Nf gotiatorcs principes, institorog ejits inclyti torræ
Isaïe, cli.np. ü3 , v. 8.
C’est cette même intervention des hommes dans leurs intérêts que nous avons vue, sous le nom d’associations municipales, contribuer si éminemment à la création des produits , qui agit avec plus de force encore pour leur accroissement. La direction de ce second état de la production est absolument la même que l’action du premier : ce sont des conseils délibérans pour les projets, des agens directs pour l’exécution ; mais tous également délégataires des intérêts sociaux et responsables de leur gestion à la masse des actionnaires. De même que dans les associations municipales , où la grande propriété donne une sorte de droit ou de prévention favorable pour être élu, de même c’est en raison du nombre d’actions qu’on possède , qu’on parvient à une prépondérance plus étendue. Ces associations forment également un corps politique offrant toutes les garanties pour les capitaux, pouvant emprunter collectivement, entreprendre, faire des profits, ou réparer des pertes ; et les mêmes individus qui , chargés de fonctions municipales, contribuent à la création des produits , sont souvent les premiers agens de leur accroissement comme directeurs de plusieurs de ces compagnies. De telles existences pourraient-elles s’élever ailleurs que sous
un gouvernement auquel elles ne porteraient point ombrage ? Un monarque absolu les verrait-il sans inquiétude croître près de son trône, et y croîtraient-elles avec confiance , si même il voulait les encourager ? Parvenus cependant à ce haut point de grandeur , ces hommes indépendans ne cessent point, n’ont jamais cessé detre soumis à la communauté. C’est à sa protection qu’ils ont dû de grandes richesses ; mais elle ne leur a concédé cet avantage que tant qu’ils étaient nécessaires pour obtenir de grands résultats. Du moment où l’intérêt public a réclamé la cessation de ces privilèges , ils se trouvent abolis sans secousse , sans éclat, et uniquement par l’expiration de leur contrat, la cessation de leur charte. Alors les sceptres etles couronnes qu’ils ont acquis rentrent dans les coffres de l’Etat ; la ferme de 4o millions d’hommes est mise en régie , et le commerce exclusif rendu commun à tout le pays '. Pour se former une idée juste de
l . Le commerce de lu compagnie consiste à faire travailler les habilans pour son compte , et à porter en Europe ces produits, ce que chaque individu ou compagnie particulière pourrait très bien faire aujourd’hui et avec plus d’activité et de discernement ; mais il est bon que l'exemple ait été donné au monde de ce que peut une association conduite avec habileté et persévérance.
la compagnie des Indes comme de toute association de ce genre, il faut distinguer en elles l’action de la souveraineté, qui exige de grandes dépenses d’administration militaire et civile, rarement couvertes par les revenus et mal dirigées par une compagnie 1 , et l’action du commerce devenue paresseuse par le monopole et la certitude des bénéfices *. Il arrive donc un
i. Une trop grande extension de la souveraineté n’est plus eu proportion avec la direction d'un comité ; elle serait alors à la merci d’un conquérant, d'un homme habile, ou sujette aux déprédations d’agcns intéressés. Il y a une sorte de dignité dans les emplois dont on est revêtu par un gouvernement qui éloigne d'une conduite équivoque dont on se ferait moins de scrupule en agissant pour une compagnie commerciale ; l'action est en même temps plus vive, plus déterminée, quand elle part du trône et du centre des affaires.
a. Il n’y a pas de petits profits dans le commerce , et une compagnie de gens très riches n’en veut plus que de grands. Le monopole n’est pas comme ces riches de l’Écriture qui permettent aux malheureux de recueillir les épis négligés, rémanentes spicas colligcre ; il préfère les voir se consommer sur la terre ; conquérant hardi , entrepreneur utile , il n’est bientôt plus qu’un dominateur jaloux ; et quelque libéralité qu’il y ait dans le caractère de la plupart des directeurs de la compagnie des Indes, il a fallu l’intervention des Chambres pour établir une sorte de franchise dans leurs vastes possessions.
temps où la souveraineté doit passer entre les mains du gouvernement qui, par l'habitude et la responsabilité, est plus propre à ce genre d’action , et le commerce réparti entre les concurrens qui l'exploitent avec plus d’activité et d’intelligence. Les compagnies exclusives cessent donc d’exister d’elles-mêmes lorsqu’elles ne sont plus d’aucun avantage pour l’Etat, lorsque chaque actionnaire reconnaît qu’il ferait un meilleur emploi de ses fonds dans d’autres associations, et que l’exercice de la souveraineté serait plus utilement confié à d’autres mains. Il en sera ainsi de ce colosse énorme de la compagnie des Indes qui , sans doute , à l’expiration de sa nouvelle charte, cessera d’exister, et rentrera majestueusement dans la communauté, fier de tant de travaux, et de laisser à son pays de tels avantages ; institution singulière, dont la naissance, l’accroissement et la chute même auront été également un bien pour l’Etat et pour les membres qui la composaient.
Pendant que les compagnies de banque activent partout la production et les associations commerciales, les débouchés, la richesse acquise , fondée , ne reste pas oisive ; elle dédaignerait de se fixer à la terre ou de se placer chez l’étranger , ou, ce qui est pis encore , de rester
stagnante dans les coffres ; après tant de mou» vemens, tant d’années de travaux, elle a encore une mâle vieillesse , cruda senectus. Dans cet admirable système, rien d’inutile, rien d’oisif, nihil otiosum , nihil inutile : toujours et partout, voilà sa devise.
Renonçant aux spéculations aventureuses, et trouvant, par des combinaisons sédentaires, un nouvel accroissement à leurs capitaux, les hommes industrieux ne s’occupent plus à créer des produits, mais à garantir la production et à la délivrer de tous les dangers et de tous les obstacles. Ils s’associent, en un mot, en compagnies (V assurances contre touteespèced’atleînte, soit des hommes , soit de la nature : puissance singulière qui maîtrise pour les autres toutes les chances, en se les rendant à elle-même favorables.
A l’abri de cette masse tutélaire de richesses' ;
1 . Les fonds d’assurances de tout genre , en Angleterre, s'élèvent à plus d’un milliard, mais ne sont point réalisés en caisse , ce qui serait inutile ; les engagemens consistent en créances hypothécaires et en argent comptant; les souscripteurs ont 4 pour îoo d’intérêt sur les fonds disponibles, et seulement 1/4 ou ]/8 sur les autres. Ainsi, je suppose, quelqu’un qui engagerait un million et fournirait seulement 100,000 fr., aurait 4,000 fr. d’inté-
les vaisseaux se lancent tranquillement sur les mers; ils affrontent les climats, les plages inconnues , les guerres, les tempêtes Les maisons s’élèvent spontanément et bravent les ravages du feu 3 ; les champs dédaignent la grêle impuissante; l’homme enfin, l’homme pauvre, faible, isolé, ne craint plus les infirmités, la vieillesse s. Quelques années seulement d’un travail constant et courageux lui suffisent pour assurer le repos de ses vieux jours et le sort de
rct pour ces 100,000 fr., et a 1/4 pour le reste, ce qui porterait l'intérêt de ces 100,000 fr. à 6 1/4, sans compter les bénéfices : ce moyen de mobiliser les capitaux sans les déplacer multiplie beaucoup toutes les valeurs.
1 . Les assurances maritimes de tout genre , dont les capitaux et les bénéfices sont énormes.
2. Les principales maisons d’assurance contre les incendies sont d’abord les anciennes qui ont survécu à la chute des spéculations en 1720, telles que les Royal Exchange, York Building, London; et les nouvelles, telles que la Westminster, fondée en 1792; le Pélican, en 1797 ; le Globe, en 1799 ; Y Albion, en i8o5; le Rock , en 1806 ; YEagle, YHopc, Y Allas, en 1 807 ; le Sun , etc.
3. Les mêmes et quelques autres qui se sont plus appliqués à cette sorte de combinaison , telles que YAmicab/c Society, la Provident Institution, en 1806, et surtout YEquitablc Society; il y a de plus des associations semblables pour chaque profession , qui sont calculées et opèrent sur des tables statistiques relatives à ces professions.
ses enfans. Quelque emploi qu’il exerce , quelque précaires que soient les produits de son travail, il peut leur donner un résultat fixe et assuré , et varier à l’infini les combinaisons de son avenir.
Quel étonnement n’éprouverait pas un étranger à qui on dirait : Ami , vous travaillez; avec ardeur , mais la vieillesse est là qui vous menace j vous affrontez avec courage les dangers de la mer , mais vous tremblez pour l’existence de votre vieux père qui se trouvera sans ressource à votre mort ; vous occupez une place dans une administration, mais l'idée du sort de vos enfans vous afflige, elle trouble le repos qu’il faudrait à votre ame pour réussir dans vos travaux ! eh bien , jouissez de cette tranquillité si nécessaire dans toutes les positions ; je me charge de votre sort et de celui de votre famille. Moyennant une légère rétribution, annuelle, prise sur vos profits ou sur votre salaire, de ce moment l’existence de votre vieux père est assurée ; votre fille recevra , à votre mort ou au moment de se marier, une somme suffisante à son établissement ; vos autres enfans en auront une autre pour embrasser une profession quelconque, ou bien ils jouiront d’une rente viagère assez forte pour qu’eux-mèmes puissent, à leur
tour, par une légère retenue annuelle, assurer également le sort de ceux qui leur seront chers ; vous-même, dans un âge avancé, jouirez, dù fruit de vos travaux et de la douce idée de ne point laisser après vous d’êtres malheureux.
L’homme à qui on tiendrait un pareil langage ne serait-il pas ému profondément, ne demanderait-il pas à son généreux bienfaiteur le moyen de lui témoigner sa reconnaissance? l’autre alors lui répondrait: Vous pouvez, en effet , pour le petit service que je viens de vous offrir, m’en rendre un grand, c’est d’accepter mes propositions , car vous doublez par là ma fortune, et vous faites vivre un millier d’individus qui travaillent dans mes bureaux et dans ceux de mes collègues ; mais , puisque je trouve en vous un homme si reconnaissant, je vais faire davantage en votre faveur , je vous associe aux bénéfices certains de inon entreprise 1 ; ces
i . L 'Equitable Society est la plus ancienne et la plus considérable des compagnies qui partagent leurs bénéfices avec leurs assurés, de manière à les faire participer au dividende de leurs profits, qui sont assez considérables pour produire l’effet indiqué. Il en est ainsi de la Compagnie du Soleil à Paris. Ce sont en quelque sorte des assurances mutuelles, car on exige que les bailleurs de fonds soient tous assurés eux-mêmes.
bénéfices sont basés sur des calculs mathématiques incontestables, et confirmés par soixante ans d’expérience. Ainsi, de cette manière, vous serez assureur et assuré ; vous serez vous-même votre bienfaiteur et votre obligé; vous jouirez d’abord des bons effets de votre police d’assurance, ensuite du bénéfice produit par l’opération ; alors cette même somme que vous devez nous donner par an diminuera progressivement, et peut-être arrivera-t-il un jour, si vous vivez long-temps , où vous recevrez un dividende au lieu d’en payer ; ou bien vous verrez s’augmenter annuellement la somme qui devra être payée à votre mort Telles sont les combinaisons admirables où conduisent les mouvemens d’une sage industrie garantie par de plus sages institutions; tels sont les rêves heureux de l’imagination, qui se réalisent tous les jours, et que l’industrie a fixés à jamais pour le bonheur des hommes.
i . On a vu des polices d’assurances quadruplées , c'està-dire que, joignant chaque année un dividende de 3 j/a pour 100 à leur police, ceux qui vivaient quarante ans» avaient droit à des sommes considérables : 1000 liv. slcrl. assurées en 1763, ont produit, en 1800, c'est-à-dire au bout de trente-huit ans, la somme énorme de 4,780 liv. st. , c'est-à-dire pics de ciuq fuis le principal.
Retardée dans le développement des vrais principes politiques, qui, ainsi que nous l’avons démontré, peuvent seuls servir de base à toute amélioration sociale, la France n’a pu participer que lentement à ces heureux résultats, et l’arbitraire y paralysa long-temps le crédit; la fiscalité arrêtait l’industrie; les efforts dirigés vers les prestiges de la vanité ou égarés par les préjugés, ne suivaient que lentement la marche rapide des peuples mieux gouvernés, mais elle n’était point cependant étrangère aux idées utiles, et on voyait que l’industrie n'attendait que le moment favorable pour s’y développer. La douceur du gouvernement endormait sur lesinconvéniens de son organisation, et la légèreté du caractère français faisait braver les dangers de spéculations incertaines; l’homme dort ainsi tranquillement près des volcans, et rebâtit sa demeure sur la même terre qui l’a renversée. Les mesures utiles n’avaient pas de peine à pénétrer en France, mais elles trouvaient de la difficulté à s’y naturaliser ; semblables à ces plantes qui croissent aussi dans une terre mal préparée, mais qui ne s’élèvent jamais bien haut. Les banqueroutes réitérées du gouvernement empêchaient le système général des banques de produire d’heureux effets; la confiance
mutuelle qui a lieu rarement sans la confiance publique , bornait à la seule capitale le mouvement des affaires importantes. La banque de Lavv avait produit d’heureux effets, lorsque l’intervention du gouvernement la précipita dans l’abime, et le crédit public avec elle; la caisse d’escompte , plus tard , rendit de grands services ; mais celte même intervention lui fut également fatale ; les compagnies de commerce ' , même avec le secours du monopole , avaient eu peu de succès; enfin, la révolution, de sa faux terrible, sapa jusque dans ses fondemens le crédit, la propriété, l’apparence même de la bonne foi. Un agiotage honteux , un jeu perfide sur toutes les valeurs, fut pendant vingt ans les seuls agens des affaires publiques, et il n’en pouvait être autrement au milieu du trouble et des révolutions. On se trompe étrangement, si l’on croit que l’industrie ait plus de goût pour les gouvernemens populaires que pour le des-
i. Les compagnies des Indes, du Mississipi , du Canada, etc., etc. ; les premières commencèrent eu 1696 et i GaS. Colbert en sentit l'importance , et Louis XIV écrivit de tous côtés pour les encourager. Les édits, à cct égard, ne disaient pas : Voulant favoriser tels ou tels, mais : Sur ce qui nous a été représenté , qu'il était du bien de notre royaume.
potisme, pour la multitude que pour un prince absolu; toute contrainte , toute inquiétude la lue, et peu lui importe que ce soit une main illustre ou grossière qui la frappe.
Sortie de la tempête révolutionnaire et des gouvernemens imparfaits qui^ font suivie, la France aujourd’hui est suffisamment instruite de ce quelle doit éviter, mais elle ne sait pas bien encore ce qu’elle peut vouloir; elle ne marche qu’en tâtonnant vers l’organisation qui convient à son crédit ; elle attend l’union , l’association des hommeséclairés, hardis, confians, pour guider ses pas et porter au plus haut point toutes les combinaisons sociales , mais alors rien ne pourra l’arrêter. Tout ce qui excite notre admiration, notre étonnement chez nos voisins, deviendra un résultat facile et naturel de son action. Au lieu d’une banque établie dans la capitale, sur uue petite échelle, il s’eu formera de semblables dans toutes les provinces, qui correspondront avec elle , qui émettront un signe garanti par la propriété et la confiance ; leurs billets se subdiviseront pour l’utilité du commerce en très petites sommes et viendront chercher tous les bras laborieux , se glisseront par les plus petits canaux de l’industrie et la tireront de l’apathie où la laisse le manque de
capitaux el de circulation. La banque de France elle-même aura une marche plus grande , plus noble , plus libérale ; elle multipliera ses escomptes, elle couvrira de son crédit les banques provinciales, sans se mêler de leur gestion, sans avoir besoin d’établir, comme elle l’avait tenté, de ces inutiles succursales qui n’ont jamais pu réussir , parce qu’elles n’intéressaient que la capitale; elle entrera dans des rapports francs , ouverts et sans danger avec le gouvernement, parce que le gouvernement sera lui-même incorporé tout entier à la communauté ; elle ne craindra plus de se lier à son sort. Les grands bénéfices de la banque d’Angleterre proviennent de ses rapports avec le gouvernement qui , en effet , est le plus gros capitaliste , et qui a constamment le maniement de plus d’argent; le succès, au contraire , de la banque de France a été dû jusqu’à présent à son éloignement de l’autorité et à l’indépendance qu’on lui supposait d’elle. Ainsi, même, en 1814, après que la Charte avait établi les bases du gouvernement constitutionnel, la banque a stipulé, par les articles i5 et 4* de sa nouvelle organisation, 1% faculté de refuser d’escompter les billets du trésor; condition honteuse pour les deux contractans, et cependant juste, tant qu’il existera
encore quelque vestige de fiscalité dans la direction générale des affaires, tant que 1 intervention raisonnable des hommes dans leur intérêt sera centralisée, contrariée, annulée par l’administration , et qu’on pourra passer pour ne pas aimer le roi, parce que l’on critiquera les opérations des ministres.
La création des banques provinciales est demandée par tous les bons esprits; mais il y a ici une grande erreur , c’est de croire que ces établissemens sont des agens qu’on peut placer où l’on veut, et qu’on peut dire à un comptoir: je te fais banque , comme madame de Sévigné disait à quatre arbres, qu’elle avait plantés au bout de son jardin : je vous fais parc. Ils ne voient pas que ces établissemens sont les conséquences heureuses d’autres institutions qui les ont précédées, et jamais une cause directe et spontanée de la richesse; cela est si vrai que, partout où l’on a voulu fonder de semblables banques en France, elles ont eu peu d’effet, tandis qu’en Amérique elles existent partout. Les habitans de nos provinces , qui recevaient en paiement leurs billets, ne sortaient pas de la ville sans avoir été au remboursement ; les gens mêmes du lieu ne les gardaient pas longtemps en portefeuille , et surtout ne versaient
jamais de fonds dans leur caisse, de sorte que la banque en était pour ses frais de régie. 11 en fut ainsi à Lille, et, pendant quelque temps, à Lyon et à llouen. Les billets mêmes de la banque de France n’ont point cours hors de la banlieue de Paris. Ce peu de confiance oblige alors à être très circonspect sur les escomptes, à exiger beaucoup de signatures, à borner le mouvement, les opérations, afin d’être toujours préparé en cas d’alarmes.
Une autre erreur est de croire que l’établissement subit de ces banques ferait baisser l’intérêt de l’argent; c’est encore prendre ici l’effet pour la cause 1 . v
1. Le loyer d’une chose quelconque (et l'intérêt de l’argent n’est autre chose que son loyer) est en raison de la confiance qu’on a dans le locataire et dans la quantité des valeurs qu’on possède à placer, puisque alors on est pressé de s'en défaire utilement. Ainsi donc , partout oii les institutions garantissent les propriétés et le repos, les valeurs naisseqt et créent le signe qui les représente ; la sûreté du placement et l’abondance du signe réduisent alors le bail de leur loyer, ou autrement l’intérêt. La qualité du signe ne fait rien à cela : en Espagne et en France, où il y a beaucoup de numéraire, l'intérêt est liés élevé; en Angleterre et en Amérique, où il n’existe que du papier, il est très bas. Montesquieu et Locke sont tombés à cet égard dans une erreur grave que M. Hume a fort bien réfutée , Essay on intercsl, 1 1 .
Pour créer et rendre utiles des banques, ii faut d’abord assurer la confiance par des institutions ; il faut ensuite présenter des sûretés , c’est-à-dire offrir en garantie des capitaux connus. Les capitaux en France ne consistent plus que dans les biens-fonds , mais ils sont considéra* blés sous cette forme , et peuvent aisément se mobiliser ' si leurs possesseurs consentent à en* trer avec eux dans la carrière de l’industrie ; alors il s’établirait , entre ces possesseurs de la richesse acquise et fixée et les hommes industrieux, des associations de crédit qui doubleraient leur fortune à tous en même temps que celle de l’État. Les banques se composeraient, je suppose, d’un capital moitié en biens-fonds et moitié en argent comptant pour le paiement des billets à vue. Bientôt celte moitié en argent se réduirait au tiers, au quart, à mesure que la confiance s’établirait. Il est certain que de semblables réunionsfonderaient un véritablecrédil. Les mêmes individus qui refusent lé*papicr officiel du gouvernement, ou celui d’établissemens éloignés de leurs relations , ne feraient aucune
1 . La banque territoriale ne peut pas servir d’objection , parce que son peu de succès tient à d'autres temps et à d’autres causes.
difficulté de recevoir, de prendre même avec confiance un billet ou une lettre-de-change endossés par les propriétaires riches et honnêtes qu’ils connaissent dans leurs environs ; or, les billets d’une banque ne sont autre chose que de petites lettres-de-change payables à vue.
Il reste à savoir à présent si ces propriétaires en France, la plupart appartenant à la noblesse ou à la classe des personnes éloignées des affaires , voudront ainsi consacrer leur temps ou exposer leur fortune dans des opérations auxquelles ils ont toujours été étrangers. Je réponds à cela que sans doute ils le voudraient le jour où, maîtres des événemens par leur influence dans la direction générale des affaires , depuis le conseil municipal de leur commune jusqu’à la puissance dans les deux Chambres , ils sauraient qu’ils peuvent maîtriser à la fois les caprices de l’autorité etle mouvement des factieux-, s’opposer à une guerre ruineuse et favoriser une entreprise utile ; alors , mais alors seulement , ils concevraient l’avantage de relever leur fortune sans quitter une autre carrière, de servir leur pays par leur crédit , de même que par leur courage ou leur talent ; alors ils s’associeraient îjon-seulemenl pour créer des compagnies de banque , si utiles et si profitables , mais ils seraient
à la tète des entreprises de canaux , de routes , de ponts nécessaires au développement de l’industrie, à la vente des denrées de leurs terres , qui doubleraient par là de valeur ; ils auraient à la fois le bénéfice de l’entreprise et la plus-value du domaine. Ceux qui habiteraient les départemens maritimes s’intéresseraient aux expéditions aventureuses du commerce , aux colonisations utiles , aux calculs des assurances ; à leur exemple, les petits propriétaires , les industrieux de toutes les classes, au lieu de payer un arpent de terre cinq ou six fois sa valeur , ainsi que la chose a lieu dans beaucoup de parties de la France, placeraient leurs économies dans les maisons de banque et de commerce ; ils s’accoutumeraient à avoir des actions dans plusieurs entreprises à portée de leurs demeures et proportionnées à leurs moyens. Les compagnies d’assurances s’élèveraient à côté de ces spéculations de tout genre, et la France municipale serait bientôt industrielle , commerciale et puissante.
Le grand développement de la richesse en Angleterre date du changement qui s’opéra dans scs institutions. La première banque de Londres fut fondée pn i6g4, peu de temps après l’avèneinent de Guillaume au trône. Les pre-
mi ères compagnies , pour le commerce de l’Afrique et de l’Inde , eurent à leur tête les comtes de fV* arwick et de Leicester. Les entreprises pour la pêche et la vente du poisson furent fondées par le comte de Pembrock , et ce fut dans ce temps que commença cet esprit d’association dans tous les intérêts , qui produisit tant de merveilles ; les nobles cessèrent de vivre ignorés dans leurs terres , de borner leur ambition aux emplois de l’armée ou aux faveurs de la cour ; ils entrèrent de bonne foi et avec ardeur dans les entreprises commerciales , et leur prépondérance dans l’État ne fit qu’augmenter par ce nouveau mobile ; ce n’est point dans les rangs du commerce qu’ils parurent se mêler, mais c’est le commerce qu’ils firent entrer dans les leurs , et qu’ils dirigèrent en qualité des hommes les plus riches et les plus éclairés; ils honorèrent l’industrie, et elle les enrichit. Le travail et la puissance, le génie et la fortune, agissant ainsi de concert , se donnant un mutuel appui , portèrent le pays au plus haut point de splendeur sans que les classes supérieures aient rien perdu du sentiment de l’honneur et de la distinction des manières, ni que les classes inférieures aient acquis une prépondérance dangereuse dans l’État.
Témoins des heureux effets de ces associa-? lions , nos rois ont cherché souvent à les encourager daus leurs états ; mais ils n'y ont jamais réussi, soit qu'ils y attachassent peu d’importance, soit que les préjugés fussent plus difficiles à vaincre en France Louis XIV parut un moment le désirer, et sa volonté toute puissante y serait parvenue si elle se fut manifestée fortement, mais il n'était pas lui-même bien persuadé. Sans doute lorsqu'il réfléchissait aux avantages immenses que lui avait procurés le commerce, il rendait des ordonnances en sa faveur ; il engageait les nobles à en faire partie, il présidait lui-même un conseil où étaient appelés les commerçans , il donnait des lettres de
». Charles IX permit, par des lettres-patentes , en 1 556, aux nobles de Marseille, de Rouen et de Bretagne, de faire le commerce sans déroger. Louis XIII, par l’ordonnance de »6ag, conviait ses sujets, de quelque qualité et condition qu’ils fussent, à s'adonner au trafic , et ordonnait que tous gentilshommes qui, par eux ou par personnes lin? tçrposées , entreraient en-part et société des vaisseaux , dentées et marchandises <f iceux , ne dérogeraient point à la noblesse ; enfin Louis XIV, dans l’édit de 1669 , se plaint que scs sujets , malgré les ordonnances multipliées de ses prédécesseurs, croient encore aux idées abstîntes de la dérogeance.
■noblesse aux hommes industrieux ; mais bien- ■tôt il craigDait de nuire à l’éclat de son trône , à sa puissance et à l’esprit militaire de sa nation ; il sentait que la nature de son gouvernement , l’ambition qu’il ne pouvait éteindre en lui, et l’éclat d’une cour dispendieuse qu’il était bien aise de maintenir , ne résisteraient point à des institutions qui tôt ou tard Unissent , ainsi que nous l’avons observé, par établir un contrôle de pouvoir et de justice. Long-temps même après lui , lorsque les succès de la Hollande et de l’Angleterre ne laissèrent plus de doute sur les avantages , sur la nécessité même d’une activité générale, il s’éleva encore de fortes objections à la participation des nobles , ou seulement des propriétaires fonciers, aux opérations industrielles; le profond Montesquieu fut lui-même parmi les opposans 1 . En effet , on devait se faire un certain scrupule de déranger un ordre de choses qui, de temps immémorial, se soutenait par un équilibre permanent ; et qui , tout imparfait qu’il était , avait produit de grandes choses; moins on con-
i. Monlesq. Esp.des Lois, liv. Il , cliap. 20 ; et les ouvrages publiés dans le temps sous le nom de la Noblesse commerçante , in-i a , de l’abl>c Loyer ; la Noblesse militaire, le Conciliateur, etc., etc.
naissait de bases fixes, de lois écrites, de raisons, même au mouvement de cette singulière machine, plus on devait trembler d’en déranger les ressorts et d’anticiper sur le temps pour la perfectionner.
Il était reconnu que la noblesse ne pouvait suivre que la profession des armes ' , mais devait la suivre tout entière; elle était donc l’armée , la guerre était sa seule industrie, et on ne lui avait fait d’autre grâce dans les derniers temps que de lui en accorder le monopole. Le préjugé, qui fait croire qu’elle y était plus propre que les autres citoyens , la forçait, en quelque sorte , à s’y consacrer avec plus de zèle et à moins de frais ; à se contenter , pour ainsi dire, du péril seul, pour récompense du péril *.
Il s’était établi dans ce corps un principe d’honneur qui lui tenait lieu de toutes les.
i . Noble n’est tenu payer la taille, ni faire vile corvée, mais servir en la guerre et autres actes de noblesse. Loisel, liv. vi, n" a.
a. Suivant la belle expression de Tacite , non tam prccmiis pcriculorum quam ipsis periculis lœli. Hist., lib. II, cap. 86; et cette autre plus concise , plus piquante , de Sénèque : Périclitantes pcriculi causa. Qusest. nat. lib. Vv cap. 18.
autres jouissances, et faisait même porter envie à ses privations et à ses dangers ; la considération était la monnaie du temps pour récompenser les services, et les richesses ne semblaient qu’une consolation pour dédommager des travaux. Un magistrat payait 3oo,ooo francs pour avoir le droit de se lever à quatre heures du matin pour juger les criminels, et un gentilhomme se ruinait pour parvenir , au bout de plusieurs années, à se faire tuer d’un boulet de canon. Sans doute les hommes distingués dans les autres classes, les âmes généreuses, souffraient d’être exclus de ces emplois glorieux et méritoires; mais ils devaient cependant trouver quelque compensation à leur sort tranquille, lorsque le canon de Fontenoy mettait dans le deuil six mille familles de ces gens favorisés.
Il en est autrement aujourd’hui ; ce n’est plus du courage de la noblesse dont on aurait besoin pour défendre un peuple devenu guerrier: mais c’est sa fortune, son crédit, ses lumières , qui seraient utiles pour enrichir un pays devenu industrieux.
Ils ont égalé les nobles anciens et modernes, ces millions de braves qui ont couvert l’Europe de leur sang et porté au bout du inonde la gloire de leurs noms. Quand Montebello tomba
sur le champ d’Essling de sa trentième blessure, quel est le guerrier issu de nobles aïeux qui se soit informé de la naissance de ce brave; quel est le Français surtout qui n’a pas cru voiries ombres des Bayard, des Montmorency, des La Trémouille ouvrir leurs rangs pour le recevoir et partager avec lui les hommages de la postérité? La lice est désormais ouverte à tous les courages; la gloire ne reconnaît plus de droit d’ainesse parmi ses enfans : la fortune serait-elle donc plus difficile, ou le serait-on davantage à son égard ? Sans doute , ses faveurs sont moins pures, mais elles sont devenues peut-être plus précieuses aujourd’hui. Les malheurs, les bouleversemens , qui rendent le repos plus doux, les jouissances de la vie plus chères, ont fait sentir le prix du mobile qui les procure; l’indépendance est entrée en lutte avec la faveur ; l’estime de soi-même et des siens tient lieu facilement de vains honneurs; les plaisirs positifs ont gagné tout ce que le prestige de l’imagination a perdu; de nouveaux malheurs ont créé des jouissances inconnues; le plaisir d’améliorer sa situation , de profiter de toutes les inventions nouvelles, de s’intéresser à tout ce qui est utile, de ne devoir qu’à soimême son bien-être, de dispenser autour de
soi les bienfaits, supplée facilement aux tournons de l’ambition ou de la vanité. Or, cette richesse si désirable serait surtout le résultat d’associations d’hommes sages, éclairés et conlians, de propriétaires qui présenteraient le moyen de mobiliser les capitaux, et d'hommes industrieux qui les mettraient en valeur; les princes mêmes ne dédaigneraient point alors de présider ces réunions si utiles à leur pays, et nous en avons déjà vu parmi nous de nobles exemples.
Mais qu’entends-je?.... Les anciennes inquiétudes se manifestent encore; les mêmes plaintes se renouvellent, quoique les temps soient si changés. Oui, sans doute, me dit-on, les associations dont vous parlez peuvent produire quelque bien ; la richesse du pays peut gagner à cette action générale ; mais n’en peut* il résulter aucun inconvénient? Cette ardeur du gain, cet esprit mercantile qui suit ordinairement les opérations commerciales, ne sont-ils pas de nature à corrompre les sentimens élevés? La noblesse, en devenant industrieuse, conservera-t-elle les traditions de ses aïeux; et les classes industrieuses, en se mêlanL avec elle , sauront-elles se préserver d’une ambition dangereuse? Les campagnes seront sans
doute mieux cultivées, les villes embellies, les communications plus faciles , mais le trône sera désert; la royauté, isolée comme une simple magistrature, au milieu delà masse du peuple, sera privée de l'éclat, de la majesté qui lui conviennent ; elle n’aura plus auprès d’elle ces hommes puissans et distingués qui lui faisaient tantôt un rempart de leur corps, tantôt un hommage de leur fortune ou une parure de leur éclat. Vous croyez ne répandre que le bienêlre et la richesse; vous semez l’indépendance et la corruption...
Oh ! que ces paroles, trop long-teinps et trop souvent répétées, renferment d’erreurs dangereuses ! que d’entraves elles ont mises et mettront encore à tous les genres d’amélioration ! Comment donc ? le bonheur nuirait àla fidélité ? le courage disparaîtrait devant les vertus ? les devoirs deviendraient moins sacrés , parce qu’ils seraient plus faciles ? Croit-on que la richesse produite par le travail rende moins sensible à la considération? n’est-ce pas elle , au contraire, qui# en fait sentir tout le prix ? ne faut-il pas avoir dépassé les* besoins pour jouir des honneurs, pour apprécier même l’estime ? Est-ce en France qu’on peut craindre de voir la vanité s’éteindre , et les jouets de la vanité perdre leur
importance? Ah ! qu’on se rassure, les trésors de l’amour-propre sont inépuisables et ne se laissent aisément distraire par aucune autre jouissance de la vie; et, quant à la stabilité du trône dans un ordre de choses semblables, qui ne sait qu’elle est plus assurée que dans aucun autre, parce qu’elle repose sur des institutions inaltérables et sur des hommes heureux et tranquilles? C’est une belle légitimité que le bonheur des peuples, et qu’il est bien difficile de contester !
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