‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 27 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premier effet. Création du crédit public et de la confiance mutuelle.

Sccundum fidcm vcslram fiat volii*.

Mattb. f Ev., cap. IX, V. 19.

Science est pouvoir, a dit Bacon : Ne pourraiton pas dire également crédit est richesse. C’est là cet esprit vivifiant, ce génie caché qui anime tout le corps social, qui multiplie les jouis-

sances en multipliant les moyens de les produire, qui fait entrer les ressources de l’avenir dans les richesses du présent qui , en un mot, crée un système merveilleux d 'anticipation, que l’on ne s’est pas encore attaché à bien définir, parce que ses effets n’étaient qu’imparfaitement connus.

J’entends par système d’anticipation l’art de donner au signe d’un produit qui n’existe pas encore assez de prix pour parvenir à créer ce produit , de multiplier ainsi les valeurs acquises par la confiance dans la possibilité de les acquérir; accumulation qui, partant toujours d’une base plus étendue, opère à la fin sur une échelle immense. J’ai besoin, pour expliquer cette idée, d’entrer dans quelques observations préliminaires sur la nature des signes employés dans les échanges.

L’argent a toujours été considéré comme une valeur plus précieuse que les autres, et dont la possession constituait la richesse : cette opinion tient à l’imperfection des institutions qui, ne garantissant pas assez les autres valeurs, donnent plus de prix à celle qu’il est plus facile de soustraire ou de convertir en d’autres objets. L’argent est ou métal ou signe , et , sous ces deux rapports, également défectueux : comme métal,

il est d’un emploi moins usuel, moins commode que beaucoup d’autres minéraux; comme signe, il est pesant, facile à s’user, et susceptible d’être altéré ou contrefait.

Dans l’origine des sociétés , les échanges se faisaient sur-le-champ en nature, et on peut se figurer un état de choses où les hommes auraient assez peu de besoins, et pourraient répartir leurs productions en assez petites portions pour les échanger directement contre tout ce qui leur serait nécessaire. L’argent ne serait alors pour eux qu’un ornement, comme toute autre espèce de parure, et c’est ce qu’on a trouvé chez la plupart des peuples sauvages. On pourrait également se figurer un pays où les institutions garantiraient si bien un signe quelconque des valeurs, qu’il serait indifférent de quelle nature il fût; c’est ce qu’on voit en Angleterre et en Amérique , où l’on est assez éclairé pour comprendre les avantages de ce système , assez confiant pour s’y livrer, assez sage pour n’en pas abuser. Or, ce qui a lieu dans un pays peut avoir lieu dans tous les autres; et si les hommes retombaient tous dans l’ignorance des sauvages, ou parvenaient à la civilisation de l’Angleterre, il est certain que l’argent n’aurait plus d’emploi qu’en qualité de métal précieux, et en cela va-

lierait, de prix, comme les diamans qui, plus chers que l’or, sont cependant plus sujets à être dépréciés, suivant la mode et le goût du temps.

Lorsqu’il n’existait point d’institution qui garantit la propriété, chacun devait exiger, pour se dessaisir de ce qu’il possédait, ou la présence d’une denrée en échange dans le marché, ou une valeur réelle à chaque transaction, pour assurer le moyen d’obtenir une autre denrée équivalente. Bientôt ces échanges se multiplièrent tellement, qu’il ne fut plus possible de les opérer autrement que par ce dernier moyen 1 . L’or et l’argent fixèrent alors l’attention , et furent unanimement adoptés comme chose précieuse, rare, et cependant

1. Homère dit que l'armure de Diomède valait dix bœufs, et était bon marché à ce prix , tandis que celle de Glaucus en valait cent. On conçoit la difficulté d’avoir toujours des bœufs avec soi pour acheter quelque chose , encore si ce que l’on cherche valait justement un bœuf ; mais comment faire, si cela vaut moins? tout le monde d’ailleurs n’a pas de bœufs, et ceux qui vivent de leurs talens se trouveraient bien embarrassés pour les échanger. Il faudrait, pour qu’un avocat, un médecin et un peintre eussent du pain , qu’ils trouvassent justement un boulanger qui aurait à la fois un procès, la fièvre et l’envie de faire faire son portrait.

facile à diviser. Leur valeur métallique fut considérée comme une garantie, une hypothèque de la denrée dont on se dessaisissait, jusqu'au moment où on parvenait, par son abandon, à en avoir une autre en échange : il n’agit donc que comme intermédiaire; mais cette qualité même, ilia perdit à mesure que les transactions se multipliant, firent retomber sans cesse le gage de leurs opérations sous l’empire des lois, comme tout autre signe moins précieux qu’on aurait adopté, et il n’est plus aujourd’hui qu’une affaire de convention dont l’importance diminue tous les jours. En effet, possédez-vous une terre, c’est par l’effet d’un contrat qui n’a de valeur pour vous que la garantie des lois. Vendez-vous cette terre, l’argent que vous en retirez, à moins que vous ne l’enterriez, passe sur-le-champ à un autre placement qui ne produit jamais pour signe qu’une obligation , soit du gouvernement, soit d’un particulier, l’une et l’autre en papier, et soumises aux chances de troubles, de guerres, de révolutions, d’arbitraire. Ainsi, sous un mauvais gouvernement, tout argent est papier, comme, sous un bon, tout papier, est argent. L’un et l’autre, comme signe, sont indifférens, parce qu’ils reposent sur la même base. Le prix attaché à l’argent a

fait disparaître les échanges en denrée, et le perfectionnement de l’ordre social et du crédit public fera un jour disparaître la nécessité de l’argent. Il n’y a que sous un gouvernement modéré, dit Montesquieu, que l’argent représente toute chose il aurait pu ajouter, et que le papier représente l’argent.

Lorsque les institutions eurent ainsi garanti la valeur du signe , la possession générale du signe assura la durée des institutions par l'intérêt que chacun trouva à les maintenir, et il en est résulté qu’on peut juger delà nature d’un gouvernement par l’espèce de signe en usage dans son ressort, et que les pays les mieux gouvernés sont en général ceux qui se contentent d’un signe de moindre valeur, quoique représentant peut-être plus de richesses. ,

Mais, dira-t-on , faut-il au moins que votre papier me produise , à volonté et sans perte , de l’argent, puisque c’est le signe usité partout ailleurs ; or , je vais à la banque d’Angleterre avec un billet de too livres sterling, et on m’en donne d’autres plus petits en me refusant de les changer en argent; votre papier ne représente donc point ce qu’il indique. Je réponds à cela :•

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