A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE DE LA ROCHELLE
Le 40 août 1857.
Detkt tdetUiarum Dominui eit. (I. Re^. 2, 3.) Notre Dieu est le Dieu des sciences.
Monsieur le Préfet, Messieurs,
Dans les siècles de foi, il n y avait qu'une science, qui était à la fois divine et humaine, selon F expression d'un pieux auteur du XVIP siècle. Elle était une, en ce sens que, formée d'éléments distincts et de notions séparées par leur essence et le mode d'ac-
quisition intellectuelle, elle se fondait dans l'esprit de riionune, comme ces fragments métalliques de ligures et de substances diverses, que l'on jette dans la fournaise et qui en sortent sous la forme gracieuse d'un vase antique. L'intelligence ardente est la fournaise du génie : tout ce qui y tombe prend un caractère d'unité, en rapport avec la destination de l'œuvre, mais aussi avec la forme essentielle et primitive du moule intérieur. Tout ce qui entre dans l'esprit de l'homme doit arriver à l'unité, malgré la prodigieuse variété qui demeure aux éléments ; car telle est l'élasticité des êtres intellectuels : ils ont des formes unes et multiples ; ils engendrent les familles d'idées qui, sous d'innombrables transformations, conseryent les traits de la parenté originelle : Unions et multiplex^ comme parlent nos Saints Livres. H est, en chacun de nous,» un point central où les rayons divers viennent se réunir et se simplifier ; il est, dans tout être intelligent, alors même qu'il n'en a pas la conscience réfléchie, des couleurs primordiales qui laissent leurs teintes, un moule indélé- . bile qui imprime son cachet sur la pensée et 1q désir. Ce moule indélébile, qui est le type de chaqu»
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être, ces couleurs primordiales qui se versent sur nos rêves coname sur nos actes réfléchis , avaient autrefois un caractère religieux. Ce point central auquel tout se rapporte, qui existe dans tous les êtres, et sans lequel la vie ne se comprend pas, était autrefois chrétien : racine de l'être intelligent, il puisait sa vie dans l'idée chrétienne, et de là il étendait ses rameaux féconds dans toutes les sphl^ res de l'existence humaine. La couleur chrétienne était partout, et donnait une teinte merveilleuse à toutes les directions de l'esprit humain. Est-ce à dire que les éléments des sciences fassent tous empruntés à la science religieuse, et qu'ainsi l'idée chrétienne fût une idée tyrannique, exclusive et ne tolérant avec elle rien de ce qui appartient à l'ordre naturel ? — Non , Messieurs , l'Eglise a toujours maintenu, contre les attaques les plus opposées, les deux ordres de la nature et de la grâce ; Ce que la raison humaine a fait de bien, elle l'a toujours reconnu et admiré : elle n'a pas été établie pour détruire, confondre, absorber, mais pour donner la vie, le perfectionnement, l'unité. Autrefois, la science était comme une seule pyramide formée de pierres
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différentes ; la base, reposant sur le sol, était composée de tous les fragments dispersés que la pensée laborieuse recueille dans les carrières de ce monde ; mais le sommet était la science divine, qui unissait la terre au cjel, puis donnait aux plans inférieurs leur solidité et leur forme dernière, et devenait, tour à tour, ciment pour lier les détails, lumière pour éclairer, force pour soutenir. C'est ainsi qu'entendaient la science les Pères de notre foi ; et, pour ne citer qu'un nom, c'est ainsi que la pratiquait le Docteur Angélique : travailleur infatigable, je le vois, qui creuse les mines d'Aiistote et de toute la philosophie grecque et romaine ; poursuivi par cette idée que la vérité, quels que soient sa forme et le lieu de son origine terrestre , est la propriété du Dieu des Chrétiens, il va la réclamer partout ; il va même la demander aux écoles arabes, et, riche des dépouilles que lui procure cette guerre sacrée et pacifique du génie, il taille ses diamants, il les polit, il les sépare de l'argile, il les enchâsse avec l'or chrétien, il fond dans le creuset de sa vaste intelligence tous ces fragments divisés, mais qui ont en Dieu leur centre d'harmonie ; et quand cette opéra-
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ration merveilleuse est terminée, une voix s'élève dans la vie des âges ; voix puissante, à la fois divine et humaine, qui porte la lumière avec elle et éclaire ce qu elle dit ; voix simple et multiple, dont le son métallique est emprunté à tous les éléments du vrai^ et dont l'éclat est si pur, si élevé , si harmonieux, que jamais le monde ancien n'avait rien entendu d'aussi beau.
Permettez-moi, Messieurs, de m'arrêter à ces pensées fondamentales, avant d'arriver à ce qui doit être le sujet précis de ce discours. Ces préliminaires, im peu plus longs peut-être que ne le demande ordinairement l'entrée en matière, me paraissent indispensables à l'ensemble de mon dessein, et j'aime mieux solliciter votre attention quelques instants de plus, pour préparer les esprits à l'intelligence des vérités que je me propose de développer.
Je viens de dire ce qu'est pour le vrai chrétien la science vivifiée par l'esprit religieux : conservation de tous les éléments de l'ordre naturel, leur perfectionnement et lem* unité dans un principe supérieur. Ainsi, d'ailleurs, est constitué l'ordre hiérarchique
de toute vérité dans sa manifestation aux hommes : il y a des degrés différents, des sphères distinctes dont la supérieure pénètre les autres en les vivifiant. C'est une loi à laquelle vous n'échapperez pas, même dans Tordre naturel : que vous le vouliez ou non, il se formera toujours en vous une science dernière, il se constituera en vous une forme dernière qui présidera à toutes les autres. Si vous n'êtes pas chrétiens, cette forme sera la conception de votre esprit, et cette production de votre pensée aura toutes les conditions originelles de votre pauvre nature : elle sera faible, vacillante, bornée ; il y aura je ne sais quoi de rachitique ^ans l'expansion de sa vie, d'incomplet et parfois de faux dans ses plus ravissants accords. Avec l'idée chrétienne, qui n'est point le produit de la pensée humaine, mais un don du Père des lumières, je trouve, comme en tout ce qui est divin, la fixité avec les horizons toujours nouveaux de l'infini, la force qui s'appuie à l'angle de l'éternité, le calme et la vie dans la vérité, et ces ineffables mélodies qui font de l'âme humaine un mélange plein de musique et de poésie : Symphonialis est anima, comme disaient les Saints,
Ces merveilleux et nécessaires rapports entre la Science et la Religion ont été détruits dans les derniers siècles. L'humanité y a*t-elle gagné ? Personne n'oserait le dire, s'il veut se placer au point de vue de la vraie grandeur et de la sérieuse utilité des nations. La Science, dont je me plais à reconnaître la beauté et l'excellence, quand même elle se sépare d'une lumière qui lui est supérieure, car toute science vient de Dieu, et telle est sa noblesse, que l'homme ne peut la flétrir entièrement, alors même qu'il brise ses rapports hiérarchiques : la Science, séparée de l'idée religieuse, est devenue orgueilleuse, téméraire, insubordonnée ; comme ces enfants capricieux, sortis des grandes maisons, elle a promené partout ses plaintes et vanté ses exploits; elle a voulu régir le monde comme on déplace un chiffre, refaire l'humanité comme un composé chimique ; elle a voulu construire sur des plans entièrement neufs, et nous sommes obligés de le dire, l'œuvre commencée et toujours reprise, ressemble assez à la tour de Babel. Chacun parle et personne ne s'entend, à moins qu'il ne s'agisse de démolir ; et si chacun était complètement libre de parler, la
confusion se terminerait bientôt par l'anarchie et le désordre social.
La Religion a-t-elle perdu à cette séparation ? La réponse doit varier selon le point de vue auquel nous nous placerons. La Religion n'a rien perdu, en ce sens qu'elle peut se suffire à elle-même, et que, par une secrète providence de Dieu, qui fait ici-bas le mal un des grands instruments du mieux, la Religion, abandonnée à son élément exclusivement divin, retrouve, quelquefois et plus facilement, la fraîcheur et la beauté de ces temps apostoliques, où Dieu avait posé lui-même les assises du Chris- ' tianisme sur le roc nu de la pauvreté et de la vertu. Il est bon que, de temps en temps, le monde apprenne de nouveau que la folie et l'infirmité de la croix sont plus sages et plus fortes que lui. Cependant la Religion s'attriste de cet état, parce qu'avant tout elle est l'amie des hommes, et qu'elle comprend tout ce que l'humanité a souffert de cette séparation. Mère pleine d'amour et sœur indulgente, elle a un cœur qui puise une vie plus abondante dans ses blessures les plus cruelles; eUe est toute disposée à oublier le passé, à tendre une main
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fraternelle et réconciliatrice. Aussi vous avez dû, Messieurs, le remarquer, surtout depuis quelques années : partout où elle aperçoit un commencement de' désirs, elle fait elle-même les premières avances : Prœoccupçit qui se concupiscunt, ut illis se prtor ostendat (1). Les Evêques, qui sont ses ambassadeurs, obéissent aux inspirations de cette Reine des âmes, quand ils assistent ou qu'ils président à une réunion littéraire, scientifique, agricole : ils viennent comme des pacificateurs, travaillant à la réconciliation entre des choses diverses, mais qui toutes, à des degrés différents, proviennent de Dieu où elles rencontrent leur centre commun. Là, ils ont une mission à remplir, mission divine, malgré son but en apparence humain; mission divine, parce qu'elle a pour fin l'union en Dieu de ce que l'ignorance ou d'injustes préventions ont séparé; mission divine, puisque celui qui en est chargé a pour désir et pour conclusion de cœur le salut des âmes : Et reconciliet ambos in wno..... interficiens inimicitias (2). Détruire les inimitiés!
(1) Sap. 6.
(2) Ephes. 2. 10.
quelle admirable mission I C'était celle du Christ, de qui TApôtre a dit les belles paroles que nous venons de citer. Réconcilier dans Tunité ce qui existe à l'état de séparation violente I Je dis violente, car tout est violent, quand il y a séparation de ce qui doit vivre ensemble.
Si quelqu'un donc était étonné de ma présence ici, et de l'honneur que m'accorde une bienveillance dont j'aurais dû peut-être décliner les pressantes sollicitations, mais qui a triomphé d'un commencement de résistance par l'expression d'un désir que mon cœur a compris ; si quelqu'un ne voyait pas la signification d'un fait autrefois naturel et ordinaire, je lui dirais : Laissez l'homme et les imperfections de la personne : voyez l'idée, la dignité que représente l'être humain malgré sa faiblesse. L'Ëvèque présidant une distribution de prix dans un lycée, c'est un nouveau gage de l'alliance qui existe déjà, et qui doit se perfectionner encore entre la Religion, les Sciences et les Lettres ; c'est un rameau d'olivier de la colombe qui, tout en conservant la blan-* cheur de ses ailes et la pureté de son regard, c'està-dire delà doctrine immaculée dont elle est la mes-
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sagëre, vient dire aux hommes des paroles de paix et d'amour.
Mais, Messieurs, pour que les alliances soient durables, il faut qu elles soient fondées dans la vérité et la justice ; et peut-être j'amverai à vous faire connaître les conditions d'une alliance sérieuse, en vous rappelant quelques-unes des qualités essentielles de la vraie Science, et les déviations dont Tesprit humain est le principe. Par Science, il est bon de l'établir d'abord, j'entends tout ce qui se rattache à la culture de l'esprit humain dans Tordre naturel : sciences proprement dites, belles-lettres, et tout ce que les anciens nommaient les connaissances encyclopédiques. Je désire que mon langage ait une ressemblance, quoique bien éloignée, avec la méthode des maîtres de la Religion, c'est-à-dire que le théologien le plus sévère y trouve la doctrine de la foi, et le philosophe le plus délicat, Texpression du bon sens et de la vérité. A chaque excès de la Science, constaté par la lumière de la raison et de la foi, j* opposerai l'action du Christianisme et son influence en sens inverse, et la conclusion de ce discours sera que la Science, quand elle veut
êtrfe raisonnable, est naturellement chrétienne, pour me servir d'une parole de TertuUien, naturaliter christiana (1).
La Science est quelquefois pour l'âme ce que sont pour le voyageur ces montagnes dénudées et brûlées par un soleil ardent. Elle dessèche l'homme , rhomme en tant qu'âme , c'est-à-dire qu'elle donne à la partie aimante et vivante de l'homme, un je ne sais quoi de raide, d'aride, d'immobile comme un granit arrêté sur sa base. Or, l'âme a besoin, avant tout, de fraîcheur et d'expansion; le cœur a besoin de vie et de mouvement, et le développement de l'homme se fait d'une manière anormale, si tout ce qui s'en va de chaleur dans les parties hautes de l'intelligence, produit le froid dans les régions du cœur. Car le cœur, c'est ce qu'il y a de plus noble en l'homme, et, selon une belle pensée de saint François-de-Sales, l'homme est la perfection de la création, l'esprit est la perfection
(1) Apol c. 17.
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de rhomme, et le cœur est la perfection de Fesprit. Aussi ne vous étonnez pas que l'Eglise se soit tenue en défiance contre la Science qui dessèche, qui arrive par la dessication morale, à faire des fragments d'homme, et encore ne choisit pas même ce qu'il y a de meilleur dans les deux fragments. L'Eglise est en garde, et elle doit l'être, contre ces esprits purement algébriques, chez lesquels la Science a développé seulement la ligne droite et une lumière froide qui éclaire e1^ gèle, comme certains soleils d'hiver sur les montagnes; elle se défie de ces sortes dénature désemparées; elle s'en défie, parce qu'elle sont incomplètes , très-absolues, et partant trèsdangereuses dans leurs théories domestiques et sociales; esprits dogmatiques et arrêtés comme les angles droits, ils n'ont pas cette souplesse du bon sens, et cette élasticité des intelligences hamioniques, dont les contours ne s'inunobilisent pas sur euxmêmes, mais varient et s'étendent comme les objets; esprits systématiques, ils croient que les hommes se conduisent comme les termes d'une équation, et quand il leur est donné de gouverner le monde sur une grande ou sur une médiocre échelle, ils arrivent
h des résultats contraires à leurs prévisions, parce que, s'il y a, selon l'affirmation de Leibnitz, de la Géométrie partout, ce n'est pas cependant la Géométrie, et j'entends par ce mot, l'esprit d'analyse qui ne tient compte que de la donnée scientifique, ce n'est point la Géométrie seulement, mais, avant tout, le sens moral qui gouverne le monde. La Religion est admirable à combattre ces tendances que toute sage philosophie doit considérer comma mauvaises. Par son action eontigtuelle sur l'âme, elle y dépose ce qu'il y a de plus tendre, de plus affectueux, de plus parfumé dans l'idée divine; elle prêche à tous, mais au jeune homme spécialement, un Dieu qui n'est pas seulement le Dieu métaphy* sique qu'étudie le philosophe, mais le Dieu vivant, bon et miséricordieux, le Dieu où les affections du père et de la mère sont largement et gracieusement combinées, le Dieu qui veut être toute chose pour l'enfant, un père, une mère^ un précepteur, une nourrice: Verbum est omnia infanti, et pater, et mater, et pœdagogus, et altor, dit Clément d'Alexandrie (i). Qu'elle est admirable l'action divine
(1) L, y. Pœdag. c. 6.
de la piété, quand elle se verse, comme une rosée d'amour, sur le cœur du jeune homme ! Tandis que le soleil de la Science voudrait dessécher la vie en frappant les parties hautes de la tige, la tendre piété arrose les racines de Tàme, et la plante se conserve dans toute sa verte et vigoureuse fred-^ cheur : ce Cette nourriture, continue le même Père, est douce, à cause de la grâce qu'elle porte avec elle ; elle est nourrissante comme la vie; elle donne la joie et la sérénité comme un rayou lumineux du Christ (1). »
Ainsi je m'explique un phénomène bien rare dans Fétude des sciences. Saint Bonaventure et saint Thomas ont passé une partie de leur vie avec Aristote, et il leur a fallu un courage surhumain pour les suivre au milieu des labyrinthes de sa logique et des sables brûlants de sa métaphysique. A Dieu ne plaise que je calomnie ce qui est vrai dans les œuvres du génie 1 Cependant il est permis de reconnaître que, de même qu'il existe des déserts
(1) Nutrimentum, quod est quidem dulce propter gratiam^ nutriens autem tanquam vita, hilare et serenans sicut dies Christi. ^L. /. Pédag. l S.)
dans le monde géographique, et qu'ils ont leur utilité au point de vue général, il y a aussi pour la pensée des déserts brûlants, qu'elle doit traverser afin de tout connaître, de se former et de se polir au contact des pierres anguleuses et quelquefois des rochers abruptes. Mais que de fois cette intelligence voyageuse a besoin de reprendre haleine, de respirer sous un ciel de plomb, et de refaire une chaussure qui s'en va en lambeaux ! Quiconque a lu la logique d'Aristote et sa métaphysique, ne sera pas tout a fait éloigné de ma pensée. Conunent donc ces deux génies, que je nommais tout à l'heure, ont-il été des fleurs toujours gracieuses dont le parfum embaume TEglise ? Pourquoi cette fraîcheur et cette vie, et ce bon sens pratique qui résulte en rhomme des facultés de T esprit et du cœijr heureusement combinées dans la sagesse ? C'est que la Religion avait créé des oasis dans leur âme ; le désert n'était qu'à l'extérieur , et le contact avec Dieu produisait en leur cœur des brises continuelles. Aussi ces Hercules intrépides de l'intelligence, après avoir parcouru toutes les montagnes desséchées de la dialectique, les plaines quelque peu arides
d'une immense érudition, sont revenus de ces excursions lointaines avec les cœurs les plus vastes, les meilleurs, les plus frais, les plus généreux. Et mème^ par une de ces réactions contraires aux prévisions humaines, l'étude des questions les plus arides, vivifiées par la pensée de Dieu, augmentait en eux la piété : Ex hoc ipso^ dit saint Thomas, devotio aiigetur (1).
La Science a un second inconvénient : elle rend l'homme orgueilleux. J'ai dit la Science, l'expression est rigoureusement impropre; je devais dire l'abus de la Science. Le vrai savant est toujours modeste et défiant de lui-même : une expérience quotidienne et de plus en plus convaincante lui apprend qu'il ignore beaucoup, qu'il sait très-peu de choses, ou, comme le disait un ancien dans un style hyperbolique, qu'il ne sait rien; et cette conscience de son ignorance est une preuve de progrès intellectuel. Il
(1) 2" ^* q. 82. art. 3 ad 3»»'".
est plus facilement porté à l'humilité que Tignorant, parce que celui-ci, ne voyant qu'à deux pieds autour de lui, est convaincu que là s'arrêtent les limites du monde spirituel, et qu'un seul de ses regards suffit à en parcourir l'étendue. Le vrai savant, au contraire, à mesiu-e qu'il avance dans la haute mer, comprend tous les jours davantage ce qu'il y a d'étroit et de borné dans son horizon parce qu'il le compare à l'infini qui s'ouvre devant lui. Sa science, à mesure qu'elle croît et se développe, ne fait guères que lui prouver, de plus en plus. Tétendue de son ignorance. De là un sentiment de modestie, une conscience de sa faiblesse, qui est le plus bel ornement de la science suréminente; et c'est aussi le secret de ce sentiment vague de timidité et de réserve que le vulgaire ne comprend pas, et qui est comme le parfum des grandes âmes et le silence de leur force : elles sont effrayées de ce qui leur manque, parce qu'elles voient plus loin et plus profond. La Religion chrétienne favorise merveilleusement cette disposition naturelle à la vraie science : le premier mot de son Catéchisme est l'humilité, et le dernier mot de sa mystique la plus
parfaite est encore rhumilité ; et l'humilité bien comprise n'est autre chose que le bon sens et la vérité ; elle retient l'homme dans ses limites : Iritra terminos suos se continere, comme dit S. Thomas (1), et eUe lui donne des forces nouvelles, en Fobligeant à s'appuyer sur Dieu, à s'unir à Dieu, source de toute vérité et de tout bien. De là résulte, chez le savant chrétien, un mélange étonnant de qualités contraires : une audace de génie réglé, que ne connaît pas la philosophie humaine, et la timidité de l'enfant qui, placé sur la nacelle, vogue sur des abîmes ; une liberté et une confiance qui s'arrêtent aux limites de la témérité, et une sage défiance, qui est le meilleur préservatif contre les écueils continuels de la route. Là, comme ailleurs et peutêtre plus qu' ailleurs, se vérifie la parole de Bacon : La Religion est un arôme qui empêche la Science de se corrompre : car le poison le plus subtil, le plus violent pour la vraie science, c'est l'orgueil, cette poussière que l'esprit humain fait continuellement autour de lui, en remuant les atomes de sa personnalité, poussière pestilentielle, plusdan- (1) Contra Génies, 1. 4. c. 33.
gereuse pour les produits du génie de Thomme que la semence invisible des plantes meurtrières ne le sera jamais pour nos campagnes. N'est-ce pas, en effet, ce qui fait dégénérer les races intellectuelles de notre époque ? La végétation de l'esprit humain est recouverte et étouffée par les prétentions orgueilleuses de chaque esprit ; la raison individuelle a mis partout son cachet d'étroitesse et de vulgarité, et depuis que les grandes traditions chrétiennes ont été amoindries, les larges idées s'en vont ; tout est raccourci, comme tout ce qui tient uniquement de l'homme, et nous revenons, sans nous en douter, à ces égarements du paganisme que les Sages d'autrefois étaient les premiers à déplorer. Ne dirait-on pas que Pline-le-Jeune a décrit l'égoïsme rationaliste de notre époque, et ses instincts vulgaires qui méprisent tout ce qui n'est pas lui, quand il s'écrie avec un profond regret : « Où sont maintenant les hommes qui se reconnaissent inférieurs, et qui veulent bien déférer ou à l'âge ou à l'autorité ? Dès que les jeunes gens entrent dans le monde, ils sont parfaits, ils savent tout, ils ne respectent rien, ils n'imitent personne, et se suffisent à eux-mêmes
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pour exemple et pour règle. » Ce tableau sévère n'est-il pas la peinture exacte de presque tous les âges, de presque toutes les conditions ? Statim sapiunt, statim sciunt omnia, neminem verentur, imitantur neminem^ atque ipsi sibi exempta sunt (1). Je ne crains pas d'affirmer, Messieurs, qu'un tel esprit dans la science n'est pas un progrès, mais une effrayante décadence. Et n'est-ce pas, à un autre point de vue, cet orgueil de la science qui a enfanté les générations d'esprits infatués d'eux-mêmes, qui semblent porter dans leur tête le souffle de toutes les révolutions sociales, le germe de toutes les commotions violentes. Leurs idées sont comme un vent brûlant, selon la parole du Prophète, et le char qui les porte pourrait s'appeler la tempête : Ventus urens in viis... et quasi tempestas currus ejus (2). Et quand Dieu veut punir les nations coupables, il déchaîne sur elles ces légions de natures superbes qui emploient, avec une merveilleuse et triste facilité, le marteau de la destruction, mais ne sauront jamais construire un seul édifice durable. — Je n'ai pas besoin de vous
(1) Epist. 23, 1. 8
(2) Jerem. 2, 11, 13.
dire, Messieurs, que je considère comme un étemel honneur pour la Religion d'avoir toujours combattu cette direction donnée à la science : je la remercie de ses luttes; je la remercie au nom de la vraie Science, et aussi du bonheur et de la paix des nations.
J'arrive à une troisième considération : la vertu est la première des sciences. Elle doit être, au milieu des travaux intellectuels , comme l'étoile du firmament vers laquelle est dirigée la boussole du vaisseau, et quand le vaisseau n'est plus gouverné par cette Ugne directrice de tous les mouvements sur la mer, je commence à trembler pour lui : quelles que soient sa force et sa beauté, je tremble; il court sûrement à des abîmes. Sénèque disait de temps en temps : « Nous sommes malades de l'intempérance des lettres; nous étudions , non point pour régler notre vie, mais pour parcdtre dans les écoles. » J'ajouterai, pour finir le portrait de notre siècle : Nous étudions afin de faire notre chemin
dans le monde : Litterarum intemperantia labo^ ramus; non vitœ, sed scholœ discimus (1). Malheur aux nations, Messieurs, quand la vertu n'est pas le but de toute chose, et par conséquent des lettres et des sciences ! malheur aux nations surtout, quand la vertu vient après . toute chose , et que l'argent, les honneurs, les plaisirs sont le but du travail et la conclusion de l'existence ! Virtus post nummos^ comme disait le poète latin. Ce jour-là, Messieurs, soyez-en sûrs , les nations descendent l'échelle de la décadence, et la vraie civilisation recule pour faire place à une civilisation de mots, à une décoration de théâtre, qui s'enlève avec violence, le jour où sonne l'heure de la justice de Dieu, L'Eglise catholique a toujours aimé la science qui conclut au bien et à la pratique de la vertu; et cependant, vous la voyez, à des intervalles de l'histoire, prendre des précautions contre certains savants, avoir sur leurs opérations l'œil vigilant d'une prudente administration. Rien de plus sagement libéral et de plus philosophique : pour , l'Eglise, la vertu avant tout; la science du bien avant toutes les autres
st. 106,
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sciences. Oseriez-vous lui en faire un reproche ? Mais l'Eglise, chargée de veiller à la sainteté des nations, aurait donc moins de sagesse que les païens? N'est-ce pas Socrate qui a dit « que toutes les sciences, sans la science du bien, sont très-nuisibles (1). N'est-Kîepas Platon qui a prononcé cet arrêt : c( Toute espèce de science séparée de la justice et de la vQrtu n'est qu'une aptitude à mal faire et non une vraie sagesse » (2). Voilà des maxhnes que nous trouvons admirables chez les anciens, et quand l'Eglise cî^tholique les prêche , quand elle veut les faire exécuter, pour la sécurité des nations, on lui reproche d'être Fennemie des lumières ! Quand elle parle de vertu, on semble lui répondre : la vertu c'est l'argent, c'est l'honneur, c'est le plaisir, c'est tout ce qu<e vous voudrez, excepté 'elle-même : Yirtus post nummos; le poète aurait pu ajouter : Virtus post omnia. Lorsque nous voudrons être justes, nous dirons, au lieu d'accuser l'Eglise , qu'elle a été souvent, dans la vie des peuples, comme ces administrations prévoyantes qui en temps
(1) 2"»« Alcibiade.
(1) Ménex^ne,
de peste surtout, surveillent tous les produits alimentaires, et spécialement quand ils arrivent des pays ravagés par le fléau destructeur. Ce n'est pas le produit alimentaire qu'on redoute, ce sont le exhalaisons morbides qui peuvent l'entourer. L'Eglise, qui est la mère des âmes, la gardienne de la vertu dans les cœurs, n'a-t-elle pas dû faire quelquefois pour les âmes ce qu'il y aurait cruauté à ne point faire pour les corps ?
n est donc nécessaire, Messieurs, que Fétude conduise à la vertu, ou, du moins, ne détourne jamais de la vertu. En méprisant cette maxime, la Science devient entre les mains du vice un instrument d'iniquité, un moyen de faire le mal ; c'est mettre des armes d'acier fortement trempé à la disposition des méchapts, et l'on ne réfléchit pas que la Science, animée par l'esprit du mal, est tin glaive mille fois plus terrible que celui des factions, car c'est le plus intelligent de tous, et il finit par briser les armes de fer et les canons d'airain. Si, ce qu'à Dieu ne plaise I si le déluge de la barbarie intérieure doit nous arriver quelque jour, il arrivera de ce côté. Quand le vice sera armé de toutes pièces.
quand Tintelligence insidieuse et mauvaise des Grecs du Bas-Empire sera complète parmi nous, ce sera rheure de la dissolution, et si cela peut être une consolation pour certains esprits, ce sera Theure d'une dissolution savante : tout aura été combiné, froidement prévu et scientifiquement constaté.
n est encore une chose dont je me plaindrais dans l'enseignement des Lettres et des Sciences : il n'est pas toujours distribué avec mesure et selon le degré des intelligences. Ce que je vais dire est délicat, difficile peut-être à réaliser en bien des cas, mais je le dirai parce que cela est vrai, et d'une vérité incontestable que tout le mqnde, j'espère, sentirai Je ne condamnerai aucune méthode, mais seulement les abus, et je me tiendrai à uii point de vue générât, celui du bon sens fondé sur les lois qui président à la formation de l'esprit humain.
Il y a, qu'on le veuille ou non, une hiérarchie dans les intelligences. Les esprits sont plus ou moins vigoureux, plus ou moins vastes, plus ou moins
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clairvoyants. Ce sont des vases d'inégale grandeur : le second ne peut pas contenir ce que renferme le premier; celui-ci supportera une vapeur à haute pression, et l'autre éclate à la première injection de ce gaz dangereux. Faites des théories, parlez du siècle des lumières; voilà des faits et rien n'est opiniâtre comme des faits. Quand nous aurons des moules pour refaire les cerveaux et augmenter les capacités intellectuelles, il nous sera facile de réaliser des rêves, et la diffusion des lumières pouiTa nous arriver par bonds impétueux; en attendant, traitons avec les honames tels que la nature nous les donne. L'Esprit-Saint a dit : Chaque chose a son temps. Ne pourrait-on pas ajouter : Chaque esprit a sa dose, dêit avoir sa dose et rien de plus; si vous l'outrepassez, l'esprit comme un vase fragile, fait explosion, et Ton se rappelle la parole de Montaigne : « A quoi sert la Science à qui n'a plus de tête ? (1). » Nous touchons ici. Messieurs, à une des plaies les plus profondes de notre époque, au point de vue des bonnes études. Tous ont voulu devenir savants et très-savants; chacun a cru que le génie
était un métier qui s'apprenait comme un autre, et comme les esprits les plus médiocres sont ordinairement les plus présomptueux, ils se sont précipités avec une confiance téméraire. Après quelques années d'apprentissage et un séjour plus ou moins prolongé dans le monde des écoles, ils en sont sortis avec la conviction d'un mérite supérieur, et quelquefois ils avaient, en réalité, perdu le peu de bon sens qu'ils possédaient à l'entrée de la carrière.
Je le répète : Dieu a établi une hiérarchie dans les intelligences : chacune a sa capacité et son degré d'élévation. Cette hiérarchie engendre la variété, et elle est partout une des plus belles lois de la création. La lumière des étoiles est plus ou moins pure, plus ou moins vive, dit l'Apôtre, et chacune est belle en son genre. De même la lumière reçue par chaque intelligence : elle doit avoir des nuances, des tons dans son intensité, et ces tons doivent être en rapport avec l'énergie de l'œil intellectuel. Cette loi est immuable; on ne la brave pas impunément. Donnez à un esprit une dose scientifique supérieure à sa capacité, vous produisez la profusion au lieu de la clarté, les ténèbres au lieu de la lumière; vous
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étouffez sa petite inteUigence, puis vous en faites un sot et le pire des sots, le sot orgueilleux qui ne sait rien et qui croit tout savoir : Pauperem superbum... odivit anima mea^ dit l'Ecriture (1).
Nous sommes opprimés, s'écriait Cicéron^ sous le poids des opinions non-seulement du vulgaire, mais des demi-savants : . Oppressi sumus opinionibt^ non modo vulgi, verùm etiam hominum leviter erudi* torum (2). Ce cri de l'orateur romain n'est-il pas, en un sens, une protestation contre les tendances exagérées de notre époque ? N'y a-t-il pas oppres^ sion véritable pour tous les hommes sérieux ? N'y a-t-il pas autour de nous un déluge, une inondation d'esprit, de sciences, de phrases, d'histoire, d'algèbre, excepté parfois de bon sens ? Les intelligences ont été inondées, mais je ne vois pas en tout cela de culture sérieuse. Les esprits sont des plantes; les mîdtres, des horticulteurs. Voyez cet habile jardinier : il n'ouvre pas au large les portes de son réservoir; il va discrètement recueillir de l'eau; à la première fleur il verse à peine quelques gouttes;
(1) Eccli. 25. 4.
(2) Deorat. 1. 3, c. 6.
à la seconde il accorde une mesure plus abondante, n permet à Tarbre vigoureux de s'élancer et d'étendre ses rameaux protecteurs , mais il arrête le timide arbrisseau ; dans l'intérêt des fruits qu'il doit porter, il lui trace des limites et retranche les rameaux: inutiles. C'est l'image la plus vraie et la plus gracieuse de l'éducation intellectuelle : la culture doit varier selon la nature des esprits; une croissance anormale empêche les fruits, et ce qui paraît aux hommes superficiels une précoce fécondité est le signe avant-^coureur de la plus désolante stérilité.
Malgré les rêves des utopistes ,1a parole de Virgile demeurera vraie, qu'on l'applique aux villes, aux
arbres, ou aux intelligences :
Verum kœc tanium alias inter eaput extulit urbea Qua/niurn lenta soient inter viburna cupressi.
Un des esprits les plus judicieux du siècle deriiier a fait, sur ce sujet, des réflexions que je me reprocherais de ne pas rapporter ici : ce II peut être douteux, dit Vauvenargues, qu'un grand savoir conduise à l'esprit de justesse. Trop d'objets confondent la vue ; trop de connaissances étrangères
accablent notre propre jugement. En quelque genre que ce puisse être, l'opulence apporte toujours plus d'erreurs que la pauvreté. Peu de gens savent se servir utilement de l'esprit d' autrui. Les connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare. Ni les dons de l'esprit, ni ceux de la fortune ne peuvent devenir le partage du vulgaire. Dans le monde intelligent, comme dans le monde politique, le plus grand nombre des hommes a été destiné par la nature à être peuple. (1). »
Chateaubriand, recueillant les opinions de l'antîquîté sur cette matière délicate, a formulé ainsi le résultat de ses recherches : « Platon et la plupart des sages ont pensé que les études philosophiques (et les anciens entendaient par ce mot le cercle des connaissances humaines) avaient un extrême danger pour la multitude (2). a Cette maxime semblera peutêtre étrange, dans un siècle où l'on voudrait tout niveler, les choses et les hommes, les études et les positions sociales ; maïs la nature a des lois qui désistent à la vanité de l'homme, et quand on ne
(1)' Fragments sut les effets de Vart, p. 559, éd. Didot. (2) G^nie, 3i p. 1. 2. c. 1.
76 DE L ESPRIT CHRÉTIEIS.
veut pas écouter la voix delà Religion, on rencontre bientôt la borne immobile que les Grecs appelaient la nécessité des choses.
Il résulte donjc de la Science, ainsi livrée à la merci de la foule, un immense inconvénient : la privation du sens moral et quelquefois, pour un grand nombre, du sens intellectuel. Montaigne a dit, dans ce style qui lui est familier et qui met sa pensée dans un relief pittoresque : ce Ce savant banda si bien son âme à comprendre, qu'il emporta son jugement hors de son siège, si oncques puis, il ne Ty put remettre, et se pouvait vanter d'être devenu fol par sagesse. » (1) Prenons-y garde et trèssérieusement, Messieurs, dans ces joutes intellectuelles, plus terribles, pour les lutteurs inexpérimentés et les tempéraments d'esprits débiles, que les combats d'athlètes ; dans ces agitations de la pensée qui ne sont point en rapport avec l'énergie et la constitution individuelle, il y a péril d' emporter son jugement et son bon sens hors àa siège, et quand ces deux pieds de l'être intelligent ont quitté la monture, il est difficile de les replacer.
(1) Montaigne, 1. I, c. xx.
Messieurs, on a souvent accusé l'Eglise dans ses rapports avec la Science ; mais, d'abord, quel est le gouvernement, fût-il le plus juste et le plus raisonnable, contre lequel, à des époques données, ne se soient pas ameutées les passions populaires ? Pour moi, j'avoue qu'en considérant sa marche générale et solennellement avouée dans les actes officiels, j'ai toujours admiré, dans l'Eglise catholique, cette protection sage et éclairée qu'elle a constamment accordée aux progrès de l'esprit humain. Si, parfois, elle semble combattre la Science, veuillez ne pas la condamner d'une manière précipitée; rendez-vous un compte exact de la situation, et vous verrez qu'il y avait là autre chose qu'une question scientifique, et qu'une défiance au moins provisoire était nécessaire. La Science, en elle-même, est un terrain neutre où tous pourraient se rencontrer et échanger des paroles de conciliation ; mais ce terrain, et l'histoire est là pour le certifier, devient souvent un rendez-vous. La Science a plus d'une fois servi à cacher d'autres desseins : elle a été le manteau de la brebis pour couvrir des loups ravisseurs : Veniunt ad vos in vestimentis ovium,
intrinsecus aulem sunt lupi rapaces (1). Elle peut devenir aussi une école d'immoralité, d'orgueil et même d'extravagance : don terrible accordé à rêtre intelligent, elle est, surtout quand elle fait explosion dans les esprits étroits, plus dangereuse que la poudre ; et, quelle que soit l'excellence de la poudre, il n'est aucun gouvernement sensé qui n'en surveille rîisage.
Mais la Science, la vraie Science, le reflet de Dieu, cette fontaine qui est la vie et la fraîcheur de l'intelligence, et qui jaillit, comme les rayons du soleil, d'une sphère plus élevée, la Science améliorant l'homme et perfectionnant le monde, l'Eglise l'a toujours aimée et Taimera^ toujours. La Science qui engendre la lumière et la vertu, l'Eglise lui a toujours donné la main, et c'est elle qui, au milieu des ténèbres du Moyen-Age, l'a introduite parmi lesw peuples, et a civilisé l'Europe par la bénigne influence des lettres, secondant l'action de la parole évangélique. Elle était heureuse alors, et elle le sera toujours, en suivant le progrès des âges, de présenter la Science pure, vraie, éclairant l'intelligence
(1) Matth. 7.
sans dépraver le cœur, de la présenter h ses nombreux enfants comme une coupe d'or renfermant une liqueur précieuse, et de répéter la parole du Cantique : Bibite et inebriamit^i, carissimi (1) ; car la science aussi a ses enivrements, elle a ses douces extases, qui font sortir l'âme de ce monde et la rap^ prochent de Dieu.
Messieurs, le langage que je viens de faire entendre dans ce sanctuaire des lettres, est, je crois, le langage d'une saine philosophie ; c'est aussi le langage de la foi, et j'ai toujours cru que la vraie philosophie et la foi chrétienne parlaient la même langue sur les choses du monde. Si la Religion raconte parfois des merveilles plus hautes, elle n'est , point en cela opposée à la vraie philosophie, mais elle devient simplement le télescope qui montre à l'œil humain le^ étoiles d'un nouveau-monde, étoiles merveilleuses, qu'il eût été incapable de découVrip par lui-même. « L'Eglise, dit le grand pape St Grégoire, — et je le cite avec bonheur, car souvent on a voulu dénaturer sa pensée pour attaquer la raison humaine, — l'Eglise catholique ne commande pas
(1) Cant. 5, 1,
avec le despotisme de l'arbitraire, mais, d'une part et en beaucoup de choses, elle accepte le jugement de la vraie raison. Dans les questions que la raison ne peut saisir avec une intelligence complète, la raison elle-même nous montre qu'il est très-raisonnable de ne point scruter les mystères incompréhensibles à l'esprit humain (1). »
Et j'ajouterai avec Pascal : La raison est bien faible, si elle ne va pas jusque-là : savoir son infirmité en toutes choses, mais spécialemjent dans les questions divines.
Messieurs, vous entendiez tout à l'heure un discours rempli de sages maximes, et dont je pourrais avec le savant professeur, résumer ainsi la conclusion : les sciences et les lettres, convenablement étudiées, élargissent l'intelligence et dirigent l'âme
(1) EcclesÎA ex magisterîo humilitatis inatltuta, recta quse errantibus dicit, non quasi ex auctoritate prœcipit, sed ex ratione persuadet, bene nunc dicitur : Videte an 'mentiar (Job.). Ac si aperte dicat : Ea quœ assero nequaquam miM ex auctoritate crédite, sed an vera sint ex ratione pensate. Quse etsi quando dicit quod ratione comprehendi non valet, ne de occultis humana ratio quseri debeat rationabiliter suadet. [Moral, 1. 8. c. 2.)
DE l'esprit chrétien. si
vers les hautes régions. Si je ne puis louer la partie où l'orateur a fait entendre un langage dont la bienveillance excuse l'exagération, qu'il me soit du moins permis de dire que j'ai été heureux d'y voir ce qu'un Père appelle, quelque part, le seiTement de mains des natures intelligentes. Je désire aussi que mes paroles aient été des paroles de paix, jetées au milieu de la confusion et de la discorde des esprits, qu elles aient été des paroles de conciliation établie sur les principes austères de la vérité et sur les tendres aspirations de la charité catholique. Je voudrais encore que cette chère jeunesse, qui est si précieuse à mon cœur, s'accoutumât de plus en plus à voir, dans son Evêque, l'ami et le protecteur de ses travaux intellectuels, mais surtout le Père quf veut le bien de l'âme, qui bénit ces couronnes d'un jour, en y voyant l'emblème de celles qu'il aura tant de bonheur h mettre sur la tête de sa nombreuse famille, au jour fortuné, où le travail des années humaines étant terminé, nous n'aurons plus devant nous que les horizons de la vie infinie, dans un repos fécondé par une étemelle et vivifiante activité.
DISCOURS
. SUR L'ESPRIT DE FAMILLE ET LA PATERNITÉ DANS L'iBUGAnOV UHlhUUHIB,
PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'INSTITUTIOW DIOCÉSAINE DE PONS
Le 12 août 1857 Par Monseigneur IjANJDRIOT,
ÉYtQUE DE LA ROCHELLK ET DE SAIIfTES.
Mes chers Enfants,
Un Père de l'Eglise a dit une parole profonde qui résume toute l'éducation ; « Le disciple est un ffls pour celui qui l'enseigne...; car l'union de l'âme avec l'âme, de l'esprit avec l'esprit, fait croître et vivifie ce (jui a été jeté en nous compie dans une
terre féconde » (1). C'est ainsi que le Christianisme ennoblit, divinise toute chose, et lui donne en même temps la réalité de ce que le cœur peut rêver de plus gracieux. L'éducation chrétienne est une œuvre paternelle ; elle est même quelque chose de plus : elle exige plus de soins, d'attentions, de dévouement, de sacrifices et d'affection que la paternité ordinaire. Quand Dieu travaille l'ordre naturel, il le perfectionne toujours ; car telle est la bonté divine, que son action a pour but de surajouter au bien qui existait déjà. Dieu donc, par la puissance de sa grâce, a créé un ordre de familles intellectuelles, où les âmes engendrent les âmes, les réchauffent, les développent, où il se forme des liens d'affection souvent plus forts, plus intimes que ceux de la nature, parce qu'ils sont plus purs et plus divins. Placés dans cette sphère élevée, les Saints ont jeté de ces sublimes cris du cœur, que l'homme terrestre ne comprend point, mais qui sont la gloire et l'éternel honneur du sacerdoce catholique. <x Si notre cœur pouvait se fendre et s'entrouvrir, s'écrie saint
(1) Clem. Alex. Strom. 1. l,c 1.
DF l'esprit chrétien. 83
Chrysostome, vous verriez que mon peuple y tient tout entier, et dans toute Tampleur et la tendresse de la charité. J'aime ma famille, et j'en suis aimé : Amamur et redamarnus » (1).
Telle est, d'ailleurs, la loi des êtres moraux : on n'atteint les âmes que par une tendre affection. C'est l'esprit du Verbe de Dieu qui a gravé cette loi dans le cœur de l'homme, au jour de la création ; il l'a respectée, en la perfectionnant, au jour de la Rédemption ; et, parce que cette affection de la famille catholique est fondée sur le Christ, parce qu'elle procède de son cœur divin et retourne à lui, elle est large, elle est forte, elle est pure comme la lumière du soleil.
Cette loi des âmes doit se retrouver dans Téducatien chrétienne : cette œuvre divine par exellence est, avant tout, une œuvre de cowir, une œuvre de paternité, une œuvre où il entre beaucoup du cœur de la mère. La parole, surtout quand elle tombe d'une âme aimante, la parole, o'est-à-dire, dans un sens général, tout ce qui exprime l'âme, tout ce qui est le verbe, la
(1) In Act., h. 44.
lumière, Técho de l'âme ; la parole, qui est le grand instrument de l'éducation, est une semence spirituelle qui tombe dans le cœur du jeune enfant, et y réveille les germes de la vie intellectuelle et morale ,: Anima animœ^ dit Clément d'Alexandrie, et spiritus spiritu copulaiuSy per sermonis seminatiomm id quod injectum est vivificant, et filius est quisquis eruditur. Quel noble et magnifique programme tracé à l'instituteur de la jeunesse! L'éducation n'est plus une relation froide et inanimée d'un maître qui verse des phrases polies et mortes dans l'esprit d'un enfant ; * c'est encore moins la spéculation d'un homme qui vend des marchandises intellectuelles, et qui rêve à son produit, comme le négociant penché sur son comptoir. L'éducation, au point de vue chrétien, est, avant tout, un enfantement spirituel. Elever l'enfance, c'est accueillir avec amour un jeune être dans son cœur, c'est le concevoir de nouveau, former les linéaments de sa physionomie morale, le nourrir de la pure substance de son âme, l'entendre et le voir, avec bonheur, tressaillir d'une vie nouvelle ; c'est réchauffer une jeune âjne, la protéger contre les froides influences de l^
température extérieure, et maintenir à son intelligence et à son cœur les degrés de la vie et de lâcha* leur dans ces entrailles paternelles, dont saint Chrysostome a dit : H n'y en a pas de plus ardentes : Nihil est visceribus istis calidius (1). Celui qui est appelé à l'insigne honneur de former des &mes créées à l'image de Dieu, doit éprouver, au fond de son cœur, de tels sentiments de respect, d'affection et de tendresse paternelle, qu'il puisse vraiment et en toute sincérité, s*écrier comme saint Paul : c< Mes petits enfants, vous pour qui je souffre les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous (2) : car le Christ est lui-même la forme dernière de toute intelligence, de toute vérité, de toute beauté ; c'est la forme de toute âme arrivée à son perfectionnement.
A ce souffle nouveau, crue Jésus-Christ a répandu sur le monde, les âmes s'épanouissent, les cœurs se dilatent ; tout ce qu'il y a de bon dans les racines de l'être se développe, et la parole de l'Instituteur
(1) In Ep, Ad Phil. h. 3, t. 11, p. 858.
(2) Galat. 4. 19,
est une rosée qui va continuellement chercher dans une jeune âme les semences du bien et les appeler à la vie. Aussi voyez ce que l'éducation est devenue chez les peuples chrétiens : elle n'a rien de cette sécheresse et de cette lumière géométrique qui accompagne toute œuvre de pure intelligence ; elle établit des rapports d'âme à âme, de cœur à cœur ; elle engendre les âmes à une vie nouvelle, dans les saintes ardeurs de la charité : Filibli met, quos iterum parturio, doncQ formetur Christus in vobis.
Une piété sincère et profonde peut seule donner aux maîtres l'intelligence de ces paroles. La nature est impuissante à produire ces merveilles; elle peut les entrevoir et les admirer dans un clair-obscur de la raison, à ces intervalles lucides où souvent nous voyons le bien pour faire ensuite le mal ; mais il est impossible à cette pauvre nature, déjà trop faible pour se porter elle-même, il lui est impossible de réaliser ces prodiges de la charité, surtout de les réaliser d'une manière continue et sur une grande échelle. La grâce de Jésus-Christ, qui seule a créé l'ordre de paternité spirituelle, et cette
espèce de sacerdoce royal qui agit sur les âmes, la grâce peut seule donner la force constante, quotidienne, inébranlable, pour supporter les labeurs de cette vie pleine de dévouements et les angoisses de ce douloureux enfantement. Ces souffrances que cause la génération des jeunes âmes, celui-là seul peut les comprendre qui les a éprouvées ; lui seul peut savoir jusqu'à quel point l'homme est obligé de renoncer à lui-même, à ses goûts naturels, à ses habitudes les plus chères, pour embrasser, dans une tendre dilection, ces nouvelles familles d'enfants qui ne lui sont rien selon la nature, et qui doivent lui devenir tout selon la grâce. H faut savoir mourir à soi, à tout ce qu'il y a d'étroit, de vulgaire dans les tendances de l'amour-propre, mourir à ces recherches si pleines de sinuosités où se cache l'égoïsme, à ces désirs de bien-être humain si naturels à l'infirmité de la chair; oui, il faut savoir mourir, et retrouver, en secouant les langes du tombeau de la nature, la vie, la fraîcheur et les saintes joies de la paternité spirituelle. Mais qui comprendra ces admirables et austères vérités? Celui-là seul qui aura revêtu la grâce, laiorce et la charité de ce
90 DE L ESPHIT CHRÉTIEN,
Dieu Sauveur, dont le sang précieux, en aspergeant toutes les nations, les a toutes constituées sa grande famille et ses enfants bien-aimés ; celui-là seul dont l'âme, dépouillée du moi humain, retrempée par l'esprit de sacrifice, et quelquefois broyée par les douleurs de l'abnégation, aura mérité qu'on lui applique la parole du Prophète : Cette âme a beaucoup souffert ; elle a été soumise à de dures épreuves ; aussi verra-t-elle s'étendre et se dilater sa postérité spirituelle : Videbit semen longœvum... pro eo quod laboravit anima ejiis. (1). »
0 paternité des âmes ! que vous êtes douce souvent, mais aussi que de fois vous êtes douloureuse ! Que vous vous appeliez Sacerdoce ou Education, il y a en vous des joies sereines et de suprêmes angoisses ; des espérances qui épanouissent le cœur, et des craintes qui sont des glaives plus cruels que ceux du guerrier vainqueur. Et c'est au milieu de ces sentiments opposés, qui vont, comme des lames dévorantes, user les divers contours de l'âme ; c'est au milieu de ces oscillations si pleines de profondes
(1) Isaïe, 53.
anxiétés et d'invisibles tortures, que s'opère l'enfantement des âmes : Videbit semen longœvum.... pro eo quoi laboravit anima ejus.
L'éducation vraie est donc une oeuvre de paternité, et cette paternité est plus haute et plus divine que celle de la chair quand elle est seule. »
J'en conclus qu'elle doit être accompagnée de douceur affectueiise et de sage fermeté. La douceur est le moyen le plus sûr, le plus vrai, le plus parfait du commandement, en ce sens que, si maintes fois le bien de la nature humaine n'en exigeait pas d'autres, on devrait toujours l'employer. Ainsi gouverne la Divinité : elle voudrait toujours commander avec amour, et cependant la déraison et la malice des hommes l'obligent souvent à une juste, sévérité. Le Maître chrétien doit constamment avoir, cachée dans les abîmes du cœur, *une grande provision de mansuétude, parce qu'il doit aimer, et que l'amour est ce qui assouplit le plus les rapports. Saint Grégoire-le-Grand va jusqu'à dire qu'il doit être mère par la tendresse : Matrem pietas exhibeat (1) : c' est- Il) Pasior, 2. 6.
à-dire que la grâce doit déposer dans son cœur tout ce qu'il y a de suave, de tendrement ingénieux dans le cœur d'une mère ; je parle du cœur de la mère tel que Dieu l'a fait, et purifié de toutes les imperfections humaines. Vous êtes des mères, disait saint Bernard, et non des maîtres.... Il faut que vos cœurs se remplissent de lait : Dùcite subditorum matrès vos esse debere, non dominos,... Suspendite verbera, producite ubera ; pectora lacie pinguescant, non typho turgeant (1). Et saint François de Sales, qu'on retrouve toujours avec son style frais et pur, quand il s'agit de peindre l'affection et la douceur : « Il faut, dit-il, aimer ceux qu'on est appelé à conduire, d'un amour cordial, maternel, nourricier (2). »
C'est là surtout ce qui fait du bien au jeune chrétien durant les longues années de son éducation. Avec l'affection paternelle, onrfait entrer dans son âme tout ce qu'on veut en fait de bien : son cœur s'ouvre, et, devenu souple sous' ce vent léger et chaud de l'affection, il prend toutes les impressions de la vertu. Son inteUigence elle-même, baignée à
■ (1) In CanU S, 23, n«> 2.
(2) lettres 513, p. 387.
ces sources du cœur qui donnent et conservent à l'esprit toute sa fraîcheur, son intelligence devient plus vigoureuse ; elle travaille avec bonheur; elle retrouve des ailes dont elle ignorait l'existence ; elle devient comme la nacelle d'abord immobile au milieu de la mer et qui marche tout-à-coup au souffle d'un vent favorable. Mais s'il n'y a point d'amour et de douceur dans les relations, si tout est sec et froid comme un problème algébrique, l'être moral se dessèche, l'esprit se resserre, l'âme est comprimée. Qui de nous n'a pas rencontré de ces jeunes enfants élevés dans une maison où ne commande pas l'amour paternel, où s'agite un autre air que celui de la famille ? Ils sont étiolés ; leur cœur ne bat pas, leur intelligence elle-même semble ennuyée; quand ils parlent de leur pension, on devine, même dans le discours le plus réservé, de secrètes et profondes antipathies. Ils n'ont point cet élan, cette vivacité, cette chaleur de vie qu'on retrouve dans les âmes jeunes de sentiments. Pauvres enfants ! on les a peut-être étouffés entre le grec et les triangles, parce qu'ils n'ont point trouvé au-dessous 4e leur cœur, toujours féconde et arrosée, la terre de cette
affection, qui, en nounissant Fâme, rafraîchit le cœur. Combien j'aime à voir, au contraire, une jeune famille d'enfants chrétiens, qui prennent leurs joyeux ébatS'SOus les regards de ceux qu'ils aiment comme des pères I Point de contrainte ni de gênante réserve ; la joie, l'expansion, l'épanouissement des physionomies : il y a vie et vie heureuse, parce qu'il y a paternité. Ce même esprit libre et expansîf les accompagne partout : dans les études, c'est le soufiBe qui rafraîchît ; durant les récréations, c'est la sève qui anime les jeux ; dans la prière, c'est une douce température qui ouvre l'âme à toutes les aspirations religieuses* Il n'y a plus rien de pénible dans cette vie de famille : ou bien, comme toute chose ici-bas a ses angoisses, s'il se rencontre quelque douleur, l'affection paternelle , s' unissant à l'amour filial, adoucit tout, effacé tout, essuie les quelques larmes que l'enfant doit verser pour payer son tribut à la souffrance, et, par une douce compensation, en obtient d'autres, qui sont les larmes de l'espérance^ de l'affection, du bonheur vrai, dont le trop plein se verse aussi dans des pleurs : car les pleurs sont le langage le plus intime que parle l'âme, à l'heure
de la joie, comme à Theure de la souffrance. Les mères qui m'entendent se réjouissent peutêtre de ces maximes, qui vont si bien à leur cœur ; mais les pères sont-ils également satisfaits ? Je ne sais, mais il me semble les entendre formuler à demi-voix de sérieux reproches, prononcer le mot de faiblesse, de molle condescendance qui adule les défauts des enfants. Messieurs, nous avons une langue à parler à tous ; non point que nos pensées varient selon les circonstances, mais nous tenons le langage de la vérité, et la vérité doit répondre à tous les désirs vrais de la nature humaine. Dieu a fait les pères aussi bien que les mères ; il a mis dans ces deux natures des tendances diverses qui doivent, non pas lutter ensemble, mais se compléter en s'unissant. Il faut le père dans la famille, mais il faut aussi la mère, comme il faut partout la force et la douceur. Que notre doctrine se tienne donc au confluent de la nature maternelle et paternelle : elle sera ainsi, dans son genre, une imitation de T œuvre créatrice, et le vrai point où les esprits justes se rencontrent. Les luttes cesseraient presque en ce monde, si Ton voulait ainsi combiner les éléments extrêmes et les fon-
Gpogle
dre, ou du moins les rapprocher dans rharmonie du
vrai.
Cette fusion des extrêmes, en ce qui concerne
Téducation et le gouvernement des âmes, saint Grégoire-le-6rand Ta exprimée dans une phrase dont la brièveté est aussi profonde que concise : ce II faut que celui qui commande soit non-seulement mère par la tendresse, mais père par la fermeté de la discipline ; il doit veiller, avec le plus grand soin, à ce que la fermeté ne soit point trop sévère, et la tendresse trop indulgente : Curandum est ut rectorem subditié et matrem pietas, et patrem exhibeat disciplina, atque inter hœc sollicita circumspectione providendiim, ne aut districtio rigida, aut pietas sit remissa (1). Maxime admirable, qui donne une solution à tous les désirs, ceux du père et de la m.ëre, ceux de la raison et ceux du cœur !
On Ta dit quelquefois : Tenfant que Ton élève est un bloc de marbre plus ou moins informe apporté chez le statuaire. Il faut le marteau d'abord, pour frapper ces coups qui dégagent les formes abruptes
(1) Foslor. 2. G.
et préparent les premiers linéaments de la statue ; puis viennent les détails réservés au ciseau, dont Taction, plus lente et continue, fait disparaître les aspérités, arrondit les faces anguleuses, creuse des sillons pour les ombres de la lumière, et use successivement tout ce qui nuirait aux contours harmo** tiieux des lignes. C'est dire, mes amis, que vos maîtres sont des statuaires, et des statuaires du genre le plus élevée puisqu'il s'agit de refaire en vous l'image du Créateur à peine ébauchée, et d'appeler votre être tout entier à une perfection de formes que réclame la sainteté du Christianisme ) mais c'est dire aussi que vos maîtres, tout en restant des mères par le cœur, doivent avoir la fermeté néces-^ saire, qui corrige, qui retranche, qui opère des creux et des saillies, et se promène continuellement sur ce beau marbre de la jeunesse, où toutes les formes existent à l'état de somnieil, attendant le bras paternel qui saura frapper pour évoquer la vie et la beauté. Mes amis, vos maîtres connaissent le prix de cette statue royale ^ui leur a été commandée au nom de la Religion et de la société : c'est la raison de ce soin minutieux à tailler et & polir, de cette
sévère exactitude qui vous effraie parfois. S'ils vous estimaient moins, s'ils vous regardaient comme une chose de vil prix, ils seraient plus sobres de vigilance et de précautions ; ils céderaient au cri douloureux de votre nature, et laisseraient volontiers l'œuvre imparfaite, parce qu'ils la croiraient suffisamment en rapport avec sa destination. Mais l'artiste, à qui un roi aconunandé un chef-d'œuvre, peut-il ainsi s'endormir dans une trompeuse et coupable sécurité, et livrer, avec son travail, la sentence qui le condamne ?
Il y a, mes chers enfants, obligation pour vos maîtres de tempérer tellement la douceur par la fermeté, que ces deux vertus concourent efficacement au succès de votre éducation. Il ne leur est pas permis toujours d'être aussi condescendants que leur cœur le désirerait : il est des nécessités douloureuses, connues de ceux-là seulement qui ont gouverné, de ces devoirs de conscience qui fatiguent plus celui qui les accomplit que ceux qui en sont l'objet ; et pour savoir tout ce qu'il en coûte au cœur du père pour sévir, il faut avoir passé par les durs . sentiers de l'expérience. Un jour peut-
être, mes enfants, vous le saurez, quand l'âge aura mûri vos conseils, et vous aura montré la vie sous son véritable point de vue : vous saurez qu'il est des rigueurs qui sont de vraies bontés et les marques les plus sincères d'une profonde affection ; quil est des sévérités miséricordieuses dont l'énergique action sauve l'avenir d'un jeune homme. Et si jamais vous avez à commander les autres, vous verrez combien de fpis le cœur saigne de ces gouttes de sang que l'homme ne plaint pas, mais que les anges doivent recueillir, parce qu'elles portent avec elles ce que l'angoisse a pressuré de plus intime et de plus pur dans une âme. Vous verrez, surtout, ce qu'il y a de soupirs étouffés dans nn cœur paternel, quand il est obligé de donner à l'amour lô plus tendre la forme extérieure d'une sévérité, qui, loin d'être comprise, est quelquefois dénaturée d'une manière odieuse. Celui qui aime son fils, dit l'Ecriture, s'applique à le corriger (1).
Cependant, mes amis, il y aurait peut-être un moyen de faire disparaître la sévérité dans l'éduca-
(1) Prov. c. 3. 24.
lOO DE l'esprit chrétien.
tion, et il me vient en pensée do vous confier un progranune qui renferme ma plus douce espérance, mon plus ardent désir, mais dont vous seul pouvez assurer complètement le succès. Obéissez par amour; que T affection soit le lien des rapports, le lien de toute chose, même du grec et du latin ; aimez vos maîtres comme des pères et même plus que des pères, pour me servir de Texpression d'un célèbre professeur du moyen-âge, Honorîus d'Autun : Magistrum ut patrem diligat, vel etiam plus quam pa^ trem{i). Qu'il s'établisse entre vous, l'excellent Supérieur que nous sommes heureux de voir à votre tête, et ses dignes collaborateurs, qu'il s'établisse de ces relations de confiance et d'affection vraie, qui soulagent le cœur du disciple, et rendent facile la tâche du maître. Que l'affection commande, que l'affection obéisse : nous voudrions que ces deux paroles fussent toute la règle de cette maison, et que vos cœurs, par leur filiale soumission, rendissent tout autre moyen disciplinaire impossible. Mais, pour que ce rêve si doux devienne une réalité, il nous
(1) De philos, mundi^ 1. 4. c. 38.
DE l'esprit CHRÉmiC. 101
faut votre consentement, votre adhésion d'esprit, de cœur et de volonté. A cette condition, le séjour dans ce pieux asile des sciences et des lettres nous rappellera le printemps étemel dont a parlé le poète. Les zéphyrs, par leurs caresses pacifiques, y feront naître tout naturellement les fleurs de Tintelligence ; la terre sera spontanément féconde ; les fleuves de lait, les fleuves de nectar s'y promèneront silencieusement, et les sources de miel y découleront des arhres toujours verts. Ainsi se maintiendra la réputation justement acquise à ce bel étabhssement, dont nous devons la gloire première et le succès à celui dont le nom est dans toutes les bouches (1), et à qui le Diocèse de La Rochelle conserve un souvenir plein d'affectueuse reconnaissance.
Ver erat setemum ; placidiqub tepentibus aaris Mulcebant Zephyri natos sine semine flores. Mox etiam fruges teUas inarata ferebat : Nec renovatus ager gravidis canebat aristis. Flomina jam lactis, jam flumina nectaris ibant, Flavaque de viridi stillabant ilice meUa.
(Ov.Métam. L4.)
Le printemps perpétuel sera l'air de famille et
(1) Mgr. BouoiNBT, Évôqae d'Amiens.
l'affection que vous irespirerez ; la fraîcheur que l'amitié entretient dans les âmes sera le zéphir de ce nouvel Eden ; les terres fécondes seront vos intelligences ; les fleuves de lait et de miel me rappellent l'enseignement parfumé de poésie et d'érudition, et les paternels avis de vos maîtres, dont le cœur et l'esprit, formés à la science religieuse et profane, préparent pour vous les sources d'un miel qu'on dirait sorti d'un arbre toujours vert : Flavaque de viridi stillabant ilice mella. — Puis, mes chers enfants, quand votre Evêque, qui désire avant ' tout être votre père et votre ami, viendra jouir avec vous de ce printemps perpétuel, et se reposer de ses fatigues au milieu de la verte frcdcheur des jeunes âmes, je ne vous demande qu'une chose, et je confie cette pensée à la mémoire de votre cœur, plus encore qu'à celle de votre intelligence : c'est de dire avec un amour fiUal : Nous avons un père et un ami de plus dans la maison : Magistrum ut patrem diligat, vel etiam plus quant patrem.
DISCOURS
POUR