Liv. XXII, cliap. 1 1 , lisp. des Lois
Au lieu d'aller si loin , au fond de la Cité , à la banque qui, par une restriction particulière, une combinaison sociale , a le droit de refuser ce change , que ne vous arrêtiez-vous chez le pre- ♦ Vnier orfèvre qui se trouvait sur votre chemin ? il vous aurait changé votre billet ; et si même vous l'aviez préféré, il vous aurait donné un lingot contenant plus de pièces de monnaie que vous n’en auriez reçu à la banque , car il vous tiendrait compte de la fonte , de l’empreinte et de l’expertise. Si vous vouliez d'autres valeurs , vous en auriez eu une quantité équivalente partout où vous vous seriez présenté. Mais je dirai plus : au taux où est le change ordinairêinent, si vous alliez chez un banquier quelconque, il vous donnerait pour votre mauvais papier une traite sur le pays que vous indiqueriez , qui vous rapporterait plus d’argent monnayé dans ce pays , que pareille traite tirée de ce pays ne vous rapporterait de papier dans celui-ci. Comparez les effets de cette combinaison avec les malheureux billets dont vous avez été la victime et qui vous ont causé avec raison tant d’horreur , vous verrez alors qu’ils n’ont pas plus de ressemblance avec ceux-ci que le plomb avec l’or , ou plutôt que des institutions municipales avec les caprices de l'arbitraire.
Jadis les souverains altéraient les monnaies pour payer leurs dettes. Legrand Frédéric ne put se défendre de ce misérable êfyédient; l’émission des billets sans garantie né fut qu’une altération plus forte, et qu’une banqueroute* plus hardie. Les assignats , les vales , les billets autrichiens, n’ont jamais eu l’honneur d’être du papier-monnaie , ils étaient la fausse monnaie du papier.
J’entends partoutvanter la Francede n’avoir pas de papier-monnaie : moi , je l’en plains de tout mon cœur; et cependant je suis plus éloigné que personne de conseiller d’en créer ; elle n’est point malheureusement en état d'en recevoir ; il lui faut d’autres institutions pour mériter , pour soutenir un pareil fardeau , pour se fortifier d’un semblable poison , pour manier une pareille arme : c’est le sabre de Scanderberg.
Le papier n’est avantageux que lorsqu’il est une * suite naturelle du crédit, comme l’augmentation de la population lorsqu'elle est le résultat du bien-être ; l’un et l’autre, venus intempestivement , sont deux fléaux terribles. Le signe des valeurs n’est point un agent que l’on puisse employer à volonté; l’ordre des ministres, l’empreinte des souverains n’ajoutent rienàson prix ; plus il est forcé , moins il a de cours. Des insli-
tulioirs sâges , Fintervention des hommes dans leurs affairés la . responsabilité de tous pour les intérêts de chacun, voilà ce qui prépare à cet admirable mobile de la production, mais alors il parait de lui-même, et c’est en suivant la confiance, qu’il devance et crée la richesse.
J’ai dû entrer dans ce détail de lamarche des échanges et de la création des signes pour bien établir l’effet et la nature des anticipations.
Lorsqu’un pays est parvenu, par cet accord merveilleux de tous les hommes intéressés au maintien de la propriété, à créer , sous un signe fictif, la représentation réelle de ces propriétés, son gouvernement peut disposer d’avance des valeurs qu’il a la certitude de recouvrer , et cela par la voie des emprunts , ou autrement la création des valeurs d’anticipation. Chaque revenu annuel, qu’il peut assurer par un impôt sans altérer la production, lui assure, parmi seshabitans ou à l’étranger, le capital relatif à cet impôt pour toute entreprise quelconque utile à la communauté , quoique cette utilité ne doive se manifester que long-temps après ; ainsi chaque amélioration générale du pays qui permet d’établir une nouvelle redevance est la même chose qu’un crédit que s’ouvrirait la société du capital de cette redevance , ou d’une valeur fitcivç
qui le représente. Ce qui a lieu ainsi pour l’Etat représentant la niasse des habitans , agit également sur une échelle moindre pour chaque particulier qui , par le moyen des associations industrielles dont nous avons parlé , se trouve couvert de la garantie générale, et participer de la confiance qu’elle inspire.
Ainsi ,jesuppose , par exemple, qu’un homme ayant labouré son champ, n’ait pas le sac de grains nécessaire pour l’ensemencer, il va chez son voisin , et le prie de lui prêter ce sac , qu’il lui rendra bien facilement , puisqu’il est certain d’en récolter cinq ou six, peut-être davantage; le voisin lui répond : je le voudrais de tout inon cœur, mais il faut que je vende mon grain en argent, parce que c’est ainsi que je suis obligé de payerle marchand qui m'a vendu ma charrue; le marchand interrogé à son tour , répond qu’il ne peut accorder de crédit , parce qu’il doit payer le propriétaire des forges qui lui a vendu le fer en barres ; voilà bien des gens embarrassés faute d’une avance, d’une anticipation, dont le remboursement serait pourtant bien assuré par tous, lorsque, confians dans leur industrie, dans leur bonne foi, un propriétaire riche des environs dit à un banquier de Londres : J’ai pour deux millions de biens-fonds , je vous les
consigne pour un crédit d’un million que je vous prie de m’ouvrir , mais dont je ne ferai usage que dans un moment peu probable de discrédit. Le banquier y consent , moyennant certaines conditions; le propriétaire émet alors des billets au porteur , faisant l’office d’argent , j usqu’à concurrence de ce million ; il les répand chez ces hommes industrieux dont nous avons parlé , et chez d’autres gens honnêtes des environs : cet argent circule , va chercher partout l’industrie, active , multiplie la reproduction , et , étant remboursé à mesure, fait cent fois , mille fois , l’office de signe et de paiement.
Le banquier de province n’éprouvera pas de pertes par cette opération , parce qu’il n’a fait ces avances qu’à des individus pouvant lui en rendre la valeur, dont il a les billets à court terme, et qui ont intérêt à le rembourser pour obtenir la continuation de son crédit ; il ne fera pas éprouver de retard à ceux qui ont entre leurs mains ses billets, parce qu’il a un crédit ouvert sur le banquier de Londres ; celui-ci , à son tour , ne craint point les retards de l’autre , d’abord parce qu'il ne lui a ouvert un crédit que sur la moitié de son bien , et parce qu’il ne lui a ouvert un crédit qu’en proportion de celui
qu’il a lui-même à la banque : la banque ne le crédite de son côté, qu’en raison des affaires qu’elle lui connaît, des fonds qu’il a déposés chez elle, ou des autres sûretés qu’il a pu lui donner; enfin parce qu’elle a elle-même à sa disposition toutes les valeurs du gouvernement qui lui permettent d’attendre les rentrées diverses de ses autres opérations. Le gouvernement enfin ne peut jamais souffrir de ces anticipations , parce qu’à chaque échelon il se trouve le double de valeurs réelles qu’il y a de valeurs fictives en circulation, et qu’il ne faudrait, pour tout réaliser, que le temps de s’exproprier mutuellement, ce que chacun a trop d’intérêt d’éviter pour qu’un semblable cas soit à craindre ; il est de plus garanti par les sommes qu’il doit toujours lui-même à la banque. Mais si personne ne peut éprouver de pertes dans ce prodigieux revirement, que de bénéfices n’en résulte-il pas pour la masse des contractans ! Ces valeurs fictives ont pénétré partout, elles ont activé tous les rouages et multiplié la production autant que peuvent s’étendre les facultés humaines. Le paysan a donné à son champ sa valeur , et l’a augmenté du surplus de la reproduction ; le banquier de province a eu l’intérêt gratuit de
son million d’anticipation, sans rien perdre de la valeur de ses domaines* ; le banquier de Londres , le profit du crédit qu’il a accordé à l’autre ; la banque, le résultat de son escompte au banquier; le gouvernement enfin, la facilité du placement de ses billets de l’échiquier ou de valeurs en avance de ses revenus J et, de plus, l’augmentation de revenu produite dans toutes les branches de l’impôt par l’augmentation des bénéfices et d’affaires que font tous les contractans. Chaque individu, dans ses transactions diverses, a atteint la production avant l’échéance de l’engagement qu’il a contracté pour la créer, et tout ce qu’il a gagné en sus sert de nouveau gage à une nouvelle anticipation et à de nouveaux profits.
Ce que font ici les particuliers séparément , les associations ou compagnies le font collectivement et sur une plus grande échelle : sitôt qu’une entreprise présente un but utile et ün revenu assuré, tels que les canaux, les routes , les ponts, les bassins d’entrepôt, elle trouve des
i . De cetle manière , dit Hume , les hommes industrieux peuvent battre monnaie, coin avec leurs terres , leurs maisons, leur mobilier, les créances qu'on leur doit, leurs vaisseaux en mer, leurs marchandises en magasin. Essay on interest, p. 11.
capitaux pour son exécution, et de valeurs fictives que sont les actions jusqu’à ce que l’ouvrage soit avancé ou terminé, elles deviennent des valeurs réelles sitôt qu’elles ont acquis un revenu fixe et inaltérable1.
Il m’est arrivé souvent, en traversant les plateaux découverts d’une grande partie de nos provinces, telles que la Champagne, la Bourgogne, la Beauce, le Berry, de me représenter ce que pourraient être ces pays, si, au lieu d’une culture maigre, ingrate, pénible, ils étaient cultivés avec le soin qu’on remarque dans des terrains bien inférieurs, tels que le Norfolk et le Nothingham; si, par un système d’anticipation, ils avaient tout ce qui leur manque, et qu’en effet ils auront un jour. Je me représentais ces plaines arides coupées, partagées par des plantations, des haies vives ; je voyais bondir sur les coteaux des moutons d’ anticipation , paître dans les vallées des vaches , des taureaux
i. Le nombre de ces entreprises, en Angleterre, est inconcevable; on a vu; en une seule année, plus de mille concessions de ce genre , accordées par le parlement, pour des défrichemens , canaux, ponts, routes, desséchcniens, bassins de navigation , etc. , sans que le gouvernement eût l>c5oin de s’en mêler, mais aussi sans qu'il ait eu la prétention d’y intervenir.
d’ emprunt , près desquels croissaient déjà des veaux, des agneaux, valeurs réelles créées par les capitaux fictifs, et qui, six mois après, suffiraient pour les acquitter; la plaine était coupée et arrosée par un canal d 'anticipation , sur lequel étaient transportés les produits des forêts ; des mines, conduits par des hommes bien vêtus et bien nourris. Au milieu de ce rêve d’un bonheur possible et que les institutions suffisent pour créer, ma voiture s’arrêtait sur le bord d’uue rivière où elle attendait une demi-heure un bac qui devait la passer. Pourquoi, me disais-je alors, n’y a-t-il pas ici un pont d’anticipation , dont le péage ne .coûterait pas plus que ce que je paie, et qui , au bout d’un certain nombre d’années, appartiendrait à la communauté? Jadis ce furent des associations charitables qui construisirent la plupart des ponts; pourquoi des associations industrielles ne rendraient-elles pas aujourd’hui le même service? L’intérêt est-il moins fervent que la foi? En pensant ainsi , j’arriviiis à la porte d’une grande ville, et le premier objet qui se présentait à ma vue étaient ces malheureux occupés à puiser de l’eau et à la porter sur leurs épaules dans les maisons : Quand donc, me disais-je alors, existera-t-il partout des tuyaux d 'anticipation pour
élever l'eau cl rendre à un travail productif des êtres pensans qui font toute leur vie l’office stérile d’un robinet? Enfin je ne finirais pas, si je voulais énoncer toutes les anticipations qui pourraient être utiles et pourraient enrichir, orner un pays ; les objets mêmes de luxe, accu» mules, tournent au profit du bien-être, parce qu’ils engagent celui qui les possède , par héritage ou par transmission, à consacrer sa fortune à des branches d’industrie productive ; ses goûts frivoles se trouvant satisfaits , il porte sur d’autres points l’emploi de ses richesses et de ses facultés. Plus un pays est ainsi parvenu à accumuler de valeurs, plus il est en état d’en produire de nouvelles.
Le commerce n’est lui-même qu’un système imparfait d’anticipation. ou autrement de crédit , dans lequel l’argent ne joue qu’un rôle secondaire et ne parait que dans le détail et l'absolue nécessité; toutes les transactions se font sans lui, et dans l’idée seulement qu’il peut y paraître à volonté ; ainsi , le marchand de Nantes, je suppose, écrit à son correspondant de Bordeaux de lui envoyer cent pièces de vin , et de tirer sur lui à six mois pour le montant de sa facture. Ce vin est quinze jours à venir; à son arrivée, le marchand en gros le
vend à des détailians qui le paient avec leurs billets également à six mois. Ce marchand, au moment de l’échéance de ses traites, fait escompter par un banquier les billets des détailians: et paie les siens; pendant ce temps, ces détailians ont eu six mois pour vendre au public le vin, et retirer ce qu’il leur faut pour acquitter leurs billets. On voit donc qu’il n’est sorti de l’argent réellement que de la poche du consommateur pour passer dans celle du propriétaire de vins; mais les détailians, les deux marchands de Bordeaux et de Nantes ont eu leur commission sans bourse délier, et les banquiers leur escompte pour l’avance de leurs fonds. Dans le pays où le papier de ce banquier aurait eu cours et crédit, l’argent n’aurait paru que pour un faible appoint équivalant à peine à la centième partie de la valeur des transactions.
Ce qui se fait ainsi de ville à ville a lieu de pays à pays, et le produit net, après la transaction , est ce qu’on appelle la balance du commerce, balance qui, sans doute, doit se solder en argent si elle est au désavantage du pays qui se sert de papiers, mais qui, en définitive , ne représente toujours que des marchandises. Le pays qui perd dans le marché donne alors un peu plus de ses marchandises pour faire revenir
des espèces et solder ainsi sa balance ; mais la gêne qu’il éprouve a été bien compensée par tout le produit résultant des affaires qu’il a faites précédemment par ce signe fictif.
Le papier de banque est un emprunt sans intérêt, un capital dont on a l’emploi sans en payer le loyer, et qui, mis dans la reproduction, rapporte un intérêt énorme; sans doute, on le doit; et s’il fallait le remplacer, il diminuerait de toute sa valeur nominale les denrées existantes dans le pays : mais cette circonstance est peu probable, et, en attendant, elle procure en peu d’années une accumulation de valeurs double, triple, de ce qu’elle représente. Ce ne serait, en réalisant, qu’une perte sur l’état présent, mais toujours un gain énorme relatif au passé.
Ainsi , je suppose qu’un homme eût emprunté 100,000 francs sans intérêt, et qu’il eût, par l’usage de cette somme, doublé son capital; sans doute , lorsqu’il faudrait la rendre , il l’aurait de moins dans sa fortune : mais il posséderait de plus tout ce que cette augmentation aurait produit. Or, la fortune publique est la même que celle des particuliers, parce qu’elle en est le principe ou le résultat; et l’argent qu’un pays fait revenir pour substituer à son
papier, lui a servi autrefois à solder ses échanges avec l’étranger. Il a reçu de ces étrangers la valeur qu’il a employée; il a donc toujours doublé dans l’origine sa fortune mobilière, et acquis par un capital fictif des valeurs réelles.
L’argent, dans la masse des transactions, est si bien réduit à l’état de marchandise, que c’est en cette qualité qu’il solde toutes les dettes de l’Europe vis-à-vis des peuples qui ne prennent point d’autres objets en échange: c’est sous cette forme, qu’il va s’enterrer à la Chine et aux Indes pour n’en plus revenir, et c’est une erreur commune de se plaindre de cette circonstance : loin d’être nuisible, elle est avantageuse, ou du moins indifférente: si cet argent n’allait pas ainsi se perdre, c’est que les peuples qui l’absorbent deviendraient nos consommateurs pour d’autres denrées plus précieuses et moins faciles à transporter, telles que l’huile , le blé, les vins; mais alors l’exploitation des mines deviendrait nulle , et le commerce avec les Espagnols serait moins profitable; il faudrait que ces peuples fissent autre chose pour subvenir à leurs échanges; ce serait sans doute meilleur pour eux, mais c’est indifférent pour les autres , ou bien l’encombrement de l’argent diminuerait tellement sa valeur , qu’il faudrait toujours inventer
un signe pour le représenter; et en effet, si jamais l’Amérique espagnole devenait libre, aucun argent nouveau ne reparaîtrait en Europe. Les Anglais, qui fournissent à peu près toutes les marchandises de ce pays et en même temps font presque tout le commerce de la Chine et des Indes, porteraient directement les lingots dans les lieux où ils servent d’échange. Cette circonstance aurait lieu plutôt encore, si les gouvernemens municipaux se multipliaient et diminuaient l’importance de l’argent qui n'est basée que sur la méfiance.
L’argent est un papier-monnaie, hypothéqué sur du métal, partout où les institutions ue sont point de nature à le garantir; autrement c’est une marchandise, une denrée, qui doit se tenir encore quelque temps derrière le signe qui la représente, pour assurer sa valeur, mais qui ne sera bientôt plus signe elle-même dans tous les pays où les hommes seront d’accord pour se garantir toutes leurs propriétés , de quelque nature qu’elles soient.
On croit aussi que l’usage du papier, comme signe monétaire , fait augmenter le prix des denrées : c’est encore prendre ici l’effet pour la cause; l’usage du papier est, comme nous l’avons dit, une suite naturelle du mouvement
des affaires , ou , ce qui est la même chose , de la confiance à s’y livrer, et non une invention applicable à volonté. Ce mouvement d’affaires, procurant de grands bénéfices, multiplie les moyens de jouissances, et, par conséquent, les demandes des produits} ces produits étant alors plus recherchés haussent de prix, et la maind’œuvre également, qui n’est que la somme des produits consommés dans la fabrication de la matière première. On voudrait même se soustraire à l’usage du papier, qu’il deviendrait forcé sitôt que les affaires augmenteraient à un certain point. C’est ce qui a fait imaginer les banques de dépôt dont le papier gagnait un agio sur les métaux par la facilité de son usage
Il se fait à Londres, par jour, pour 120 millions de francs de paiemens, seulement pour les effets de commerce ou traites sur les banquiers. Comment serait-il possible d’opérer avec du métal un semblable revirement, tandis
1 . Je n’ai point parlé de ces banques à l'article des associations industrielles, parce qu’elles ne août qu’un moyen de simplifier les opérations dans les pays sujets à recevoir des monnaies de plusieurs espèces, et situés pour ainsi (lire aux frontières des transactions, tels que Hambourg , Amsterdam , Venise.
que trois ou quatre millions , encore même cti papier, suffisent pour régler tous les jours l’appoint entre les banquiers en deux heures de temps * ?
Nous sommes encore loin en France de pareilles affaires, mais nous pouvons y arriver si nous adoptons les mêmes mesures. Nos tentatives à cet égard ont toujours été infructueuses, uniquement parce qu’on a méconnu la base sur laquelle elles reposent, le principe
s. Toutes les dépenses ou paiemeus se font en Angleterre par l’entremise des banquiers; chacun a le sien, même le plus petit marchand. Ainsi , quand vous acquittez un mémoire, vous remettez au marchand un draft ou assignation sur votre banquier ; le marchand ne va pas recevoir lui-même ce draft, mais il le remet à son propre banquier , qui , tous les jours , envoie un de ses commis dans un lieu de réunion où viennent également des commis de ses confrères; là, ces individus se balancent leur doit et avoir respectifs, et font, en deux heures, et avec un léger appoint, ce qu’il faudrait des mois, des monceaux de métaux et des milliers d'individus pour opérer. L’Angleterre est le pays où il y a le moins de temps et de peines perdus, et surtout le moins de métiers improductifs. On a calculé que , pour compter 5oo,ooo guinées , à raisbn d une seconde par guinéc et douze heures de travail par jour, il faudrait à un homme quatre mois d’ouvrage consécutif; qu’on ajoute à cctlc perte de temps celle du frottemeut et du transport -
éternel pour les peuples de tout bien-être, de toute" richesse , de toute confiance, en un mot, les administrations mutuelles , si je puis les appeler ainsi , qui garantissent toutes les propriétés , tous les moyens de les améliorer , et consacrent la non-intervention de l’autorité dans les intérêts privés.
Mais, dira-t-on, quel rapport y a-t-il entre la forme de gouvernement et un commerce quelconque? Comment supposer qu’un souverain, même absolu, ou ses ministres, voudront se mêler des affaires des banquiers plutôt que de celles de tout autre marchand qui opère sans crainte et sans danger? Je réponds à cela qu’il faut le supposer, puisque la chose a lieu , et que l’action du crédit est étroitement liée dans toutes ses ramifications avec le gouvernement, quoique, en apparence, indépendante de lui. A quelque partie que vous touchiez de cette chaîne magique, la commotion se fait sentir aux deux extrémités, à plus forte raison si l’ébranlement part du sommet.
Je suppose qu’en Angleterre le souverain fût libre de réduire la valeur des billets de l’échiquier ou de les suspendre, comme le fit l'abbé Terray pour les rescriptions , la banque, qui en possède souvent pour une somme aussi forte
que la mise des fonds deses actionnaires, serait anéantie; les banquiers de Londres, en relation arec la banque et les banquiers de province, garantis par ceux de Londres , éprouveraient la même ruine et le même discrédit. L’intervention des hommes dans leur intérêt est si nécessaire pour assurer le crédit, que Montesquieu 1 doute qu’une simple banque puisse s’établir dans une monarchie.
Il en est de même pour toute opération industrielle quelconque , si partout elle ne trouve un appui contre les autorités locales et la fiscalité; si, par exemple, dans une commune, il n existe pas un conseil d’hommes probes et in— dépendans, qui la protège contre le bailli ou le maire; dans la province , des États qui la défendent de l’intendant ou du préfet; dans le royaume enfin, une représentation qui la sauve de 1 arbitraire du souverain ou des ministres. En examinant même les deux seules époques de notre histoire ou une tentative d’émission de valeurs fictives a eu lieu , je veux dire le système de Law et les assignats, on voit que les malheurs qui en sont résultés tiennent presque entièrement à la part qu’une autorité
'* ^*P* dcsLois, liv. I , chnp. io, sur les banques.
arbitraire et ignorante a voulu prendre dans les opérations. Le système de Law aurait pu se soutenir et produire même un grand bien dans un Etat constitutionnel. A la place de la volonté d’un individu, il y aurait eu les lumières d’un comité, et la représentation nationale en eût assuré toutes les opérations. Un mot suffira pour indiquer les avantages qui en seraient résultés.
Jusqu’à l’époque du 1" janvier 1720, ce système n’avait produit que d’excellens effets, parce qu’il avait opéré d’une manière sage et circonspecte : l’emploi des effets royaux dans l’achat des actions avait fait remonter ces effets presque au pair, de 3o pour 100 environ qu’ils perdaient. Le crédit du gouvernement était donc tout-à-fait relevé ; les profits présumables d’une compagnie qui réunissait les mouvemens d’une banque aux spéculations commerciales et à la ferme des revenus de l’État pouvaient , par ses opérations, garantir un dividende assuré à ses actionnaires; il fallait seulement que l’on proportionnât toujours l’émission de ses actions à leur valeur relative ; ainsi, lorsqu’elle prêtait au gouvernement i5oo millions qui lui servaient à se libérer de toutes ses dettes , des administrateurs qui n’auraient point, comme
Law , voulu outre-passer les bornes naturelles des affaires, qui n’auraient pas cru, comme lui, qu’un État pût élever sur-le-champ son crédit, comme un particulier, au décuple de sa fortune ; ces administrateurs , dis-je , auraient prudemment émis les quatre cent mille actions qu’ils avaient en portefeuille à mesure que ces actions montaient , et que , d’un autre côté, ils prêtaient des capitaux en billets : alors l’émission des actions faisait rentrer à mesure les billets émis, et les créanciers de l'État se trouvaient avoir échangé leurs billets royaux contre des actions pouvant rapporter des bénéfices, mais qui , au pis-aller, auraient toujours eu le dividende promis. Les actions eussent alors représenté entre leurs mains les coupons de toute sorte de rentes qui se vendent en Angleterre, et qui rapportent un intérêt assuré, et de plus la chance de voir le capital s’augmenter par la hausse. Certainement si, lorsque les actions se sont élevées jusqu’à 20,000 livres, taux ridicule en raison des bénéfices présumés, ils eussent profité de ce moment pour en émettre davantage, ils auraient fait baisser l’action à son taux raisonnable de 4 à 5ooo francs; mais ils auraient soutenu leurs billets, dont les trois quarts auraient été retirés de la circulation. Il
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y aurait eu alors un immense bénéfice pour l’Étal qui se serait trouvé libéré de ses dettes, moyennant l’affectation d’une partie légère de ses revenus, pour les propriétaires qui auraient vu rapidement hausser le prix des biens-fonds par une circulation plus active, et enfin pour le pays qui apprenait à se créer par la confiance des valeurs fictives qui devenaient bientôt réelles par les bonnes opérations qui les consolidaient.
En effet, malgré les malheurs du système, on vit le produit des fermes monter, depuis 1718 jusqu’à 1733, de 48 millions à 86, ce qui laissait bien facilement aux administrateurs le moyen de payer aux actionnaires un dividende considérable, ou bien à l’Etat d’établir un fonds d’amortissement destiné au remboursement des actions. Un gouvernement constitutionnel aurait garanti ces opérations au lieu d’intervenir par des mesures violentes, coercitives, inquisitoriales, soit sur les espèces d’or et d’argent que chacun possédait, soit sur la valeur nominale des billets, ainsi que fit le gouvernement depuis le fameux arrêt du mois de mars 1720 jusqu’à la fin de 1721, mesure qui seule devait anéantir toute confiance, tout crédit. Ce ne fut pas Law qui fit banqueroute à la
France, mais le gouvernement qui fit banqueroute à Law , en le contre-carrant d’abord et en l’abandonnant après.
Cette assertion est si vraie , que l’historien le plus lumineux sur cette matière , Forbonnais ‘ , attribue les malheurs du système au peu de confiance qu’inspire un gouvernement précaire et capricieux comme le gouvernement monarchique absolu; et cela est singulier dans un temps où on n’avait pas encore vu l’exemple , ou examiné l’effet du crédit produit par les institutions municipales. « Pour exiger la con- « fiance, dit-il, il faut la mériter par des opé- « rations claires et solides. Chez un peuple qui « n’a point de part à l’administration publique « par ses représentons , on doit employer à la * conduite du crédit public de plus grands « ménagemens qu’ailleurs, parce que ce pays « lui relire d’autant plus vite sa confiance quril « est plus facile d’en abuser , et parce que, les « combinaisons générales ne venant point à sa « connaissance, il n’en juge que par les effets « personnels. Alors, dans les circonstances cri- « tiques, il n’arrive que trop que le soin de « pourvoir aux sûretés particulières détruit la
i . Forbonnais , liv. Il , p. 63A.
Dij
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« sûreté générale , c’est-à-dire que la prudence k timide de chaque citoyen rompt les mesures « de celui qui gouverne. La confiance dans un k gouvernement semblable a besoin de slralah gèmes, de supercheries qui se découvrent « tôt ou tard et précipitent sa ruine. Dans * l’autre, il est basé sur les intérêts de tous et « la fortune de tous; il agit donc ouvertement « et sans crainte ’ . » •
La seconde épreuve de l’impossibilité des me-
i . La même manie de spéculation eut lieu , à cette époque, en Angleterre ; mais elle A’cntralna pas de suites aussi fâcheuses , à cause de la différence des deux gouvernemens. Les actions de, la compagnie de la Mer du Sud, South Sea Company, s’élevèrent de 100 liv. st. à 800 liv. , et retombèrent bientôt à leur valeur primitive. Les directeurs de cette compagnie avaient eu l’impudence de promettre un dividende annuel de 5o pour 100. A l’exemple de cette supercherie, vingt autres soi-disant compagnies ouvrirent des souscriptions pour autant d'opérations illusoires oh beaucoup de dupes allaient s’engager ; il se fit des entreprises pour dessaler l'eau de la mer, pour tirer de l’argent du plomb, pour faire de i’hnile avec des pavots, pour assurer la fidélité des domestiques, etc. , etc. Un plaisant annonça une souscription de deux millions ouverte pour fondre du fumier do cochon et de mouton broyé, et le mouler en belles planches solides, sans fentes ni noeuds. Anderson , tom. III , p 90.
sures financières sans garantie , est la catastrophe des assignats. Les biens du clergé rapportaient i5o millions de rentes; la valeur de ces biens excédait 4 milliards , qui suffisaient au-delà pour combler le déficit et porter la France au plus haut point de richesses; l’institution légère, inconsidérée, d’un papier-monnaie sans base, sans délégation, sans ordre, non-seulement rendit nulle cette immense ressource, mais absorba encore les biens de la couronne, d’une partie des propriétaires, des communes et des hôpitaux mêmes, et fit faire de plus au pays une banqueroute de 4o milliards ; un pareil désastre ne s’explique que par les atrocités qui se commettaient en même temps et qui en surpassaient l’odieux. On voit alors la différence de ce qui se passe dans un pays organisé et dans un autre en délire ; dans le premier, on enrichit la population en lui faisant contracter 20 milliards de dettes, et dans l’autre on la ruine en lui faisant dépenser io milliards de biens-fonds. Encore même cette mesure frauduleuse auraitelle été impossible sans l’apparence de l’action de la communauté, qui long-temps aveugla les esprits, et fit servir ce signe à beaucoup d’opérations, avant qu’on ne se fût aperçu de sa non-valeur. Il fut peut être heureux, dans ce
temps de frénésie, qu’on ait employé ce moyen, tout odieux qu’il était , plutôt que d’autres mesures plus promptes encore et plus désastreuses, telles que des lois agraires, des cédules hypothécaires, qui auraient plus divisé et plus changé encore de mains les propriétés ; les assignats ont tué le crédit public , mais ils ont sauvé un reste de civilisation. A »
Sans doute il est récité de ces deux catastrophes, en France , une terreur bien naturelle du papier-monnaie; mais cette inquiétude n’est pas mieux raisonnée que la confiance qui l’a précédée: dans un gouvernement municipal, ni l’un ni l’autre de ces événemens n’auraient eu lieu; sous un gouvernement arbitraire, l’un et l’autre se reproduiraient et causeraient des ruines semblables. Les premières restrictions de paiement, en Angleterre même, ne furent point subites, mais graduées, et bornées d’abord à quelques mois ; M. Pitt, qui les provoqua , fut étonné de leur succès, et on s’y accoutuma sur-le-champ en voyant le peu d’inconvéniens qu’elles avaient; mais les observateurs, qui savaient combien cette mesure trouvait de garantie naturelle dans les institutions, ne doi^ lèrent pas un moment de son succès, et en effet, au premier moment de paix, lo banque reprit
ses paiemens en argent, et le change contre l’or fut à l’avantage du papier
Telle est la puissance admirable du crédit public et de cette harmonie des conventions humaines qui le fondent. Le erédit public est le génie des temps modernes ; si les anciens l’avaient connu , ils l’auraient représenté sous la figure d’un enfantée front ouvert, doux et confiant, fuyant les guerres , les troubles, les despotes et les factieux, allant s’asseoir près de l’homme tranquille et juste qui ne le cherche pas, mais qui est digne de le posséder, distribuant ses richesses avec discernement, les prodiguant à l’homme industrieux , secourant le pauvre et régnant sur le monde par l’abondance et les biénfaits.
i . On vit bien alors ce que le ministère et les gens éclairés avaient avance, que ce nctait pas le papier qui était trop multiplié en Angleterre, mais seulement l’or et l’argent comme marchandise, qui étaient devenus plus rare».
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