Florus , lib. III , cap. 6 , n° î
fois à se multiplier en raison même des pertes qu’ils éprouvent.
Mais qui pourrait vouloir arrêter cet essor du bien-être des hommes ? quel est ce génie malfaisant qui prétendrait encombrer un pays de valeurs inutiles, et le priver de celles qui lui sont nécessaires ? Ce génie malfaisant est l’ignorance, l’ignorance à la fois des échanges et des impôts, de ces deux moyens d’enrichir et de gouverner les peuples. De la première naissent les systèmes prohibitifs, les haines nationales qui font voir des rivaux, des ennemis, dans des compagnons d’industrie; qui engendrent les guerres, les spoliations ; lesquelles, en dernier résultat, retombent toujours sur ceux qui les provoquent. De la seconde proviennent ces lois qui pèsent sur la production même, qui l’entravent dès sa naissance, qui la saisissent à ses points de départ et d’arrivée sur les passages inévitables qu’elle doit franchir, qui, sous le prétexte, ou même dans l’intention de répartir également les charges sociales , ne font que les rendre plus pesantes à la masse des habitons de tous les pays. En effet, les prohibitions, ou les droits exagérés sur les valeurs imposées de tous côtés , augmentent les frais et le prix des productions en faisant entrer comme main-d’ouu-
vre ce surplus de dépense générale. Une chose n’a de valeur qu’en raison de ce qu’elle représente d’une autre en échange : si vous frappez cette autre d’un droit , la vôtre diminue d’autant dans l’action de l’échange, puisque vous êtes obligé d’en offrir une plus grande portion pour conclure le marché ; mais s’il en est partout de même, c’est alors une prime que les gouvernemens prélèvent sur l’industrie de leurs voisins, et qui, en définitif, tombe sur leurs propres sujets, puisque tous sont également des consommateurs.
Ces deux actions qui se passent dans le sein d’un même pays, par des hommes devant avoir le même intérêt, sont cause d’une grande partie des maux de la société. La puissance administrative n’ayant d’autre occupation que de frapper des impôts, et l’industrie de s’y soustraire, il s'établit de part et d’autre une méfiance, une infidélité nuisible à toutes les deux. L’incertitude de l’effet possible de nouveaux impôts , des mesures fiscales et des lois prohibitives ne permettent pas aux valeurs de prendre un cours fixe , une marche tranquille et franche; de ce qu’elles ne prennent pas cette marche , l’administration n’agit partout contre elles qu’en tâtonnant, que les yeux bandés,
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saisissant aujourd'hui une nature de produits qu’elle pressure, la quittant demain pour une autre qu’elle guettait, et qui bientôt lui échappe également; et, lorsque les peuples sembleraient vouloir unir leurs intérêts, leurs richesses , leurs affections, ces deux ignorances se placent entre eux, les arrêtent, leur persuadent de se haïr, et tracent les vraies frontières qui les séparent.
Ce fléau existe surtout lorsque les hommes ont peu d’intervention dans leurs intérêts, et néanmoins de l’activité à produire ; car ils sont livrés alors à l’arbitraire de ministres peu éclairés, et qui font le mal en croyant faire le bien, qui jugent de l’intérêt général par quelques données isolées ou quelques intérêts privés. S’il est un moyen de diminuer ces graves inconvéniens , c’est en adoptant le principe d’association qui tend à porter toujours au timon des affaires, des hommes capables de les bien conduire, ayant la connaissance de leurs intérêts, sachant les balancer, combiner les impôts', atteindre
1. On a toujours cherché à trouver quels étaient les impôts les moins onéreux ou les plus faciles à percevoir , sans rechercher avant quel était le mode d'administration qui nécessitait le moins d’impôts. On voyait toujours la nécessité là où il n’y avait que l’abus; sans doute l’impôt est une nécessité , mais seulement relative à une autre, la puissance publique, dont il est le soutien ; avant d’a-
les consommations pour allégeç ^agriculture , et cependant ne point décourager la fabrication par des droits trop élevés , écarter quelquefois la concurrence trop prompte de l’étranger, sans jamais peser assez sur elle pour entraîner de sa part une réciprocité nuisible.
Le commerce est donc le moyen des échanges, et par conséquent l’rtrt des transports , comme l’administration est la science des impôts. Il agit dans l'intérieur des états ou au dehors, et ses combinaisons s’étendent à mesure qu’elles prospèrent. La France jadis était plus adonnée aux entreprises lointaines qu’aux mouvemens intérieurs des productions de son sol : une sorte de liberté qui régnait dans les relations au-delà des mers, d’esprit aventureux qui leur donnait
jouter à l’impôt du superflu , il faut retrancher de la puissance publique tout ce qui dépasse le nécessaire ; il s’établit alors la véritable charge proportionnée à la nature des peuples , et qui ne contrarie pas leur industrie ; mais comme ces charges , quelque légères qu’elles soient, sont toujours une violation de la propriété , une suspension de ses droits en faveur de la communauté , il n’y a que la communauté qui doive se les prescrire, car il n’y a quelle qui ne puisse en abuser. Un gouvernement cher dans un pays malheureux est le Ursus esuriens de l’Écriture , super populum pauperem. Prov. XXVIII, v. i5.
de l'indépendance el de la dignité, faisait préférer la vie commerciale à la routine agricole ; elle éprouvait moins d’entraves , et reposait sur une protection plus active *. La France couvrait les mers de ses vaisseaux ; elle rivalisait aux Indes avec l’Angleterre , et la surpassait aux Antilles; elle dominait seule dans la Méditerranée. La révolution a tout frappé, tout détruit, et deux fois la totalité du mobilier maritime national a été la proie de l’Angleterre.
Qui voudrait aujourd’hui s’exposer à perdre une troisième fois ses avances , ses capitaux , et, à l’exception de quelques expéditions promptes , faciles et éphémères, quel individu , quelle compagnie, se hasarderait dans de hautes combinaisons ; et la France voudra-t-elle sacrifier, à l’honneur de son pavillon et à la sûreté de son commerce passager, les travaux utiles et les sueurs de ses habilans?
Cet état éphémère du commerce extérieur nous dispense donc d’examiner en quoi le principe d’association pourrait lui être favorable ; mais on sent qu’en raison même des dangers qu’il présente, aucune entreprise importante
i . Per mare pauperiera fugiens per saxa , per ignés.
Horat. , lib. I, ep. 1.
ne peut avoir lieu que par l’union de plusieurs • capitalistes, et par des sociétés 1 qui seraient en état de subvenir aux dépenses premières des établissemens, de supporter plus facilement les pertes, d’activer davantage les succès, et de se concilier mieux les étrangers. Nous avons encore des amis dans les parties éloignées du globe, qui se rappellent les relations utiles qu’ils avaient avec nous , les services que plusieurs de nos compatriotes leur ont rendus , et surtout la beauté, le bon goût des produits de nos manufactures : le pavillon français a disparu des mers de l’indostan , de la Cochinchine, des Moluques ; mais le souvenir d’une nation brave, spirituelle, aventureuse, y est resté , et il se retrouvera lorsque nous pourrons y reparaître1. Mais, pour y rétablir des
1 . Les associations commerciales , en France , sont sans doute les plus anciennes de l'Europe , puisqu'elles datent du temps de la fondation de la capitale. On connaît l’importance de ce splendidissimum corpus nautarum, mentit nné si souvent dans les inscriptions et les chroniques , et qui faisait tout le commerce de Paris et de Lyon. La ville de Paris conserve encore les traces de cette institution dans ses armes et le nom de prévôt des marchands que portait son premier magistrat.