CHAPITRE Ier
Premier effet. Création du crédit public et de la
confiance mutuelle.
Secundum fidem vcstram fiât vobU.
Math. «t. , cap. 9 , v. 39.
Science est pouvoir, a dit Bacon : Ne pourrait-on pas dire également crédit est richesse. C'est là cet esprit vivifiant, ce génie caché qui anime tout le corps social , qui multiplie les jouissances en multipliant le moyen de les produire, qui fait entrer les ressources de l'avenir dans les richesses du présent, qui, en un mot, crée un système merveilleux d'anticipation , que Ton ne s'est pas encore attaché à bien définir, parce que ses effets n'étaient qu'imparfaitement connus.
J'entends par système d'anticipation l'art de donner au signe d'un produit qui n'extae pat encore assez de prix pour parvenir à créer ce produit, de multiplier ainsi les valeurs acquises par la confiance dans la possibilité de les acquérir; accumulation qui, partant toujours d'une
base plus étendue, opère à la fin sur une échelle immense. J'ai besoin , pbnr expliquer cette idée, d'entrer dans quelques observations préliminaires sur la natufe des signes employés dans les échanges.
L'argent a toujours été considéré comme une valeur plus précieuse que les autres , et dont la possession constituait la' richesse : cette opinion tient à l'imperfection des institutions qui, ne garantissant pas assez les autres valeurs, donnent plus de prix à celle qu'il est plus facile de soustraire ou de convertir en d'autres objets. L'argent est ou métal ou signe, et, sous ces deux rapports, également défectueux : comme métal , il est d'un emploi moins usuel, moins commode que beaucoup d'autres minéraux; comme signe, il est pesant, facile à s'user, et susceptible d'être altéré ou contrefait.
Dans l'origine des sociétés, les échanges se faisaient sur-le-champ en nature, et on peut se figurer un état de choses où les hommes auraient assez peu de besoin , et pourraient répartir leurs productions en assez petites portions pour les échanger directement contre tout ce qui leur serait nécessaire. L'argent ne serait alors pour eux qu'un ornement, comme toute autre espèce de parure , et c'est ce qu'on a trouvé chez la plupart des peuples sauvages. On pourrait égale-
ment se figurer un pays où les institutions garantiraient si bien un signe quelconque des valeurs, qu'il serait indifférent de quelle nature il fût ; ce qu'on voit en Angleterre et en Amérique, ou : Ton est assez éclairé pour comprendre les avantages de ce système , assez confiant pour s'y livrer r assez sage pour n'en pas abuser. Or , ce qui a lieu dans un pays peut avoir lieu dans tous les autres ; et si les hommes retombaient tous dans l'ignorance des Sauvages, ou parvenaient à la civilisation de l'Angleterre, il est certain que l'argent n'aurait plus d'emploi qu'en qualité de métal précieux , et en cela varierait de prix , comme les diamans qui , plus chers que l'or, sont cependant plus sujets à être dépréciés, suivant la mode et le goût du temps.
Lorsqu'il n'existait point d'institution qui garantît la propriété , chacun devait exiger , pour se dessaisir de ce qu'il possédait y ou la présence d'une denrée en échange dans le marché , ou une valeur réelle à chaque transaction , . pour assurer le moven d'obtenir une autre denrée équivalente. Bientôt ces échanges se multipliè-r rent tellement, qu'il ne fut plus possible de les opérer autrement que par ce dernier moyen (1).
(i) Homère dit que l'armure de Diomède valait dix bœufs et était bon marché à ce prix , tandis que celle de
L'or et l'argent fixèrent alors l'attention et furent unanimement adoptés comme chose précieuse , rare , et cependant facile à diviser. Leur valeur métallique fut considérée comme une garantie , une hypothèque de la denrée dont on se dessaisissait, jusqu'au moment où on parvenait, par son abandon , à en avoir une autre en échange : il n'agit donc que comme intermédiaire ; mais cette qualité même , H la perdit à mesure que les transactions se multipliant, firent retomber sans cesse le gage de leurs opérations sous l'empire " des lois , comme tout autre signe moins précieux qu'on étirait adopté, et il n'est plus aujourd'hui qu'une affaire de convention dont l'importance diminue tous les jours. En effet , possédez-vous une terre , c'est par l'effet d'un contrat qui n'a de valeur pour vous que la garantie des lois. Vendez-vous cette terre, l'argent que vous en retirez, à moins que vous ne l'enterriez, passe sur-
Glaucus en valait cent. On conçoit la difficulté d'avoir toujours des bœufs avec soi pour acheter quelque cbose > encore si ee que Ton cherche valait justement un bœuf; mais comment faire, si cela vaut moins? tout le monde d'ailleurs n'a pas de bœufs , et ceux qui vivent de leurs talens se trouveraient bien embarrassés pour les échanger. 11 faudrait, pour qu'un avocat, un médecin et un peintre eussent du pain , qu'ils trouvassent justement un boulanger qui aurait à la fois un procès, la fièvre et l'envie de faire faire son portrait.
le- champ à un autre placement qui ne produit jamais pour signe qu'une obligation, soit du gouvernement , soit d'un particulier , l'un et l'autre en papier , et soumis aux chances de troubles, de guerres, de révolutions, d'arbitraire» Ainsi, sous un mauvais gouvernement, tout argent çst papier, comme, sous un bon, tout papier est argent. L'un et l'autre , comme signe , sont indifférens, parce qu'ils reposent sur la même base* Le prix attaché à l'argent a fait disparaître les échanges en denrées, et le perfectionnement de l'ordre social et du crédit public fera* tto jour disparaître la nécessité de l'argent. Il n'y a que sous un gouvernement modéré , dit Montesquieu, que l'argent représente toute chose (i) ; il aurait pu ajouter, et que le papier représente l'argent. Lorsque les institutions eurent ainsi garanti la valeur du signe , la possession générale du signe assura la durée des institutions par l'intérêt que chacun trouva à les maintenir, et il en est résulté qu'on peut juger de la nature d'un gouvernement par l'espèce de signe en usage dans son ressort , et que les pays les mieux gouvernés sont en général ceux qui se contentent d'un signe de moindre valeur , quoique représentant peut-être plus de richesses.
(i) Lib. 22, cap. 1 1 , Esp. des Lois.
Mais, dira-t-bn, faut-il au moins que votre papier me produise, à volonté et sans perte, de l'argent, puisque c'est le signe usité partout ailleurs ; or , je vais à la banque d'Angleterre avec un billet de 100 livres sterling, et on m'en donne d'autres plus petits en me refusant de les changer en argent ; votre papier ne représente donc point ce qu'il indiqtfe. Je réponds à cela : au lieu d'aller si loin, au fond de la cité, à la banque qui, par une restriction particulière , une combinaison sociale, a le droit de refuser ce change , que ne vous arrêtiez-vous chez le premier orfèvre qui se trouvait sur votre chemin? il vous aurait changé voire billet ; et si même vous l'aviez préféré, il vous aurait donné un lingot contenant plus de pièces de monnaies que vous n'en auriez reçu à la banque , car il vous tiendrait compte de la fonte, de l'empreinte et de l'expertise. Si vous vouliez d'autres valeurs, vous en auriez eu une quantité équivalente partout où vous vous seriez présenté. Mais je dirai plus : au taux où est le change ordinairement, si vous alliez chez un banquier quelconque , il vous donnerait pour votre mauvais papier une traite sur le pays que vous indiqueriez, qui vous rapporterait plus d'argent monnoyé dans ce pays que pareille traite tirée de ce pays ne vous rapporterait de papier dans celui-ci. Comparez les effets de cette com«
binaison avec les malheureux billets dont vous
avez été la victime et qui vous ont causé avec raison tant d'horreur, vous verrez alors qu'ils n'ont pas plus de ressemblance avec ceux-ci que le plomb avec l'or, ou plutôt que des institutions municipales avec les caprices de l'arbitraire.
Jadis les souverains altéraient les monnaies pour payer leurs dettes. Le grand Frédéric ne put se défendre de ce misérable expédient; l'émission des billets sans garantie ne fut qu'une altération plus forte, qu'une banqueroute plus hardie. Les assignats, les vales, les billets autrichiens, n'ont jamais eu l'honneur d'être du papier-monnaie , ils étaient la fausse monnaie du papier.
J'entends partout vanter la France de n'avoir pas de papier-monnaie j moi, je l'en plains de tout mon cœur; et cependant je suis plus éloigné que personne de conseiller d'en créer ; elle n'est point malheureusement en état d'en recevoir; il lui faut d'autres institutions pour mériter, pour soutenir un pareil fardeau, pour se fortifier d'un semblable poison, pour manier une pareille arme, c'est le sabre de Scanderberg. Le papier n'est avantageux que lorsqu'il est une suite naturelle du crédit, comme l'augmentation de la population lorsqu'elle est le résultat du bien-être; l'un et l'autre, venus intempestivement, sont deux fléaux terribles. Le signe
des valeurs n'est point un agent que Ton puisse employer à volonté; Tordre des ministres, l'empreinte des souverains n'ajoutent rien à son prix ; plus il est forcé , moins il a de cours. Des institutions sages f l'intervention des hommes dans leurs affaires , la responsabilité de tous pour les intérêts de chacun, voilà ce qui prépare à cet admirable mobile de la production ; mais alors il parait de lui-même , et c'est en suivant la confiance, qu'il devance et qu'il crée la richesse.
J'ai dû entrer dans ce détail de la marche des échanges et de la création des signes pour bien établir l'effet et la nature des anticipations.
Lorsqu'un pays est parvenu , par cet accord merveilleux de tous les hommes intéressés au maintien de la propriété, à créer, sous un signe fictif, la représentation réelle de ces propriétés, son gouvernement peut disposer d'avance des valeurs qu'il a la certitude de recouvrer, et cela par la voie des emprunts, ou autrement la création des valeurs d' anticipation* Chaque revenu annuel, qu'il peut assurer par un impôt sans altérer la production , lui assure, parmi ses habitans ou à Tétranger, le capital relatif à cet impôt pour toute entreprise quelconque utile à la communauté, quoique cette utilité ne doive se manifester que long-temps après; ainsi chaque amélioration générale du pays qui permet d'établir
une nouvelle redevance est la même chose qu'un crédit que s'ouvrirait la société du capital de cette redevance, ou d'une valeur fictive qui le représente. Ce qui a lieu ainsi pour l'Etat représentant la masse des habitans, agit également sur une échelle moindre pour chaque particulier qui, par le moyen des associations industrielles dont nous avons parlé , se trouve couvert de la garantie générale, et participer de la confiance qu'elle inspire. ^
Ainsi, je suppose, par exemple, qu'un homn e ayant labouré son champ, n'ait pas le sac degraius nécessaire pour l'ensemencer; il va chez son voisin, et le prie de lui prêter ce sac, qu'il lui rendra bien facilement , puisqu'il est certain d'en récoller cinq ou six , peut-être davantage ; le voisin lui répond : je le voudrais de tout mon cœur, mais il faut que je vende mon grain en argent, parce que c'est ainsi que je suis obligé de payer le marchand qui m'a vendu ma charrue ; le marchand, interrogé à son tour, répond qu'il ne peut accorder de crédit, parce qu'il doit payer le propriétaire des forges qui lui a vendu le fer en barres : voilà bien des gens embarrassés faute d'une avance, d'une anticipation , dont le remboursement serait pourtant bien assuré par tous , lorsque, confiant dans leur industrie, dans leur bonne foi, un propriétaire riche des environs dit
à un banquier de Londres : J'ai pour deux mil* lions de biens-fonds, je vous les consigne pour un crédit d'un million que je vous prie de m'ouvrir, mais dont je ne ferai usage que dans un moment peu probable de discrédit. Le banquier y consent, moyennant certaines conditions; lepro* priétaire émet alors des billets au porteur, faisant l'office d'argent, jusqu'à concurrence de ce million ; il les répand chez ces hommes industrieux dont nous avons parlé, et chez d'autres gens honnêtes des environs ; cet argent circule , va chercher partout l'industrie, active, multiplie la reproduction, et, étant remboursé à mesure, fait cent fois,*mille fois, l'office de signe et de paiement.
Le banquier de province n'éprouvera pas de pertes par cette opération , parce qu'il n'a fait ces avances qu'à des individus pouvant lui en rendre la valeur, dont il a les billets à court terme, etqui ont intérêt à le rembourser pour obtenir la continuation de son crédit; il ne fera pas éprouver de retard à ceux qui ont entre leurs mains ses billets, parce qu'il a un crédit ouvert sur le banquier de Londres; celui-ci, à son tour , ne craint point les retards de l'autre, d'abord parce qu'il ne lui a ouvert un crédit que sur la moitié de son bien, et parce qu'il ne lui a ouvert un crédit qu'en proportion de celui qu'il a lui-
même à la banque : la banque ne le crédite de son côté qu'en raison des affaires qu'elle lui connaît , des fonds qu'il a déposés chez elle , ou des autres sûretés qu'il à pu lui donner ; enfin parce qu'elle a elle-même à sa disposition toutes les valeurs du gouvernement qui lui permettent d'attendre les rentrées diverses de ses autres opérations. Le gouvernement enfin ne peut jamais souffrir de ces anticipations, parce qu'à chaque échelon il se trouve le double de valeurs réelles qu'il y a de valeurs fictives en circulation, et qu'il ne faudrait, pour tout réaliser, que le temps de s'exproprier mutuellement, ce que chacun a trop d'intérêt d'éviter pour qu'un semblable cas soit à craindre ; il es^ de plus garanti par les sommes qu'il doit toujours luimême à la banque. Mais si personne ne peut éprouver de pertes dans ce prodigieux revirement, que de bénéfices n'en tésulte-t-il pas pour la masse des contractans! ces valeurs fictives ont pénétré partout, elles ont activé tous les rouages et multiplié la production autant que peuvent s'étendre les facultés humaines. Le paysan a donné à son champ sa valeur, et l'a augmenté du surplus de la reproduction ; le banquier de province a eu l'intérêt gratuit de son million d'anticipation , sans rien perdre de la valeur de
sesdomaines(i);le banquier de Londres, le profit du crédit qu'il a accordé à l'autre; la banque, le résultat de son escompte au banquier; le gouvernement enfin , la facilité du placement de ses billets de l'échiquier ou de valeurs en avance de ses revenus, et , de plus, l'augmentation de revenu produite dans toutes les branches de l'impôt par l'augmentation de bénéfices et d'affaires que font tous les contractans. Chaque individu , dans ces transactions diverses, a atteint la production avant l'échéance de l'engagement qu'il a contracté pour la créer, et tout ce qu'il a gagné en sus sert de nouveau gage à une nouvelle anticipation et h de nouveaux profits.
Ce que font ici les particuliers séparément, les associations ou compagnies le font collectivement et sur une plus grande échelle : sitôt qu'une entreprise présente un bqt utile et uh revenu assuré, tels que les canaux, les routes, les ponts, les bassins d'entrepôt, elle trouve des capitaux pour son exécution, et de valeurs fictives que sont les actions jusqu'à ce que l'ouvrage soit
(1) De cette manière, dît Hume, les hommes industrieux peuvent battre monnaie, coin avec leurs terres, leurs maisons , leur mobilier , les créances qu'on leur doit, leurs vaisseaux en mer, leurs marchandises en magasin* Essay on interest, p. 11.
( 2o7 ) avancé ou terminé, elles deviennent des valeurs réelles sitôt qu'elles ont acquis un revenu fixe et inaltérable (1).
1 II m'est arrivé souvent, en traversant les plateaux découverts d'une grande partie de nos provinces, telles que la Champagne, la Bourgogne, la Beauce, le Berry, de me représenter ce que pourraient être ces pays, si , au lieu d'une culture maigre , ingrate, pénible, ils étaient cultivés avec le soin qu'on' remarque dans des terrains bien inférieurs , tels que le Norfolk et le Nothingbam ; si, par un système d'anticipation, ils avaient tout ce qui leur manque, et qu'en effet ils auront un jour. Je me représentais ces plaines arides coupées , partagées par des plantations, des haies vives; je voyais bondir sur les coteaux des moutons d'anticipation , paître dans les vallées des vaches, des taureaux à' emprunt, près desquels croissaient déjà des veaux , des agneaux, valeurs réelles créées par les capitaux fictifs , et qui, six mois après, suffiraient pour les
(4) Le nombre de ces entreprises en Angleterre est inconcevable \ on a tu en une seule année plus de mille concessions de ce genre, accordées par le parlement, pour des défricbemens , canaux, ponts, routes, dessécbemens, bassins de navigation, etc., sans que le gouvernement eût besoin de «'en mêler, mais aussi sans qu'il ait eu la prétention d'y intervenir.
acquitter; la plaine était coupée et arrosée par un canal d'anticipation, sur lequel étaient transportés les produits des forêts , des mines , conduits par des hommes bien Têtus et bien nourris. Au milieu de ce rêve d'un bonheur possible et que les institutions suffisent pour créer, ma voiture s'arrêtait sur le bord d'une rivière où elle attendait une demi-heure un bac qui devait la passer. Pourquoi, me disais-je alors, n'y a-t-il pas ici un pont &' anticipation , dont le péage ne coûterait pas plus que ce que je paye , et qui, au bout d'un certain nombre d'années, appartiendrait à la communauté? Jadis ce furent des associations charitables qui construisirent la plupart des ponts; pourquoi des associations industrielles ne rendraient-elles pas aujourd'hui le même service? L'intérêt est-il moins fervent que la foi? En pensant ainsi , j'arrivais à 'la porte d'une grande ville, et le premier objet qui se présentait à ma vue était ces malheureux occupés à puiser de l'eau et à la porter sur leurs épaules dans les maisons: quand donc, me disais-je alors, existera-t-il partout des tuyaux à' anticipation pour élever l'eau et rendre à un travail productif des êtres pensans qui font toute leur vie l'office stérile d'un robinet? Enfin je ne finirais pas, si je voulais énoncer toutes les anticipations qui pourraient être utiles et pourraient enrichir, orner un
( *><)) pays; les objets même de luxe, accumulés, tournent au profit du bien-être , parce qu'ils engagent celui qui les possède , par héritage ou par transmission, à consacrer sa fortune à des branches d'industrie productive; ses goûts frivoles se trouvant satisfaits) il porte sur d'autres points l'emploi de ses richesses et de ses faculté^ Plus un pays est ainsi parvenu à accumuler de valeurs, plus il est en état d'en produire de nouvelles.
Le commerce n'est lui-même qu'un système imparfait d'anticipation ou autrement de crédit,' dans lequel l'argent ne joue qu'un rôle secondaire et ne paraît que dans le détail et l'absolue nécessité ; toutçs les transactions se fojit sans lui , et dans l'idée seulement qu'il peut y paraître à volonté; ainsi» le marchand de Nantes, je suppose, écrit à son corre pondant de Bordeaux de lui envoyer cent pièces de vin, et de tirer sur lui à six mois pour le montant de sa facture. Ce vin est quinze jours à venir; à son arrivée, le marchand en gros le vend à des détaillants qui le payent avec leurs billets également à six mois. Ce marchand , au moment de l'échéance de ses traites, fait escompter par un banquier les billets des détaillans,el paye les siens; pendant ce temps, ces detaillans ont eu six mois pour vendre au public le vin, et retirer ce qu'il leur faut pour
acquitter leurs billets. On voit donc qu'il n'est sorti de l'argent réellement que de la poche du consommateur pour passer dans celle du propriétaire devins; mais les detaillans, les deux marchands de Bordeaux et de Nantes ont eu leur commission sans bourse délier, et les banquiers leur escompte pour l'avance de leurs fonds. Dans le pays où le papier de ce banquier aurait eu cours et crédit, l'argent n'aurait paru que pour un faible appoint équivalant à peine à la centième partie de la valeur des transactions.
Ce qui se fait ainsi de ville à ville a lieu de pays à pays, et le produit net, après la transaction, est ce qu'on appelle la balance du commerce, balance qui, sans doute, doit se solder en argent si elle est au désavantage du pays qui se sert de papiers, mais qui, en définitif, ne représente toujours que des marchandises. Le pays qui perd dans le marché donne alors un peu plus de ses marchandises pour faire revenir des espèces et solder ainsi sa balance; mais la gêne qu'il éprouve a été bien compensée par tout le produit résultant des affaires qu'il a faites précédemment par ce signe fictif.
Le papier de banque est un emprunt sans intérêt, un capital dont on a l'emploi sans en payer le loyer, et qui, mis dans la reproduction , rapporte un intérêt énorme; sans doute on le