sont multipliés d'une manière intempestive et en trop grand nombre, il se produit un singulier phénomène : la surabondance de la lumière produit l'obscurité. N'aurions-nous pas à craindre quelque chose de semblable dans Tordre intellectuel et moral?

Instruisez le peuple, ri«n n'est mf©iQeur et plus

chrétien que ce principe ; mais, dans l'intérêt du peuple lui-même, dans l'intérêt de la société, soyez sages et réglés dans la distribution ; sinon, vous imiterez cet imprudent fleuriste, dont le jardin se trouverait sur les bords d'un grand fleuve, et qui, au lieu de distribuer les eaux avec la précaution intelligente et le tact prévoyant de l'homme expérimenté, accumulerait les ondes du fleuve, et leur ouvrirait un large passage, sous prétexte d'arroser ses bosquets. Prenons garde d'imiter cette imprudence et cette grave témérité. Combien de plantes humaines ont été inondées et détruites par ceux qui prétendaient les arroser !

Platon disait encore : a L'ignorance absolue n'est pas le plus grand des maux ni le plus à redouter : une vaste étendue de connaissances mal digérées est quelque chose de bien pire (1). » A notre époque, si Ton tenait un semblable langage, combien de prétendus beaux esprits prodigueraient les appellations de réactionnaires, de partisans de l'ignorance, et autres épithètes à l'usage de ceux qui ont l'habitude de

(1) Les Lois, 1. VII, p. 397.

remplacer les raisons par des mots à effet. Ecoutez encore Sénëque; il complète la pensée de Platon : « C'est une espèce d'intempérance de vouloir plus savoir qu'il ne faut. Que produit d'ailleurs cette poursuite immodérée de l'instruction? Elle fait des importuns, des parleurs, des indiscrets et des présomptueux, molestos, verbosos, intempestivos , sibi placentes facit (1). »

Montaigne se plaignait aussi de son temps que l'instruction rendait ce l'écolier plus sot et plus présomptueux qu'il n'était parti de la maison )> , il parle de ces a sçavanteaux auxquels les lettres ont donné un coup de marteau, qui ont la souvenance assez pleine..., mais le jugement entièrement creux (2). »

Ce ne sont pas, vous le voyez, des réactionnaires qui parlent ainsi; ce sont des hommes d'expérience qui veulent, non pas l'ignorance, mais une distribution sage, tempérée, à doses inégales, de cette liqueur divine et enivrante qu'on appelle la science humaine. N'est-ce pas ainsi qu'agirait la mère d'une nombreuse famille qui aurait à distribuerune liqueur

(1) Ep. LXXXVIII.

(2) L. I, c. XXIV, p. 58.

généreuse à des enfants d'âge et de tempérament divers ? Elle consulterait leurs forces, leurs constitutions et les résultats probables du breuvage. Est-ce trop demander aux chefs de l'instruction publique ou privée d'agir avec la libéralité, mais aussi avec la prudence et le calcul affectueux de la mère de famille?

Pascal parle quelque part de ces hommes trop nombreux « qui ont quelque teinture d'une science pleine de suffisance et font les entendus. Ceux-là, ajoute-t-il, troublent le monde et jugent mal de tout (1). » Que ceux qui sont chargés, à un titre quelconque, de veiller sur la destinée des peuples, veuillent bien méditer cette parole de Pascal : eUe en vaut la peine pour leur tranquillité et pour la nôtre. La demi-science, la science orgueilleuse, la science des petits esprits qui se croient de profonds penseurs, cette science dont Sénèque a dit qu'elle ne faisait que des importuns, des parleurs, des indiscrets, des présomptueux, molestas j verbosos, intempestives, sibi placentes^ cette science qui, pour rap-

(1) T. I, p. 181, éd. Faugère.

peler la pittoresque expression de Montaigne, donne plus souvent qu'on ne pense, « un coup de marteau, D cette science n'est point un bien, c'est le fléau des peuples, c'est un des plus grands dangers de l'avenir ; et fasse le ciel que mes paroles ne deviennent pas pour l'Europe une sinistre prédiction !

Montesquieu ne sera pas de trop pour corroborer mes affirmations, ce J'aime les paysans, dit-il, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers (i).» Pour nous, nous aimons les paysans, d'abord parce qu'ils ont une âme créée à l'image de Dieu, qu'ils sont nos frères en Jésus-Christ ; nous les aimons tous d'un amour vrai et plus sincère que ceux qui les flattent pour les tromper, que ceux qui exploitent leur crédulité, en usant largement des procédés d'une école que l'on croyait morte en France. Nous aimons l'homme de la campagne, simple, illettré, mais probre, honnête, sincèrement chrétien, et tous les ans, dans nos tournées pastorales, nous aimons à échanger avec ces bonnes populations rurales^ de

(1) Pensées, t. II, p. 574.

ces paroles de cœur qui font tant de bien à l'âme du pasteur et à celle du troupeau. Nous aimons aussi les savants, les vrais savants, les hommes lettrés, aussi bons que modestes, aussi honnêtes que pleins de loyauté, et il me suffirait de jeter les yeux autour de moi pour être embarrassé dans le choix des noms à citer.

Oui, j'aime les hommes de la science, parce que leur âme est plus élevée, moins étroite et plus généreuse, et que, à moins que les vices ne soient un obstacle, elle est plus près de Dieu, comme on est plus près du soleil en s'élevant sur une montagne. Mais je dirais aussi volontiers, en me servant de la pensée de Montesquieu : Je n'aime pas la science qui apprend au peuple « à raisonner de travers, » la science distribuée sans sagesse, faisant des orgueilleux, des mécontents quand même, des gens pleins d'esprit et souvent privés de bon sejis, voulant raisonner sur tout et « raisonnant de travers» sur tQut, — ce Ceux-là troublent le monde, » dit Pascal ; ils parlent toujours de liberté, et ils ne voient pas qu'ils sont eux-mêmes la plus grande mena.ce contre la vraie liberté des peuples ; ils sont toujours inquiets.

jamais satisfaits de leur position ; ils sont au milieu des peuples civilisés comme des vapeurs volcaniques et des laves souterraines ; sous prétexte d'améliorer le sol, ils le soulèvent continuellement, et le bouleversent par de perpétuelles agitations.

Mais surtout, je n'aime pas la science anti-chrétienne, la science irréligieuse, elle est doublement coupable, parce que la science, rayon divin, ne devrait jamais dévier, et surtout ne jamais se retourner contre Dieu.

Une parole devenue célèbre a formulé une grande pensée : ne nous bornons pas à faire des savants, faisons des hommes. Rien n'est plus juste et plus approprié aux besoins de l'époque que cette maxime : trop souvent les études ne développent qu'ime partie de l'homme, faussent le jugement, altèrent la beauté de l'ensemble par la croissance anormale et exclusive de certaines facultés, et font disparaître les nobles et aimables qualités du caractère ; tandis que l'éducation véritable doit avoir comme résultat la formation complète de l'homme, de l'homme harmonisé sous l'empire de la sagesse, de l'homme équilibré dans ses belles aspirations de l'esprit et du cœur. Ne nous

bornons donc pas à faire des savants, formons des hommes.

Mais ce n'est point encore assez : un philosophe payen m'avertit qu'il faut quelque chose de plus : a Oh I s'écrie-t-il, que l'homme est une chose méprisable lorsqu'il ne s'élève pas au-dessus de l'humanité, 0 quam contempla res est homo, nisi supra humana surrexerii (1) ! Quelle grande et courageuse parole ! Comme elle est vraie , mais comme elle est hardie ! Combien d'hommes de notre époque, la sup-. porteraient à peine, eux qui regardent tout ce qui est surhumain, stipra humana, comme chimérique, périlleux, anti-social, incroyable, impossible. Eh bien ! ayons le courage de le répéter avec Sénèque : Oui, l'homme véritable, l'homme que vous connaissez et que vous rencontrez tous les jours, l'homme réel et non pas celui que rêvent les utopistes, est une chose méprisable, quand il ne sait pas s'élever audessus de l'himianité ; l'honune abandonné à ses instincts, l'homme qui ne sait pas maîtriser sa mauvaise nature par le frein de la raison et de la foi,

(1) Sen., Qtiœst. nat.» 1. I ,Pr8ef.

486 DE L£SPRIT CHRÉTIKK.

rhomme devient la proie facile et continuelle de tous les vices, de toutes les bassesses, de toutes les turpitudes; chacun, à voix basse, le dit de son voisin, et, en réunissant tous ces scrutins individuels, on finit par avoir la confession complète.

Or cet homme, tel qu'il existe dans une triste^réalité, et que l'Apôtre a si bien nommé le vieil honmie, je ne crains pas de le redire avec le philosophe : ce C'est une chose méprisable, à moins qu'il ne s'élève au-dessus de l'humanité. » Mais pour s'élever audessus de l'humanité, il faut un point d'appui dans les régions supérieures, il faut une échelle divine pour faire cette ascension : et c'est là, quelle que soit mon admiration pour la raison et la philosophie, c'est là, je suis obligé de le dire, qu'éclatent leur faiblesse et leur impuissance. Le Ghristiaiiisme luimême n'y réussit pas toujours, non point par sa propre insuffisance, mais à cause de ce don redoutable et glorieux fait à l'homme, et que l'on nonune la Liberté. Il est des hommes qui ne veulent pas s'élever au-dessus d'eux-mêmes, ils peuvent avoir leurs raisons pour cela. D'autres dans une bonne foi naïve, ou dans un orgueil insensé, ont la préten-

tion de se passer du Christianisme ; seuls et appuyés sur leurs propres forces, ils veulent arriver aux glorieuses destinées de Thumanité. Semblables aux géants des anciens jours, ils ont résolu d'élever bien haut une tour indépendante qu'ils nomment la tom* de la raison ; mais laissez faire et attendez, ce sera bientôt la tour de confusion, et les auteurs du projet finiront par comprendre eux-mêmes que Tavenit des nations est assis sur Iç Christ, et que quiconque voudra déplacer cette pierre angulaire n'arrivera qu'à obtenir une humanité amoindrie, riche en paroles sonores, pauvre en vertus ; que dis-je? N'arriverait-on pas, malgré les fleurs que jettent sur la route des sophistes contemporains, n'arriverait-on pas à cet état social, dont je laisse encore la peinture à Sénèque : « C'est le cri de nos pères, dit-il, c'est le cri de nos jours, ce sera le cri de nos enfants, que les mœurs sont perdues, que la méchanceté triomphe, que toute vertu disparaît, et que les affaires humaines tombent en décadence (1). — « C'est une société de bêtes féroces, avec cette différence

(1) De Be7ief., 1. I, c. x. p. 144.

488 DE LESPRIT CHRÉTIEN.

que celles-ci sont pacifiques entre elles et s'abstiennent de dévorer leurs semblables, tandis que les hommes se plaisent à se déchirer les uns les autres (1). »

Le chancelier Bacon a dit que la religion était Tarome qui empêchait la science de se corrompre ; j'ajouterai, et la conséquence est nécessaire, qu'elle est aussi im arôme qui empêche la science de corrompre. Voyez en effet ce qui arrive pour leshqueurs : à moins d'un arôme naturel ou préparé par la main de l'honune, elles ont une tendance à se corrompre ; et quand elles sont putréfiées, si on les sert en breuvage, elles répandent partout les germes de leur putréfaction. De même pour la science : c'est un breuvage divin. Mais si la religion n'intervient avec ses parfums célestes, le breuvage est privé de son arôme providentiel ; il se corrompt bien vite, et dans cet état, si on le donne aux peuples, les nations s'enivrent, prennent le vertige, et comme le vin est corrompu, les germes de la décomposition se développent partout. Yoilà la loi de l'histoire ; voilà le ré-

(1) De la Colère, 1. II, c. viii. p. 20.

sultat d'une logique inexorable. On pourra faire des phrases à rencontre de ces vérités, emboucher la trompette et chanter des hymnes à la liberté et à l'indépendance des peuples. Mais les événements se moquent des sophistes ; ils marchent, et malheureusement ils portent dans leurs flancs et la justice de Dieu et de sévères leçons pour les peuples qui se sont. laissé séduire.

Aussi nous croyons que le grand danger de l'avenir, et en nous exprimant ainsi, c'est le Français qui parle autant que le Catholique, le grand danger de l'avenir est ce projet hautement avoué par quelquesuns, de déchristianiser les peuples. Ce mot que j'ai déjà employé n'est pas nouveau, il se trouve dans les meilleurs écrivains ; mais fût-il nouveau, je le répéterais encore, car il correspond à un mal nouveau, et dans ce cas les langues savent se créer des expressions nouvelles. Que nos frères séparés ne se fassent pas illusion ; il ne s'agit plus, sur ce terrain, de luttes entre les chrétiens ; il s'agit d'une grande attaque contre tout le Christianisme, contre toutes les vérités révélées.

C'est Voltaire qui renaît de ses cendres avec son

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plus mauvais esprit. C est le Voltaire du dix-neuvième siècle, pire que le premier : le persifflage, riusulte, le mensonge, et parfois une perfide affectation de modération calculée, rien n'est oublié. On va même jusqu'à prétendre qu'en nous immolant ainsi, on offire un sacrifice agréable au Dieu de l'Évangile. Ne nous en étonnons point, c'est l'accomplissement de la parole du Maître : Venit hara, utomnisqui interficit vos arbitretur obsequium se prœstareDeo{l).

Écoutez M. Guizot : j'aime à citer ce grand et ferme esprit ; je regrette qu'il n'aille pas jusqu'au bout dans le vrai Christianisme, mais je suis heureux de rendre témoignage à ce noble vieillard que les violentes attaques de quelques-uns ont rendu plus inébranlable dans ses croyances chrétiennes et plus digne encore de l'estime des honnêtes gens : ce Entre lès adversaires et les défenseurs du Christianisme, le débat devient chaque jour plus grave ; la perplexité s'accroît chaque jour dans l'âme des spectateurs.... Je considère avec un sentiment très-com-

(l) Joan., xvi, 2.

DE l'esprit chrétien. 49 i

plexe et très-perplexe Tétat actuel de mon pays et de mon temps, son état intellectuel et moral aussi bien que son état social et politique. J'ai Tâme pleine à la fois de confiance et d'inquiétude, d'espérance et d'alarmes. En bien et en mal, la crise où est plongé le monde civilisé est infiniment plus grande que ne Vont prévue nos pères, plus grande que nous ne le pensons nous-^mêmes. . . . L'humanité n'a jamais flotté à ce point entre le ciel et la terre (1). » Dans le même ouvrage il s'écrie à propos de certaines doctrines proclamées de nos jours : « C'est le matérialisme et l'athéisme, acceptés plus ou moins explicitement, comme le dernier terme de la science humaine et se réfugiant, quand ils sont serrés de trop près, dans les ténèbres du sceptisme (2). »

Voilà le cri de la conscience chrétienne justement alarmée I Ce cri de l'intelligence et du cœur, nous le poussons aussi, et nous disons que si cette guerre anti-chrétienne, que plusieurs ont entreprise, pouvait aboutir àia ruine pratique du vrai Christianisme, c'en serait fait à jamais de la civilisation. Le déve-

(1) Nauv. Méd., 1866, p. 9-11.

loppement des arts, des sciences, de rindustrie, et la domination de Thomme sur Tunivers matériel, n'auraient fait que multiplier de formidables instruments de destruction dans l'ordre moral, et préparer ces siècles ,de fer, où le désordre est un des principes organisateurs des sociétés, où la vue des crimes et des bassesses de tout genre est un spectacle offert au peuple dans une permanente horreur, terram miseriœ et tenebrarum, ubi umbra mortis et iiullus ordo, sed sempitemus horror inhabitat (1).

En parlant ainsi, sommes-nous découragé? A Dieu ne plaise ! Signaler les malheurs qui se trouvent à l'extrémité d'une voie dangereuse, ce n'est pas toujours croire à la réalisation certaine du mal. Nous avons foi en l'avenir, et nous dirions volontiers comme le poëte allemand : « Je suis le citoyen des âges qui viendront (2). » Nous avons foi à l'avenir, parce que nous avons foi à la Providence, à son action de tous les jours et de tous les instants. Les hommes s'agitent, ils se remuent dans tous les sens, semblables, dit un saint Docteur, à ces petits insec-

(1) Job., X, 22.

(2) Schiller, Don Carlos, act. III, se. x.

tes qui se débattent dans une fourmilière ; ils menacent le ciel de leurs cris, mais le ciel n'en continue pas moins ses magnifiques et tranquilles évolutions, et après quelques jours, il ne reste pas même le souvenir de tout le bruit qui a été fait, periit memoria eorum cum soniiu (1). Nous avons foi à Tavenir, parce que nous avons foi aux promesses du Christ, à la puissance et à la fécondité de son Église, de cette grande institution qui ne demande aux siècles futurs que la liberté de faire le bien, et de se dévouer au service de Thumanité. Quoi qu'on en ait •dit, les questions religieuses ne sont pas des questions de sacristie. Ce sont des questions majeures qui tiennent aux racines mêmes de la vie chez les peuples : quand on les retranche d'im côté, elles reparaissent de l'autre ; et pour les détruire, il faudrait déraciner le grand arbre de l'humanité.

Qu'on le veuille ou non, elles reprendront leur place dans l'avenir des nations ; par la force des choses, elles refleuriront, malgré les sarcasmes et les dérisions, malgré les solennelles annonces des pro-

(1) Ps. IX, 5.

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phètes à courte vue ; et quand on croira le Phénix divin enseveli pour toujours, il planera dans l'immensité avec un regard plus fier et plus doux, et des couleurs plus étincelantes sur ses ailes. Et quand un jour la religion et la société se seront embrassées dans une mutuelle étreinte de paix, de justice et de charité, il y aura à cette heure tant désirée a gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, d

Si nous voulions résumer ce discours, nous dirions que nous aimons la science, mais la science avec la vertu, mais la science sagement distribuée, la science avec le Christianisme. Sans ces précautions, nous sommes convaincu que la science, qui est en ellemême un don de Dieu, deviendra un poison pour les peuples, et un des plus funestes présents accordés aux mortels. Ce serait la triste application de cette sentence d'un ancien : CorrupHo optimi pessima.

vous êtes, mes chers enfants, vous êtes les vrais

citoyens de l'avenir qui s'approche ; pour nous, nous

commençons à descendre cette pente de l'existence

qm bientôt fera de nous les hommes du passé. Mais

unuère de l'expérience^ surtout quand elle est

dirigée par raffectîon, n'est jamais inutile. Croyezen à mon amitré toute cordiale ; cultivez les sciences et les lettres avec une généreuse ardeur ; car vous appartenez à cette génération d'élite, que la Providence et dés qualités spéciales ont désignée pour ces nobles combats de l'intelligence. Mais demeurez toujours de fidèles et fervents . chrétiens : soyez les enfants soumis de l'Église. Votre foi ne détruira point votre intelligence ; elle la fortifiera au contraire, elle lui donnera, des ailes plus étendues, un vol à la fois plus hardi et plus sûr, elle réglera toute chose en vous, elle tempérera les mouvements' impétueux, elle empêchera les excès, elle préviendra les abus. Et un jour, en vous rappelant les années de votre jeunesse, et celles de l'âge mûr, en supputant ce qu'il y aura eu d'heureux et de triste dans votre vie ; en revenant sur ces jours du pèlerinage terrestre, dont un saint patriarche disait « qu'ils sont courts et mauvais, » vous serez doucement contraints de vous faire un aveu, qui restera comme une joie et un parfum au fond de votre cœur. Vous direz avec le Prophète : a J'ai toujours préféré la foi à tous les trésors de ce monde, super salutem et speciem diUxi il-

lam (1). » Mais, chose merveilleuse ! tous les biens me sont venus avec elle ; j'ai reçu de ses mains des trésors innombrables, et j'en ai joui avec bonheur. La Religion marchait devant moi, et j'ignorais qu'elle fut amsi la mère de tous les biens, et lœtatus sum in omnibus y quoniam antecedebat me ista sapientia, ignorabam quoniam horum omnium m^ater est. Je ne saurais, mes chers enfants, vous souhaiter un meilleur et plus brillant avenir.

(1) Sap., vu, 10-12.

DISCOURS

PRONONCÉ PAR

SON EXG. H" L'ARCHEVÊQUE DE REIHS

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