‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 3 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la passion du travail , source du bien-être et de lu richesse , cl des moyens de la seconder.

Mtcum «un! divttiæ el glorift , opes suj-erbæ et justili».

Sal. , Prov. , 8, v. 18.

Il est dans l'homme, il est dans les hommes une pensée dominante, un but principal «à toutes leurs actions, qu'ils méconnaissent ou dépassent

quelquefois, qu’ils cherchent encore après bien des fatigues et des inécpmptes , qui n’est pas la gloire, qui n’est pas la puissance. Ce but est le bien-être*, c’est la participation à toutes les jouissances que peut procurer l’ordre social, à toute la considération que doit inspirer la vertu ou lé talent : la société parfaite , dit Aristote ' , est celle où se trouvent tous les plaisirs et toutes les commodités de la vie. Que faut-il aux hommes pour y parvenir, pour s’en montrer dignes ? Il leur faut l’amour, l’ardeur du travail, du travail, principe de tout bien, source de toute industrie : c’est là cette divinité bienfaisante , ce génie du mieux qui doit les arracher à la vie sauvage ou guerrière, les sauver des illusions de la gloire ou du tourment des privations. Le travail est l’art pratique du bonheur , comme la philosophie en est la science spéculative. 11 est le remède des passions , ou plutôt une passion lui-même qui tient lieu de toutes les autres; il se compose des intérêts les plus chers à la vie , ceux de la famille , de la cité, de la patrie: dans la famille, il embellit le sort de tous les iudividus qui la composent; il leur

i. Arist. Pol., lib. I,c. i.

donne l'aisance et la dignité; dans la cité, il unit les hommes par des transactions avantageuses, parles moyens de supporter les charges sociales, d’embellir, d’illustrer les lieux qui les ont vus naître; dans la patrie, il la rend puissante, redoutable; il occupe fortement ceux que d’autres ambitions pourraient égarer ou distraire; il prévient même les troubles en fixant les esprits vers un but utile*

Si la passion du travail comprend ainsi à la fois tous les genres de* bien-être, elle réunit également, sous le nom d’industrie, tous les moyens de les obtenir. L’agriculture est l’industrie appliquée à la création des produits; les manufactures, l’industrie employée aux matières premières; le commerce, l’industrie dirigée vers les échanges; on pourrai t la définir par l’intelligence , la sagacité dans le travail , la simplification dans la main-d’œuvre, la hardiesse dans les entreprises, le génie de l’utilité dans la société. Loin de se nuire entre elles , les différentes industries se soutiennent, etsontune sous plusieurs noms, créant chacune la nature de produits qui peut servir à se procurer les autres; ainsi, plus l’agriculture prospère dans un pays , plus elle a de moyens d’échange avec les objets manufacturés; plus les fabriques

réussissent, plus il y a de demandes pour l’agriculture, et par conséquent de profit à s’y consacrer. Celte double action répand en abondance les objets de première nécessité, et fournit un surplus de valeurs au commerce, qui alors complète l’ensemble des jouissances par les productions des autres pays. C’est donc une question oiseuse que de chercher si le système des économistes qui rapportent tout à la terre, est meilleur que celui de leurs adversaires qui font tout dériver delà main-d’œuvre; s’il vaut mieux pour un peuple d’être agricole, commerçant ou manufacturier, tous ces emplois des facultés, lorsqu’on s’y livre avec énergie, procurent les mêmes avantages, soit par des produits, soit par des échanges.

Lorsque le travail est parvenu à satisfaire tous les besoins par le développement de toutes les facultés, il ne s’arrête pas au bien-être, il rassemble entre les mains d’un petit nombre d'individus une masse de productions qui est ce qu’on appelle la richesse , soit qu’elle se développe dans l’étendue des propriétés territoriales, soit qu’elle se concentre dans le signe représentatif sous le nom de capitaux. Cette richesse est l’accumulation des produits dont le bienêtre n’était que la répartition; elle forme alors

autant de magasins de réserve, de greniers d’abondance destinés à la subsistance de nouveaux individus qui peuvent se consacrer à la création de nouveaux produits, moyen à la fois d’accroissement de population et de conquêtes dans les jouissances de la vie.

Si la ressource d’une nation pauvre est d’avoir moins de besoins, l’avantage d’une nation riche est d’en satisfaire davantage; car l’austérité n’est pas plus un bien pour un peuple, que la frugalité pour un particulier ou le régime pour un malade ; et qu’on ne croie, pas que cet état heureux affaiblisse le courage comme le feraient la conquête ou les hasards trop rapides de la fortune. La richesse industrieuse au çontraire grandit le caractère; elle ne peut paS plus énerver que le mouvement ne peut corrompre. Comme elle est le but des travaux, elle n’est point une situation étrangère aux habitudes. Les hommes apprennent doucement à en jouir à mesure qu’ils l’acquièrent; elle engendre pour eux un luxe utile, qui, venn graduellement, n'afiaiblit pas les organes, mais développe an contraire les bons senlimens, fortifie les âmes par l’éducation , et adoucit les mœurs par la bienfaisance; elle porte au plus haut degré l’amour de la patrie, comme dans les répu-i

bliques, et une sorte de dignité de soi-même, de scntimens de liberté qui ressemble à l’honneur des monarchies. La France marchait à la richesse avant la révolution ;-elle est alors rétrogradée au bien-être par la perte de ses colonies et de ses capitaux; mais l’ardeur du travail, le progrès de l’industrie l’ont bientôt rétablie sur un pied florissant. L’Angleterre, au contraire, s’esllancée témérairement dans la richesse; elle a séduit la moitié de la terre par ses produits, et soumis l’autre par ses armes: guerrière, conquérante par industrie, industrieuse par la guerre même , elle offre un phénomène de civilisation qui déconcerte les calculs, et met en défaut les probabilités. Mais à combien de chances est sujette une combinaison qui repose sur le monde entier , un commerce qui a besoin de tant de consommateurs, et dont les profits coûtent de si fortes dépenses? 11 est plus difficile peut-être à l’Angleterre de conserver ses richesses, qu’à son ancienne rivale de les acquérir, si la France veut enfin tourner son courage vers les travaux utiles, et ses pensées vers les institutions qui protègent les travaux.

Mais quelles sont ces institutions protectrices? il est facile de les désigner ; elles composent elles-mêmes une industrie générale qui a rap-

port à l’action et au maintien de l’industrie privée. La société n’est pas seulement une as-* socîatfcm de profits ; elle est aussi une compagnie d’assurance de ces mêmes profits; elle a des rapports politiques avec les autres sociétés voisines; elle en a surtout avec chacun des membres qui la composent, pour unir leurs efforts dans l’intérêt commun , et répartir sur tous les charges sociales. Or , cette puissance d’union, ce lien d’intérêt, ce moyen de relations utiles au-dehors , d’ordre nécessaire audedans , est ce qu’on est convenu d’appeler le gouvernement. On se représentera la société transformée en une masse d’actionnaires qui , en se livrant, chacun séparément, à son industrie particulière , se réunissent pour une opération commune qu’ils ne peuvent diriger tous ; ils choisissent alors parmi eux un nombre d’individus ou représentans à qui ils confient leurs intérêts, et qui ordinairement sont pris parmi les plus riches d’entre eux , comme les plus intéressés à bien diriger l’opération commune ; ceux-là, réunis en conseil, délèguent, à leur tour, l’exécution de leurs arrêtés à des agens spéciaux, à. des mandataires amovibles, qui doivent annuellement leur rendre compte des opérations , et qui ont pendant leur gestion ,

lu signature sociale : ainsi , la délégation se cona •Centre à mesure qu’elle s’élève; mais elle repose toujours entre les mains des individus 1<& plus intéressés à la bien diriger. Tranquilles alors sur leur sort confié à leurs propres commissaires , à leurs propres syndics , ces hommes laborieux se livrent sans inquiétude et sans restreinte à leurs travaux; ils sont assurés qu’il ne se fera aucune dépense , aucun appel de fonds, que dans l’intérêt de la communauté et pour porter au plus haut point de prospérité l’entreprise sociale : tel est le gouvernement constitutionnel, composé d’un ou plusieurs conseils émanés de la société sous le nom des chambres , dirigé par des mandataires ayant la majorité dans ces chambres sous le nom de ministres. L’autorité n’y est point une prérogative, mais une application; le prince n’y est point un maître, mais un arbitre; les ministres n’y sont point des juges , mais des agens comptables.

En effet, s’il ne peut exister de compagnie de commerce, inspirant de la confiance, sans qu’elle ait délégué sa gestion à des membres pris dans son sein , pourquoi en serait-il autrement d’un peuple industrieux, qui n’est autre chose qu’une agrégation de compagnie de

commerce quelconque, qu'un assemblage de ramilles laborieuses, réunies et gouvernées par les mêmes lois qui les régissent séparément? Ce qui nuit à l’essaim, dit Marc- Antouin 1 , ne peut pas être utile à l’abeille. La propriété civile n’est assurée que lorsque la propriété sociale ne peut être envahie ; que lorsque l’arbitrage, seule puissance qui agit sur l’une, est également applicable à l’autre : en un mot , on n’a point l’usage de ses facultés si l’on n’a point la disposition libre de ses produits, et l’on n’est assuré de ses droits à cet égard que lorsqu’ils sont confiés aux individus qui ont un intérêt personnel aies maintenir. L’homme, quoique animal social *, n’a cependant qu’une certaine dose de force et d'application dans la société; si, au milieu de son travail, il est tourmenté par quelque inquiétude sur son avenir; si, au lieu de participer à la gestion de ses intérêts généraux, c’est l’administration qui peut intervenir dans ses opérations particulières, qui peut entraver de mille moyens son industrie, alors il perd le courage du travail , il est partagé entre la crainte de perdre et le désir d’acquérir; il

i. l.ib. VI, § 4-

a. Zîioï -oMruiv, Anatole, Polit, lib. I, cnn. i.

n’entre qu’en tremblant dans cette carrier» d’une industrie périlleuse.

Le gouvernement représentatif, au contraire, ouvre un vaste champ à toutes les entreprises ; il encourage les unes par les autres, depuis les intérêts d’un village jusqu’aux plus hautes conceptions de la politique; il présente l’ensemble admirable de la fixité dans les chefs du pouvoir et de la mobilité dans leurs agens. Une famille inamovible et héréditaire ne laisse aucune atteinte aux passions, aucun désir ou possibilité de changement; car l’action seule dont on pourrait $e plaindre à son égard, est attaquable et mobile dans l’existence des ministres à qui elle est confiée, et qui seuls en sont responsables. L'autorité royale est mise à l’abri de toute atteinte des classes élevées, de toute révolte des peuples; le rang suprême, placé ainsi hors des intérêts et des plaintes, conserve tout son éclat, quoique le pouvoir ait perdu son arbitraire. Cet état de choses, loin d'affaiblir l’amour pour le souverain , le rend plus noble , plus désintéressé; mais il augmente surtout le sentiment de la patrie, par l’importance que chacun acquiert au milieu d’elle , et par les services qu’on est appelé à lui rendre. Les hommes s'attachant plus en général à ceux qu’ils.

obligent , qu’à ceux dont ils reçoivent des bienfaits, et jls respectent plus les institutions auxquelles iïS ont part, que les droits dont il est souvent possible de contester l’origine. La puissance aujourd’hui a peu de prestige; mais les intérêts ont d’autant plus d’empire , et par cela même le gouvernement constitutionnel est seul qui ait une grande autorité, car il représente l’action volontaire de tout le pays. Il y a entre sa force et celle du pouvoir absolu la différence de la volbnté à l’obligation , du zèle à l’obéissance, du subside à l’impôt. L’autorité d’un roi sur ses sujets a des bornes; celle des individus sur eux -mêmes n’en a pas; elle comprend tout ce qu’ils ont et tout ce qu’ils peuvent acquérir, leur fortune, leurs espérances et leurs privations.

Ce gouvernement est également le seul qui fût du crédit, parce qu’il s’est imposé à luimême trop d’entraves pour manquer à ses engagemens; il s’est établi des liens qu’il s’est d’avance empêché de rompre , sous peine de cesser d’exister; il est lui-même son créancier et son débiteur.

L’Angleterre offre l’exemple de ce système social si favorable au bien-être , à la richesse et à la puissance. « Cette nation, dit Montes-

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