CHAPITRE II
De V esprit général d’ association.
Unus cil et non lubet sccun-luin et lamen Uborare non cessât: v* soli, quia, cum ceciJcrit, non habet subie vantem sc î Kccles. tv, v. to. L
Le» hommes se sont considérés d’abord en raisc de leur courage , bientôt après en raison de leurs talens , enlin en raison de ces deux qualités réunies, comme développement complet de leurs facultés et de leurs moyens d’action. De ces deux principes sont nés différens résultats. Du courage, considéré comme unique moyen d’acquérir et de conserver, se sont formés ces gouvernemens militaires et absolus qui ont long-temps dominé , et dont plusieurs encore dominent le monde. Le talent, considéré également comme moyen d’acquérir et de conserver, a produit ces petites républiques industrieuses qui , à plusieurs époques de l’histoire ,
ont acquis un grand bien-être et jeté même assez d éclat , mais qui n’ont pu résister longtemps à la force des empires voisins qui se sont enrichis de leurs travaux ; enfin , de l’ensemble du courage et du talent, sont nés, dans les temps modernes , ces gouvernemens vigoureux qui ont su créer et défendre leurs produits , conserver leur forme républicaine pour l’accroissement de leur industrie , et adopter la centralisation monarchique pour défendre leur indépendance. Cet ensemble de tout ce qui constitue le bonheur de l’homme et sa dignité, ses jouissances et sa considération, a pu s’opérer, soit que le peuple industrieux ait acquis par quelque circonstance les vertus mâles de l’état guerrier, soit que le peuple guerrier , perfectionnant ses institutions , soit entré dans la carrière de l’industrie.
Dans cette marche de l’esprit humain , on remarque deux principes différens exerçant leur influence : l’un est le système de corporation ou d’isolement ; l’autre celui d’association ou d’ensemble. J’entends par isolement tout ce qui tend à partager un peuple en différentes classes , à circonscrire les hommes dans certains contours spéciaux, dont les uns ne veulent et les autres ne peuvent point sortir; le principe
opposé tend au contraire à adoucir ces démarcations sans les détruire entièrement , à permettre à chacun d’élever ou d’abaisser ses regards , suivant qu’il a besoin de considération ou d’appui , à établir , en un mot , une sorte d’accord et d’intelligence entre tous les individus et tous les rangs d’un pays par des concessions mutuelles qui sont comme les signes d'alliance et d’union réciproques entre eux.
Je me représente la société sous la forme d’une échelle divisée en compartimens de plusieurs nuances, marquant chacune les conditions et les rangs. La dernière , formant la base, sera le peuple, l’ouvrier , le cultivateur ; plus haut viendra la bourgeoisie, le commerce, la finance; au-dessus, la magistrature; enfin, la noblesse, le haut clergé et la maison souveraine. Si vous considérez cette échelle par ses divisions horizontales, vous aurez le système d’isolement ou de corporation, comme jadis en France et dans la plupart des états de l’Europe; cest-à-dire une suite de rangs marqués qui s excluent mutuellement , ou dont les couleurs paraîtraient se ternir en se mêlant; si au contraire vous tracez des lignes perpendiculaires sur tous les compartimens , et que vous preniez la division du sommet à la base, vous aurez
alors le système completd’association ou d'union tel qu’il est en Angleterre , en Hollande et en Suisse, c’est-à-dire un peu de noblesse, de magistrature, de finance et de bourgeoisie, réunies dans presque toutes les institutions , les rangs se croisant sans cesse et se prêtant un mutuel appui qui les garantit de tout trouble et de toute atteinte.
On observe dans le système d’isolement une opposition constante des préjugés et des privilèges ou développement des facultés; dans l’autre, au contraire, une action collective» combinée , un ensemble d elémens différens , mais identifiés , marchant quelquefois au pas du plus faible , mais sans tâtonnement , sans déviation, vers un but commun. Le sentiment qui anime les corporations est l’esprit de corps , qui ne peut s’étendre, parce qu’il est individuel et exclusif; celui qui dirige les associations est l’esprit public qui ne peut se restreindre , parce qu’il est composé et libéral. Dans les pays à corporations, les familles ne sont point dans l’état, mais dans les corporations; dans les pays d’associations, les hommes ne sont point même dans les famille», ils sont dans l’état. On peut gagner une corporation , parce qu'on n’aqu’un intérêt à flatter, une idée à vaincre ou un ca-
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price à changer ; mais on a beaucoup de peine seulement à soumettre une association , parce qu’elle est mue par des sentimens multipliés et différens de l’objet spécial de la réunion, parce qu’elle estsatisfaite à la fois du côté de l’amour-propre et de l’intérêt. Les corporations peuvent voidoir se rendre redoutables pour être nécessaires et dominer; les associations ne peuvent que désirer d’être utiles pour parvenir «à la richesse et à la considération.
La religion chrétienne a sans doute été l’origine ou au moins le développement des associations comme nous les entendons, caries anciens u’en eurentqu’unefaible idée; c’est ellequi apprit aux hommes qu’ils sont tous frères, qu’ils doivent se servir les uns les autres : le divin législateur voulut naitre dans le lieu le plus humble ; il appela à lui lesenfans, les faibles, les pauvres; il prêcha l’union et le travail , mais ces dogmes furent long-temps méconnus et négligés. Un régime absurde , stationnaire , chef-d’œuvre de l’isolement, le gouvernement féodal régna dix siècles dans le monde ; les rois étaient isolés dans leurs palais , les seigneurs dans leurs châteaux , les villes dans leurs murailles, les propriétés abandonnées à la violence et à l’arbitraire. La société se trouvait partagée en deux classes
d'hommes, l’une ne connaissant d’autre lieu qu’une hiérarchie militaire , l’autre d’autre industrie qu’un travail ingrat pour nourrir la première.
Un événement , en apparence étranger à cet état de choses, en opéra le changement; les croisades précipitèrent une forte partie de la population dans les hasards et les aventures ; livrés sans distinction aux dangers du climat , de la mer, des guerres, des maladies, ils apprirent à s’aider dans leurs maux , à se consoler dans leurs chagrins. Les distinctions, les vanités humaines, disparurent devant ces grands coups du sort qui rapprochent du néant. Les sacrifices mutuels naquirent des besoins communs; la liberté, de la crainte de l’esclavage. On ne fut pas trop de tous 1 pour se défendre contre les maladies , les naufrages et les ruses d’un ennemi acharné. Il se forma alors de véritables associations pour défendre les villes , protéger les chemins , soigner les malades , racheter les prisonniers; nobles institutions mêlées des prestiges d’une imagination naïve , mais éclairée par le malheur et la raison. Alors le chevalier s’éleva
i. Principes lolumquc cul gus . Uongarsis gesta Dei per Fraucos, tom. I,p. i85.
par son courage au rang des souverains; l’écuyer par sa fidélité, le frère servant par son zèle, l’abbé par ses lumières, parvinrent à tous les grades de leur profession. Les institutions mêmes établies dans les villes conquises à cette époque ont un caractère de libéralité ' , d’union, de bienveillance mutuelle, qu’elles n’avaient point dans les lieux d’où venaient leurs fondateurs.
Pendant que ces changemens s’opéraient dans l’Orient, les peuples restés à attendre leurs frères , semblaient participer à leurs lumières et les suivre dans leurs progrès ; les communes achetèrent d’abord et reçurent bientôt gratuitement l’affranchissement; le vilain devint ouvrier; le serf, cultivateur; la dépendance ne consista plus que dans le salaire ; la supériorité , que dans le talent; dès-lors on sentit le prix du travail qui procure l’indépendance, et de ,1’indépendancequi assure le travail. La religion chrétienne avait fait voir dans chaque homme un frère; l’industrie y fit trouver un ami, et, dès ce moment, il s’établit une association tacite, mais
1. La liberté des villes fut instituée dans le royaume de Jérusalem par Godefroi de Bouillon. Gibbon , cap. XVI, p.90.
unanime, entre les hommes éclairés, industrieux et libres, contre l’ignorance et la paresse ; mais bientôt les préjugés qui s’étaient affaiblis dans le malheur commun, retrouvèrent leur forcedansla tranquillité. Les classes supérieures virent avec inquiétude s’élever de nouvelles existences qui pouvaient rivaliser avec elles; et, au lieu de les admettre dans leurs rangs pour s’en appuyer, elles les humilièrent davantage à mesure qu’elles devenaient plus puissantes.
Une sorte de fierté s’établit alors parmi les gens utiles sentant leur force et leur importance; ils refusèrent de rester subalternes lorsqu’ils avaient été égaux. Ces nouveaux conquérans de l’esprit et de la richesse, ces possesseurs de toutes les jouissances que donne la fortune se composèrent une clientelle qui diminua insensiblement celle qui suivait la naissance et la faveur. La classe productive des jouissances de la vie grossissait tous les jours ses rangs, tandis que l’autre voyait. déserter les siens : il eût été à désirer alors que des concessions mutuelles eussent opéré une fusion parmi ces rivaux dangereux; elles eurent lieu en Angleterre, et sauvèrent ce pays du despotisme et de l’anarchie; elles maintinrent le respect dû à d’anciens services, parce qu’elles firent de bonne heure la
part des nouveaux efforts ; les nobles, en opposition à l’autorité royale, ouvrirent leurs rangs aux classes inférieures , et furent toujours fidèles à cette .association ; ils consentirent à partager avec elles les charges sociales , et à les admettre aux emplois honorifiques.
En France, au contraire, la noblesse, exclusive, concentrée, luttant à la fois contre l’autorité royale et la liberté des peuples , dédaignant l’appui de l’une ou de l’autre, se sentit affaiblir par les efforts simultanés de toutes les deux; elle dut enfin se choisir une alliée : elle prit la royauté comme devant lui être plus favorable, et malheureusement la, royauté, consentant à cette alliance, fui entraînée dans la ruine. La magistrature qui aurait pu servir d’intermédiaire à ees deux classes, adoucir les causes d’éloignement ou rapprocher les distances entre elles, ne servit qu’à les aigrir davantage ; elle détestait la noblesse , parce qu’elle n’en était pas , et méprisait le peuple dont elle n’était plus : c’est ce fatal isolement qui a tout perdu et qui pourrait tout perdre t.icore; c’esl lui qui a toujours arrêté les principes de l'association général:^ , j'entends les rapports sociaux qui conservent les rangs sans humilier les amours-propres, qui ne privent pas à la fois
les classes inférieures des charges honorables , et les classes élevées des emplois utiles, qui permettent aux unes d’arriver doucement à la considération , et aux autres de parvenir librement à la richesse : principe admirable de force et de grandeur , qui , réunissant tous les efforts et bientôt tous les cœurs , suffirait pour recomposer nos richesses, augmenter notre crédit et produire un bien incalculable en politique , en morale , en administration ! J’ai vu, chez un peuple voisin, les effets prodigieux de ces institutions si désirables , et toujours ma pensée se reportait vers mon pays; ma voix est faible pour en tracer le tableau , mais je m’efforcerai du moins d’en faire connaître les principaux traits pour donner l’idée à des hommes plus habiles de les approfondir Ce que je considère comme principe d’association est une tendance des hommes éclairés et laborieux à se réunir pour toute opération qui intéresse fortement le bien général j et qui peut se traiter sous la forme de conseil dans l’administration , de compagnies dans le commerce, de milice dans la défense du territoire, de sociétés pour tous autres points de vue, de manière à unir les avantages du fédéralisme à l’unité centrale d’action, la délibération à la
pensée, l’ensemble des efforts à l’exécution. J’entends que les hommes choisis par leurs concitoyens pour présider à ces différentes réunions oublient dans ces fonctions importantes leurs opinions , leurs inj ures , leurs rangs, leurs intérêts mêmes, pour ne songer qu’à la chose spéciale qu’ils ont entreprise, pour donner alors par cet ensemble, à chaque membre isolé de leur société , la force d’une masse , et à celte masse tous les moyens de succès que peuvent y ajouter les efforts simultanés et combinés d’une foule d’individus; pour distribuer avec entente toutes les parties d’une gestion , la traiter sans perte de temps, sans fausses démarches, et ouvrir, en un mot, un vaste champ au génie, au talent, au courage et à l’exécution de toute entreprise utile.
J’entends encore par cet esprit d’association l’union des hommes studieux qui consacrent leur temps soit à répandre les connaissances utiles, soit à les perfectionner, à les approfondir, et qui trouvent dans leurs sociétés ces conseils que ne peuvent procurer ni la contemplation, ni l’étude.
J’entends encore par esprit d’association les réunions pour toutes les œuvres de la bienfaisance , qu’il est si facile ,' par ce moyen , de
multiplier, de rendre honorables, parce que les secours d’une société sont autant un hommage au malheur qu’un bienfait : sorte de fédérations pieuses dans lesquelles les rangs s’adoucissent, les préventions s’effacent, les haines s'éteignent, parce que leur but lient au mobile de toutes les bonnes actions, le désintéressement.
Les anciens ne pouvaient guère connaître ni le charme , ni les avantages de l’esprit d’association. La division en maîtres et esclaves mettait parmi eux les trois quarts de la population dans la dépendance de l’autre, et établissait une sorte de société féodale , peu variée dans les rangs, et n’ayant, par conséquent, besoin d’aucunecombinaisonpourlesréunir.Ilsavaient cependant dans leurs institutions plusieurs occasions de rapprochemens ; l’administration était entièrement gratuite et municipale, ce qui cimentait les liens sociaux. Quoique le commerce fût peu considéré , il fallait cependant qu’un certain nombre de gens s’y consacrassent; et il paraît, d’après une loi de Solon, qu’il existait en Grèce , des compagnies de négocians, des sociétés de commerce (xotvorvéa) assez semblables aux nôtres , socii in negotiis ' . Xéno—
i. Tarent., Heaut., 3. i. 9. Saumaise, lib, deUsur.,
phon propose , pour l'exploitation des mines , d’organiser des compagnies d’actionnaires 1 ; car, dit-il, une entreprise particulière serait trop hasardée. Trajan autorise une société de ce genre sous le nom de collegium aurariorum, pour creuser les mines de la Dacie. Le mot collège ne veut pas dire ici corporation , comme il le signifie pour tous les corps de fabriques qui étaient aussi réunis et syndiqués dans les derniers temps de la république ; il exprime une société spéciale qui , ainsi que les corporations, ne pouvait se former que par permission expresse de l’empereur et du sénat; mais alors elle avait le droit de nommer un président , des syndics, d’emprunter et d’agir collectivement. Ces permissions s’accordaient très difficilement ; et on voit , dans les Lettres de Pline , que Trajan refusa positivement d’accorder à la ville de Nicomédie la formation d’un corps de charpentiers, collegium fabrorum , pour parer aux incendies, de peur de donner une occasion de troubles et de rassemblemens séditieux *. Au-
ct Didier Héraud , Anim. in Sai. obs. ad jus at., iib. II cap. II , p. 87.