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doit ; et s'il fallait le remplacer, il diminuerait de toute sa valeur nominale les denrées existantes dans le pays ; mais cette circonstance est peu probable, et, en attendant, elle procure en peu d'années une accumulation de valeurs double, triple , de ce qu'elle représente. Ce ne serait , en réalisant, qu'une |>erte sur l'état présent, mais toujours un gain énorme relatif au passé.
Ainsi, je suppose qu'un homme eût emprunté 100,000 fr. sans intérêt, et qu'il eût, par l'usage de cette somme, doublé son capital; sans doute, lorsqu'il faudrait la rendre , il l'aurait de moins dans sa fortune ; mais il posséderait de plus tout ce que cette augmentation aurait produit. Or la fortune publique est la même; que celle des particuliers, parce qu'elle en est le principe ou le résultat; et l'argent qu'un pays fait revenir pour substituer à son papier, lui a servi autrefois à solder ses échanges avec l'étranger. Il a reçu de ces étrangers la valeur qu'il a employée ; il a donc toujours doublé dans l'origine sa fortune mobilière, et acquis par un capital fictif des valeurs réelles.
L'argent, dans la masse des transactions, est si bien réduit à l'état de marchandise, que c'est en cette qualité qu'il solde toutes les dettes de l'Europe vis-à-vis des peuples qui ne prennent point d'autres objets en échange : c'est sous cette
forme qu'il va s'enterrer à la Chine et aux Indes pour n'en plus revenir, et c'est une erreur commune de se plaindre de cette circonstance; loin d'être nuisible» elle est avantageuse, ou du moins indifférente: si cet argent n'allait pas ainsi se perdre, c'est que' les peuples qui l'absorbent deviendraient nos consommateurs pour d'autres denrées plus précieuses et moins faciles à transporter, telles que l'huile, le blé, les vins; mais alors l'exploitation des mines deviendrait nulle , et le commerce avec les Espagnols serait moins profitable; il faudrait que ces peuples fissent autre chose pour subvenir à leurs échanges; ce serait sans doute meilleur pour eux , mais c'est indifférent pour les autres , ou bien l'encombrement de l'argent diminuerait tellement sa valeur, qu'il faudrait toujours inventer un signe pour le représenter; et en effet, si jamais l'Amérique espagnole devenait libre, aucun argent nouveau ne reparaîtrait en Europe. Les Anglais, qui fournissent à peu près toutes les marchandises de ce pays et en même temps font presque tout le commerce de la Chine et des Indes, porteraient directement les lingots dans les lieux où ils servent d'échanges. Cette circonstance aurait lieu plutôt encore, si les gouvernemens municipaux se multipliaient et diminuaient l'importance de l'argent qui n'est basée que sur la méfiance.
I/argent est un papier-monnaie, hypothéqué sur du métal, partout où les institutions ne sont point de nature à le garantir; autrement c'est une marchandise , une denrée , qui doit se tenir encore quelque temps derrière le signe qui la représente , pour assurer sa valeur , mais qui ne sera bientôt plus signe elle-même dans tous les pays où les hommes seront d'accord , pour se garantir toutes leurs propriétés, de quelque nature qu'elles soient.
On croit aussi que l'usage du papier , comme signe monétaire , fait augmenter le prix des denrées, c'est encore prendre ici l'effet pour là cause ; l'usage du papier est , comme nous l'avons dit, une suite naturelle du mouvement des affaires, ou , ce qui est la même chose , de la confiance à s'y livrer, et non une invention applicable à volonté. Ce mouvement d'affaires, procurant de grands bénéfices, multiplie les moyens de jouissances , et , par conséquent , les demandes des produits; ces produits étant alors plus recherchés haussent de prix, et la main-d'œuvre également , qui n'est que la somme des produits consommés dans la fabrication de la matière première. On voudrait même se soustraire à l'usage du papier, qu'il deviendrait forcé sitôt que les affaires augmenteraient à un certain point. C'est ce qui a fait imaginer les banques de dépôt
dont le papier gagnait un agio sur les métaux par la facilité de son usage (i).
Il se fait à Londres, par jour, pour 120 millions de francs de paiement, seulement pour les effets de commerce ou traites sur les banquiers. Comment serait-il possible d'opérer avec du métal un semblable revirement , tandis que trois ou quatre millions, encore même en papier, suffisent pour régler tous les jours l'appoint entre les banquiers en deux heures de temps (2) ?
(1) Je n'ai point parlé de ces banques à l'article des associations industrielles , parce qu'elles ne sont qu'un moyen de simplifier les opérations dans les pays sujets à receyoir des monuaies de plusieurs espèces , et situés pour ainsi dire aux frontières des transactions, tels que Hambourg , Amsterdam , Venise.
( 2 ) Toutes les dépenses ou paiemens se font en Angleterre par l'entremise des banquiers; chacun a le sien , même le plus petit marchand. Ainsi , quand tous acquittez un mémoire, tous remettez au marchand un draft ou assignation sur votre banquier ; le marchand ne Ta pas recevoir lui-même ce draft , mais il le remet à son propre banquier , qui , tous les jours , envoie un de ses commis dans un lieu de réunion oit Tiennent également des commis de ses confrères \ là, ces individus se balancent leur doit et avoir respectifs, et fout, en deux heures/ et avec un léger appoint, ce qu'il faudrait des mois, des monceaux de métaux et des milliers d'individus pour opérer. L'Angleterre est le pays où .il y a le moins de temps et de peines perdus , et surtout le
(ai5)
Nous sommes encore loin en France de pareilles affaires , mais nous pouvons y arriver si nous adoptons les mêmes mesures. Nos tentatives à cet égard ont toujours 'été infructueuses, uniquement parce qu'on a méconnu la base sur laquelle elles reposent, le principe éternel pour les peuples de tout bien-être , de toute richesse, de toute confiance, en un mot les administrations mutuelles, si je puis les appeler ainsi, qui garantissent toutes les propriétés , tous les moyens de les améliorer , et consacrent la non-intervention de l'autorité dans les intérêts privés. ,
Mais , dira-t-on , quelle rapport y a-t-ii entre la forme de gouvernement et un commerce quelconque ? Gommen t supposer qu'un souverain, même absolu , ou ses ministres, voudront se mêler des affaires des banquiers plutôt que de celles de tout autre marchand qui opère sans crainte et sans danger ? Je reponds à cela qu'il faut le supposer, puisque la chose a Jieu , et que Faction du crédit est étroitement liée dans toutes ses ramifications avec le gouvernement, quoique, en
moma de métiers improductifs. On a calculé que, pour compter 5oo,ooo gainées, à raison d'une seconde par guipée et douze heures de travail par jour, il faudrait à un homme quatre mois d'ouvrage consécutif; qu'on ajoute à cette perte de temps celle du frottement et du transport !
apparence , indépendante de lui. A quelque partie que vous touchiez de cette chaîne magique , la commotion se fait sentir aux deux extrémités, à plus forte raison si l'ébranlement part du sommet.
Je suppose qu'en Angleterre le souverain fût libre de réduire la valeur des billets de l'échiquier ou de les suspendre, comme le fit l'abbé Terai pour les rescriptions, la banque , qui en possède souvent pour une somme aussi forte que *a mise de fonds de ses actionnaires, serait anéantie; les banquiers de Londres, en relation avec la banque et les banquiers de province , garantis par ceux de Londres, éprouveraient la même ruine et le même discrédit. L'intervention des hommes dans leur intérêt est si nécessaire pour assurer le crédit, que Montesquieu (1) doute qu'une simple banque puisse s'établir dans une monarchie.
Il en est de même pour toute opération industrielle quelconque, si partout elle ne trouve un appui contre les autorités locales et la fiscalité, si, par exemple, dans une commune, il n'existe pas un conseil d'hommes probes et indépendans, qui la protège contre le bailli ou le maire; dans la province, des Etats qui la défendent de l'intendant ou du préfet ; dans le royaume
(i) E&p. des Lois, lib. 1 , cap, 10 , sur le* banques.
enfin , une représentation qui la sauve de l'arbitraire du souverain ou des ministres. En examinant même les deux seules époques de notre histoire où une tentative d'émission de valeurs fictives a eu lieu , je veux dire le système de Law et les assignats , on voit que les malheurs qui en sont résultés tiennent presque entièrement à la part qu'une autorité arbitraire et ignorante a voulu prendre dans les opérations. Le système de Law aurait pu se soutenir et produire même un grand bien dans un Etat constitutionnel. A la place de la volonté d'un individu , il y aurait eu les lumières d'un comité, et la représentation nationale en eût assuré toutes les opérations. Un mot suffira pour indiquer les avantages qui en seraient résultés.
Jusqu'à l'époque du i.er janvier 1720, ce système n'avait produit que d'exceilens effets, parce qu'il avait opéré d'une manière sage et circonspecte : l'emploi des effets royaux dans l'achat des actions avait fait remonter ces effets presque au pair, de 5o pour 100 environ qu'ils perdaient. Le crédit du gouvernement était donc tout-à-fait relevé; les profits présumables d'une compagnie qui réunissait les mouvemens d'une banque aux spéculations commerciales et à la ferme des revenus de l'Etat pouvaient, par ses opérations , garantir un dividende assuré à ses actionnaires; il fallait
seulement que Ton proportionnât toujours remis* sion de ses actions .à leur valeur relative; ainsi, lorsqu'elle prêtait au gouvernement 1 5oo millions qui lui servaient à se libérer de toutes ses dettes , des administrateurs qui n'auraient point, comme Law , voulu outre-passer les bornes naturelles des affaires, qui n'auraient pas cru, comme lui, qu'un Etat put élever sur-le-champ son crédit , comme tin particulier , au décuple de sa fortune; ces administrateurs, dis -je, auraient prudemment émis les quatre cent mille actions qu'ils avaient en porte-feuille à mesure que ces actions montaient, et que, d'un autre côté, ils prêtaient des capitaux en billets : alors l'émission des actions faisait rentrer à mesure les billets émis , et les créanciers de l'Etat se trouvaient avoir échangé leurs billets royaux contre des actions pouvant rapporter des bénéfices , mais qui, an pis aller , auraient toujours eu le dividende promis. Les actions eussent alo^s représenté entre leurs mains les coupons de toute sorte de rentes qui se vendent en Angleterre , et qui rapportent un intérêt assuré, et de plus la chance de voir le capital s'augmenter par la hausse. Certainement si, lorsque les actions se «ont élevées jusqu'à 20,000 liv. , taux ridicule en raison des bénéfices présumés, ils eussent profité de ce moment ppur en émettre davantage, ils auraient fait baisser l'action à son taux raison-
( "9 ) nable de 4 à 5ooo fr. ; mais ils auraient soutenu leurs billets, dont les trois quarts auraient été retirés de la circulation. Il y aurait eu alors un immense bénéfice pour l'Etat qui se serait trouvé libéré de ses dettes , moyennant l'affectation d'une partie légère de ses revenus, pour les propriétaires qui auraient vu rapidement hausser le prix des biens-fonds par une circulation plus active, et enfin pour le pays qui apprenait à se créer par , la confiance des valeurs fictives qui devenaient bientôt réelles par les bonnes opérations qui les consolidaient.
En effet, malgré les malheurs du système, on vit le produit des fermes monter, depuis 1718 jusqu'à 1733 , de 48 millions à 86, ce qui laissait bien facilement aux administrateurs le moyen de payer aux actionnaires un dividende considérable, ou bien à l'Etat d'établir un fonds d'amortissement destiné au remboursement des actions. Un gouvernement constitutionnel aurait garanti ces opérations au lieu d'intervenir par des mesures violentes , coërcitives , inquisitoriales > soit sur les espèces d'or et d'argent que chacun possédait, soit sur la valeur nominale des billets , ainsi que fit le gouvernement depuis le fameux arrêt du mois de mars 1720 jusqu'à la fin de 1721 , mesure qui seule devait anéantir toute confiance, tout crédit Ce ne fut pas Law qui fit banque-
route à la France, mais le gouvernement qui fit banqueroute à Law, en le contre-carrant d'abord et en l'abandonnant après.
Cette assertion est si vraie , que l'historien le? plus lumineux sur cette matière, Forbonnais(i), attribue les malheurs du système au peu de confiance qu'inspire un gouvernement précaire et capricieux comme le gouvernement monarchique absolu , et, cela est singulier, dans un temps où on n'avait pas encore vu l'exemple, ou examiné l'effet, du crédit produit par les institutions municipales. « Pour exiger la confiance , dit-il , il faut « la mériter par des opérations claires et solides. « . Chez un peuple qui n'a point de part à l'admi- « nistration publique par ses représentans, on « doit employer à la conduite du crédit public « de plus grands inénagemens qu'ailleurs , parce « que ce pays lui retire d'autant plus vite sa « confiance qu'il est plus facile d'en abuser, et « parce quelles combinaisons générales ne venant « point à sa connaissance, il n'en juge que par « les effets personnels. Alors, dans les circons- « tances critiques, il n'arrive que trop que le « soin de pourvoir aux sûretés particulières dé- « truit la sûreté générale, c'est-à-dire que la « prudence timide de chaque citoyen rompt les
(2) Forbonnais, liv. 2, p. 635»
te mesures de celui qui gouverne, La confiance « dans un gouvernement semblable a besoin de « stratagème, de supercherie qui se découvrent « tôt ou tard et précipitent sa ruine. Dans l'autre , « il est basé sur les intérêts de tous et la fortune « de tous; il agit donc ouvertement et sans « crainte (i). »
La seconde épreuve de l'impossibilité des mesures financières sans garantie, est la catastrophe des assignats. Les biens du clergé rapportaient i5o millions de rentes; la valeur de ces biens excédait 4 milliards , qui suffisaient au-delà pour combler le déficit et porter la France au plus haut point de richesses; l'institution légère, inconsidérée, d'un papier-monnaie sans base, sans délégation, sans ordre, non seulement rendit nulle cette immense ressource, mais absorba encore les biens de la couronne, d'une partie des propriétaires, des communes et des hôpitaux
(1) La même manie de spéculation eut lieu à cette époque en Angleterre, mais elle n'entraîna pas de suites aussi fâcheuses, à cause de la différence des deux gouvernemens. Les actions de la compagnie de la Mer du Sud , ' South Sea Company, s'élevèrent de 100 liv. st. à 800 liv., et retombèrent bientôt à leur valeur primitive. Les directeurs de cette compagnie avaient eu l'impudence de promettre un dividende annuel de ôo pour 100. À l'exemple de cette supercherie , vingt autres soi-disant compagnies
même, et fit faire de plus au pajs une banqueroute de 4o milliards; un pareil désastre ne s'explique que par les atrocités qui se commettaient en même temps et qui en surpassaient l'odieux. On voit alors la différence de ce qui se passe dans un pays organisé et dans un autre en délire; dans le premier, on enrichit la population en lui faisant contracter 20 milliards de dettes, et dans l'autre on la ruine en lui faisant dépenser 10 milliards de biens-fonds. Encore même cette mesure frauduleuse auroit-elle été impossible sans l'apparence de l'action de la communauté , qui, long-temps, aveugla les esprits, et fit servir ce signe à beaucoup d'opérations, avant qu'on ne se fût aperçu de sa non-valeur. Il fut peut-être heureux, dans ce temps de frénésie, qu'on ait employé ce moyen , tout odieux qu'il était , plutôt que d'autres mesures plus promptes encore et plus désastreuses, telles que des lois agraires, des
ouvrirent des souscriptions pour autant d'opérations illusoires où beaucoup de dupes allaient s'engager ; il se fit des entreprises pour dessaler l'eau de la mer, pour tirer de L'argent du plomb, pour faire de l'huile avec des pavots, pour assurer la fidélité des domestiques , etc , etc. Un plaidant annonça une souscription de deux millions ouverte pour fondre du fumier de cocbon et de mouton broyé , et le mouler en belles planches solides, sans fentes ni noeuds. Anderson, tom. 3, p. 90.
cédules hypothécaires, qui auraient plus divisé et plus changé encore de mains les propriétés; les assignats ont tué le crédit public, mais ils ont sauvé un reste de civilisation.
Sans doute il est résulté , de ces deux catastrophes, en France, une terreur bien naturelle du papiçr-monnaie , mais cette inquiétude n'est pas mieux raisonnée quela confiance qui Ta précédée ; dans un gouvernement municipal, ni l'un ni l'autre de cesévénemens n'auraient eulieu ; sous un gouvernement arbitraire, l'un et l'autre se reproduiraient et causeraient des ruines semblables. Les premières restrictions de paiement, en Angleterre même, ne furent point subites, mais graduées, et bornées d'abord à quelques mois; M. Pitt, qui les provoqua, fut étonné de leur succès, et on s'y accoutuma sur-le-champ en voyant le peu d'inconvéniens qu'elles avaient; mais les observateurs, qui savaient combien cette mesure trouvait de garantie naturelle dans les institutions, ne doutèrent pas un moment de son succès, et il vient d'être couronné bien victorieusement aujourd'hui, puisque la banque a repris ses paiemens en argent, et que le . change contre l'or est à l'avantage du papier (1).
(1) Ou vit bien alors ce que le ministère et les gens éclairés avaient avancé, que ce n'était pas le papier qui
Telle est la puissance admirable du crédit public et de cette harmonie des conventions humaines qui le fondent. Le crédit public est le génie des temps modernes; si les anciens l'avaient connu , ils l'auraient représenté sous la figure d'un enfant , le front ouvert, doux et confiant, fuyant les guerres, les troubles, les despotes et les factieux, allant s'asseoir près de l'homme tranquille et juste qui ne le cherche pas, mais qui est digne de le posséder, distribuant ses richesses avec discernement, les prodiguant à Thomme industrieux, secourant le pauvre et régnant sur le monde par l'abondance et les bienfaits.
était trop multiplié en Angleterre, mais seulement l'or et l'argent comme marchandise, qui étaient devenus plus rares.
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