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quieu aimerait prodigieusement sa liberté* parce que cette liberté serait vraie; et il pourrait arriver que, pour la défendre, élîe sacrifierait son bien, son aisance, ses intérêts; quelle se chargerait des impôts les plus durs , et tels que le prince le plus absolu ne pourrait les faire supporter à ses sujets. Mais comme elle aurait une connaissance certaine de la néces-i si té de s’y soumettre, qu’elle paierait dans l’espérance bien fondée de ne payer plus; les. charges y seraient plus pesantes que le sentiment de ces charges : au lieu qu’il y a des Etals où le sentiment est infiniment au-dessus du. mal.
« Elle aurait un crédit sûr, parce qu’elleemprunterait à elle-même et se paierait ellemême; il pourrait arriver qu’elle entreprendrait au-dessus de ses forces naturelles, et ferait valoir contre ses ennemis d’immenses, richesses de fiction que la confiance et la nature de son gouvernement rendraient réelles.
« Cette nation, que la paix et la liberté rendraient aisée, affranchie de préjugés destructeurs, serait portée à devenir commerçante. Si elle envoyait au loin des colonies, elle le ferait
) . Montes*;. , Esp. des Ixjis, liv. XIX, chap. 27.
plus pour étendre Stn commerce que sa domination. Comme on aime à établir ailleurs ce qu’on trouve établi chez soi, elle donnerait aux peuples de ses colonies la forme de son gouvernement propre ; et ce gouvernement, portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu’elle enverrait habiter. »
Voilà la plus npble peinture de la communauté , le tableau le plus vrai de cette existence accomplie qui réunit à tous les genres d’industrie, toutes les conceptions sociales qui peuvent leur être favorables! L’Angleterre et l’Amérique offrent le tableau de l’union de ces deux présens de la Providence, portés au plus haut point, et se servant mutuellement d’appui ; elles ne virent l’une et l’autre fonder leurs institutions qu’à mesure qu’elles devenaient plus nécessaires au développement de leurs travaux, et leur industrie ne s’accrut prodigieusement que lorsque ces institutions furent en pleine vigueur; on put alors établir comme règle certaine, que créer l’industrie dans un état, était le rendre bientôt libre; et que lui donner la liberté, était en faire nn peuple industrieux.
L’Angleterre fut long-temps inférieure aux autres pays de l’Europe dans la fabrication. Jus-
qu’au règne d’Élisabefli, ellf n’avait que des matières premières qu’elle échangeait avec lesFlamands contre des objets manufacturés} ses produits mêmes étaient grossiers et montraient une culture peu avancée; ses princes avaient besoin, comme ceux du reste de l’Europe, de la caution de leurs sujets pour trouver des secours et des emprunts; son existence maritime était nulle , mais elle avait dans ses lois , dans ses mœurs, le principe fécond de la richesse.
L’Amérique, fille de l’Angleterre, et maîtresse sans partage d’un monde entier , eut moins encore de difficultés a surmonter ; constituée sur-le-champ dans l’ordre industriel , elle fonda, elle enfanta un monde nouveau , plus heureux , plus sage que l’ancien , dont l’origine n’aura point été marquée par la dévastation, mais sera restée pure comme les vertus, glorieuse comme les travaux. Cette terre \ ierge et féconde produit sans engrais , enrichit sans effort; des mœurs douces, nées de l’abondance et du travail, y tiennent lieu de police et d administration ; un peuple homogène , sans distinction de classes ni de rang, est tout entier artisan pour produire, guerrier pour se défendre, administrateur pour se gouverner (1).
(1) Les adversaires de la constitution anglaise ne pou-
Différens de ces pays, les royaumes du continent ont toujours été tourmentés par le principe dominant de conquête et d'agrandissement; ils se voyaient sans cesse au moment de parvenir à ce qu’ils appelaient leurs limites naturelles, et étaient sans cesse repoussés dans de nouveaux partages; la France surtout n’a jamais eu la possibilité d’améliorer ses institutions et d’augmenter son industrie; et si elle n’a pas été plus riche et plus heureuse, c’est qu’elle ne put jamais le devenir. Les Anglais la dominèrent presque en entier pendant trois siècles jj|pqu’au règne de Charles VU; les guerres de religion, les troubles de la ligue, la divisèrent de nouveau sous les règnes suivans. Louis XIV enfin lui
vant nier le* avantages incontestables dont jouit le pays , le* attribuent à la force de son aristocratie : mais , en Amérique, il n’y a pas encore d’aristocratie ; à l injlucncc de la couronne : mais, en Amérique, il n’y a point de couronne; à la hiérarchie des rangs et des titres : niai? , en Amérique, il n’y a rien de tout cela. II faut donc que ces effets proviennent des causes communes aux deux pays ; or , ces causes sont : l'esprit de la communauté , le syndicat municipal , le système de jury dans toutes les questions qui intéressent la vie, l'honneur ou la propriété; la sûreté dans toutes les transactions laites au nom de l’Etat : avec de semblables institutions , il n’est point de bien-être et de richesse où l’on ne puisse parvenir.
acquit cette gloire qu’elle désirait si vivement, activa son industrie, honora le mérite, et prépara l’énergie qui devait se manifester bientôt dans toutes les classes des habitans. Louis XV lui donna la paix, et, en réunissant la Lorraine, compléta son étendue : c’est à partir de cette époque que le sentiment de sa force, de sa concentration se manifesta; que tous les efforts,' toutes les espérances se portèrent vers les améliorations intérieures 1 ; la passion du mieux succéda à celle du plus; on voulut gagner par l’industr^jjfce que d’autres états cherchaient par la conquête, et retrouver en profondeur ce qui pouvait encore manquer en surface. La philosophie , l’économie politique , succédèrent à l'ambition et à la gloire des armes , et la révolution renversa les dernières entraves qui s’opposaient au bien-être et à la richesse. Les institutions qui sont restées après ces longues épreuves et qui ont passé à travers ce creuset terrible, sont certainement celles qui convien-
i. La France ne désirait point de conquêtes, quoiqu’elle eût pu vouloir s’agrandir en proportion des autres nations; les limites du Rhin sont les seules qu'elle ail jamais ambitionnées : toutes les réunions de nouveaux départemens, à l’exception de ceux delà Belgique, furent toujours accueillies avec pru d’empressement.
nent à la France. Une législation, une juris-* prudence uniformes, l’abolition de tous les privilèges, une répartition égale de toutes les charges sociales , l’accès à tous les emplois , la considération pour tous les talens, le libreexercice de toutes les facultés , de toutes les inventions nouvelles, voilà un immense héritage, et qui aurait suffi au développement des améliorations, si ces précieux avantages n’avaient toujours été contrariés, par de fausses mesures administratives, par l’ignorance dans les hommes appelés au pouvoir, et leur éternelle prétention de se mêler des entreprises particulières : aussi voit-on à peine , pendant tout ce temps, une seule compagnie s’être occupée de canaux , de routes , de desséchemens , de banque, d’assurance, et d’autres associations de ce genre.
Napoléon partagea cette funeste erreur. Le plus grand défaut de son gouvernement fut cette jalousie constante de l’industrie et de la richesse; il étendait son esprit de domination sur les moindres existences, et aurait voulu exploiter toutes les branches de l’industrie comme il dirigeait toutes les affaires: on le vit marchand de sucre , de café , de toiles peintes ; propriétaire de tous les bois , vendeur de mou-
Ions, administrateur des canaux, entrepreneur des tmaux publics, gérant du bien des communes, des hôpitaux, fermier des jeux, etc.
Si quelques gens industrieux , quelques compagnies aventureuses faisaient de bonnes affaires en servant l’état, il les guettait; et, sur le moindre prétexte, il faisait si bien, qu'il parvenait à les ruiner. « Je ne veux, disait-il, entendre parler de millions qu’à la trésorerie : » aussi était-il obligé de payer toutes choses le double de ce qu’il en coûtait partout ailleurs. Les fournisseurs de la guerre et de la marine , ne comptant que sur le premier paiement, devaient par conséquent baser leurs marchés sur le tiers environ de la recette ou du prix de leur adjudication.
Sans doute il avait trop de génie pour ne pas s’apercevoir du tort que faisait à la France ce dangereux système; mais il croyait sudisamincnt le réparer par les immenses travaux qu’il exécutait; et, on ne peut le nier, les sommes versées annuellement au trésor et répandues sur toute la surface du territoire, excédaient souventles capitaux qu’aurait pu employer l’industrie particulière dans les temps les plus florissans. La balance du commerce s’établissait alors en dedans entre le conquérant et l’ouvrier;
la richesse, au lieu de partir du peuple pour arriver au gouvernement, descendait du gou vernement au peuple: les capitaux qu’on ne pouvait créer se présentaient tout faits; l’or de la Hongrie payait les travaux du Louvre ; les dépouilles du Hanovre et de la Prusse servaient de prime aux cultivateurs de betteraves ; une fantasmagorie de décrets, datés de tous les coins du monde, annonçant successivement la construction d’une route de cent lieues, un canal de jonction de deux mers, un marché de quinze arpensdans la capitale, un million de récompense pour une machine , un éléphant gigantesque en bronze pour une simple fontaine, des passages nouveaux à travers les Alpes et les Pyrénées, etc., etc., étourdissaient et faisaient patienter l’opinion. Mais ce grand système, fondé sur la victoire et la conquête, se montra faible lorsqu’il fut abandonné par elles, et la France se trouva privée à la fois de la gloire et de l’agrandissement que la révolution lui avait acquis, et des richesses qu’elle possédait dans l’ancien régime.
Que faut-il aujourd’hui pour retrouver cette gloire et cette richesse? Des institutions qui soient favorables à l’une et à l’autre, que l’on fonde de bonne foi, que l’on adopte avec cou-
fiance. Les passions politiques peuvent s'éteindre, si on les distrait par un sentiment plus fort; mais les intérêts seront toujours debout; eux seuls ébranlent ou soutiennent la société : le danger des doctrines est passé , mais celui des besoins est devenu plus impérieux; entre les riches et les pauvres , entre ceux que l’on plaint et ceux que l’on envie, s’élève une masse d’hommes formant une chaîne ascendante qui veut à toute force s’ouvrir un passage, qui demande un emploi de sa force et de son activité, gens actifs et indépendans qui ne veulent pas être les instrumens, mais qui peuvent devenir les ouvriers de leurgouvernement, qui offrent d’enrichir leur pays ou menacent encore de le troubler : auxiliaires utiles dans les rangs de l’industrie , ils seraient des rivaux dangereux livrés à eux-mêmes; ils sentiraient alors tout le poids du besoin, le regret de la puissance, le désir de la vie aventureuse; ils s’exagéreraient la perte du bonheur qu’on leur refuse.
On ne peut calculer les caprices du mécontentement, le malaise de l’ambition rentrée et les folies du désœuvrement : le respect autrefois aveuglait sur les abus; l’habitude les faisait supporter ; l’ordre établi , dont il est plus difficile
de briser que de porter les chaînes , contenait tous les rangs ; les fils d’araignée qui les séparaient, paraissaient des liens d’acier; aujourd’hui , les liens d’acier ne paraîtraient que des fils , et n’en seraient pas moins pesans. Les entraves des subalternes dans un gouvernement doux ont peut-être plus d’inconvéniens que sous un prince despote; ils irritent sans effrayer; il n’y a parmi les êtres faibles que les femmes, dont on supporte facilement l’empire, parce qu’on les aime et qu’on ne les craint pas; mais ceux dont on peut être la victime sans les aimer ni les craindre , dont on ne saurait se dégager tout en méprisant leur pouvoir , ceux-là laissent dans le cœur un dégoût , un ressentiment insupportable.
C’est en vain aujourd’hui qu’on chercherait de nouvelles théories en politique administrative ; il faut choisir, ou de comprimer les intérêts, ou de les satisfaire, ou de se montrer assez fort pour arrêter les lumières, ou assez sage pour suivreleur impulsion, et de plus assez habile pour les seconder. Les gouvernemens sont au rabais dans le inonde ; ils n’ont plus de cours forcé ; ce sont ceux qui les prennent à meilleur marché et qui les entendent le mieux, qui sont les plus sûrs de les garder : il en fut ainsi en
Angleterre à la mort de Charles I", et aux Pays- Bas après l’expulsion de la cour d’Espagne. Le pouvoir arbitraire se tire quelquefois des révolutions , mais comme ces malades qui ne guérissent qu’en perdant toujours un membre dans le traitement.
Le gouvernement représentatif bien constitué , c’est-à-dire celui où toutes les institutions sont en harmonie, est le seul qui ne puisse être atteint par aucun soulèvement , parce qu’il est à la fois le mode perfectionné de l’autorité des rois et de la liberté des peuples; le droit commun nouveau des hommes, le refuge, l’asile des princes contre les révolutions , des peuples contre l’arbitraire , de l’industrie contre les réglemens administratifs, des lumières contre l’ignorance et les préjugés.
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