‹ De l'esprit d'association dans tous les intérêts de la communauté, ou, Essai sur le complément du bien-être et de la richesse en France par le complément des institutionsChapitre 13 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J)e$ associations militaires pour la garantie de$

produits.

. Vigiles cuftodiunt civitatem : omne» tendîtes gladiof

et ad beHa dbctîfâmi....

Ut pottea djscerent filii eorum certare cum hostibut, «?

habere consuetudinem pradiandi. Jud. , cap. 3 , v, 2, Et sédebit vir suhtus vitem euam et subtus ficum guùm,

et non erit qui deterreat. Mich. , eap. rv, y.-4.

\^ue le principe d'association parmi les hommes présente un beau spectacle lorsqu'il assure le développement de leurs facultés, le bien-être de leur famille, qu'il devient grand et majestueux lorsqu'il étend la sphère d? leurs relation? au monde entier, qu'il les fait jouir dçs -productions de tous les climats ; mais qu'il acquiert un plus grand prix aux jeux du philosophe, de l'homme sensible , du sage , s'il parvient à réunir ttfute la population d'un pays pour sa défense , s'il peut faire de tous ces hommes tranquilles , modestes > laborieux , autant de soldats intrépides, de guerriers généreux, s'il éloigne enfin les maux de la guerre par l'impossibilité d'y trouver des avan* tages ou d en devenir les victimes.

J# guerre, ce fléau éternel de la société, n'e$|

( *72 ) point cependant , comme on le pense , uqe infirmité de l'esprit humain, mais une imperfection de Tordre social ; il viendra un temps où cette hideuse calamité cessera d'avoir lieu et sera mise au nombre de ces piauV causés par Terreur et les préjugés dont le monde a trop longtemps souffert. Fétus errorabiity dit l'Ecriture , pacem servabis (i). Les hommes armés tous pour la défense de leurs travaux /offriront une masse fle forces qu'il ne sera plus possible d'évaluer et que Ton n'osera pas entreprendre de soumettre: les peuples se lèveront tout entiers sur la lisière de leurs champs pour en défendre l'approche ; ils se constitueront les gardiens de leurs produits, au lieu de confier ce soin à* des gens oisifs qui leur sont à charge pendant la paix et ne les protègent qu'imparfaitement pendant la guerre ; qpi ont servi aussi souvent d'instrumens à la tyrannie que de sauve-garde contre l'invasion.

C'est àp moment où les armées permanentes sont les plus nombreuses en Europe , que les nations sentent le plus vivement et que les hommes éclairés doivent proclamer le plus haut l'inutilité, Je fardeau, l'injustice des armées permanentes.

Etaient-ce donc lès gardes soldés d*un roi , ces héros de Numanee et de Sagonte , des ïhermo-

pyles , de Leuctres et de Marathon , ces Romains

(1) Isaie* cap. x*vj, v. 3<

vainqueurs du monde , et ces guerriers du Nord vainqueurs des Romains? étaient-ce des troupes de lignel des soldats enrégimentés, ces paysans de Lucerne et d'Ury qui chassèrent éternellement de leurs montagnes les phalanges des souverains , ces marchands hollandais , flamands , vénitiens, américains, qui ont constamment affranchi leur pays de la domination étrangère? était-ce enfin une armée permanente, cette levée en masse des premiers temps de la révolution qui/ en sarrau ou en veste, renversa la coalition, poursuivit l'Europe jusqu'aux confins de l'Asie., mais qui, réduite à son tour à l'état d'une force régulière, fut ramenée par le même élan des peuples jusque sous les murs de sa capitale ?Tous les faits d'armes éclatans dans leurs résultats , ou intéressans dans leur malheur , ont été produits parla passion et l'enthousiasme des hommes libres qui trouvent alors dans leur énergie une force égale à la discipline , et dans le nombre une puissance supérieure au talent.

Loin de moi cependant l'idée de contester la gloire de tant d'explois célèbres, de tant de campagnes savantes qui ont eu lieu jusqu'à nos jours; de mettre en question les droits du courage et du génie, et de revenir sur les acclamations des siècles ! Est-ce un Français qui pourrait déchirer ainsi les plus belles pages de son histoire,

et cela dans quel moment, lorsque l'Imagination est encore frappée de nos triomphes, et plus vivement, depuis nos revers; lorsqu'un million de braves , rentrés pauvres et modestes dans leurs foyert , n'ont de consolation que le souvenir de leurs travaux et l'espérance de verser encore lent sang pour leur pays? Ah! nobles guerriers à ne le broyez pas; vous auriez suffi pour honorer cette profession cruelle, si les sacrifices qu'elle entraîne ne la purifiaient assez des maux qu'elle cause; mais il est temps d'évaluer le prix du courage, de ne plus le livrer à l'arbitraire et au caprice; La France a passé toute entière pendant quinze ans dans vos rangs pour la conquête du monde; c'est à vous de servir aujourd'hui dans les siens pour sa seule indépendance; c'est vous qui fonderez l'union guerrière de tous ses en fans, l'association militaire de tous ses habitans, d'où dépendent son repos et sa dignité* Au lieu d'une poignée de braves , témoins jadis de votre valeur, vous verrez vos frères, vos amis, tous vos compatriotes, fiers de vous suivre et de vous imiter ; soldats devenus citoyens, vous commanderez à un peuple de citoyens devenus soldats, qui partageront vos dangers, et dont vous garantirez là gloire*

L'armée, dans une monarchie absolue, est une masse de gens exercés au métier des armes, car les armes soi\t alors un métier plus lucratif que

les autres , plus honoré» plus puissant L'armée, dans un état constitutionnel , est la totalité de* habitant du territoire, exercés également, mais dans un autre but et sur d'autres erremens.

Ces deux organisations produisent lés guerres des prince? et les guerres des peuples ; les premières dépendant de l'ambition d'un homme» les autres produites par la nécessité seule ou par l'ihtérêt véritable de la communauté. La conquête* suite naturelle de la victoire dans les unes* porte à la centralisation du pouvoir; la défense» setoi mérite dans les autres , est rarement un échelon au pouvoir : le despotisme s'augmente de la discfr pliue d'une force régulière ; la liberté se fortifie de l'indépendance d'une troupe nationale. Washington , à la tête d'une armée de bourgeois > ne pouvait dépasser ses frontières ni asservir son pays. Napoléon , avec des troupes réglées , et die* tant la paix aux portes de Vienne, avait déjà là couronné sur la tête. Il n'y a point de. despotisme possible sans une armée permanente j il n'y a point de liberté durable sans une forge nationale plus nombreuse et aussi aguerrie que l'armée permanente. Plût à Dieu que touà les laboureurs fussent soldats, dit Voltaire (i), ils en seraient meilleurs citoyens !

,(i) L'homme aux quarante écus;p. i84^

(176) , Le complément des associations municipale» et industrielles consiste donc dans les association» militaires, autant pour la garantie au-dehors que pour .le repos au-dedans.

Gomment supposer en effet que la liberté et l'industrie puissent désirer dans leur développement d'autres gardiens que ceux qui entourèrent leur berceau. La première pensée qui occupa ces nations devenues libres , la première demande que firent les communes affranchies , furent de se garder elles-mêmes» Toutes les villes, dit un auteur de ce temps (1) , qui se formèrent en corporations politiques , sentirent qu'il ne leur suffisait pas d'avoir des lois écrites ,. mais qu'il leur fallait, la force et les moyens d'en maintenir l'exé* cution tant au-dedans qu au-dehors; de là vinrent ces milices bourgeoises semblables aux, milices, romaines , qui furent établies en même temps que lies municipalités, et qui ne sont autre chose qu'une association militaire par laquelle les bourgeois se sont classés, les uns comme officiers, les autres comme soldats, et se destinent respectivement à maintenir en dedans la tranquillité et à repousser au-dehors l'aggression. ...

Ces milices marchaient sous la bannière de

(1) Recueil des réglemens sur les municipalités, t. i p. 162.

( 177 ) leur paroisse , commandées par la bannière du chef - lieu de la banlieue , et obéissant toutes au comte ou seigneur de la province : audessus de tous ces étendards municipaux s'élevait la bannière de la nation , plus ornée , plus riche > plus grande que les autres ; elle portait l'image de saint Martin , patron de la France , peint sur un voile de taffetas d'azur ; elle était gardée avec respect sous une tente, et, au moment du combat, on la portait en triomphe au tour du camp. Ce fut long -temps l'oriflamme de la liberté, et la bannière royale ne tenait que le second rang auprès d'elle (1). Ces milices , vraiment nationales, furent à peu près les seules troupes en France jusqu'à Charles VII , et c'est à elles , en grande partie, que la France dut sa délivrance (2). Elles servirent plus tard à former les troupes régulières. Depuis cette époque , les institutions communales tombèrent en désuétude ; mais, toutes les fois que les princes voulurent recourir aux troupes nationales, fidèles à leur patrie et à leur souverain , les milices donnèrent des marques de ce courage qui suffit à la guerre après quelques mois d'étude, et qui souvent y supplée; elles rivalisèrent dans les guerres de Flandres, avec

(1) Daniel , Milice française, t. i.cr, p. 92, et*.

(2) Voyez AppendixK.

( *7» ) les troupes de ligne , et se distinguèrent principalement à la bataille de Marsaille en i6g3, et au siège de Barcelonne. Par l'ordonnance de ij&t qui contenait la formation de cent bataillons de milice, on leur donnait des officiers en retraite pour les commander; mais cette organisation fut toujours imparfaite, et l'institution elle-même finit par perdre son importance et retomber dans les mains du pouvoir sans conserver plus de considération et de notoriété que les restes des privilèges des provinces à peu près oubliés.

La révolution arriva, et la première institution qu'elle amena fut la création d'une force publique indépendante sous le nom de garde nationale* Trois millions d'hommes furent en un moment armés, équipés et incorporés dans des cadres; mais cette multitude , réunie dans des momens de trouble, porta l'empreinte du temps de son organisation ; tout y fut admis sans dis* tinction ,|sans choix, sans contrôle : au lieu d'une association de propriétaires ou d'hommes sages , éclairés, tirés de la classe moyenne, ce fut une levée en masse, une insurrection armée, un travestissement géaéral qu'on ne pouvait ni régulariser ni conduire. Un sentiment vague de liberté entraînait à cette époque, mais la connaissance du mode d'institutions qui lui . est

( '79 ) propre manquait tout-à-fait. C'est .aujourd'hui seulement que la garde nationale est organisée comme il convient pour former une troupe nationale et servir au recrutement d'une armée régulière. Les bases de cette admirable institution sont déjà posées ; et , de même qu'il ne faut que donner à l'organisation municipale son mouvement , il ne faut qu'imprimer de bonne foi à ces nouvelles milices leur action pour -compléter les institutions relatives au gouvernement délégatif. La garde nationale, ainsi qu'elle est établie par les diverses ordonnances et plusieurs réglemens fort sages qui les expliquent, est la véritable association militaire telle que nous la concevons,, c'est-à-dire un composé de noblesse, de magistrature, de finance, de bourgeoisie et des classes inférieures , réunies pour un but utile et 3e faisant des concessions mutuelles. Les grades n'y sont point de nécessité relatifs aux rangs, et en effet ne doivent pas l'être, car il est des hommes dans des situations secondaires qui sont souvent très-capables de commander et d'autres élevés en dignité qui préfèrent se borner à obéir. Du moment où une seule de ces inégalités , de ces abnégations a lieu , la considération se distribue également sur toute l'institution, depuis le dernier grade jusqu'au plus élevé. Tout le corps profite de cet éclat répandu indistinctement, et

ceux qui fotit quelque sacrifice trouvent plus de charmes dans les égards volontaires qu'on leur rend , que les autres ne jouissent de la supériorité qu'ils acquièrent.

Il y a en France, dans toutes les classes, et, depuis la révolution surtout, dans les classes inférieures, une politesse, un désir de paraître bien élevé , qui fait savoir gré de ce qu'une position a de forcé , et qui rétablit par les attentions les torts causés par les circonstances ; mais aussi il n'y a nulle part , et moins, depuis la révolution, que jamais, ce genre de. déférence qui ferait supporter patiemment Forgueil du droit ou la prétention du rang : voilà ce que rétablira difficilement le pouvoir, mais que peu vent remplacer aisément les procédés.

La garde nationale est une école parfaite de ces égards, de cette union qu'il est si désirable de voir s'étendre à tous les citoyens; elle est de plus, comme force armée, la meilleure garantie du repos , de la propriété , de l'ordre et de cet admirable accord de sacrifices et de secours qui doit exister chez un peuple éclairé et laborieux. Grâce à cette institution, deux fois la capitale a échappé aux événemens les plus critiques où une population de 800,000 habitans ait pu se trouver, Upe succession de chefs concilians et habiles ont su donner à cette association excellente une unité

(1Bl)

d'action bien rare dans un temps de partis , et qui prouve combien les lois dans l'intérêt des hommes peuvent surmonter les passions.

H en sera de même dans toute la France lorsque l'organisation de la garde nationale sera complète et sur une plus grande échelle; mais ici il faut distinguer et considérer cette institution sous deux rapports : le maintien du repos intérieur et la formation d'une pépinière de recrutement pour l'armée, ou plutôt une armée même , capable de marcher toute entière au premier appel à la défense du territoire. Sous le premier rapport, il ne reste rien à désirer; sous le second, tout est au contraire à créer, et c'est cependant sous ce point de vue que consistent les principaux avantages de cette joiesure. Dans un pays libre , je le répète, tous les citoyens naissent soldats ;, tous sont destinés, suivant leur force > leur âge, à contribuer à la défense de leur pays;. il en était ainsi en Grèce, à Rome ( i ), et dans les premiers temps de l'histoire moderne. L'organisation des

(1) On consacrait un certain nombre d'années au service de son pays, sans quitter pour cela sa profession et ses travaux.

Et patrias. artes militiamque colunt.

Horace, lib. i , ep. 18, v. £5.

Cicéron était à la fois orateur, consul , général, agro-' nome et grand écrivain.

milices en Angleterre , la landwehr et lalandsturm en Allemagne, les pospolites en Russie et en Pologne, comprennent la totalité des citoyens donnant à la société , soit par leur éducation , soit pa* leur fortune, quelque garantie. La richesse j conserve , ainsi que dans les associations municipales et industrielles , sa prépondérance , et avec justice, puisque c'est elle surtout qui présente plus de garantie et fait plus de sacrifices (1).

On voit, dans les pays organisés de cette manière, les hommes les plus distingués par leur rang, les plus respectables par leur âge, recommencer la vie pénible des camps dans des grades inférieurs, pour ne pas quitter les habitans de leur ville , de leur province ; les plus grands seigneurs, en Angleterre, sont à la tête de ces bataillons de milice ou de corps volontaires; en Prusse, ils se sont tous placés sans distinction parmi les étudians, les marchands, les cultivateurs, satisfaits de l'estime publique et de la reconnaissance des peuples. Le vieux prince de Lobkovitz en Autriche, et plusieurs autres grands seigneurs , ont préféré marcher à la tête des bataillons que fournissaient leurs terres et qu'ils avaient équipés à leurs frais, que de reprendre les grades éminens qu'ils occupaient autrefois dans l'armée. Noble

(0 Voye% Appenclix h.

patronage , abnégation paternelle, gage d'amour et de fidélité qui adoucit l'obligation du devoir par l'empire de l'exemple et la dépendance des bienfaits.

Ces familles industrieuses et guerrières quittaient ainsi leurs foyers sans se séparer tout-à-fait de leurs affections; ils se soutenaient dans leurs fatigues , s'encourageaient dans leurs dangers, s'aidaient dans leurs besoins. C'est ainsi, dit Nestor à Àgamemnon (î), que vous aurez soin de composer les tribus ; vous placerez le parent auprès du parent, l'ami auprès de l'ami, afin qu'ils puissent se secourir mutuellement.

Organisée dans un temps tranquille, cette milice nationale consacrerait à l'exercice des armes tout le temps que lui laisseraient ses travaux. Les dimanches et fêtes , ces jours perdus pour l'industrie , et qui ne sont point toujours acquis à la religion , seraient ainsi utilement employés, et entreraient dans la production par les rapports qu'ils auraient avec sa garantie ; les compagnies pourraient se réunir chaque année après la moisson , pour exercer en commun , et être passées en revue par les autorités locales , car elles dépendraient toujours de l'administra-

(1) Illiade B. , v. S62.

tion civile comme aujourd'hui (i). Les frais d'équipement des tambours, leur salaire, celui des adjudans de bataillons seraient pris sur un fonds spécial formé dans chaque département ; enfin, tous les trois ans , il pourrait y avoir une revue générale de toutes les gardes nationales de chaque département réunies en bataillons. Des prix seraient alors accordés, des distinctions distribuées à ceux qui auraient montré le plus de zèle dans l'exercice de leurs fonctions , ou de perfection dans l'ordonnance militaire.

• Les individus qui ne rempliraient pas les conditions voulues par les lois pour faire partie du contrôle , ou qui n'auraient pas le moyen de s'équiper , pourraient être armés et habillés aux frais des départemens ou des communes, ou sur un fonds général de réserve; mais alors leurs armés et leurs vêtemens seraient déposés à la maison commune ou chez le maire , et deviendraient seulement la propriété de ces individus,

(1) Explication de l'ordonnance du 16 juillet, par M. le chevalier Allent, inspecteur-général des gardes nationales, et auquel on doit, ainsi qu'au général comte Dessoles, les premiers réglemens qui ont formé la garde na^ tionale de Paris, le bon esprit, l'ordre qui règne dans ce corps et la facilité avec laquelle ou obtient des citoyen* qui la composent tant de sacrifices.

lorsque, par leur zèle et leur bonne conduite, ils auraient donné une suffisante garantie qu'ils n'en feraient point mauvais usage.

On pourrait également organiser, dans le» campagnes, des escadrons de cavalerie composés de propriétaires, de fermiers, et de ceux qui, par leur profession , entretiennent des chevaux et sont en état de s'équiper. Getle troupe se-v conderait dans beaucoup d'occasions la gendarmerie , et pourrait en tenir lieu dans toutes lefc fonctions qui n'ont rien de pénible à des hommes indépendans.

L'esprit militaire, une sorte de dignité que donne l'apparence même de cette profession, se répandrait bientôt dans toutes les classes, et corrigerait ce que les habitudes d'un travail pénible ou d'un commerce actif ont quelquefois de contraire à l'élévation des sentimens et âla distinction des manières.

La garde nationale, ainsi composée , formerait plus de 3 millions d'hommes habillés et enrégimentés qui pourraient, à chaque appel, et en rair son seulement de 2 hommes par compagnie, renforcer de 60,000 hommes l'armée régulière et garantir tout à la fois la tranquillité inté^ rieure et les entreprises du dehors.

Ce serait vraiment , comme le dit l'explication de l'ordonnance du 16 juillet, une force nationale

destinée à ne se montrer qu'au besoin, à n'imposer aux citoyens que peu de sacrifices , et qui permettrait de proportionner l'armée aux çontributions que le peuple peut acquitter sans peine $ qui , respectable au-dehors sans être menaçante y ne laisserait espérer la conquête ni redouter l'invasion. Paroles admirables suffisantes pour prouver que rinstitntion que nous proposons de créer est déjà conçue , et qu'elle n'a plus besoin que d'être mise en vigueur, sous les auspices du prince distingué qui la dirige.

Mon intention n'est pas cependant d'établir dans cet écrit que la France puisse entièrement se passer d'une force régulière exercée au métier des armes et capable de résister au premier choc d'une armée disciplinée. L'invention delà poudre a fait de la guerre une science, de la victoire un calcul qu'il est nécessaire de connaître et d'étudier ; il faut sans doute des corps permanens pour conserver l'école , la pratique des ^manœuvres , la facilité des mouvemens et au moins des cadres, pour recevoir les jeunes gens moins expérimentés; il faut surtout une étude constante, une formation fixe dans les corps savans , tels que l'artillerie, le génie, Ja cavalerie même, qui, sans école , cause plus d'embarras à la guerre que d'avantage. Il faut un moyen de former des officiers d'état-major ( genéral-staab ) capables de

conduire des colonnes , de faire des dispositions sur le terrain, de connaître enfin la stratégie, première partie de Fart de la guerre.

Autrefois méove la science militaire comptait pour beaucoup dans la balance des forces. Ce fut la phalange macédonienne qui conduisit Alexandre aux bornes du monde , et le courage des Cautabres ou des Parthes indomptés ne put résister au dieu qui créa la légion (t). Mais, en reconnaissant cette nécessité ,' personne ne doutera que l'institution dont nous avons parlé ne permette de réduire à un très-petit nombre et à une dépense de peu d'importance les forces régulières , et à peine au quart de ce qu'elles sont chez les autres puissances. L'Autriche et la Prusse ont de 4 à 5oo,ooo mille hommes; la Russie en a davantage ; l'Angleterre même voit i5o,ooo baïonnettes plantées sur cette terre de la liberté, où , quelques années auparavant , le quart de ce nortibre auroit excité un soulèvement. La France n'a pas, besoin de plus de i4o,ooo hommes sous les armes, y compris la garde du roi, si cette force est organisée de manière à pouvoir en recevoir quatre fois* autant dans ses cadres , au moment où l'appel éh serait fait dans lés campagnes : elle n'a surtout pas

(0 Vegece. De R. mil.

( -i88 ) besoin de troupes étrangères (1) qui sont à charge à ses peuples, et consacrent le doute pénible de leur fidélité. Les gardes nationaux , destinés à compléter les cadres, ressembleraient alors aux semestriers des armées allemandes qui ne sont aux frais de l'Etat que pendant le temps des exercices , et font cependant partie de l'effectif de l'armée (2).

Qui oserait attaquer une avant-garde de cinq cent mille grenadiers , soutenue par une réserve de trois millions d'hommes exercés à peu près aussi bien qu'eux ? et n'est-ce pas avec une telle organisation que les guerres deviendraient de tous côtés impraticables , inutiles*, odieuses , et que ce temps heureux d'une paix universelle , prédite par les livres saints (3), fixée par les pères

(1) Insensés que nous sommes, dit Isocrate, nous voulons entretenir des soldais étrangers quand nous manquons de6 choses les plus nécessaires à la vie : avec un peuple aussi nombreux, et des finances épuisées, nous voulons, comme le grand roi , nous servir de mercenaires : ei<r tvto fefJLcûfHctC, etc. Or. de pace. Il entendait parler des Etoliens et des Arcadiens , peuples pauvres et braves qui servaient souvent dans les armées opposées. Tite-Live, lib. 32, cap. 34, 5. Thucydide, lib. 7, c. 5j.

(2) Ces semestriers habitent toute Tannée dans leurs ïbyers et rejoignent seulement leurs corps pendant les trois mois consacrés aux manœuvres.

(3) Isaïe, cap. 2 et 11. Miellée, cap. 4. Osée, cap. 2, v. 18. Zacharie, îx, t. 9 et 10.

de 1 église pour Une époque très - prochaine (1), mais enseignée surtout par la raison, devrait avoir lieu dans le monde? Non, ce' n'est point un rêve fantastique, une utopie ridicule qu'un semblable ordre de choses ; il est difficile sans doute de l'espérer ; mais s'il est un moyen de l'obtenir, c'est en faisant agir les intérêts uniformes et conciliables des peuples plutôt qu en cherchant à concilier les ambitions inconciliables des souverains, ainsi que les publicistes l'ont tenté (2). Quelle espérance notre bon roi Henri IV pouvait-il concevoir à cet égard dans un congrès européen } où chaque négociateur aurait apporté la corruption des cabinets et l'ambition des princes? S'il eût au contraire placé sa confiance dans les peuples, ou plutôt dans les institutions qui sont favorables à leur bien-être , il aurait su que les industrieux ne quittent pas aisé* ment leurs travaux pour aller en déranger d'autres actifs et laborieux comme eux ; qu'ils n'imaginent pas de détruire eux-mêmes leurs moyens d'é-

(1) Necesse est, dit Lactance, ut in fine sexti millesimi anni malitia omnis aboleaturie terra et regnet per annos mille justifia t sitque tranquilliùas et requies a laboribus» L. vu, c. i4.

(2) Et qu'enfin l'équité ramenât sur la ferre L'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre.

VOLTAIRX.

( 19° ) change , d'acquérir par le pillage et an péril de leur vie ce qu'ils trouvent dans leurs foyers au sein de leur famille. Le jour où les hommes éclairés auront une entière intervention dans leurs intérêts, ils l'emploiront à les garantir et à se préserver de tout ce qui peut les troubler. C'est bien alors que le glaive pourrait être changé ( i ) en soc de charrue , que le loup dormirait à côté de l'agneau (2), et qu'une voix toute-puissante crierait: Gloire au Très-Haut et paix à la terre ( 3 ). Les commentateurs ont attribué ce dernier passage à l'unité de culte, ce qui n'est nullement prouvé ; ils auraient bien du y voir plutôt l'unité de morale , de lumières et de législation , la pratique générale des préceptes de l'évangile , et non une interprétation uniforme de ses dogmes. ]L<a conformité de religion n'a jamais arrêté aucune guerre ; mais la conformité d'intérêts ne permettrait jamais qu'elles aient lieu , si les intéressés étaient maîtres de leur sort. C'est par cette unité précieuse, et par elle seule, que brillera peut-être un jour sur la terre la Jérusalem promise (4.) , où il n'y aura plus ni troubles ni différends , où ceux qui ont planté recueilleront leurs fruits ,

(1) Isaïe , cap. 2 , v. 4.

(2) Id. , cap. 1 1 , v. 6.

(3) Saint-Luc, cap. 2, i3 et i4.

(4) Isaïe, cap. €5, v. 18 21.

< iQ» )

où ceux qui ont bâti habiteront leurs maisons (1), où les mis seront les pères nourriciers (2) des peuples, où le triomphe de l'esprit sur la chair (S), de l'ordre et de la Justice sur le trouble et l'iniquité, sera complet.

Que l'exemple d'une pareille organisation soit donné au monde , et bientôt on verra les autres pays la suivre , les hommes s'accorder par l'impossibilité de se nuire , et les souverains s'entendre par l'impossibilité de disposer des peuples. Jusqu'à ce qu'une semblable épreuve ait été faite, on ne peut rien prononcer contre son succès. La "France pourrait présenter ce beau modèle , ce tableau d'une association complète des hommes dans leurs intérêts (4). Mais si, contre toute attente, contre la justice et la raison, les étrangers voyaient avec inquiétude naître parmi nous ce système qui nous élèverait bientôt au plus haut point de bien-être et de richesse ; s'ils portaient jalousie à la France dans sou repos et son industrie , comme ils l'ont fait dans sa force ; s'ils voulaient continuer d'attenter à son indépendance lorsqu'elle ne menace plus la leur; alors

(1) Isaïe, cap. 21, a5.

(2) Id. cap. 49, v. 23.

(3) Saint-Paul aux Galates , cap. v, v. 1 7 , 19 , 20, 21 •

(4) Voyez Appeudix M.

( *92 ) Un mot de son souverain , une parole adressée aux grands corps de l'Etat, à ces délégataires de la volonté générale, réglerait les frontières qu'elle doit occuper , et trois millions d'hommes en prendraient tranquillement possession.

Oh ! qu'il serait beau le jour où chacun de nous essuyant la poussière de son front , quittant l'un sa charrue, l'autre son atelier, irait chercher le fer qu'il aurait porté jadis , n'importe sous quel drapeau , dans quel pays , dans quel but , et le ceindrait de nouveau pour s'en servir sous un seul drapeau , dans un seul but , la défense de ses travaux , l'indépendance de son pays î

Il aurait pour compagnons d'armes ses frères, ses amis, ses voisins; pour chefs, les braves que, depuis vingt ans, il admire, les guerriers qui, semblables aux anciens vainqueurs du monde, ont sans doute été vaincus à leur tour, mais qui n'ont point fondu comme eux la statue de la valeur pour payer d'odieux tributs (1).

Oh! que cette impulsion générale de l'honneur et du patriotisme réunirait mieux les cœurs que tous les écrits et les discours; qu'elle compléterait merveilleusement l'esprit de famille , la passion du bien, l'oubli des maux que les autres associations auraient préparés ! Qu'il serait doux

^i) Sozimè hist.

à ceux qui occupent aujourd'hui des grades élevés dans l'armée, sans les avoir acquis par de longs travaux, de trouver une occasion de s'en montrer dignes, d'arracher des éloges aux vieux guerriers , comme le grand Condé au maréchal de Gassion , à la bataille de Rocroi (i) ! qu'il serait doux également à ôes anciens de la gloire de rendre hommage à leurs nouveaux compagnons , de se serrer près d'eux, comme s'ils s'étaient toujours connus , ou parce qu'ils ne devraient plus se quitter ; de se jurer tous Une union éternelle

sur Je champ d'honneur ! Oui , tous , car

vous y seriez aussi, braves qui errez sur une terre étrangère, et vivez peut-être de secours chez les peuples que vous avez vaincus !

Es raendicatus vie ta Carthagine panis (2).

La France n'aura pas trop de tous ses enfans pour les opposer à tous ses ennemis , et elle rougirait d'en voir un seul dans leurs rangs. Nobles

guerriers, honneur de la patrie, partagez donc

(1) Le maréchal de Gassion , blessé à la bataille de Rocroy , se fit placer sur une hauteur pour observer les mou ve mens ordonnés par le grand Condé , et présagea dès-lors les hautes destinées de son jeune rival.

(2) Juvenal sat. 10, v. 277. Marium. . . . Africa devicta ab eodem, expulsum et naufragum vidit. Çicer. Orat. in Pis.

( »94 ) sans amertume ses travaux pacifiques , aideznous de vos talens jusqu'à ce que nous puissions vous seconder de nos efforts, se désespérez pas d'un pays que vous avez élevé à un si haut point de gloire, et que vous habitez encore ; vivezseulement, et conservez-vous pour des temps plus prospères.

O passi graviora ! dabit Deus hïs quoque finem ; Dura te , et vosmet rébus serra te secundis..

Virgile , JEaeid . , lib. 1 .

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