‹ De l'esprit d'association dans tous les intérêts de la communauté, ou, Essai sur le complément du bien-être et de la richesse en France par le complément des institutionsChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Des associations industrielles pour Vnccroisse-

ment des produits.

Muîtifilicabo fnictam Hgni et germîA. terra , et replebo toi hominibus et jumenlia et multiplicabuntur , et crescent, bonisque dooabo vos majoribus quam habuisti in principio.

Ezech. , cap. 56. v. 1 1 et 20.

Et si ista non lufficiuiit, multo majora adjiciam.

Rzq., Ub. l, cap. 3.

x^vb faut-il aux trois quarts des hommes pour être heureux, si ce n'est de cultiver leurs champs tranquillement et de se reposer sans inquiétude à la fin de leurs travaux (1)? qu'ils possèdent la liberté de droit ou de fait, un gouvernement de fait ou de droit, peu leur importerait, s'il était possible , à travers le choc des partis , des résolutions ou des guerres, de voir leurs intérêts toujours garantis, leur repos toujours assùré.L'amôurpropre , l'ambition , l'envie, entrent peu dans lë$

(1) Unusquisipie colebat terrain sua m cum pace, et sedébat sub vite sua, et non eràt qui eos térreret. Màcbàfc, Ko. l;càjJ:Î4,V.8et 12.

( iSo ) idées de l'homme simple et occupé. L'esprit de parti et l'intrigue ne sont point le mobile de ses actions. Des institutions stables et justes pour garantir l'exercice de ses facultés, voilà tout ce qu'il désire, voilà ce qu'il demande à acheter par le travail , l'obéissance et les privations : c'est sous l'égide d'un arbitrage tutélaire que son industrie peut seule se développer; mais alors aussi combien de merveilles n'est-elle pas capable de produire! Le même principe d'association que noiip avons vu agir avec tant d'effet pour assurer le travaille reproduit avec plus d'énergie encore dans les combinaisons de ce travail; il s'élève depuis les plus faibles intérêts de l'homme isolé jusqu'aux combinaisons qui embrassent le monde entier.

A peine l'artisan laborieux a-t il acquis quelque sûreté dans une profession quelconque , qu'il cherche à s'adjoindre une compagne , moins pour étendre ses affections que pour accroître ses profits, pour partager ses peines, et rendre son travail plus productif en le divisant. Ses enfans sont autant de compagnons qui se préparent à l'aider ; et , s'il doit travailler quelque temps pour eux dans leur bas-âge, ils travailleront bientôt pour lui dans sa vieillesse. Il n'est point de profession où l'on ne remarque l'union de plusieurs individus dans le même emploi, se partageant

( iSi )

les fonctions, l'un des affaires du dehors, lauttô des travaux intérieurs» En Angleterre, les pro-* cureurs, les artistes, les médecins même sont ainsi associés; les uns vont plaider, visiter les malades, ou surveiller les travaux ; les autres rédigent leà plans , les mémoires ou les consultations. L'Union des ouvriers avec l'entrepreneur d'industrie est aussi une véritable association, qui permet d'en-* treprendre toute grande exploitation, soit d'agri-* culture > soit de fabrication, tandis qu'ailleurs le travail isolé retarde la production , multiplie le$ peines, et fait arriver bien plus tard au bien-âtre* Smith n'a considéré la division du travail que sous le rapport de la main-d'œuvre; elle est bien plus importante encore clans la conception.

Sitôt que ce principe fécond a ainsi opéré dans les actions privées, et est parvenu à produire des capitaux , il prend un essor immense en réunissant ces mêmes capitaux sous plusieurs grandes catégories, qui se placent dans la société de, manière à porter ses efforts au plus haut point d'action et de force. Les principales réunions de ce genre consistent en associations de crédit, où compagnies de banque; associations de transport et d'échanges, ou compagnies de commerce; associations de garantie, ou compagnies d'assurances: Pour se former une idée de l'avantage de ces sociétés, il faut se représenter les hommes livre*

à l'incertitude des productions , malgré leur travail et leur intelligence. Les meilleures institutions ne peuvent répondre au cultivateur de sa récolte , au manufacturier de la vente ; les uns et les autres sont toujours à la merci de la nature ou des événemens. C'est alors que le banquier leur facilite des avances, le commerçant des débouchés, l'assureur des garanties. Ces combinaisons ont eu lieu chez les anciens, mais imparfaitement (1) , et taême ne se sont élevées à uu haut degré dans les temps modernes qu'en Angleterre, où leur action mérite une étude particulière.

Les premières banques fondées dans ce pays le furent à l'imitation de celles de Venise, et bornées d'abord à un capital médiocre, ainsi qu'elles existent dans plusieurs états de l'Europe : le but de leur institution était d'opérer avec un capital double ou triple de la mise de fonds de leurs actionnaires, et de gagner ainsi les intérêts de sommes doublées et triplées fictivement.

Je suppose qu'une banque ait reçu en caisse 100 millions de ses actionnaires, et qu'elle émette çn sus 100 millions de son papier, elle fait pour 300 millions d'affaires , ou plutôt elle escompte de bonnes traites à court terme pour ces 200 millions; elle n'a besoin de garder en caisse que la

somme d'argent qu'elle prévoil être nécessaire pour payer à vue ses billets, laquelle sommé dépend uniquement de la force du crédit de cette banque , et du nombre de billets qui yiendroienf au remboursement. Le bénéfice d'une banque se règle donc en raison de son crédit, c'est-à-dire en raison du peu d'argent qu'elle est obligée de garder dans ses coffres. Ce crédit s'établit d'après la connaissance que l'on a de la manière d'opérer de cette banque , ou autrement de sa prudence à ne jamais se dessaisir de ses écus ou de son papier que contre des valeurs assez bonnes pour être immédiatement réalisées, et par conséquent représenter le fonds de ses actions. Cette institution met donc, comme on le voit, un nouveau numéraire fictif dans le pays, qui facilite et multiplie toutes les opérations; mais si, à l'exemple ou sous la garantie de cette banque générale , il s'en forme dé pareilles dans chaque province, dans chaque ville d'un pays , presque dans chaque petit bourg , et toutes agissant plus ou moins d'après le même principe, inspirant la même confiance' et émettant également des valeurs fictives, on voit à quel point le mouvement des affaires peut s'augmenter, et c'est ce qui se passe en Angleterre depuis trente ans;il n'est point de village qui n'ait son banquier, dont le papier, jusqu'à une livre sterling, circule au pair avec l'argent monnoyé,

et facilite toutes les opérations de son voisinage.. C'est là le premier degré de l'association industrielle.; c'est, pour ainsi dire, la banque municipale : viennent après elle, et dans un ordre plus relevé , les banques des grandes villes qui soutiennent, encouragent, alimentent les premières; la banque de Londres enfin , sorte de métropole immense, de caisse générale pour toutes les autres* règle leurs mouvemens, les couvre de son crédit > de ses richesses. Dépositaire à la fois des recettes de l'État , des sommes en litige et des créances de tout genre , elle peut faire sans danger des avances aux particijliers > parce qu'ils ont entre leurs mains ses actions , et au gouvernement, parce qu'elle a qnlre les siennes ses revenus» EUç ç$t le créancier, le débiteur et le caissier de la communauté, et ses directeurs ne sont que lçs plus forts actionnaires de cette immense maison nationale. Chargée des intérêts généraux, comme les banques particulières le sont des intérêts privés, elle active ou ralentit leurs opérations par ses démarches. Lorsqu'elle voit que les revenus de l'état rentrent faiblement, que le produit des douanes diminue, lorsque surtout il y a demande d'espèces, elle restreint doucement et sans secousse ses escomptes, elle émet moins de son papier ; son papier étant alors plus recherché, les banquiers de province, qui sont obligés de le

( i35 ) fournir, restreignent également leurs opérations , et ainsi de suite. Les banques générales et particulières sont les innombrables canaux d'irrigation du pays, que Ton ouvre et que Ton ferme à volonté; mais en même temps qu'ils distribuent ainsi des avances, ils retirent tout le trop plein de la production, le numéraire vague, les capitaux oisifs, les recettes de tout genre; semblable au soleil, qui ne pompe les eaux des rivières que pour les rendre en pluie douce au même moment.

Personne en Angleterre ne garde d'argent dans sa maison; on porte tout chez les banquiers , qui font l'office de notaire , de caissiers et de trafic a ris des fonds de la communauté. Beaucoup de maisons même n'ont pas d'autres capitaux que leur crédit et le revirement continuel de fonds qu'on leur apporte et qu'ils replacent (1). Les valeurs fictives suivent ainsi de tous côtés les valeurs réelles, elles les devancent ensuite pour hâter la

(3) Dans une circonstance que je n'ai pas présente à la mémoire, les tribunaux ordonnèrent l'examen des livres de lafameuse maison de Cbild: on fut étonné de trouver très? peu de fonds en caisse , quoique cette maison fût énormément riche» On apprit alors que le revirement des fonds suffisait à ses immenses opérations, c'est-à-dire qu'elle recevait autant d'argent environ qu'elle était obligée d'en payer, et qu'elle avait une commission sur le tout.

production. Garanties par l'intérêt commun et F intervention des hommes dans cet intérêt, ces valeurs deviennent une propriété aussi précieuse que L'or quelles remplacent , aussi réelles que les immeuhles qu'elles représentent. Les unes et les autres reposent sur la fidélité à remplir les engagemens , et les institutions d'où découle naturellement cette fidélité.

Lie crédit d'un particulier consiste dans l'idée qu'on se fait de sa fortune et de sa bonne foi; le crédit d'un état» dans la connaissance que l'on a de ses institutions.

La banque a rempli seule cette année l'emprunt qu'a fait lç gouvernement pour couvrir le déficit; et, en qualité du plus riche capitaliste, elle a eu le moyen, de prêter au plus solide emprunteur, à un intérêt moindre que toute autre association. C'est ainsi que la multiplicité des affaires tend. à multiplier à l'infini le moyen d'en créer de nouvelles, à enchaîner les intérêts les uns aux autres, à fonder une solidarité entre la société et chacun des membres qui la composent , en un mot à établir dans les opérations commerciales, pour l'accroissement des produits, la même correspondance admirable que nous, avons ob~ seyvee dans les associations municipales pour leur créatioç.

Ce fut un beau spectacle dans la dernière

( i«7 ) guerre que le mouvement qui eut lieu à Londres lorsque le peuple , frappé un moment d'inquiétude sur les événemens et les opérations du gouvernement, se précipita en foule à la banque pour réaliser en numéraire ses billets; il eût été impossible de satisfaire tout le monde , parce qu'une partie des effets de la banque consistait en billets de 1 échiquier ou autres valeurs du gouvernement, qui n'avaient point d'échéances déterminées. Mais que faire cependant? L'inquiétude publique avait beau ne pas être motivée, elle n'en était pas moins dangereuse pour le crédit général de la nation ; il se fit alors une union spontanée de tous les hommes industrieux, avant à leur tête les ban-» quiers, les gros fabricans, les capitalistes, les riches propriétaires, toute la cité en un mot, qui' se levèrent d'un commun accord , et répondirent, sur leur fortune entière , des effets de la banque. Le parti de Imposition dans les chambres se réunit à celui du ministère, et tous les deux proclamèrent le droit de la communauté d'émettre, pour représenter ses valeurs, le signe qui lui convenait, puisque, ce signe étant garanti par la foi nationale, les impôts et les propriétés ne pouvaient, ne devaient jamais être dépréciés. A ce mouvement général des propriétaires, des hommes respectables,. éclairés, de tout un pays; à cette

grande voix nationale qui sembla s'écrier, nous le voulons, le peuple s'arrêta étonné, admirant la grandeur, la beauté de ses institutions , et se retira plein de confiance et d'orgueil, semblable à cette foule qui , interrompue souvent au milieu de ses plaisirs dans l'ancien gouvernement de Venise, s'éloignait avec respect devant un enfant sans armes , mais qui portait sur son bonnet les signes vénérés de la république.

Moyennant les secours et l'appui de ces associations de banque, le travail ne connaît plus de bornes, et le pays se couvre d'une masse énorme de produits de tout genre; alors se présentent, pour répartir dans le monde ces produits, de nouvelles associations sous le nom de compagnies de commerce, qui, aventureuses, hardies, vont chercher partout les consommateurs, solliciter les échanges, et arrivent à des résultats que l'esprit humain n'aurait jamais pu prévoir. Ces compagnies réunissant la fortune, l'intelligence et le pouvoir, sont capables d'entreprendre des opérations dans lesquelles tout particulier isolé devrait échouer; c'est sans contredit à leurs formations que l'Angleterre doit la création de son commerce. Les unes allaient dans les pays du nord porter les produits des manufactures nationales, et recevaient en échange les matières pre-

( i39 > mières (1); d'antres établissaient sur la côte d'Afrique des comptoirs , des places de guerre , comme aurait pu le faire un gouvernement (2); ceux-là se lançaient dans l'Océan atlantique , découvraient de nouvelles contrées, et revenaient, comme les flottes de Salomon , avec des profits immenses, d'une navigation longue et inconnue (3) ; ceux-ci allaient peupler les déserts de l'Amérique et préparer les destinées d'un nouveau monde (4); d'autres, pendant ce temps, employant leurs capitaux et leur industrie dans le pays même , le couvraient de canaux , de routes, de ponts, de magasins, d'ateliers de tout genre (4).

(1) La compagnie de Russie, fondée en i566, et la compagnie de Test pour le commerce de l'Allemagne et de la Russie.

(2) La compagnie d'Afrique, et aujourd'hui la société africaine.

(3) La compagnie de la Mer du Sud, qui occasionna un agiotage semblable à celle du Mississipi, et l'ancienne compagnie des Indes.

(4) La même , ainsi que celle de la baie d'Hudson et les anciennes compagnies américaines.

(5) Toutes ces entreprises sont faites, en Angleterre, aux frais de compagnies particulières, et le nombre qui s'en forme chaque année par souscription est prodigieux ; on en voit la liste dans les débats des chambres , parce que la plupart demandent l'autorisation de s'établir en commandites.

Mais que sont toutes ôes nobles entreprises réunies , auprès des prodigieux travaux d'une seule association, la compagnie des Indes (i), dont l'imagination comprend à peine les merveilles, et qui présente le phénomène de ce que peut produire l'esprit d'association dans sa marche hardie et persévérante?

Quelques marchands se réunissent, sous le règne d'Elisabeth, pour commercer dans les pays nouvellement découverts: plusieurs compagnies se forment à cet effet; mais vojant le tort qu'elles se font par la concurrence , elles se réunissent en une seule association, et acquièrent alors, par le droit de monopole, une action directe et une sûreté qui leur tient lieu de crédit.

Un simple acte du parlement, semblable à celui qui est nécessaire pour construire un pont, pour éclairer une rue, a donné à une société de marchands le droit et, par cela même, le moyen d'élever une puissance plus riche et plus formidable qu'aucun État de l'Europe. Il faut bien distinguer ici la différence qui existe entre un semblable monopole , qui n'est autre chose qu'une simple garantie , en quelque sorte un brevet d 'invention y et des privilèges abusifs portant entrave

(i) Fondée en 1600, et réunie à une autre en 1708, mais n'ayant pris un grand essor qu'en ij55.

à l'industrie ; il n'y a pas de monopole dans une compagnie qui ouvre, qui crée une branche d'industrie , et qui émet des actions de manière à ce que tout le monde soit appelé à prendre part à sa spéculation ; mais il y a une très-forte puissance d'action dans l'absence de concurrence , qui seule peut, dans les commencemens , garantir la sûreté des profits. En effet, du moment où la compagnie des Indes n'eut plus de rivaux, ses bénéfices furent considérables, tandis -que les deux ou trois associations qui l'avaient précédée n'avaient éprouvé que des pertes. Elle n'était cependant composée encore que de marchands bornés aux différentes stations ou comptoirs qu'ils avaient obtenus des princes du pays, n'ayant guère en propre que 5 ou 6 vaisseaux; mais bientôt les profits du commerce leur permirent d'acquérir des terres dans les environs de leurs comptoirs; ils passèrent alors de l'état de marchands à celui de propriétaires: les querelles survenues parmi les différens princes des environs leur ayant donné l'occasion d'employer leur influence sur les uns et les autres, ils acquirent les droits régaliens dans des étendues de pays considérables qui leur furent concédés, et de propriétaires ils devinrent souverains : de concessions en coïtcessions, cette compagnie d'hommes industrieux parvint à l'étonnante existence qu'elle

( ifc )

a aujourd'hui, c'est-à-dire à la souveraineté sur 4o millions de sujets, défendue par une armée régulière de i6o,ooo%hommes et une marine semblable à celle de l'Etat le plus puissant ( i ).

Ce sont bien là ces marchands de l'Ecriture , élevés au rang des princes, ces négociant la splendeur de la terre (2). Un comité de leurs actionnaires, siégeant à Calcutta, distribue* à son gré les sceptres et les couronnes. Les peuples recherchent leur domination douce , et les souverains trafiquent avec eux d'une obéissance utile; de nouveaux Cicérons, sortis de Cambridge et d'Qxfort, y viennent plaider pour des rois Dejotarus et Juba ; mais malheur aux petits Mithridates du pays qui voudraient secouer le joug de ce despotisme libéral! ils succomberaient sous le poids de cet habile gouvernement. Élevés sur le pavois par l'industrie, couronnés par la main du travail , placés au-dessus des prérogatives du pouvoir par des jouissances plus réelles, ces nouveaux dominateurs n'ont dû cependant leurs richesses, leur puissance , leur bonheur , qu'aux institutions qui les ont garanties, qui n'ont jamais contrarié leur marche, quelque gigantesque qu'elle ait paru,

(1) Colquhoun, State ofGreat Britain. Appendix.

(2) Negotialores principes , insti tores incliti terras.

Isaïe, cap. a3, v. 8.

C est cette même intervention des hommes dans leurs intérêts que nous avons vu, sous le nom d'associations municipales , contribuer si éminemment à la création des produits ; qui agit avec plus de force encore pour leur accroissement. La direction de ce second état de la production est absolument la même que l'action du premier: ce sont des conseils délibérans pour les projets; des agens directs pour l'exécution , mais tous également délégataires des intérêts sociaux et responsables de leur gestion à la masse des actionnaires. . De même que dans les associations municipales, où la grande propriété donne une sorte de droit ou de prévention favorable pour être élu, de même c'est en raison du nombre d'actions qu'on possède qu'on parvient à une prépondérance plus étendue. Ces associations forment également un corps politique offrant toutes les garanties pour les capitaux, pouvant emprunter collectiment, entreprendre, faire des profits, ou réparer des pertes; et les mêmes individus qui, chargés defonctiousmunicipales, contribuent à la création des produits, sont souvent les premiers agens de leur accroissement comme directeurs de plusieurs de ces compagnies. De telles existences pourraient-elles s'élever ailleurs que sous un gouvernement auquel elles ne porteraient point ombrage. Un monarque absolu les verrait-il sans inquiétude

•croître près de son trône, et y croîtraient-elles avec confiance, si même il voulait les encourager? Parvenus cependant à ce haut point de grandeur, ces hommes indépendans ne cessent point, n'ont jamais cessé d'être soumis à la communauté. C'est à sa protection qu'ils ont dû de grandes richesses; mais elle ne leur a concédé cet avantage que tant qu'ils étaient nécessaires pour obtenir de grands résultats. Du moment où l'intérêt public a réclamé la cessation de ces privilèges, ils se trouvent abolis sans secousse, sans éclat, et uniquement par l'expiration de leur contrat, la cessation de leur . charte. Alors les sceptres et les couronnes qu'ils ont acquis rentrent dans les coffres de l'Etat, la ferme de 4o millions d'hommes est mise en régie, et le commerce exclusif rendu commun à tout le pays (1). Pour se former une idée jusle de la compagnie des Indes comme de toute association -de ce genre , il faut distinguer en elles l'action de la souveraineté, qui exige de grandes dépenses d'administration militaire et civile, rarement cou-

• (i) Le commerce de la compagnie consiste à faire travailler les habitans pour son compte, et à porter en Europe ces produit s, ce que chaque individu ou compagnie particulière pourrait très-bien faire aujourd'hui et avec plus d'activité et de discernement ; mais il est bon que l'exemple ait été donné au inonde de ce que peut une association conduite arec habileté et persévérance.

vertes par les revenus et mal dirigées par une compagnie (i) , et Faction du commerce devenue paresseuse par le monopole et la certitude des bénéfices (2). Il arrive donc un temps où la souve* raineté doit passer entre les mains du gouverne-* ment, qui > par l'habitude et la responsabilité, est plus propre à ce genre d'action , et le commerce réparti entre les concurrens qui l'exploitent avec

(1) Une trop grande extension de la souveraineté n'est plus en proportion avec la direction d'au comité ; elle seroit alors à la merci cl* un conquérant, d'un homme habile > ott sujette aux déprédations d'agens intéressés. Il y a une sorte de dignité dans les emplois dont on est revêtu par un gou» vërnement qui éloigne d*une conduite équivoque dont on se ferait moins de scrupule eti agissant pour une compagnie commerciale; Faction est en même temps pkrs vive, plus déterminée > quand elle part du trône et du centre des affaires»

(a) Il n'y a pas de petits profits dans le commerce , et uuç compagnie de gens très-riches n'en veut plus que de grands^ Le monopole n'est pas comme ces riches de l'Écriture qui permettent aux malheureux de recueillir lés épis négligés , rémanentes spicas cùlUgere ; il préfère le? voit* se consommer sur la terre; conquérant hardi, entrepreneur afi&, il n'est bientôt plus qu'un dominateur jaloux j et * qœjqu* libéralité qu'il y ait dans le caractère de la plupart des directeurs de la compagnie des Indes , il a fallu l'intervention des chambres pour établir une sorte de franchise <Jan£ leurs vastes possessions*

ÎO

plus d'activité et d'intelligence. Les compagnie* exclusives cessent donc d'exister d'elles-mêmes lorsqu'elles ne sont plus d'aucun avantage pour l'Etat , lorsque chaque actionnaire reconnaît qu'il ferait un meilleur emploi de ses fonds dans d'au* très associations, et que l'exercice delà souveraineté serait plus utilement confié à d'autres mains. II. en sera ainsi de ce colosse énorme de la compagnie des Indes qui, sans doute, à , l'expiration de sa nouvelle charte , cessera d'exister , et rentrera majestueusement dans la communauté (1), fier de tant de travaux, et de laisser à son pajs de tels avantages; institution singulière , dont la naissance , l'accroissement et la cjiute même auront été également un bien pour l'Etat et pour les membres qui la composaient.

Pendant que les compagnies de banque activent partout la production et les associations commerciales les débouchés, la richesse acquise, fondée, ne reste pas oisive; elle dédaignerait de se fixer à la terre ou de se placer chez l'étranger, 0U4 ce qui est pis encore, de rester stagnante dans les coffres; après tant de mouvemens, tant

d'années de travaux, elle a encore une mâle vieil-

(t) Cette charte a encore quinze ans à courir ; et, au dernier renouvellement , sa résiliation fut au moment d'avoir lieu.

( *47 ) lesse, cruda seneclus.D&ns cet admirable système, rien d'inutile, rien d'oisif, nihil otiosum , nihil inutile : toujours et partout , voilà sa devise.

Renonçant aux spéculations aventureuses, et trouvant, par des combinaisons sédentaires, un nouvel accroissement à leurs capitaux, les hommes industrieux ne s'occupent plus à créer des produits, mais à garantir la production et la délivrer de tous les dangers et de tous les obstacles. Ils s'associent en un mot en compagnies d'assurance contre toute espèce d'atteinte, soit des hommes, soit de la nature; puissance singulière qui maîtrise pour les autres toutçs les chances, en se les rendant à elle-même favorables.

A l'abri de cette masse tutélaire de richesses (i), les vaisseaux se lancent tranquillement sur les mers; ils affrontent les climats, les plages incort-

(i) Les fonds d'assurances de tout genre en Angleterre s'élèvent à plus d'un milliard, mais ne sont poiut réalisés • en caisse , ce qui sera inutile ; les engagemens consistent en créance hypothécaire et en argent comptant; les souscripteurs ont 4 pour 100 d'intérêt sur les fonds disponibles, et seulement j ou £ sur les autres. Ainsi je suppose, quelqu'un qui engagerait un million et fournirait seulement 100,000 fr. , aurait 4ooo fr. d'intérêt pour ces 100,000 fr.', et 2 ^ pour le reste, ce qui porterait l'intérêt de ces 100,000 à 6 \ sans compter les bénéfices : ce moyen de mobiliser les capitaux sans les déplacer multiplie beaucoup toutes les -

valeurs*

nues, les guerres, les tempêtes (1). Les maisons s'élèvent spontanément et bravent les ravages du feu (2) ; les champs dédaignent la grêle impuissante; l'homme enfin, l'homme pauvre, fttible,' isolé , ne craint plus les iûfirmités , la vieillesse (3). "Quelques années seulement d'un travail constant ^t courageux lui suffisent pour' assurer le repos de ses vieux jours et le sort de Ses enfàns. Quel* «pie emploi qu'il exerce,. quelque précaires que soient les produits de son travail , il peut leur •donner un résultat fixe et assuré, et Varier à l'infini les combinaisons de son avenir.

Quel étonnement n'éprouverait pas un étrange* à qui on dirait : Ami , vous travaillez avec ardeur ,

(1} Les assurances maritimes de tout genre, dont les capitaux et les bénè&ees sont énormes.

(2) Les principales maisons d'assurances contre les intxndies -sont d'abord les anciennes qui ont survécu à la «bute des spéculations en 1720 , telles que les Royal Exchange, York Building, London; et les nouvelles , telles -que la Westminster^ fondée en 1792, le Pélican en 1797 , le Globe en 1799, V Albion: en i8o5, le Rock en 1806, VEagle, ¥Hope,YAtlas en 1807 , le Sun, etc*

(3) Les mêmes et quelques autres qui se sont plus ap- .pUqués à cette sorte de combinaison , telles que YAmicable JSociety, la Provident Institution , en 1606, et surtout ¥ Équitable Society ; il y a de plus des associations semblalies pour chaque profession , qui sont calculées et opèrent sur des tables statistiques relatives à ces professions.

(M9) mais la vieillesse est là qui vons menace; vous! affrontez avec courage les daivgeps de la mer* mais vous tremblez pour l'existence de votre viet»x père qui se trouvera sans ressource à votre mort;; vous occupez une place dans Dfte administration, mais Tidée du sort de vos en fans vous afflige, elte trouble le repos qu'il faudrait à- votre a?&*e pour réussir dans vos travaux! eh bien, jouissez de; cette tranquillité si nécessaire dans toutes les positions , je me charge de votre sort et de celui de votre famille. Moyennant une légère rétribution annuelle, prise sur vos profits ou sur votçè salaire , de ce moment l'existence de. votre vieiu^ père est assurée ; votre fille recevra* à votre mort ou au moment de se marier>une somme suffisante

à son établissement; vos autres enfans en auront

une autre pour embrasser une profession quel?* conque, ou bien ils jouiront d'une rente viagèw assez forte pour qu'eux-mêmes puissent, à leuç tour, par une légère retenue annuelle, assurer également le sort de ceux qui leuç seront chers > vous-même, dans un âge avancé, jouirez du fruit de vos travaux et de la douce idée de ne point laisser après vous d'êtres malheureux.

I/homme à qui on tiendrait un pareil langage* ne serait-il pas ému profondément, ne demanderait-il pas à son généreux bienfaiteur le moyeit de lui témoigner sa reconnaissance? l'autre ator*

lui répondrait: Vous pouvez, en effet, pour le petit service que je viens de vous offrir, m'en rendre un grand, c'est d'accepter mes propositions, car vous doublez par là ma fortune, et vous faites vivre un millier d'individus qui travaillent dans mes bureaux et dans ceux de mes collègues ; mais, puisque je trouve en vous un homme si reconnaissant, je vais faire davantage en votre faveur, je vous associe aux bénéfices certains de mon entreprise (1) ; ces bénéfices sont basés sur des calculs mathématiques incontestables, et confirmés par soixante ans d'expérience. Ainsi , de cette manière , vous serez assureur et assuré ; vous serez vous-même votre bienfaiteur et votre obligé ; vous jouirez d'abord des bons effets de votre police d'assurance, ensuite du bénéfice produit par l'opération; alors cette même somme que vous devez nous donner par an diminuera progressivement, et peut-être arrivera-t-il un jour, si vous vivez long- temps, ou vous recevrez un dividende au lieu d'en payer , ou bien vous verrez

7(l) 1» 'Équitable Society est la plus ancienne et la plus considérable des compagnies qui partagent leurs bénéfices avec leurs assurés, de manière à les faire participer annuellement au dividende de leurs profits, qui sont assez considérables pour produire l'effet indiqué ici -, ce sont en quelque sorte des assurances mutuelles, car on exige que les bailleurs de fonds soient tous assurés eux-mêmet »

( iSï ) s'augmenter annuellement la somme qui devra être payée à votre mort (i). Telles sont les combinaisons admirables où conduisent les niouvemens d'une sage industrie garantie par de plus sages institutions; telles sont les rêves heureux: de l'imagination, qui se réalisent tous les jours, et que l'industrie a fixés à jamais pour le bonheur des hommes.

Retardée dans le développement des vrais principes politiques, qui, ainsi que nous l'avons démontré, peuvent seuls servir de base à toute amélioration sociale, la France n'a pu participer que lentement à ces heureux résultats, et l'arbitraire y paralysa long-temps le crédit; la fiscalité arrêtait l'industrie; les efforts dirigés vers les prestiges de la vanité ou égarés par les préjugés, ne suivaient que lentement la marche rapide des peuples mieux gouvernés , mais elle n'était point cependant étrangère aux idées utiles , et on voyait que l'industrie n'attendait que le moment favorable pour s'y développer. La douceur du gou-

(1) On a va des polices d'assurances quadruplées , c'està-dire que, joignant chaque année un dividende de 2 £ pour looàleur pplice, ceux qui vivaient quarante ans avaient droit à des sommes considérables : 1000 l81. , assurées en 1762, ont produit, en 1800, c'est-à-dire au bout de trentehuit ans , la somme énorme de 4,780 1**. , c'est-à-dire près de cinq fois le principal. Koyez Appendix G.

C *5* > yernement endormait sur les inconvéniens de soft organisation , et la légèreté du caractère français faisait braver les dangers de spéculations incertaines: l'homme dort ainsi tranquillement près des volcans, et rebâtit sa demeure sur la même terre qifi l'a renversée. Les mesures utiles n'avaient pas de peine à pénétrer en France, mais elles trouvaient de la difficulté à s'y naturaliser ; sem- . blable à ces plantes qui croissent aussi dans une terre mal préparée, mais qui ne s'élèvent jamais tien haut, hçs banqueroutes réitérées du gouververnement empêchaient le système général des banques de produire d'heureux effets; la confiance mutuelle , qui a lieu rarement sans la confiance publique , bornait à la seule capitale le mouvement des affaires importantes. La banque de Law ^vait produit d'heureux effets, lorsque l'intervention du gouvernement la précipita dans l'abîme, et le crédit public avec elle ; la caisse d'escompte, plus tard , rendit dé grands services , mais cette* même intervention lui fut également fatale ; les compagnies de commerce (1), même avec le

(i) Les compagnies des Indes, du Mississipi, du Canada, etc. , etc. ; les premières commencèrent en i6a6 et 1628, Colberten sentit l'importance , et Louis XIV écrivit de tous côtés pour les encourager. Les édits à cet égard ne disaient, pas; voulant favoriser tels ou tels, mais, sur ce qui ôous a été représenté } qu'il était du bien de notre rojaume. .

çeeours du monopole , avaient eu peu de sucées ; enfin , la révolution, de sa faux terrible, sapptf jusque dans ses fondemens le crédit , la propriété, l'apparence même de la bonne foi. Un agiotage honteux, un jeu perfide sur toutes les valeurs, fut pendant vingt ans les seuls agens des affaires publiques , et il n'en pouvait être autrement au milieu du trouble et des révolutions. On se trompe étrangement , si l'on croit que l'industrie ait plus de goût pour les gouvernemens populaires que pour le despotisme, pour la multitude que pour un prince absolu ; toute contrainte, toute inquiétude la tue, et peu lui importe que ce soit une main illustre ou grossière qui la frappe.

Sortie de la tempête révolutionnaire et des gou* vernemens imparfaits qui l'ont suivie, la France aujourd'hui est suffisamment instruite de ce qu'elle doit éviter , mais elle ne sait pas bien encore ce qu'elle peut vouloir; elle ne marche qu'en tâtonnant vers l'organisation qui convient à son crédit? elle attend l'union, l'association des hommes* éclairés, hardis, confians, pour guider ses pas et porter au plus haut point toutes les combinaisons sociales; mais alors rien ne pourra l'arrêter. Tout ce qui excite notre admiration , notre étonnemen* chez nos voisins , deviendra un résultat facile et naturel de son action. Au lieu d'une banque établie dans la capitale > sur une petite échelle , il s'en.

formera de semblables dans toutes les provinces, qui correspondront avec elle, qui émettront un signe garanti par la propriété et la confiance; leurs billets se subdiviseront pour Futilité du commerce en très - petites [sommes et viendront chercher tous les bras laborieux, se glisseront par les plus petits canaux de l'industrie et la tireront de l'apathie où la laisse le manque de capitaux et de circulation. La banque de France ellemême aura une marche plus grande, plus noble, plus libérale; elle multiplierai ses escomptes , elle couvrira dç son crédit les banques provinciales , sans se mêler de leur gestion , sans avoir besoin d'établir, comme elle l'avait tenté, de ces inutiles succursales qui n'ont jamais pu réussir, parce qu'elles n'intéressaient que la capitale; elle entrera dans des rapports francs, ouverts et sans danger avec le gouvernement, parce que le gouvernement sera lui-même incorporé tout entier à la communauté; elle ne craindra plus de se liçr à son sort. Les grands bénéfices de la banque d'Angleterre proviennent de ses rapports avec le gouvernement, qui, en effet, est le plus gros capita^ liste, et qui a constamment le maniement de plus d'argent; le succès , au contraire, de la banque de France a été dû jusqu'à présent à son éloignement de l'autorité et à l'indépendance qu'on lui supposait d'elle. Ainsi, même en 181 l\ , après c(ue

la charte avait établi les bases du gouverne iraent constitutionnel * la banque a stipulé, par les articles i5 et /41 de sa nouvelle organisation, la faculté de refuser d'escompter les billets du trésor; condition honteuse pour les deux contractant , et cependant juste, tant qu'il existera encore quelque vestige de fiscalité dans la direction générale des affaires, tant que l'intervention raisonnable des hommes dans leur intérêt sera centralisée , contrariée , annullée par l'administration , et qu'on pourra passer pour ne pas aimer le roi , parce que l'on critiquera les opérations des ministres.

La création des banques provinciales est demandée par tous les bons esprits ( 1 ) ; mais il y a ici une grande erreur, c'est de croire que ces établissemens sont des agèns qu'on peut placer où l'on veut, et qu'on peut dire à un comptoir: je te fais banque, comme madame de Sévigné disait à quatre arbres qu'elle avait plantés au bout de son jardin : je vous fais parc. Us ne voient pas

(1) Beaucoup d'écrits ont été publias en différens temps sur ce sujet , et, dernièrement , un plus détaillé, plus lumineux que les autres., intitulé: Des banques, de leur influence, etc., etc. , par M. Sabatier , ancien préfet, et bien connu pour ses connaissances en finances et en administration. Le rapport de M. Lafitte n'est pas moins important , on y reconnaît un homme aussi habile dans la théorie que dans la pratique des affaires.

que ces établi&emens sont les conséquences heureuses d'autres institutions qui les ont précédées, et jamais une cause directe et spontanée de la richesse; cela est si vrai que, partout où o» a touIu fonder de semblables banques en France , elles ont eu peu d'effet, tandis qu'en Amérique elles existent partout. Les habitans de nos provinces, qui recevaient en paiement leurs billets , ne sortaient pas de la ville sans avoir été au remboursement; les gens même du lieu ne les gardaient pas long-temps en porte feuille, et surtout ne versaient jamais de fonds dans leur caisse , de sorte que la banque en était pour ses frais de régie. Il en fut ainsi à Lille, et, pendant quelque temps, à Lyon et à Rouen. Les billets même de la banque de France n'ont point cours hors de la banlieue* de Paris» Ce peu de confiance oblige alors à être très-circonspect sur les escomptes, à exiger beaucoup de signatures, à borner le mouvement , les opérations, afin d'être toujours préparés en cas d'alarmes.

Une autre erreur est de croire que l'établissement subit de ces banques ferait baisser l'intérêt de l'argent; c'est encore prendre ici l'effet pour la cause (i). — i

(1) Le loyer d'une chose quelconque ( et l'intérêt de l'argent n'est autre chose que son loyer ) est en raison dç

Pour éréer et rendre utiles des banques, îl fout d'abord assurer la confiance par des instititutions; il faut ensuite présenter des sûretés, c'est-à-dire offrir en garantie des capitaux connus. Les capitaux en France ne consistent plus que dans les biens-fonds , mais ils sont considérables sous cette forme, et peuvent aisément se mobiliser (1) si leurs possesseurs consentent à entrer avec eux dans la carrière de l'industrie ; alors il s'établirait, entre ces possesseurs de la richesse acquise et fixée et les hommes industrieux, des associations de crédit qui doubleraient leur fortune à tous en même temps que celle de

la confiance qu'on a dans le locataire et dans la quantité des valeurs qu'on possède à placer, puisqu'alors on est pressé de s'en défaire utilement. Ainsi donc , partout où les institutions garantissent les propriétés et le repos, tes valeurs naissent et créent le signe qui les représentent; la sûreté du placement et l'abondance du signe réduisent alors le bail de leur loyer, ou autrement l'intérêt. La qualité du signe ne fait rien à cela : en Espagne et en France ou il y a beaucoup de numéraire, l'intérêt est très-élevé; en Angleterre et en Amérique, où il n'existe que du papier, il est très-bas. Montesquieu et Locke sont tombés à cet égard dans une erreur grave que M. Hume a fort bien réfutée, Essay on interest, 11.

(i) La banque territoriale ne peut pas servir d'objection , parce que son peu de succès tient à d'autres temps -et à d'autres causes.

. . ( iM )

l'Etat. Les banques se composeraient , je suppose, d'un capital moitié en biens-fonds et moitié en argent comptant pour le payement des billets à vue. Bientôt cette moitié en argent se réduirait au tiers , au quart, à mesure que la confiance s'établirait. Il est certain que de semblables réunions fonderoient un véritable crédit. Les mêmes individus qui refusent le papier officiel du gouvernement , ou celui d'établissemens éloignés de leur relation , ne feraient aucune difficulté de recevoir, de prendre même avec confiance un billet ou une letlre-de-change endossés par les propriétaires riches et honnêtes qu'ils connaissent dans leurs environs; or, les billets d'une banque ne sont autre chose que de petites lettres-dechange payables à vue.

Il reste à savoir à présent si ces propriétaires en France, la plupart appartenant à la noblesse ou à la classe des personnes éloignées des affaires, voudront ainsi consacrer leur temps ou exposer leur fortune dans des opérations auxquelles ils ont toujours été étrangers. Je réponds à cela que sans doute ils le voudraient le jour où, maîtres des événemens par leur influence dans la direction générale des affaires, depuis le conseil municipal de leur commune jusqu'à là puissance dans les deux chambres, ils sauraient qu'ils peuvent maîtriser à la fois les caprices de l'autorité et le

( i59 ) mouvement des factieux, s'opposer à une guerre ruineuse et favoriser une entreprise utile; alors, mais alors seulement, ils. concevraient l'avantage de relever leur fortune sans quitter une autre carrière, de servir leur pays par leur crédit, de mêpie que par leur courage ou leur talent; alors ils s'associeraient non seulement pour, créer des compagnies de banque, si utiles et si profitables, mais ils seraient à la tête des entreprises de canaux, de routes, de ponts nécessaires au développement de l'industrie, à la vente des denrées, de leurs terres , qui doubleraient par-là de valeurs ; ils auraient à la fois le bénéfice de l'entreprise et la plus-value du domaine. Ceux qui, habiteraient les départemens maritimes s'intéresseraient aux expéditions aventureuses du commerce, aux colonisations utiles, aux calculs des assurances; à leur exemple, les petits propriétaires, les industrieux de toutes les classes, au lieu de payer un arpent lie terre cinq ou six fois sa valeur, ainsi que la .chose a lieu dans beaucoup de parties de la France , placeraient leurs économies dans les maisons de banque et de commerce; ils s'accoutumeraient à avoir des actions dans plusieurs entreprises à portée de leurs demeures et proportionnées à leurs moyens. Les compagnies d'assurance s'élèveraient à côté de ces spéculations de tout genre , et la France municipale

Serait bientôt industrielle , commerciale et puissante.

Le grand développement de la richesse en Angleterre date du changement qui s'opéra dans ses institutions. La première banque de Londres fut fondée en i6g4, peu de temps après l'avénement de Guillaume au trône. Les premières compagnies , pour le- commerce de l'Afrique et de l'Inde , eurent à leur tête les comtes de Warwick et de Leicester* Les entreprises pour la pêche et la vente du poisson furent fondées par le comte N de Pembrock , et ce fut dans ce temps que commença cet esprit d'association dans tous les intérêts, qui produisit tant de merveilles ; les nobles cessèrent de vivre ignorés dans leurs terres , de borner leur ambition aux emplois de l'armée ou aux faveurs de la cour; ils entrèrent de bonne foi et avec ardeur dans les entreprises commerciales y et leur prépondérance dans l'Etat ne fit qu'augmenter par ce nouveaif mobile; ce n'est point dans les rangs du commerce qu'ils parurent se mêler, mais c'est let commerce qu'ils firent entrer dans les leurs, et qu'ils dirigèrent en qualité des hommes les plus riches et les plus éclairés; ils honorèrent l'industrie , et elle les enrichit. Le tra* vail et la puissance, le génie et la fortune, agis-* san t ainsi de concert, se donnant un mutuel appui, portèrent le pays au plus haut point de splendeur

( loi )

^anscjue les classes supérieures aient rîep.percttt du sentiment de l'honneur et de la distinction tf es manières > ni que les classes inférieures aient acquis une prépondérance dangereuse dans FEt^t* Témoins des heureux effets de ces associations* nos rois, ont cherché souvent à les encourager dans leurs états; mais ils n'y opt jamais réussi; soit qu'ils y attachassent peu d'importance , soit que les préjugés fussent plus difficiles à vaincre en France (1). Louis XIV parut un moment Je désirer , et sa volonté, toute puissante j serait parvenue si elle se fût manifestée fortement, mais il n'était pas lui-même bien persuadé. Sans doute lorsqu'il réfléchissait aux avantages im-* menses que lui avait procurés le commerce > il rendait des ordonnances en sa faveur, il engageait les nobles à en faire partie, il présidait lui-même

(1) Châties IX fermait, par des lettres-patentes, en 1 556, aux nobles de Marseille, de Rouen et de Bretagne, de faire le commerce sans déroger. Louis XIII ^ par l'ordonnance de 1629 > conviait ses sujets y de quelque qualité et condi* dition qu'ils fassent y à s* adonner au trafic, et ordonnait que tous gentilshommes qui , par eux ou par personnes inter* posées , entreraient en part et société des vaisseaux , denrées et marchandises Vieeux > ne dérogeraient point à la noblesse^ enfin Louis XIV, dans l'édit de 1669, se plaint que ses sujets, malgré les ordonnances multipliées de ses prédécesseurs, croient encore aux idées absurdes de la dérogeance*

nn conseil où étaient appelés des commerçais , il donnait des lettres de noblesse aux hommes industrieux (i); mais bientôt il craignait de nuire à l'éclat de son trône, à sa puissance et à l'esprit

militaire de sa nation; il sentait. que la nature de son gouvernement, l'ambition qu'il ne pouvait éteindre en lui et l'éclat d'tkne cour dispendieuse qu'il était bien aisé de maintenir, ne résisteraient £ôint à des institutions qui tôt ou tard finissent, ainsi que nous l'avons observé, par établir un èùntrôle de pouvoir et de justice. Long-temps même après lui , lorsque les succès de la Hollande et de l'Angleterre ne laissèrent plus de doute sur les avantages, sur la nécessité même d'une activité générale , il s'éleva encore de fortes objections à là participation des nobles, ou seulement dès propriétaires fonciers , aux opérations industrielles; le profond Montesquieu fut lui-même parmi les opposans (2). En effet, on devait se faire un certain scrupule de déranger un ordre de choses qui, de temps immémorial, se soutenait par un équilibre merveilleux, et qui, tout imparfait qu'il était, avait produit de grandes

(i) VoytE l'appendix H.

(1) Montesquieu, Esp. des L., lib. a, cap. ao; et les ouvrages publiés dans le temps sous le nom de la Noblesse commerçante, in- 12 , de l'abbé Coyer; la Noblesse militaire, le Conciliateur > etcv etc.

choses; moins on connaissait de basés fixes A de lois écrites , de raisons tfiême au mou V efhent de; cette belle machine , plus on devait trembler d'éA déranger les ressorts et d'anticiper sûr le tëiî^$ pour la perfectionner.

U était reconnu que la noblesse ne poWaii suivre que la profession dés armes (2), màii devait la suivre toute entière; elle était douté f armée > la guerre était sa seule industrie, et ôiï ne lui avait fait d'autre grâce dans les dérpiéis temps que de lui en accorder le monopole. lie préjugé qui faisait Crjoïre qu elle y était plûi propre que les autres citoyens, là forçait êri (jtiéflk que sorte à s'y consacrer aVèc plus dé zèle et à moins de frais, à se cotfténtër, pour ainsi dire> du péril seul> pour récompense du péril (a).

Il s'était établi dans ce corps un principe d'honneur qui lui tenait lieu de toutes les autres jouissances, et faisait même porter envie à ses priva-* tions et à seà dangers; la considération était la

(2) Noble u'est tenu payer la taille ,ni faire vile corvée* mais servir en la guerre et autres actes de nobtape. Loisel, lib. 6, n.° a.

(1) Suivant la belle expression de Tacite, non tank prœmiis periculorum quam ipsis periculis lœti. Hist.,lib. a> Cap. 86, et cette autre plus concise» plus piquante, de Sénèque : périclitantes periculi causa. Quaest. nat., lîb. V, cap. 18.

( i6/+ ) monnaie du temps pour récompenser les services ; et les richesses ne semblaient qu'une consolation pour dédommager des travaux. Un magistrat pavait 3oo,ooo francs pour avoir le droit de su lever à quatre heures du matin pour juger des criminels, et un gentilhomme se ruinait pour parvenir , au bout de plusieurs années, à se faire tuer d'un boulet de canon. Sans doute les hommes distingués dans les autres classes , les âmes généreuses , souffraient d'être exclus de ces emplois glorieux et méritoires ; mais ils devaient cependant trouver, quelque compensation à leur sort tranquille, lorsque le canon de Fontenoy mettait dans le deuil six mille familles de ces gens favorisés.

U en est autrement aujourd'hui; ce n'est plus du courage, de la noblesse dont on aurait besoin pour défendre un peuple devenu guerrier , mais c'est. sa fortune, son crédit, ses lumières, qui seraient utiles pour enrichir un pays devenu pauvre.

Ils ont égalé les nobles anciens et modernes, ces millions de braves qui ont couvert l'Europe de leur sang et porté au bout du monde la gloire de leurs noms. Quand Mon tebello tomba sur le champ d'Essling de sa trentième blessure, quel est le guerrier issu de nobles aïeux qui Se soit informé de la naissance de ce brave; quel est le Français surtout qui n'a pas cru voir les ombres des Bayard , des Montmorency , des La

( i6J> ) Trémouille ouvrir leurs rangs pour le recevoir et partager avec lui les hommages de la postérité? La lice est désormais ouverte à tous les courages; la gloire ne reconnaît plus de droit d'aînesse parmi ses enfans ; la fortune serait-elle donc plus difficile, ou le serait-on davantage à son égard? Sans doute, ses faveurs sont moins pures, mais elïes sont devenues peut-être plus précieuses aujourd'hui. Les malheurs, les bouleversemens, <Jui rendent le repos plus doux, les jouissances de la vie plus chères, ont fait sentir le prix du mobile qui les procure ; l'indépendance est entrée en lutte avec la faveur; l'estime de soi-même et des sien* lient lieu facilement de vains honneurs; les plaisirs positifs ont gagné tout ce que le prestige de l'imagination a perdu; de nouveaux malheurs ont créé des jouissances inconnues; le plaisir d'améliorer sa situation, de profiter de toutes les inventions nouvelles , de s'intéresser à tout ce qui est utile , de ne devoir qu'à soi-même son bienêtre, de dispenser autour de soi les bienfaits, supplée facilement aux tourmens de l'ambition ou de la vanité. Or , cette richesse si désirable serait surtout le résultat d'associations d'hommes sages , éclairés et confians, de propriétaires qui présenteraient le moyen de mobiliser les capitaux, et d'hommes industrieux qui les mettraient- en

yajeur ; les princes même ne dédaigneraient point ?lors de présider ces réunions si utiles à leur pays, et nous en avons déjà vu parmi nous $ç nobles exemples.

Mais qu'çntends-je?... Les anciennes inquiétudes *e manifestent encore, les -mêmes plaintes se renouvellent , quoique lés temps soient si changés» Qui * sans doute , me dit-on, les associations dont Y<MJS parlez peuvent produire quelque hien; la richesse d\) pays peut gagner à cette action gênéjgjçj mais n'en peut-il résulter aucun iuconvépient? Cette ardeur du gain, pet esprit mercantile <jui suit ordinairement les opérations commerç£a}çs f ne sont-ils pas de nature à corrompre les $çp pmeps élevée? I# noblesse, en devenant industWJUS^,CQn$erver^-t-elleles traditions de ses aïeux; et les classes ipdustrieuses , en se mêlant avec elle,, sauropt-elleç se préserver d'une ambition dangereuse? Les campagnes seront sans doute mieux cultivées, les villes eipbellies , les communications plus faciles, mais le trône sera désert ; la royauté, isolée, comipe une simple magistrature, au milieu de la ma$se du peuple , sera privée de l'éclat , de la majesté qui lui conviennent; elle n'aura plus auprès d'elle ces hommes puissans et distingués qui lui faisaient tantôt un rempart de leur corps j fàntôt up fepmmage de \çuv fortune ou

une parfcre de leur éclat. Vous croyez ne répand» que le bien-être et la richesse ; vous semés l'indépendance et la- corruption.

Oh ! que ces paroles, trop long-temps et trop sopvent répétées , renferment d'erreurs daqge» rcuses ! que d'entrave* elles ont mises et mettront encore à tous les genres d'amélioration ! Gomment donc ? le bonheur nuirait à la fidélité ! le courage disparaîtrait devant les vertus ! les devoirs <Jevienr draie&t moins sacrés, parce qu'ils* seraient pluf facile» I Ccoitron que la richesse produite par le travail r#iidft moins sensible à. la considération? n'e$t-oe pas elle, au contraire, qui en fait sentir tout je pri*? ne faqt-il pas avoir dépassé les besoins pour jouir des honneurs, pou? apprécier mém$ l'estime. Est-ce en France qu'où peut craindre de voir la vanité s'éteindre , et les jouets de 1% vanité perdre leur importance? Ah ! qu'on se rassure, les trésors de FamouD-propre sont inépuisables, et ne se laissent aisément distraire par aucune autre jouissance de la vie; et, quant à la stabilité du trône dans un ordre de choses semblables > qui ne sait qu'elle est plus assurée que dans 3iiçun autre, parce qu'elle repose sur* des institutions inaltérables . et sur des hommes heureux et tranquilles ? C'est une beUe légitimité que le bonheur des peuples, et qu'il est bien difficile de contester! Mais citons un exemple;

( &S ) c» les faits persuadent «toujours plus que lest rfidsoônemens. Il existé un pays parvenu au plu» baut point de splendeur; que puisse procurer ce système, sans que lépjînce qui le gouverne jouisse ea-proportiop de la reconnaissance publique, à laquelle il s'est peut-être montré trop indiffèrent ; toutent même les acclamations se portent sur d'antres individus de isa famille, et le silence règne à* son passage: terrible* leçon; mais la seule que priifsé se permettre le respect et qu'autorise l'in-^ dépendance. -U&->mdhéureux :;. dafes l'égarement de 1 ivresse ou du* délire, osa joindra >lfittstdte et la provocation à cette contenance réservée : anssitôt Jtout; s'agite, tout se pressé autour du chef dé l'Etat ;tles partjs opposés se réunissent) les haines Isîoublientf im en d'alarme se fait entendre d'un bout là l'autre du royaume ; des hommages, des adressés .viennent de tous ciôtés aux pieds de ce prince peu flatté dans la fortune, mais, entouré de tout le pays dans ses dangers. Il dut se croire ôioaéd^as ce moment; il était plu» que cela, il «tait nécessaire; son existence était sacrée comme l'honneur* jchère comme l'intérêt; En vain quelques factieux obscurs ont voulu l'attaquer , une voix terrible s'est fait entendre; une voix nationale, la même qui s'étoit écriée, pour le maintien de crédit, 720^ le voulons, a répété plus fortement, pour la stabilité du trône, nous h

(i69) voulons, A ces mots, la foule s'est éloignée; Tordre a reparu, le travail a recommencé, et avec lui et pour lui, le bonheur. Mais hélas!. . est-ce dans ce moment qu'on peut mettre en doute l'attachement d'un peuple éclairé pour ses souverains , lorsqu'il vient d'en donner des marques si éclatantes. Sans doute jamais coup plus terrible, plus inattendu n'avait frappé deux têtes plus chères; mais aussi jamais douleur ne fut plus profonde , plus générale; jamais deuil national ne fut plus prononcé. Les affaires, les plaisirs, les affections, tout s'est arrêté à cet affreux événement. Elle n'est plus, la rose de l'Angleterre , disaient les femmes ; nous avons perdu notre fille, notre sœur, notre mère; elle n'est plus , répétaient toutes les familles , et les pleurs couloient dans les chaumières, dans les châteaux, dans le palais des rois. N'a-t-on pas vu de cçs souverains arbitraires si fiers , si fastueux, si encensés pendant leur vie, regagner tristement leurs dernières demeures , sans qu'un soupir se soit mêlé à leur chant de mort , sans qu'une larmç ait arrosé leur tombeau , et qu'à peine quelques serviteurs aient suivi leur convoi solitaire; et une jeune fedflfe , simple dans sa parure et dans ses manières , mais affable et bonne , a plongé par sa mort tout un peuple dans la consternation et le désespoir. Voilà quel est l'effet des vertus

( *7° ) douces! voilà ce que prodifisent des institutions indépendantes , une autorité limitée , et un attachement désintéressé pour le souverain , sentiment que ne peut remplacer ni la puissance , ni le faste, ni même la gloire.

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