‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 40 sur 77 · Pétrarque, lib. I, ep. Lœlio · texte numérisé non relu

Pétrarque, lib. I, ep. Lœlio

tnencés avec l’ordre qu’il aurait mis dans un parc, dans une manufacture, une caserne, un bureau; il ne laisse rien d’imparfait; dès la pointe du jour il est dans les champs comme l’habitant des campagnes; mais il y est sans préjugés et avec des connaissances supérieures. Ses voisins l’observent d’abord avec méfiance , et bientôt l’admirent et l’imitent. L’intérêt, cet auxiliaire si utile du talent, ne quitte point ses pas ; et c’est souvent à un de ses habitans les plus obscurs qu’un pays entier doit sa richesse, et un État sa tranquillité *.

Que de jouissances de ce genre n’éprouve point ce propriétaire du Norfolk , qui avait refusé la pairie pour ne pas quitter ses amis de la chambre des communes , et qui préférait aux plaisirs de Londres ses travaux des champs! M. Coke , héritier des comtes de Leicester, possesseur d’une fortune énorme , l’emploie tout entière à porter au plus haut degré les

i . M. Helliot , dans ses Essais , dit spirituellement que rien ne contribua plus efficacement à remédier à tous les maux causés par les guerres civiles et à apaiser les mé~ contentcmens, que l’iutroductiou des prairies artificielles dans l'agriculture , par l'attrait qu’une innovation si utile répandit généralement parmi la classe de citoyens la plus nombreuse. EU mens du Commerce, tom. I , p. >37. .

améliorations de culture : c’est à lui que sont dues ces races d’animaux précieux dont nous avons parlé , ces machines dont l’effet est si étonnant , cette rotation de culture merveilleuse: et cela dons une province qu’il semblait impossible d’améliorer Tous les ans, au moment de la tonte des laines , il appelle chez lui d.. toute l’Angleterre les hommes instruits en agriculture, les fermiers éclairés, les propriétaires passionnés comme lui pour ce premier des arts ; ils y arrivent quelquefois au nombre de deux cents; et là , réunis sans distinction de rang ou de situation , ces hommes industrieux se font part de leurs observations , de leurs découvertes, de tout ce qu’ils ont gagné sur la nature ou les préjugés, conquête également difficile; ils s’apprennent les changemens, les améliorations ; enfin , tout ce qu’il y a de nouveau dans l’empire de l’utilité. Le maître de la maison > isite avec eux ses champs , ses troupeaux, écoute leurs observations, leur propose des questions, et préside ces banquets dignes des premiers jours, où l’union règne avec la confiance et la gaîté, où l’on rend hommage,

1 . Charles II disait que le comté de Norfolk n était bon qu’à découper en grandes routes pour tout le royaume.

où l’on porte des toasts aux belles productions, aux découvertes utiles et aux fondateurs du bien-être des hommes De semblables réunions existent dans tout le pays; et, comme jadis les frères An aux , elles président aux moissons et honorent la culture C’est au milieu d’elles que brille dans toute son étendue, dans toute sa grâce, cet esprit d’association dont nous avons célébré les merveilles; une province, un pays entier voit ainsi les représentans de ses campagnes, les guides de ses travaux, puiser dans leurs utiles relations de nouvelles lumières et acquérir un nouveau zèle; mais ces entrevues passagères seraient trop rarespour l’amitié, trop courtes pour l’instruction , et il a fallu leur fixer des époques déterminées, leur donner un caractère légal, et de là sont nées en Europe les sociétés d’agriculture auxquelles ont doit de si grands et de si utiles tra-

1 . Plusieurs ont établi des prix pour le mode de culture le plus rapide et le plus efficace, et les expériences ont lieu à l’époque même des réunions : de ce nombre était la société fondée par le duc de Bedford , qui se rassemblait à sa belle ferme expérimentale de Woburn.

a. y oyez Marini Fralres Arvales , 2 vol. in~4°. Ce collège ou cette confrérie parcourait les champs et dirigeait les (êtes dans le temps des moissons.

vaux; dont la considéra l ion , le poids , la persévérance obtiennent ce que ne pourraient la puissance, le3 richesses et l’exemple même; ce sont elles qui établissent un foyer de lumières, un point de départ d’où se répandent toutes les améliorations; celle de Londres a suppléé en quelque sorte au cadastre, à la statistique, par les documens précieux qu’elle a recueillis dans presque toutes les provinces ; les faits quelle raconte, les conseils qu’elle donne sont crus , et les prix qu’elle accorde sont fort recherchés *. J’ai vu décerner à la belle duchesse de Rulland une médaille d’or pour un succès ‘particulier dans les plantations, et cet hommage, différent de ceux qu’elle recevait, ne lui était pas moins sensible i. * * 4 ; d’autres sociétés se-

i. On trouve déjà, dans les ouvrages de Milton et de Cowlcy, l'idée des sociétés et des écoles d'agriculture, qui ont été si utiles et qui ont acquis à la mémoire de Tull et

d’Arthur Y oung les hommages qui leur sont rendus. C’est à ces sociétés que les gouvernemens ont recours

pour toutes les mesures utiles, dans les temps de disette ou de surabondance , et auxquelles on doit les ouvrages élémentaires sur l'agriculture qui nous manquent en France, et que, sollicitaient déjà, en 1786, MM. de Lamoignon etdcCharost. Mém. de la Société <T agriculture, t.I.

a. Société des arts et manufactures de Londres , distribution des prix de 18 15, Monthly Magazine, avril 1816.

contient celle-ci , et, se bornant à un but spécial, y parviennent rapidement : de ce nombre est la Société des mérinos , qui est parvenue , à force de raisonneinens et d'exemples, à détruire les préjugés contre ces animaux précieux.

Quoique de semblables institutions ne fussent guère en harmonie avec les anciennes habitudes en France, ou ensentit dès long-temps le besoin et elles y produisirent de bons effets. Déjà , en i556, sous le règne de Henri II, Raoul Spifame demandait l’établissement de chambres agraires , rurales et arpentaires pour gouverner et régenter les terres négligée o ’ ; mais la première société (^agriculture ne fut fondée qu’en 1707, en Bretagne; elle portait dans ses règlernens cet article remarquable : « Quand « une pratique aura été reconnue bonne , « chaque associé, dans son district, s’attachera « à la répandre en l’éprouvant lui-même , en « engageant ses amis à la suivre, et surtout en « démontrant aux laboureurs les avantages qui « en résultent. »

Une semblable institution devait produire encore plus de bien dans la capitale ; et , en ef-

1. Rapport de François de Neufchâteau , année 1 8 1 5 , Jilém . de la Société d'agriculture.

fel, à peine fut-elle fondée e 1761 qu’on vit se former à Paris une réunion des hommes les plus distingués par leur naissance et leur savoir, qui s’établirent en guerre ouverte avec les préjugés et les mauvaises méthodes. Cent mille arpens de jachères furent bientôt convertis en culture; les prairies artificielles parurent de tous côtés ; la race des bestiaux s’améliora ; les breljis espagnoles furent recherchées avidement; les arbres exotiques et jusque-là réservés à la curiosité, devinrent communs dans les campagnes; et on alla jusqu’à semer entre les arbres des routes des pommes de terre laissées à la discrétion des riverains pour donner le goût de cet excellent végétal. Les mémoires publiés par celle société , et répandus avec profusion, portèrent partout les connaissances nouvelles, et surtout les preuves des résultats , notions plus capables de convaincre que tous les discours.

A son exemple se formèrent des sociétés dans les differentes provinces, qui correspondaient avec la société de la capitale, et recevaient d’elle l’impulsion , sorte de relation indépendante et douce que nous avons vue produire tant de bien dans le système général d’associations municipales et industrielles, et qui agit

avec autant de force dans chaque branche particulière d’industrie.

La société de Paris fit plus; elle établit, en 1784 et 1785, sous le nom de Comices agricoles, des sociétés particulières dans les principaux districts de la généralité, dont les réunions périodiques se tenaient à l’hôlel-de-ville des dif— férens chefs-lieux ou dans le château de quel-s ques propriétaires zélés pour le bien. Là se rassemblaient les laboureurs des environs, les gros fermiers, les propriétaires habitant leurs terres, elles commissaires envoyés par la société ; on se faisait part mutuellement de tout ce qui intéressait les progrès de la culture; les commissaires s’occupaient moins d’endoctriner que de recueillir les rcnseignemens utiles , que de redresser certaines erreurs qui pouvaient encore se rencontrer 1 ; les séances se terminaient par un banquet où les rangs étaient confondus, et où s’établissaient ces relations douces, si utiles alors, si nécessaires aujourd’hui. C’est dans un de ces repas qu’un étranger demanda au maître de la maison , en lui montrant un des convives, si ce n’était pas un de ses vas-

1 . Procès-verbaux des assemblées provinciales , 2 vol.' in-4" , pag- 122, part. 1 , et 2 pag. 87.

sanx Monsieur , répondit-il, je 11e vois ici que des amis. Paroles qui partaient à la fois d’un bon esprit et d’un bon cœur. Platon voulait aussi qu’on vécût avec ses inférieurs comme avec* des amis moins heureux 1 , et Senèque étendait jusqu’aux esclaves cette disposition bienfaisante : Ils sont des hommes , disait-il , ils sont d'humbles amis ; admettez-les à votre table, lorsqu’ils sont dignes d’y paraître, ou pour les en rendre dignes 5. Loin que cette familiarité nuise au respect , elle l’inspire ; loin qu’elle encourage à manquer aux égards, elle les rend plus faciles; elle laisse à la dignité de l’homme à régler elle-même ses sacrifices, qui sont toujours plus grands, étant plus volontaires. L’exemple de la révolution , qu’on oppose éternellement aux bons sentimens, est encore ici mal appliqué; écoulons, sur ce sujet, un des hommes qui a le mieux connu cette révolution , et qui lui fut sagement opposé lorsqu’il vit qu’elle dépassait les bornes de là raison.

« L’amour de l’égalité , dit-il, n’est pas, plus

1 . Mém . de ta Société d'agriculture du département de la Seine , Compte rendu, p. 169.

a. DeLrg., lib. IV et VI.

.3. Ep. 47.

que la liberté , une invention des temps modernes; c'est une inclination naturelle du cœur humain , qu’il faut régler et concilier avec l’ordre public. Là où les principes de la justice sont méconnus, les hommes pu issans s’efforcent de détruire cette inclination , et d’abaisser leurs semblables pour s’élever au-dessus d’eux. Il est même des pays tellement barbares, que la dernière classe du peuple est plus vile que les plus vils des animaux ; mais à mesure que la civilisation fait des progrès, on se demande compte de cet excès d’orgueil et de bassesse ; il arrive une époque où, sans renoncer au respect qu’on doit à la mémoire des grands hommes et à l’intérêt qui en résulte pour leurs familles, on ne consent plus à reconnaître à leurs descendais le droit d’humilier les autres , en vertu d’un mérite qui ne leur est pas personnel , où l'on ne confond plus avec la véritable illustration, l’ancienneté de pouvoir ou de privilège. Lorsque le commerce et l’industrie font passer une partie des richesses dans les mains de ceux qui ne sont pas appelés nobles, et qu’ils n'ont plus de supérieurs en lumières et en sentimens d’honneur , il devient par degrés nécessaire de les associer aux mêmes avantages ; c’est ainsi que, depuis long-temps, en Angleterre, une cduca-

tion libérale , sans preuves généalogiques donne la qualité de gentilhomme. On aperçoit maintenant , dans toute l’Europe , la même tendance vers une égalité modérée , dont nous venons d’indiquer le caractère : elle est la suite inévitable des progrès de l’esprit humain ; elle peut causer à l’avenir, dans différens Etats , des changemens successifs; mais elle ne peut renverser un gouvernement, s’il n’a pas en luimême d’autres causes de destruction 1 . »

C’est donc pour diriger cette tendance inévitable et qui s’accroît tous les jours davantage, qu’il faut des réunions dans un but utile , des associations qui préviennent, par une égalité d’égards, le désir dangereux de l’égalité de rangs , qui préparent surtout à la véritable égalité de jouissances , celle qui résulte des moyens prompts d’arriver au bien-être par de meilleures méthodes et un travail plus éclairé.

La société d’agriculture, supprimée dans la révolution, n’a été rétablie depuis que très imparfaitement. Recomposée en 1801, et confirmée en 1814, elle a repris ses travaux et con-

l. De T influence attribuée aux philosophes sur la révolution française , par M. Mounicr de l'assemblée constituante, iu-8". Tubingen , p. 49*

tinjué la publication de ses mémoires ; elle a toujours été composée d’hommes distingués : mais n’ayant que peu de fonds à sa disposition, et aucun moyen pratique de répandre ses lumières , elle n’a pas produit tous les résultats qu’on pouvait en attendre. Les sociétés des provinces ont peut-être été plus avant dans certains déparlemens; encouragés par elles, les comices agricoles ont reparu dans quelques subdivisions , et entre autres dans l’arrondissement de Ville— Franche, près de Lyon Tous ces résultats sont faibles en proportion du bien que pourrait produire ce système établi en grand , soutenu et protégé par le gouvernement. L’esprit public est disposé à le favoriser, les propriétaires ont acquis plus de lumières et plus d’habitude des affaires et de tous les genres d’administration ; les gens de la campagne fréquentent davantage les marchés, les lieux de rassemblement ; il s’est fait un changement considérable dans leurs mœurs sous ce rapport, et qui influe même sur leur caractère et leur organisation.

i . lies propriétaires de l’arrondissement de Villefranche , près de Lyon , au nombre de quarante , se réunirent, en i8o3, chez M. de Lecltize , et , en 1804 , au château de la Chaise, chez M. de Montaigu.

En devenant plus riches, ils sont devenus plus; sociables , plus confians , -plus faciles à persuader , dans leur intérêt , plus accessibles à toute innovation utile

Il faudrait que la société centrale de Paris reçût une nouvelle organisation plus étendue, plus prépondérante; qu’une sorte d’éclat lui fût donnée qui engageât les personnes les plus considérables à en faire partie et à en établir de semblables dans les provinces; qu’il fût établi dans chaque département une ferme expérimentale, dans laquelle le système d’assolement reconnu le meilleur pour le pays fût suivi ; où les plus belles races de bestiaux seraient élevées et vendues comme à Rambouillet *.

1 . Le comte François deNeufchâteau avait déjà manifeste cette opinion et propose de consacrer le parc de Chambord à la création d’une grande ferme expérimentale contenant un haras de toute sorte de bestiaux ; mais cet établissement serait trop éloigné de la capitale : il faudrait, pour les progrès de l’instruction, une propriété dans le genre de celle de M. de Vindé à la Selle, ou de M. Yvart à Maisons. Voyez Mém. de la Société d’agriculture , année )8i5.

On trouve le même plan dans les règlemens de la Société d’agriculture de Philadelphie. La ferme expérimentale devait être établie près de cette ville; et, à*s<Jti imitation , une semblable dans chacune des provinces tics États-Unis.

C'est en vain qu’on voudra faire marcher les doctrines sans les faits et sans les exemples frappans, placés sous les yeux; le succès d’un seul individu produit plus de bien dans un canton que toute l’éloquence des livres et des journaux, que les travaux fastueux des académies. Il suffit de parcourir les environs de tout établissement de ce genre, en tous pays, pour juger que les terres y sont mieux cultivées, les bestiaux plus beaux, mieux soignés. La dépense d’une ferme semblable, de 3oo arpens environ, ne serait pas très à charge à un département, et, au bout de quelque temps, elle couvrirait ses frais, ainsi que la ferme de Rambouillet qui, pendant plusieurs années, a rapporté des bénéfices. Le comité d’agriculture, dans les conseils généraux du département, serait spécialement chargé de la comptabilité de cet établissement et s’entendrait avec laSociété d’agriculture pour porter au plus haut point son utilité; on pourrait établir dans plusieurs des ces fermes une école d’agriculture pratique, comme à Hofwill, pour un nombre de jeunes gens, fils de fermiers, ou se destinant à cet état, et, dans l’école centrale de Paris, une école normale pour les fermiers des départemens. La pension qu’ils paieraient, compenserait facilement le surplus

de dépense, et de là sortiraient ces hommes utiles et entreprenans qui, en Angleterre, et surtout, depuis quelque temps, en Ecosse, ont porté si loin la perfection de la culture. Ne pourrait-il pas être également établi une chaire d’agriculture dans les principales universités ?

Celle marche combinée de la théorie et de la pratique du premier des arts, le porterait en peu de temps à son plus haut point de perfection; elle encouragerait les propriétaires riches à suivre ou devancer cette impulsion, les princes mêmes à s’y consacrer dans leurs momens de loisir. Quel est le voyageur qui, passant aux environs de Windsor, dans les cent voitures publiques qui traversent ce canton tous les jours, ne s’est pas fait montrer avec intérêt la ferme que le bon, le respectable Georges III faisait valoir dans le temps le plus agité de son règne, dont il réglait les assolemens, suivait lui-même les labours, et faisait vendre, comme Charlemagne, les produits. La ferme expérimentale de Rambouillet , due à la philanthropie de Louis XVI , est la première institution connue de ce genre; elle a été imitée plus en grand par l’empereur d’Autriche actuel , à Mannersdorf ^ et ces deux établissemens ont eu le singulier

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mérite d’être les premiers d’où sont sorties ces belles races de moutons espagnols qui ont doublé la valeur des laines dans les deux pays et ont excité l’attention de tous les propriétaires.

Que la puissance souveraine employée de la sorte, attire avec raison les respects et la reconnaissance, quel admirable moyen d’amélioration que l’arbitraire s’il consentait à diriger ses vues vers le bonheur des hommes ! Il y aurait des pays heureux officiellement, jouissant, par ordre , de toutes les douceurs de la vie. Un tel état de choses aurait assez de séduction pour discréditer la lioerté, s’il était plus commun; malheureusement pour les peuples ou heureusement pour les principes, si on peut séparer ces deux choses, il n’est pas dangereux, et la contagion du bien ne se fait pas trop sentir.

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