‹ De l'esprit chrétienChapitre 7 sur 25 · ÉYÊQUE DE LA ROCHELLE ET DE SAINTES · texte numérisé non relu

ÉYÊQUE DE LA ROCHELLE ET DE SAINTES

Le 7 Septembre 1857.

Cwnu igneut, equi ignei..., i§neœ hàbenœ cumu. (4. Reg» 2... Nahum 2.>

C'était un char de feu, traîné par de« chevaux de feu» et les rênes elles-mêmes étaient de feu.

Monsieur le Président (1), Monsieur le Préfet, Messieurs,

Je devrais peut-être, en conunençant cette imposante cérémonie, éprouver ce moment de trouble et

(1) M. Baroche, Président dja Conaeil-d'État.

d'hésitation que donne une position délicate. Il y a à peine quelques mois (1), je bénissais ici un géant de la mer, et eh lui souhaitant, comme à un ami, un voyage heureux et un avenir plein de gloire, j'ai chanté à l'avance ses exploits ; j'ai dit tout le bien que je pensais de la mer, et des marins, et des navires; peut-être même ai-je indiqué l'impuissance relative du chemin de fer et cette infériorité qui naît des limites de son domaine. Quelle est donc, aujourd'hui, la position qui m'est faite par les circonstances, et que je dois mieux comprendre encore sur le sol tout maritime? Je viens, au nom de la ReUgion, bénir ces travaux du génie de l'homme, et ces voies nouvelles que le sol ouvre à l'industrie, à la science, à la civilisation. Je viens vous répéter combien nous sommes heureux de voir ainsi se rapprocher les distances, s'effacer les montagnes, pour accélérer les mouvements de l'activité humaine, et les rendre encore plus faciles que sur l'Océan. Déjà, hier, j'ai redit quelques-unes des gloires du chemin de fer, et ma présence ici est une nouvelle confirmation de ces éloges parfaitement mérités.

(2) Bénédiction du vaisseau T Alexandre, le 27 Mars 1857.

Le chemin de fer est une des plus grandes preuves et en même temps l'exercice solennel des droits de rhomme sur la création : la nature est vassale , l'homme est souverain, et c'est Dieu lui-même, qui a écrit et confirmé les titres de cette souveraineté incontestable. Le chemin de fer est un complément de l'œuvre de Dieu : le Seigneur a fait la mer et les vents afin de rapprocher les nations s.'parées par l'Océan; l'homme a fait le chemin de fer et la vapeur; la vapeur ! cet aquilon furieux, qui brise tout, mais que l'homme a rendu docile à sa volonté, et soumis comme un enfant.

Le chemin de fer est une image et un auxiliaire du génie de l'homme. H va vite comme le génie ; il franchit comme lui, et sans s'arrêter, les montagnes et les vallées, et il prête un bras facile pour exécuter ce qui aurait, autrefois, semblé le rêve d'une imagination chimérique. H nous donne aussi le moyen d'imiter l'instantanée et soudaine activité de Dieu, qui, placé au centre de son immobile éternité, se trouve partout à la fois et correspond à tous les temps et à tous les lieux. Que dis-je ? le chemin de fer ! j'attends encore mieux de lui. La Providence

lui a donné une autre mission. Il faut qu'il aille partout, jusque dans les montagnes du Thibet, réveiller là vie des peuples qui dorment; il faut qu'il aille porter la lumière, briser les préjugés, abattre les murs d'opposition, et préparer les voies à l'empire de ce qui est universel. Vous verrez disparaître devant lui les montagnes de l'orgueil humain, et ces vallées des lieux bas, oîi se cache tout ce qui est opposé à la sainteté et à la vraie liberté des nations. Et un jour, l'avenir saluera, en lui, l'instrument matériel dont la Providence se sera servie pour amener les peuples à l'unité et à la charité catholiques.

Mais je m'arrête, car je crois entendre la mer jalouse qui remonte vers nous comme pour nous dire son étonnement; il me semble voirY Aleooandre qui se dresse pour protester contre notre langage; il me semble l'entendre nous accuser de dérober quelque chose à la gloire que nous lui avons prédite, nous reprocher une contradiction dans nos éloges et la trahison de ses droits d'aînesse : Ego sum pliv^ tuus primogenitus (1).

(1) Gên, 27.

Messieurs, le Tout-Puissant après avoir créé le soleil et les astres, semble rentrer en lui-même pour contempler son œuvre, et il s'écrie que tout est bien dans son genre. H forme ensuite d'autres êtres, et la même approbation vient confirmer leur existence. Et la parole créatrice, se brisant en mille fragments divers, produisit cette multitude d'êtres, de formes et de modifications d'êtres, dont on peut dire: Vidit Deus cuncta quœ fecerat, et erant valde bona (1). Ces louanges diverses, ces appellations successives du Créateur sont elles des contradictions ? Non, Messieurs, chaque chose, ici-bas, a sa beauté, son genre de perfection et d'excellence; et tout en présentant des apparences opposées pour les esprits qui s'arrêtent à la superficie, elles ne sont que les faces différentes qui correspondent à la même vérité éternelle : toutes méritent des éloges, et pour leur genre de perfection, et pour la beauté que la variété produit dans Tensemble. Le monde entier, dit saint Chiysostome, est formé de choses contraires, et cependant il y a harmonie par l'unité de la fin : Universus

(1) Gen. I, 35.

mundus constat ex eontrariis.,, ad unum tamen respicit finem (1). H y a, dans le mouvement de T ensemble, une énergie fédérative qui entretient l'harmonie au milieu du désaccord apparent de la diversité : Diversa in unum, ex demutatione diversa sunt. Denique diversitalis discordiam vices fœdevant (2).

Vous entrevoyez, Messieurs, le principe de solution et le moyen vrai, pour l'orateur, d'échapper à recueil de la contradiction, et au reproche plus grave d'infidélité à ses premières affections. En contemplant les prodiges que le génie de l'homme a opérés sur la mer, ces navires auxquels vous avez donné des ailes de bronze qui tournent sur un point fixe dans les eaux, et des ailes mobiles qui enchaînent, malgré lui, la direction du vent, je me suis écrié ; Que les œuvres de l'homme sont merveilleuses ! Elles racontent sa gloire et la promènent d'un monde à l'autre ! — Hier et aujourd'hui , vous m'avez convoqué à bénir les chefs-d'œuvre d'une autre création ; je suis heureux de m'écrier encore :

(1) In Ps, 44, n° 8.

(2) TertuUien, De Pallio, c. 2.

La terre appartient à rhomme; il la travaille comme le potier qui pétrit un vasQ d'argile. Ainsi, la gloire de l'homme est partout : la terre la raconte aux montagnes et aux forêts, et l'Océan qui baigne nos rives en répète les échos sur les plages les plus éloignées : In omnem terrant exivit sonus eorum, et in fines orbis terrœ verba eorum. (1).

La gloire est donc à l'Océan ! Elle est aussi au chemin de fer ! Mais la variété ne suffit pas, même dans la gloire : il faut l'harmonie; et, dans les œuvres de l'homme, qui est à la fois intelligence et amour, doivent se réaliser ces paroles de saint Chrysostome : « Les choses contraires procèdent quelquefois d'une pensée plus fortement harmonique, parce qu'elle marche vers une même fin, et se sert de la variété comme d'un instrument : Nam quôd contrariam iniret viam, ex majore concordia factum est quœ eumdem spectabat finem. (2).

C'est donc unç œuvre d'harmonie que je suis appelé à bénir dans cette ville de Rochefort, qui va bientôt étendre ses bras puissants, l'un sur le con-

(1) Pfl. 18.

(1) In Math. 4, 37, n^ 4.

tinent, et l'autre sur la vaste mer. Le chemin de fer apportera à l'Océan tous les produits du sol terrestre et de l'industrie humaine, depuis les confins de la Russie jusqu'à nos fertiles campagnes; que dis-je ? il servira de veine à l'Océan pour communiquer avec lui-même; et la mer du Nord, sans être obligée de faire un immense contour, pourra plus facilement se mettre en rapport avec sa sœur qui fréquente nos rivages. Mais l'Océan devra aussi comprendre son rôle de fraternité, et n'être point avare des dons que la nature lui prodigue, ou que l'homme lui confie. Il donnera avec empressement, au chemin de fer qui lui tend les bras, tout ce que la mer fournit d'utile à l'homme et ce que les contrées lointaines nous réservent, par une pensée de bienveillante réciprocité. Ainsi l'Univers , comme nous le disions hier ; deviendra cet immense banquet qui réunit les hommes et les choses, et où rien ne peut empêcher les convives d'arriver, ni les abîmes, ni les moniagnes, ni les fleuves, ni les distances; et la ville de Rochefort, comme la ville de La Rochelle, aura la gloire incomparable d' être un des centres principaux de ce festin des peuples : d'un côté, elle élève le

drapeau de la France et fait signe à T Amérique; de Tautre, elle donnera un Coup de sifflet et convoquera les régions du Nord.

Mais, Messieurs, en bénissant des objets matériels, je ne dois pas oublier que je suis le pasteur des âmes. N'y aurait-il pas, dans les vérités que je viens d'énoncer, de hauts et profonds enseignements pour l'homme ?

n est aussi, dans la Société, des énergies différentes, des idées, des capacités, des aspirations; il est des vœux qui, comme les chemins de fer, comme les navires, voudraient partir à la fois et dans toutes les directions ! Si tout cela était harmonie, quel honneur pour la France ! quelbonheurpourThonmie! quelle gloire à Dieu ! Malheureusement, tout est divisé, et les éléments sociaux ressemblent à ces balles électriques agitées de mouvements opposés. Ce qu'il y a de courage et d'héroïsme dans les cœurs français ; ce qui opérerait des merveilles inouïes si nous étions un, tend à la séparation, à la lutte, à la haine et peut conclure au néant,' et au néant de la destruction ! Je viens donc, au moment où je bénis l'union de ce qu'il y a de plus contraire dans les choses

extérieures, TOcéan et le chemin de fer, je viens faire un appel à Tunion, à la concorde, à rharmonie, à la pacification. Qui donc, sinon le génie du mal, nous empêcherait de prendre les éléments les plus opposés et d'établir, avec cette variété, une plus grande harmonie par l'unité du but ? Plus les choses sont séparées par la variété, plus elles ont de tendance naturelle à se resserrer par les liens d'une forte unité : Quoà contrariant inir et viam, ex majore concordia factum est, quœ eumdem spectabat finem. Il y a, et il doit y avoir, dans une Société, des goûts, des aptitudes, des énergies diverses; mais> pourquoi le bien et la paix de la France ne sont-ils pas le centre commun où viennent converger les rayons différents ? Pourquoi, surtout^ l'homme qui aspire à l'unité dans les détails les plus vulgaires, comme dans les choses les plus élevées, ne reviendrait-il pas volontairement à cette unité dé foi qui faisait, autrefois, la gloire et la force de la France, unité vaste, complexe , répondant à tous les désirs, à toutes les pensées raisonnables ? Je n'appelle rien qui soit contraint. Messieurs; je ne réclame pas la force matérielle pour insinuer la vérité dans les âmes prévenues.

DE LESPRIT CHRÉTIEN, 139

Mais ce chemin de fer qui tend la main à l'Océan, mais ce mouvement qui se fait partout, mais ces peuples qui étouffent dans la poussière des idées individuelles, et qui aspirent à ce qui est vrai, beau et juste indépendamment de la volonté des hommes, tout cela ne vous fait-il pas comprendre que Tunité ne sera sérieuse que lorsqu'elle existera, d'abord, dans ce que l'homme a de plus haut et de plus cher, les rapports de l'âme avec Dieu ?

0 Verbe divin, vous dont la sagesse préside au gouvernement de ce monde, et qui, par votre puissance active, unissez les éléments contraires et Tes maintenez dans une constante harmonie; vous dont toutes les pensées tendent à l'unité, et qui désirez surtout cette unité dans les Sociétés humaines, dont les membres sont vos frères par le bienfait de l'adoption divine; vous qui avez recommandé à vos disciples, comme une chose principale et nécessaire avant .tout, la paix et l'union dans la charité; bénissez d'abord, comme un emblème, ce rapprochement fraternel entre la terre et l'Océan, deux éléments si contraires et dont les qualités doivent se compléter par l'union ! Mais bénissez encore, bénissez surtout

le cœur de tous les Français : il en est parmi eux de semblables à T Océan , qui voudraient briser les digues et faire irruption: d'autres, peut-être, ont la dureté du continent et la ténacité de la montagne de granit ; fondez tous ces éléments , et faites-les converger vers l'unité du but : la paix de ce monde, la sanctification des âmes dans la charité, la gloire de la France, et le vrai progrès des nations (1),

(1) Patris Verbum, cujus providentia totus hic mandus, quem et condidit, illuminatur. Ipse enim qui boni Patris bonum Verbum est rerum omnium ordinem disposuit, contraria cum contrariis conjunxit, unumque concentum ex his compo-

suit Hoc ergo omnipotens et sanotissimum Patris Verbum

res universas pervadens, et suas vires ubique explicans, omniaque visibilia et invisibilia illuminans, ea in seipso continet et constringit.... Hinc naturse corporese principia simul commiscet nec inter se dissidere sinit, sed unam et consonam harmc niam cogit efficere.,.. Per ipsum, res illœ quœ per seipsas sunt conlrariœ, quasi amicœ et cognatœ, una coeundo, rébus aspectabilibus, vitam tribuunt... Que'madmodum musicus, lyra ad concentum accommodata gravibusque cum acutis, et mediîs cum aliis arte temperatis, unum efficit concentum : ita quoque Dei sapientia universum mundum veluti lyram tenens, resqae aerias cum terreniset cœlestes cum aeriis conjungens, omniaque cum singulis connectens et suo nutu et voluntate circamducens, unum mundum unumque mundi ordinem pulchre et concinne admodum efficit... Omnia denique pro sua natura illo dante vivunt et consistunt, admirabilemque ac vere divinum

concentum per ipsumcomponunt. (S. Athanasius, cont. Gentes, c. 40-42).... Ut omnes unum sint, sicut tu Pater in me et ego in te, ut et ipsi in nohis unum sint.-. Ego in eis, et tu in me, ut sint consummati in unum^ et cognoscat mundus quia tu me misisti. (Joan. c. 17). In hoc cognoscent omnes, quia discipuli mei estis si dilectionem habueritis ad invicem (Joan. 13).

DISCOURS

POUR

TJNE BÉNifcDICTION DE OUOOJBJSl

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