CHAPITRE IV
Des travaux d’utilité publique et d’ embellissement dans les grandes villes.
Habcs quoque plarimos Artifices, lafomos et ræmentarios artificesquc lignorum, et om- . nium artium ad faciendum opus prudentissî-
mos; surge igitur cl fac. Paral., lib. I, c. XXII , v. t5 et iC.
Le peuple, dit Cicéron, déteste le luxe particulier, mais il aime avec passion la magnificence publique En effet, les monumens utiles élevés à ses frais lui paraissent un signe de sa puissance , ou du moins un hommage rendu à sa faiblesse; il contemple avec orgueil ces travaux dont il est Partisan et le possesseur, qu’il a créés et dont il jouit; il les présente avec satisfaction aux étrangers, aux habitans mêmes
i . Orat. pro Muracna.
d'une autre province, d’une autre ville. Les dépenses que ces ouvrages lui ont coûtées, quoique souvent fort improductives, sont celles qu’il regrette le moins, parce qu’il en connaît le but, et qu’elles ont passé par ses mains.
Ce goût pour les entreprises utiles et grandes a de tout temps consacré certains règnes qui, sans elles, auraientpesé plus fortemcntsur l’humanité ’. C’estlui qui fil pardonner à Napoléon ses victoires , dont il ne reste plus d’autres traces. Chaque nouvelle guerre enfantait de nouveaux prodiges. Des ponts, des quais superbes, portant des noms glorieux, unissaient, encadraient les rives de la Seine jusqu’au-delà de la capitale; des rivières arrivaient à 80 pieds audessus de ses murailles pour nettoyer ses rues,
i . a L’emploi est plus royal comme plus utile et durable en ports, havres, fortifications, en b&timens somptueux, en églises, hôpitaux , collèges, reformations île rues et chemins; en quoi le papcGrégoire XIII laira sa mémoire recommandable à long-temps, et en quoi notre roy ne Catherine térnoigncroit à longues années sa libéra lité naturelle et munificence si ses moyens suflisoicnt à son affection. La (ortuuc m’a fait grand dcsplaisir d’interrompre la belle structure du Pont-lNciif de notre grande ville, et m’oster l'espoir, avant de mourir, d’en voir en train le service. » Montaigne, Kssavs, liv. 1(1.
orner scs places, embellir ses promenades. Que dirai-jc de ces greniers d’abondance? de ces abattoirs dans tous les quartiers, des cinquante usines du canal de Saint-Maur , de ce marché de quinze arpens qui devait être le Louvre du peuple ', de ce boulevart qui , parlant de la colonnade duLouvre à la barrière du Trône, aurait joint les nionumens de Louis XIV à ceux de Louis XVI ? Travaux en apparence gigantesques, et qui cependant s’exécutaient en peu d’années comme par enchantement.
Le caractère des ouvrages de ce temps est la grandeur, la sagesse et la simplicité. A l’exception d’un seul, fruit d’une vengeance politique puérile 1 , on ne remarque dans aucun l’envie de briller, mais toujours la passion d’être utile, sentiment de la véritable gloire dans les arts comme dans les institutions. Avec la moitié des dépenses consacrées la plupart à des travaux obscurs, on aurait pu élever dix palais, arcs de triomphe , colonnes ou autres monumensquiauraienl retracé les événemens et marqué l’état des arts à cette époque. La dépense seule de l'achèvement du Louvre , la reprise de toutes les fondations, enfinles travaux cachés dans ses murs,
i. L'arc de triomphe du Carrousel.
auraient suffi à la création d'une ville entière ' , Pourquoi donc ces nobles travaux produisaient ils si peu d’enthousiasme dans le temps de leur création ? pourquoi causent-ilsaujourd’hui plus de regrets dans leur abandon qu’ils n’excitaient de joie dans leur splendeur ? c’est qu’ils étaient le fruit de guerres cruelles, le prix des larmes de l’humanité , c’est qu’il n’est point de magnificence, de bien-être même, qu’on veuille acquérir «à de telles conditions. Malheur à celui qui bâtit une ville avec le sang des hommes ! dit l’Ecriture; les pierres crient contre lui du milieu de la muraille , et le bois du batiment leur répond *. Cette idée d'employer la victoire aux améliorations, d’appliquerhx conquête aux travaux paisibles, est aussi inutile qu’injuste, lorsqu’il existe un trésor dont le génie peut disposer sans qu’il en coûte un soupir à l’humanité: trésor inépuisable de bonheur, de gloire et d’éclat, V industrie particulière \ elle seule aurait
suffi pour créer ces merveilles. Encore aujour-
i . On se refusa même tlo corriger les fautes choquantes de la galerie du Louvre, en construisant le bâtiment parallèle, afin de ne rien changer à l'ensemble de ce bel édifice Ici qu’il avait été conçu ; tribut d’hommages rendu aux siècles qui avaient précédé.
j. Habac., ch. XI, v. loctu.
d’hui, après tant de malheurs, qu’on 1 appelle, avec confiance , qu’on lui propose des avantages proportionnés seulement à ses peines, à ses risques, et il n’est rien qu’elle ne puisse entreprendre. Tous les travaux commencés, surtout ceux pii présentent une utilité directe , s’achèveront rapidement; ceux-là par une redevance o„ un péage, ceux-ci par une régie intéressée, d’autres par une délégation même éloignée, pourvu qu’elle soit certaine. Le peuple occupé, satisfait, saurait gré du travail qu’on lui donne , en attendant qu’il jouisse des avantages qu’il procure.
Il faudrait pour cela composer dans chaque grande ville, mais surtout dans Paris, un conseil général (T édilité , qui correspondrait à une commission moins nombreuse près de chaque mairie et présidée par le maire. L’attrait qu’une semblable institution aurait pour les gens riches et éclairés à qui elle serait confiée, les porterait à des sacrifices personnels et à d’autres moyens de succès, qui auraient une grande influencesur l'assainissemen t et l’embellissemen t de leu r vi lie.
Nous allons jeter un coup d’œil sur les principales entreprises de ce genre, qu’on pourrait confier ainsi aux associations particulières. La première qui se présente dans Paris et la
plus importante, est la distribution de l’eau dans les maisons. En effet, après le choix de l’emplacement d’une ville pour les avantages du commerce et les moyens d'approvisionnement, la première chose dont on s’occupe est ordinairement de s’assurer des moyens d’y faire arriver la plus grande quantité et la meilleure qualité d’eau possible : car on compte rarement pour cela sur la rivière ou le fleuve qui la traverse. Il faut que cette eau arrive de plus haut, afin de nettoyer les rues , entraîner les immondices, et se distribuer dans les maisons. Les Romains attachaient tant de prix à ce premier mobile de la santé et de la propreté, qu’ils n’épargnaient rien pour s’en procurer. De tous côtés , des aqueducs immenses apportaient sur leurs; arcs de triomphe des eaux limpides à la capitale du monde; les noms de ceux qui les avaient fait construire, soit à leurs frais, soit pendant leur administration , étaient gravés sur leurs murs , et passaient éternellement à la postérité 1 . Treize principales rivières ou sources
j. Agrippa lit construire, en line seule année, dit Pline, armuo spatio, 700 lacs ou réservoirs pour les eaux, io5 fontaines publiques , ) 3o châteaux d’eau ou regards de(lislribution,ctc., ce qui parait impossible. Lib. XXXVI, c. 1 5.
arrivaient ainsi à Rome, et servaient, suivant leurs différentes qualités , auxdiflerens usages’. Dans les temps modernes, on n'attachait pas moins d’importance à cette branche d’utilité publique ; des sommes considérables lui furent partout consacrées; mais il ne suffit point d’avoir acquis la quantité d’eau nécessaire à la consommation d’une ville, il faut encore pouvoir en jouir dans l’intérieur des maisons, et souvent ce second avantage est plus long-temps à se faire attendre que le premier. A la honte de la ville capitale de laFrance, il n’en existe point encore, tandis que les moindres petits bourgs d’Alle-. magne, d’Angleterre et d’Amérique en jouissent depuis long-temps *. Paris est soumis à une ar-
i . Les Romains amenaient de l’eau dans leurs maisons par des tuyaux de plomb ou de bois, per tuios plumbeos vclUgncos. (Pline, XVI, 8 , 4a-) Quelquefois des conduits de pierre ou de brique, testaccos. (Pline, ici., XXXI , 6 > 3i.) On a essayé, de nos jours, ce dernier moyen, mais il n’a pas réussi, et il a causé aux entrepreneurs des eaux, à Manchester, une perte fort considérable, les pieries ne résistant pas aux coups de bélier et à la pression irrégulière du sol sur les joints.
a. Lubeck, passe pour être la première ville oii on distribua l’eau dans les maisons par des tuyaux de plomb. Cet usage fut introduit en Angleterre en i a3G , mais il n’a été général que depuis cent ans. Anderson . tom. I, p. 38a.
•Oigitiz^fBy fcràogle
mée de porteurs d’eau , qui traînent dans les rues leurs tonneaux comme des bêtes de somme, et rabaissent la dignité de l’homme au-dessous d’un robinet. L’état de porteur d’eau est une honte en civilisation, c’est un être improductif en économie politique, et il faut l’absence de capitaux disponibles, ou le défaut absolu de zèle et d’intelligence dans les administrateurs de tout temps, pour avoir laissé subsister une si honteuse situation. 11 y a cent ans environ , un écrivain1 sur l’économie politique s’exprimait ainsi : « Il a été proposé de procurer à une ca- « piîale de l’eau abondamment par des machi- « nés faciles et peu coûteuses; croirait-on que « la principale objection , qui peut-être en a « empêché l’exécution , a été la demande : que h deviendront les porteurs d’eau ? » Conçoit-on que c’est encore l’objection que beaucoup de gens ont faite , lorsque cette question a été agitée de nouveau ?
Vroltaire avait déjà signalé cette barbarie dans plusieurs de ses écrits , et s’étonnait avec raison du peu de zèle et de capacité des administrateurs de son temps. « C’est vous qui avez pro- « posé, disait-il à Déparcieux, de donner aux
i . Melon , démena de commcree , 1. 1 , p. 72.
« maisons de la ville l’eau qui leur manque , et « de nous sauver enfin de l’opprobre et du ri- « dicule d’entendre toujours crier à l’eau , et « de voir des femmes, enfermées dans un cer- « ceau oblong , porter des seaux d’eau pesant « ensemble trente livres à un quatrième étage, « près d’un privé 1 . L’académicien Déparcieux, « dit-il ailleurs, a donné lemoyen leplusavan- « tageux de fournir à toutes les maisons de Paris « l’eau qui leur manque, projet qui ne peut « être rejeté que parla pauvreté, la négligence « ou l’avarice *. » En effet , le plan de M. Déparcieux était excellent , et se rapprochait beaucoup de ce qui a été fait de nos jours; il consistait à faire arriver à Paris les eaux de l’Yvette dans un grand réservoir au-dessus du faubourg Saint-Germain, et d établir de là une distribution régulière dans toutes les maisons. Cette opération devait coûter 8 millions, et demandait cinq ans. A l’arrivée de Bonaparte au consulat, ce fut une des principales entreprises qu’il eut en vue ; mais comme il cherchait toujours à dépasser en grandeur ce qui l’avait précédé, il donna la préférence à un projet plus
i - L'Homme aux quarante Ecus, p. , éd. i ?85.
a. Siècle de Louis XIV, p. 5o.
vaste , quoique moins sage ; ce fut de faire arriver à Paris les eaux des trois rivières , la Beuvronne , la Thérouenne et l’Ourcq, formant ensemble environ 8,000 pouces d’eau ; projet qui avait été conçu déjà , mais sur une plus petite échelle , par M. de Solage, et dont les nivellemens étaient presque terminés. Ce grand travail trouva des difficultés inprévues, et la dépense s’éleva au triple des devis arrêtés ; il a coûté la somme énorme de 34 millions , il en faudrait trente encore pour garnir Paris de tuyaux et porter l’eau aux étages supérieurs des maisons. L’embarras des finances, les chargesde la ville de Paris, ont empêché et empêchent encore de subvenir à cette dernière entreprise sans laquelle l’autre sera toujours imparfaite, et pour qu’une compagnie l’entreprît, il faudrait qu’elle dépensât, outre les trente millions du premier établissement, une somme à peu près aussi forte pour faire aux propriétaires des maisons l’avance des travaux de conduits en plomb à tous leurs étages , ce qui ferait environ 60 millions pour une opération éventuelle, qui ne repose que sur un agrément sans doute fort grand, mais dépendant de la volonté particulière. IJ semble impossible de pouvoir espérer de rencontrer pareille chose; eh bien, l’étonnement sera grand ,
quand on saura que celte compagnie s’est rencontrée, et que c’est l’administration qui l^i refusée, et cela au moment où la misère était |a plusgrande; et qui l’arefuséeencore aujourd’hui après avoir, perdu vingt ans à négocier, de manière «à ne jamais conclure! On concevra alors les sentimens que j’ai manifestés dans tout le cours de cet ouvrage sur les entraves cruelles que celte puissance apporte sans cesse à tout ce qui est avantageux, et surtout à occuper le peuple utilement, objet si important et maxime si ancienne, ne plebs otiosa esset On excusera, sinon mes plaintes, du moins mes regrets, d’autant qu’ils ne me portent à accuser aucun administrateur particulier, mais l’esprit général qui les dirige tous, et qui force à appeler de leur jugement à l'opinion , seule balance qu’ait jamais eue l’arbitraire et la sottise en France.
Après cette importante amélioration, celle qui lui touche de plus près serait le système des égouts, qui est inférieur à Paris à la moindre •petite ville d’Angleterre ou des États-Unis. Là , chaque rue a un conduit pratiqué pour l’écoulement, l’assainissement des maisons adjacentes;
i. Isidore, de Olig., lib. XV, cap. 16. Plia. , Uist. nat. , lib. XXXVI, c. ia.
à Paris, excepté l’ancien grand égoût et quelques autres de moindre dimention, il n’en existe aucun. L’éclairage est détestable. La plus grande parties des promenades publiques sont encore imparfaites ; mais ce quidemande l’intérêt, la sollicitude du gouvernement , c’est l’élargissement des rues, l’assainissement de quartiers entiers qui sont encore tels qu’ils étaient au douzième siècle, et dont les habitans vivent dans un continuel méphytisme. L’époque du dernier fléau a bien fait connaître leur misère, et a été la plus sanglante critique qu’on aurait pu faire de l’administration et de ce vice radical qui consiste «à ne pas intéresser au bien-être des classes inférieures , la générosité , la sagesse des hommes dans des rangs plus élevés ; ils régneraient alors dans ces quartiers la lumière , l’air et la propreté dont ils sont privés , et qui auraient une influence très grande sur les habitudes des classes inférieures. J’ai toujours remarqué que les ivrognes , les filles , les mendians, présentaient un aspect plus choquant dans les villes où l’ordre régnait davantage ; ils y étaient eux-mêmes plus gênés, plus contraints; dans les pays peu civilisés, tout est d’accord , tout se confond dans une sorte de décousu qui fait masse; on traverse des
champs en friche, on passe une rivière à gué; on ne trouve rien dans les auberges , les paysans sont mal vêtus, les pauvres vous assiègent: tout cela est en harmonie, et on s’y fait; ce qui choque après, c’est de rencontrer un palais superbe , des meubles riches , qui ont l’air d’être jetés là pour établir le contraste du luxe et de la misère.