CHAPITRE IV
Des associations industrielles pour Vaccroisse- < ment des produits.
Multiplicabo frueium ligni et germina tcrræ, cl rcplebo vos hominibus et jumentiiiet nmltiplicabuntur, cl rrcsrcnt ^ bonisque donabo vosinajoribut quam babuislisin principio* Ezech., cap. 36, v. 1 1 et 3o.
Et si ista non sufliçiunt , umlto majora atijiciam.
Keg., lib. i , cap. 3.
Que faut-il aux trois quarts des hommes pour être heureux, si ce n’est de cultiver leurs champs tranquillement et de se reposer sans inquiétude à la fin de leurs travaux ’? Qu’ils possèdent la liberté de droit ou de fait, un gouvernement de fait ou de droit , peu leur importerait, s’il était possible, à travers le choc des partis , des révolutions ou des guerres , de voir leurs intérêts toujours garantie, leur repos
i . Unusquisquc colebat terrain suara cura pace , et sc- «Ickat sub vite sua, et non erat qui cos tsrreret. Machab., lib. I, cap. 1 4, v. 8 et 13.
toujours assuré. L'amour-propre , l'ambition , l’envie, entrent peu dans les idées de l’homme simple et occupé. L’esprit de parti et l’intrigue ne sont point le mobile de ses actions. Des institutions stables et justes pour garantir l’exercice de ses facultés , voilà tout ce qu’il désire , voilà ce qu’il demande à acheter par le travail , l’obéissance et les privations: c’est sous l’égide d’un arbitrage tutélaire que sou industrie peut seule se développer ; mais alors aussi combien de merveilles n’est-elle pas capable de produire ! Le même principe d’association que nous avons vu agir avec tant d’effet pour assurer le travail , se reproduit avec plus d’énergie encore dans les combinaisons de ce travail ; il s’élève depuis les plus faibles intérêts de l’homme isolé jusqu’aux combinaisons qui embrassent le monde entier.
A peine l’artisan laborieux a-t-il acquis quelque sûreté dans une profession quelconque , qu’il cherche à s’adjoindre une compagne, moins pour étendre ses affections que pour accroître ses profits, pour partager ses peines, et rendre son travail plus productif en le divisant. Ses enfans sont autant de compagnons qui se préparent à l’aider; et, s’il doit travailler quelque temps pour eux dans leur bas âge , ils travailleront bientôt pour lui dans sa vieillesse.
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Il n’est point de profession où l’on ne remarque l’union de plusieurs individus dans le même emploi, se partageant les fonctions, l’un des affaires du dehors, l’autre des travaux intérieurs. En Angleterre, les procureurs, les artistes, les médecins mêmes sont ainsi associés ; les uns vont plaider, visiter les malades, ou surveiller les travaux; les autres rédigent les plans, les mémoires ou les consultations. L’union des ouvriers avec l’entrepreneur d’industrie est aussi une véritable association , qui permet d’entreprendre toute grande exploitation, soit d’agriculture, soit de fabrication, tandis qu’ailleurs le travail isolé retarde la production , multiplie les peines , et fait arriver bien plus tard au bien-être. Smith n’a considéré la division du travail que sous le rapport de la main-d’œuvre; elle est bien plus importante encore dans la conception.
Sitôt que ce principe fécond a ainsi opéré dans les actions privées , et est parvenu à produire des capitaux, il prend un essor immense en réunissant ces memes capitaux sous plusieurs grandes catégories, qui se placent dans la société de manière à porter ses efforts au plus haut point d’action et de force. Les principales réunions de ce genre consistent en associations
de crédit , ou compagnies de banque ; associa» lions de transport et d’échanges, ou compagnies de commerce; associations de garantie, ou compagnies d’assurances. Pour se former une idée de l’avantage de ces sociétés , il faut se représenter les hommes livrés à l’incertitude des productions , malgré léut travail et leur intelligence. Les meilleures institutions ne peuvent répondre au cultivateur de sa récolte, au manufacturier de la vente : les uns et les autres sont toujours à la merci de la nature ou des événemens. C’est alors que le banquier leur facilite des avances , le commerçant des débouchés, l’assureur des garanties. Ces combinaisons ont eu lieu chez les anciens , mais imparfaitement, et même ne se sont élevées à un haut degré dans les temps modernes qu’en Angleterre, où leur act ion mérite une étude particulière. Elles étaient à peu près inconnues chez nous, il y a quelques années, et elles ont pris, depuis la première publication de cet ouvrage, une grande extension.
Les premières banques fondées en Angleterre le furent à l’imitation de celles de Venise , et bornées d’abord à un capital médiocre, ainsi qu’elles existent dans plusieurs étals de l’Europe: le but de leur institution était d'opérer
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avec un capital fictif’ double ou triple de la mise de fonds de leurs actionnaires, et de gagner ainsi lés intérêts de sommes doublées et triplées fictivement. i
Je supposé qu’une banque ait reçu en caisse 100 millions de ses actionnaires , et quelle émette en sus îoo rfnlKons de son papier, elle fait pour 200 millions d’affaires, ou plutôt elle escompte de bonnes traites à court terme pour ces 200 millions ; elle n’a besoin de garder en caisse que la somme d’argent qu’elle prévoit être nécessaire pour payer à vue ses billets , laquelle somme dépend uniquement de la force du crédit de cette banque , et du nombre de billets, qui viendraient au remboursement. Le bénéfice d’une banque se règle donc en raison de son crédit, c’est-à-dire en raison du peu d’argent qu’elle est obligée de garder dans ses coffres. Ce crédit s’établit d’après la connaissance que l’on a de la manière d’opérer de cette banque, ou autrement de sa prudence à ne jamais se dessaisir de ses écus ou de son papier que contre des valeurs assez bonnes pour être immédiatement réalisées , et par conséquent représenter le fonds de ses actions. Cette institution met donc, comme on le voit, un nouveau numéraire fictif dans le pays, qui facilite
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et multiplie toutes les opérations; mais si, à l’exemple et sous la garantie de cette banque générale, il s’en forme de pareilles dans chaque province , dans chaque ville d’un pays, presque dans chaque petit bourg , et toutes agissant plus ou moins d’après le même principe, inspirant la même confiance et émettant également des valeurs fictives , on voit à quel point le mouvement des affaires peut s’augmenter, et c’est ce qui se passe en Angleterre depuis cinquante ans; il n’est point de village qui n’ait s#n banquier, dont le papier, jusqu’à une.livre sterling, circule au pair avec l’argent monnayé, et facilite toutes les opérations de son voisinage. C’est là le premier degré de l’association industrielle; c’est, pour ainsi dire, la banque municipale : viennent après elle , et dans un ordre plus relevé, les banques des grandes villes qui soutiennent, encouragent, alimentent les premières ; la banque de Londres enfin , sorte de métropole immense, de caisse générale pour toutes les autres , règle leurs mouvemens , les couvre de son crédit, de ses richesses. Dépositaire à la fois des recettes de l’Etat , des sommes en litige et des créances de tout genre , elle peut faire sans danger des avances aux particuliers, parce qu’ils ont entre leurs mains ses ae-
lions , et au gouvernement , parce quelle a entre les siennes ses revenus. Elle est le créancier, le débiteur et le caissier de la communauté, et ses directeurs ne sont que les plus forts actionnaires de celte immense maison nationale. Chargée des intérêts généraux, comme les banques particulières le sont des intérêts privés, elle active ou ralentit leurs opérations par ses démarches. Lorsqu’elle voit que les revenus de l'État rentrent faiblement, que le produit des douanes diminue, lorsque surtout il y a demande d'espèces, elle restreint doucement et sans secousse ses opérations; elle émet moins de son papier; son papier étant alors plus recherché , les banquiers de province, qui sont obligés de le fournir , restreignent également leurs opérations , et ainsi de suite. Les banques générales et particulières sont les innombrables canaux d’irrigation du pays, que l’on ouvre et que l’on ferme à volonté : mais en même temps qu’ils distribuent ainsi des avances, ils retirent tout le trop plein de la production , le numéraire vague , les capitaux oisifs, les recettes de tout genre; semblable au soleil, qui ne pompe les eaux des rivières que pour les rendre en pluie douce au même moment.
Personne, en Angleterre, ne garde d’argent
dans sa maison; on porte tout chez les banquiers, qui font l’office de notaires, de caissiers et de trafiquans des fonds de la communauté. Beaucoup de maisons mêmes n’ont pas d’autres capitaux que leur crédit et le revirement continuel de fonds qu’on leur apporte et qu’ils replacent Les valeurs fictives suivent ainsi de tous côtés les valeurs réelles, elles les devancent ensuite pour hâter la production. Garanties par l’intérêt commun et l’intervention des hommes dans cet intérêt , ces valeurs deviennent une propriété aussi précieuse que l’or qu'elles remplacent, aussi réelles que les immeubles qu’elles représentent. Les unes et les autres reposent sur la fidélité à remplir les engagemens , ét les institutions d’où découle naturellement cette fidélité.
Le crédit d’un particulier consiste dans l’idée
i . Dans une circonstance que je n’ai pas présente à la mémoire , les tribunaux ordonnèrent l’examen des livres de la fameuse maison de Child ; on fut étonné de trouver très peu de fonds en caisse , quoique cette maison frtt énormément riche. On apprit alors que le revirement des fonds suffisait à ses immenses opérations , c’est-à-dire qu’elle recevait autant d’argent environ qu'elle était obligée d'en payer, et quelle avait une commission sur le tout.
qu’on se fait de sa fortune et de sa bonne foi; le crédit d’un état , dans la connaissance que l’on a de ses institutions.
La banque a souvent rempli seule l’emprunt qu’a fait le gouvernement pour couvrir le déficit; et, en qualités plus riche capitaliste , elle a eu le moyen de prêter au plus solide emprunteur■, à un intérêt moindre que toute autre association. C'est ainsi que la multiplicité des affaires tend à multiplier à l’infini le moyen d’eu créer de nouvelles, à enchaîner les intérêts les uns aux autres, à fonder une solidarité entre la société et chacun des membres qui la composent, en un mot, à établir dans les opérations commerciales, pour l’accroissement des produits , la même correspondance admirable que nous avons observée dans les associations municipales pour leur création.
Ce fut un beau spectacle dans la dernière guerre que le mouvementqui eut lieuàLondres lorsque le peuple, frappé un moment d’inquiétude sur les événemens et les opérations du “ gouvernement, se précipita en foule à la banque pour réaliser en numéraire ses billets; il eût été impossible de satisfaire tout le monde, parce qu’une partie des eflèls de la banque consistait en billets de l’échiquier ou autres
valeurs du gouvernement, qui n’avaient point d’échéances déterminées. Mais que faire, cependant? L’inquiétude publique avait beau ne pas être motivée , elle n’en était pas moins dangereuse pour le crédit général de la nation. Il se fit alors une union spontanée de tous les hommes industrieux, ayant à leur tète les banquiers, les gros fabricans, les capitalistes, les riches propriétaires, toute la cité en un mot, qui se levèrent d’un commun accord , et répondirent, sur leur fortune entière, des effets de la banque. Le parti de l’opposition dans les Chambres se réunit à celui du ministère, et tous les deux proclamèrent le droit de la communauté d’émettre, pour représenter ses valeurs, le signe qui lui convenait, puisque ce signe étant garanti par la foi nationale , les impôts et les propriétés ne devaient jamais être dépréciés. A ce mouvement général des propriétaires, des hommes respectables, éclairés, de tout un pays ; à cette grande voix nationale qui sembla s’écrier, nous le voulons , le peuple s’arrêta étonné , admirant la grandeur , la beauté de ses institutions, et se retira plein de confiance et d’orgueil , semblable à cette foule qui, interrompue souvent au milieu de ses plaisirs dans l’ancien gouvernement de Venise,
s'éloignait avec respect devant un enfant sans armes, mais qui portait sur son bonnet les signes vénérés de la république.
Moyennant les secours et l'appui de ces associations de banque, le travail ne connaît plus de bornes , et le pays se couvre d’une masse énorme de produits de tout genre ; alors se présentent , pour répartir dans le monde ces produits, de nouvelles associations sous le nom de compagnies de commerce , qui , aventureuses , hardies , vont chercher partout les consommateurs, solliciter les échanges, et arrivent à des résultats que l’esprit humain n'aurait jamais pu prévoir. Ces compagnies réunissant la fortune , l’intelligence et le pouvoir, sont capables d’entreprendre des opérations dans lesquelles tout particulier isolé devrait échouer ; c’est sans contredit à leur formation que l’Angleterre doit la création de son commerce. Les unes allaient dans les pays du nord porter les produits des manufactures nationales, et recevaient en échange les matières premières 1 ; d’autres établissaient sur la côte d’Afrique des comptoirs, des places de guerres, comme aurait pu le faire
i. La compagnie de Russie, fondée en i566, et la compagnie de l’Est pour le commerce de l’Allemagne et de la Russie.
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un gouvernement 1 5 ceux-là se lançaient dans l’Océan atlantique , découvraient de nouvelles contrées, et revenaient, comme les flottes de Salomon , avec des profits immenses , d’une navigation longue et inconnue * ; ceux-ci allaient peupler les déserts de l’Amérique et préparer les destinées d’un nouveau monde s ; d’autres, pendant ce temps , employant leurs capitaux et leur industrie dans le pays même , le couvraient de canaux , de routes , de ponts , de magasins, d’ateliers de tout genre 4. Mais que sont toutes ces nobles entreprises réunies , auprès des prodigieux, travaux d’une seule association , la compagnie des Indes 5 , dont l’ima-
1. Lâ compagnie d’Afrique, et aujourd’hui la Société africaine.
a. La compagnie de la mer du Sud qui occasiona un agiotage semblable à celui du Mississipi, et l'ancienne compagnie des Indes.