‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 71 sur 77 · Idem, lib. II · texte numérisé non relu

Idem, lib. II

« ne sais quel affreux miracle, d'une seule « partie de l’espèce humaine, avec laquelle ils « ont appris à concevoir une seule idée et à « reconnaître un seul mot de ralliement; cette « race nouvelle , qui semble sortie des abimes « pour délivrer et dévaster la terre, pourbrû- « 1er tous les jougs et toutes les lois, pour faire « triompher la liberté et pour la déshonorer, « pour écraser et ceux qui l’attaquent et ceux « qui la défendent 1 » , ont donné au monde le spectacle d’une affreuse union, d’une intelligence sublime d’atrocité, qui fait trembler au seul nom d’association et de société populaires. C’est dans le club des jacobins , affilié aux huit cents sociétés semblables de ce royaume, que se préparaient toutes les mesures incendiaires, que s’essayaient les candidats de ce nouveau pouvoir, avant de paraître au cheflieu de ces atroces réunions, le comité de salut public. Ce fut aussi un club de ce genre qui renversa en Angleterre la royauté, et éleva bientôt Cromwel à sa place.

D’où venait cependant, dans les deux pays, cette dangereuse institution, ce lléau de la so-

i . De lu Nécessité de se rallier au gouvernement ; par Uenjamiu Constant, in-4", public en 1796.

ciété, d'une simple attribution à peine considérée dans leurs lois , il est permis aux citoyens d’émettre leurs pensées , et de se réunir sans armes pour causer de leurs intérêts? Cette faculté, restreinte dans la constitution de l’an III, en France, ne subsista plus qu’avec certaines restrictions analogues à celles qui ont lieu en An» gleterre; mais, soit que le peuple soit chez nous moins préparé à l'usage d’un semblable droit, soit que le reste des institutions n’ait pas suffi pour en modérer le danger, les mêmes symptômes se manifestèrent bientôt, les mêmes excès furent au moment de reparaître , et le jour où les sociétés populaires furent déiinitivement abolies, fut unjourdejoie pour toute la France.

Elles ne se rétabliront plus, ces monstrueuses associations qui détournaient les hommes laborieux de leurs utiles travaux pour des occupations étrangères à leurs habitudes; ces puissances fractionnaires qui, réunies sans but, mais non sans danger, devaient vouloir saisir l’autorité qui seule manquait à leurs attributions; qui, n’ayant rien à créer, ne pouvaient s’occuper que de détruire, lis sont éternelle» ment fermés ces antres de désordre et de corruption. Et lorsque de nos jours, après toutes les garanties données par les lois à une liberté

sage , des hommes pervers veulent relever la bannière sanglante des clubs de g3, il n’est pas un citoyen honnête qui ne se sente révolté contre cet abus du plus utile des droits, contre cet attentat au droit lui-même. Eh! qui n’éprouve une vive indignation contre des sociétés instituées pour l’abolition de la propriété , pour le meurtre et l’assassinat , contre ces affiliations qui, d’un bout du royaume à l’autre, osent s’armer contre la société tout entière, remettre en question les liens de famille, les biens acquis par le travail ! alors on a dû prêter presque aveuglément au gouvernement la main pour, anéantir, pour étouffer dès leurs principes ces honteux désordres. Le génie de l’association a reployé ses ailes , a désavoué les crimes qui se préparaient en son nom; il a demandé luimême qu’on interprétât ses dogmes et qu’on déclarât faussaires ceux qui se présentaient comme ses adeptes; mais après cette suspension plus ou moins longue du plus sacré des droits dont la malveillance seule peut abuser , il faut craindred’en altérer le principe, etencouragerau contraire, parmi le peuple même, cet usage qui partout a produit de si heureux effets. En Angleterre , depuis la corporation des moindres métiers qui s’assemble régulièrement jusqu’aux

grandes réunions publiques de Wesminster , chaque individu fait partie de deux ou trois sociétés; tout le monde a son club , comme ailleurs son café , sa loge au spectacle. Rousseau fait un grand éloge de cette manière de vivre, en usage à Genève , en Suisse et en Hollande, et qui , en elfet, a une grande influence sur l'esprit public et le sentiment de la patrie. Delolme'la regarde comme une des plus belles parties des institutions anglaises. Il viendra sans doute un temps en France où cet usage aura lieu également , et sera sans danger ; mais en attendant qu’il puisse s’étendre aux classes inférieures, et afin qu’elles n’en aient pas besoin, il faut l’encourager dans les classes élevées, l’établir avec ordre et de manière à ce que le peuple puisse y participer ; ce sont les bonnes associations qui doivent étouffer les mauvaises. Pour ôter au peuple le désir d’intervenir seul dans ses intérêts , il faut lui prouver qu’ils sont mieux placés dans d’autres mains que dans les siennes, qu’on fait plus pour lui et avec lui qu’il ne ferait lui-même ; et , encore une fois , pour qu’il ait cette conviction , pour qu’il place sa confiance dans ses véritables amis, il faut

i. Delolme, loin. II, p. 178.

qu’il soit en état (le les apprécier, qu’il puisse les connaître et les juger; il faut, en un mot ; perfectionner son instruction et élever ses sen-» timens.

C’est une grande erreur de croire que de lui refuser les connaissances utiles et les lumières de la raison, soit un moyen plus facile de le gouverner; la révolution, que l’onxite à l’appui de ce principe, est justement la preuve évidente du contraire. C’est par ses crimes mêmes que le peuple a prouvé les effets et les dangers de son ignorance; certes, si sa fureur nes’était portée que sur ses premiers magistrats, ou sur les classes qui lui étaient supérieures, elle n’en serait pas plus excusable, sans doute, mais on aurait pu l’attribuer à l’ambition créée par les lumières , et au désir anticipé du pouvoir : mais lorsque le même coup a frappé l’ouvrier obscur et le riche citoyen ; lorsque ni les vertus de Malesherbes ni le génie de Lavoisier n’ont suspendu la hache homicide; lorsqu’un homme s’est écrié du haut de l’échafaud : Je m’appelle Buffon ! et que personne n’a compris ce qu’il voulait dire, on a pu juger si c’était la philosophie ou l’ignorance qui encourageait de pareils forfaits; on a connu ce que valaient l’abrutissement et la corruption ; on a

vu quels étaient ces auxiliaires que réclame encore aujourd’hui l’imprudence de l’orgueil ; et qui lui seraient si funestes. Souhaitons, au contraire , que le peuple soit éclairé, pour qu’il ne soit plus l’instrument d’aucune tyrannie; qu’il soit occupé utilement, pour qu’il ne veuille plus devenir tyran lui-méme.

w» VW v\\ VW \ »\tWMMV»\WkiWVMW««MVMM\iMVn V* V^*'

Page 1