‹ De l'esprit d'association dans tous les intérêts de la communauté, ou, Essai sur le complément du bien-être et de la richesse en France par le complément des institutionsChapitre 23 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des travaux , d'utilité publique dans Tes grandes

villes.

« Babes «pioque plurimos artifices, latonjos «t onxntarios^tificeniueUgnorqmetWaiam artinm ad fabiendpm opus prudestissimot; •urge igitur et fcc. Pjlblal., lib. i,c. 2a, v. i5.

Ju e peuple , dit Cicéroa , déteste le luxe particulier, tuais il aime avec passion la magnificence publique (1). En effet , les monumeus utiles élevés à ses frais lui paraissent un signe de sa puissance, ou du moins un hommage rendu à sa faiblesse; il contemple avec orgueil ces travaux dont il est l'artisan et le possesseur, qu'il a créés et dont il jouit.; il les présente avec satisfaction aux étrangers» aux Habitons ^néme d'unç autre province, d'une autre ville. Leà dépenses que ces ouvragés lui ont coûté* quoique souvent fort improductives , sont celles qu'il regrette le moins,

(1) Orat. pro Murenar.

( 4<>6 ) parce qu'il en connaît le but, et qu'elles ont passé par ses mains.

Ce goût pour les entreprises utiles et grande* a de tout temps consacré certains règnes qui, sans elles, auraient pesé plus fortement sur l'humanité (1). C'eçt lui qui fit pardonner à Napoléon ses victoires , dont il ne reste plus d'autres traces. Chaque nouvelle guerre enfantait de nouveaux prodiges. Des ponts, des quais superbes , portant des noms glorieux, unissaient, encadraient les rives de la Seine jusqu'au-delà delà capitale; des rivières arrivaient à 80 pieds au-dessus de ses murailles pour nétoyer ses rues, orner ses places, embellir ses promenades. Que dirais-je de ces greniers d'abondance? de ces abattoirs dans tous les quartiers, des cinquante usines du canal de Saint-Maur , de ce marché de quinze arpens qui

(1 ) « L'emploi est plus royal comme plus utile et durable en ports, havres, fortifications., en bâtimens somptueux, en églises, hôpitaux, collèges, reformations de rues et chemins , en quoi le pape Grégoire XIII laira sa mémoire recommanda ble à long-temps, et en quoi notre royne Catherine témoigneroit a longues années sa libéralisé naturelle et munificence si ses moyens suffisoient à: son affection. La fortune m'a fait grand desplaisir d'interrompre la belle structure du Pont-Neuf de notre grande ville, et m'oster l'espoir avant de mourir d'en voir en train le service. Montaigne, Essays, liv. 3.

devait être le Louvre du peuple , de ce boulevart qui , partant de la Colonnade du Louvre à la barrière du Trône, aurait joint les monumens de Louis XIV à ceux de Louis XVI ? Travaux eu apparence gigantesques , et qui cependant s'exécutaient en peu d'années comme par enchantement.

Le caractère des ouvrages de ce temps est la grandeur, la sagesse et la simplicité. A l'exception d'un seul , fruit d'une vengeance politique puérile (1), on ne remarque dans aucun l'envie de briller, mais toujours la passion d'être utile , sentiment de la véritable gloire dans les arts Comme dans les institutions. Avec la moitié des dépehses consacrées la plupart à des travaux obscurs/ on aurait pu élever dix palais , arcs de triomphe , colonnes ou autres monumens qui auraient retracé les événemens et marqué l'état des arts à cette époque. La dépense seule de l'achèvement du Louvre, la reprise de toutes les fondations, enfin les travaux cachés dans ses murs, auraient suffi à la création d'une ville entière (2). Pour-

(1) I/arc de triomphe du Carrousel.

(2) Ou se refusa même de corriger les fautes choquantes, de la galerie du Louvre en construisant le bâtiment parallèle, afin de ne rien changer à l'ensemble de ce bel édifice tel qu'il avait été conçu; tribut d'hommages rendit aux siècles qui avaient précédé.

quoi donc ces nobles travaux prôduisaiént-ils & peu d'enthousiasme dans la temps de leur çréa^ tion? pourquoi causent-ils aujourd'hui pliis di regrets dans leur abandon qu'ils n'excitaient de joie dans leur splendeur? c'est qu'ils étaient le fruit de guerres cruelles , le prix des larmes de l'humanité; c'est qu'il n'est point de magnifia cence, de bien-être même, qu'on veuille 6cquérir à de telles conditions. Malheur à celui qui bâtit une ville avec le sang des hommes ! dit l'Ecriture , les pierres crient contre lui du milieu de la muraille , et le bois du bâtiment leur répond (1). Cette idée d'emplojçr la victoire aux améliorations > d'appliquer la conquête! aux .trà*vaux paisibles, est aussi inutile qu'injuste * lorsqu'il existe un trésor dont le génie jtèut disposer sans qu'il en coûte un soupir à l'humanité : trésor inépuisable de bonheur, de gloire et d'éclat* {industrie particulières elle seule aurait suffi pour créer ces merveilles. Efocore aujourd'hui, après tant de malheurs , qu oh l'appelle avec Confiance -, qu'on lui propose des avantages proportion h es seulement à ses peines , à ses risques , et il n'est rien qu'elle ne puisse entrëpflehdrè. Tous lei travaux cômihëncés , siittôùt ctux qui présentent

une utilité directe , s'achèveront rapîdetoent;

(i) Habac, ch. n, v. îoet ïi«. .

eëtl&-là par tifce fcedétaïicé ou tin péage , ceux-ci pa* une tégie intéressée , d'autres moyennant unfc délégation même éloignée, pourvu qu'elle soit certaine. Le peuple occupé , . satisfait , saurait gré du travail qu'on lui donne, en attendant qu'il jouisse des avantages qu'il procure.

Nous allons jeter un coup d'œil sur les principales entreprises de ce genre, qu'on pourrait confie!1 ainsi aux associations particulières.

SECTION PREMIÈRE

De la distribution de Veau dans les maisons.

Domine , da milii hanc aquam ut non veniam

hue hfctirirte. St.-Jea* év. , cap. iv, v. i5. Et si biberimus aquas tuas > dabimus quod justoéfai est; et nulla erit in pretio difficultas*

Num. , cap. xx,v. 19.

Àpuès le choix de l'emplacement d'une ville pour les avantages dû commencé et les riaoyehfe d'approvisionnement , là première chose dont bn s'occupe est ordinairement de s'assurer des moyens d'y faire arriver la plus grande quantité et la meilleure qualité d'eau possible, car on compté rarement pour cela sur la rivière ou le fleuve qui la traverse. Il faut que cette eau arrivé

(fro)

de plus haut, afin dé nétoyer les rues, entraîner les immondices, et se distribuer dans les maisons* Les Romains attachaient tant de prix à ce premier mobile de. la santé et de la propreté, qu'ils n'épargnait rien pour s'en procurer. De tous côtés, des aqueducs immenses apportaient sur leurs arcs de triomphe des eaux limpides à la capitale du inonde ; les noms de ceux qui les avaient fait construire, soit à leurs frais, soit" jpendant leur administration, étaient gravés sut leurs murs, et passaient éternellement à la postérité (i). Treize principales rivières ou sources arrivaient ainsi à Rome, et servaient, suivant leurs différentes qualités, aux différens usages (2). Dans les temps modernes, on n'attachait pas

(1) Agrippa fit construire en une seule année, dit Pline , anno spatio , 700 lacs ou réservoirs pour les eaux, io5 fontaines publiques, i3o châteaux d'eau ou regards de distribution , etc. , ce qui paraît impossible» Lib. xxxvi, c. i5.

(2) Les Romains amenaient de l'eau dans leurs maitons par des tuyaux de plomb ou de bois, per tubosplumbeos vel ligneos. (Pline, xvi , 8, 42.) Quelquefois des conduits de pierre ou de brique, tebtaceos. (PHn., id., xxxi, 6, 3i.) On a essayé de nos jours ce dernier moyen, mais il n'a pas réussi, et il a causé aux entrepreneurs dés, eaux, à Manchester, une perte fort considérable, les pierres ne résistant' pas aux coups de bélier et à la pression irrégulière du sol sur les joints.

moins d'importance à cette branche d'utilité publique ; des sommes considérables lui furent partout consacrées; mais il ne suffit point d'avoir acquis la quantité d'eau nécessaire à la consommation d'une ville, il faut encore pouvoir eii jouir dans l'intérieur des maisons , et souvent ce second avantage est plus long-temps à se faire attendre que le premier. A la honte de la ville capitale de la France , il n'en existe point encore, tandis que les moindres petits bourgs d'Allemagne, d'Angleterre et d'Amérique en jouissent depuis long-temps (1). Paris est soumis à une armée de porteurs d'éau, qui traînent tfans les rues leurs tonneaux comme des bêtes de somme , et rabaissent la dignité de l'homme au-dessous d'un robinet. L'état de porteur d'eau est une honte en civilisation , c'est un être improductif en économie politique, et il faut l'absence de capitaux disponibles, ou le défaut absolu de zèle et d'intelligence dans les administrateurs de tout temps, pour avoir laissé subsister une si honteuse situation. Il y a cent ans environ , un écrivain (?)

(1) Lubeck passe pour être la. première ville où on distribua l'eau dans les maisons par des tuyaux de plomb* Cet usage fut introduit en Angleterre en i%36 , mais il n'a été général que depuis cent ans. Anderson, tome I# p. 382.

(2) Melon , Élémens de commerce, L 1 , p. 72.

sur économie politique s'exprimait ainsi : « Il a

* été proposé de procurer à une capitale de ' j» l'eau abondamment par des machines faciles

* et peu coûteuses; croirait-on que la principale » objection , qui peut-être en a empêché l'exé- » eu lion , a été la demande: que deviendront les » porteurs d'eau ?» Conçoit-on que c'estencore l'objection que beaucoup de gens ont faite, lorsque cette question à été agitée de nouveau !

Voltaire avait déjà signalé cette barbare dans plusieurs de ses écrits, et s'étonnait avec raison du peu de zèle et de capacité des administrateurs de son temps. « C'est vous qui avez proposé, .* disait-il à Déparcieux, de donner aux, maisons » de la ville l'eau qui leur manque , et de nous » sauver enfin de l'opprobre et du ridicule d'en- » tendre toujours crier à Veuu, et de voir des » femmes» enfermées dans un cerceau oblong, » porter des seaux d'eau pesant ensemble trente » livres à un quatrième étage, près d'un privé (1). » L'académicien Déparcieux, dit-il ailleurs, a » donné le moyen le plus avantageux de fournir » à toutes les maisons de Paris L'eau qui leur \» manque, projet qui ne peut être rejeté que * » parla pauvreté, la négligence ou l'avarice (2). »

(1) L'Homme aux Quarante Écus, p. x4, éd. 1785* . <(?) Siècle de Louis XV, p. 5o, .

Eh fcffet, lé plan de M. Déparcieux était excellent , et se rapprochait beaucoup de ce qui a été fait de faos jours; il consistait à faire arriver à Paris les eaux de l'Yvette dans un grand réservoir au-dessus du faubourg Saint-Germain 9 et d'établir de là Uiie distribution régulière dans fouies tes maisons. Cette opération devait coûter 8 millions ? et demandait cinq ans. A l'arrivée dé Bonaparte au" consulat, ce fut une des principales entreprises qti'il eut en vue; mais comme il cherchait toujours à dépasser en grandeur ùe qui Tarait précédé > il donna la' préférence' çtuti projet plus vaste, quoique mains sage; ce fut de faire arriver à Paris les eaftx des trois rivières, la Beuvronne , la: Therouenne et l'Ourq, formant ensemble environ 8,qpo pouces d'eau; projet qui avait été conçu déjà , mais sur une plus petite échelle , par M. De Solage , et dont les nivellemens étaient presque terminés. Ce grand travail trouva des difficultés imprévues , et là dépense s'éleva àù double <feà devis arrêtés; il a déjà coûté la sotome éhStmë àéïA millions, et n'est arriver qu'au tiers destin eiéfcution; ïï.faut encore 9 millions pour achever fes tf aVaui extérieurs, 12 pour les travaux des deux canaux de Saint-Martin et de Saint-Denis qui en font partie, et environ io' pour garnir Paris de tuyaux et porter l'eau aux étages supérieurs des maisons.

L'embarras des finances , les charges dé la ville de Paris , firent suspendre les travaux , et il n'y -a plus d'espérance de les voir achever que par l'établissement d'impôts onéreux, ou par le se-» cours de l'industrie particulière ; mais comment cette industrie, même encouragée par de grands avantages , pourra-t-elle se charger de ces travaux gigantesques, et trouver dans les recettes un revenu proportionné aux dépenses? Outre les 3i millions dont nous venons de parler, né ces-: saires à l'achèvement des travaux , il faut encore une avance à peu près égale pour la distribution de l'eau dans les maisons , en ne comptant que 1,200 fr. par maison, et 25,ooo maisons dans Paris. La, compagnie qui entreprendrait cette affaire devrait donc employer une somme de 60 millions pour une opération éventuelle , qui ne repose que sur un agrément sans doute fort, grand, mais dépendant de la volonté particulière. Il semble impossible de pouvoir espérer de rencontrer pareille chose ; eh bien, l'étonnément sera grand > qçaqd on saura que cette compagnie s'est rencontrée, et que c'est l'administration qui l'a refusée , et cela au moment où la misère était la'plus grande ; qui le refuse encore après avoir perdu deux ans à .négocier , de manière a ne jamais conclure ! On concevra alors facilement les sentimeus que j ai manifestés dans

tout le cours de cet ouvragé sur les entraves cruelles que cette puissance apporte sans cesse à tout ce qui est avantageux, et surtout à occuper le peuple utilement, objet si important et maxime si ancienne, neplebs otiosa esset (1). On excusera, sinon mes plaintes, du moins mes regrets, d'autant qu'ils ne me portent à accuser aucun administrateur particulier, mais l'esprit général qui les dirige tous, et qui force à appeler de leur juge* ment à l'opinion , seule balance qu'ait jamais eaé l'arbitraire en France. Voilà le fait, je laisse le public à le juger:

En 181 5, après les malheur* de la France, les travaux furent suspendus de tous côtés. Le peuple était sans travail, les hommes de l'art sans era- * ploi; les ouvrages commencés se dégradaient faute d'entretien , et leur grandeur, comme leur abandon , attestaient à la ibis notre gloire et nos désastres : pendant ce temps, la paix produisait en Angleterre le même effet ; elle changeait le cours de l'industrie , elle arrêtait tous les travaux des mines de fer, les projectiles; lies canons. Des milliers d'ouvriers errant autour (le leurs .fourneaux éteints faisaient craindre pour la tranquillité du pays. L'agent d'une des principales

(i) Isidore, de Orlg», lib. i5, cfitp. 16. Plia. , HisU .Bat, lit. 36, c, là. *

compagnies de commerce du Stafforshire fat alors envoyé à Paris pour offrir au gouvernement d'é* tablir dans la capitale le système de distrtbutioû de l'eau adopté à Londres» et de fournir à -cet effet l'argent nécessaire à l'acbèVement du canal de r.Ourcq , et tous les tuyaux pouf la distribu* tipn des eaux, formant à peu près cinquante lieues d'étendue. Cette 'compagnie s'engageait à ne rien changer au service actuel des fontaines , des hôpitaux, des établissement publics, et à fournir même un tolumedeau en sus poilr-Té*rection de nouvelles fontaines gratuites ; .elle demandait seulement la faculté de vendre l'eau dans les maisons au prix actuel a ceux qui le voi&draient pendant une assez longue suite d'années, pour toucher l'intérêt de ses fonds, et rentrer, par l'amortissement, dans son capital. Une seule clause dans ce marché paraissait défavorable à l'industrie française; c'était là condition de fourmr lès tuyaux de fonte , qui entraient pour une somme de dix millions environ dans la dépense ; il est vrai que, sans cette condition, l'opération n'avait pas lieu , et qu'alors rindustrie française n'en était pas plus avancée ; ces tuyaux , d'ailleurs, devant être enterrés, n'établissaient aucune Concurrence fâcheuse dans le commerce. Une commission fut nommée par le préfet de la Seine pour examiner cette proposition impartante :

elle était composée de membres du conseil général de la ville , du directeur des ponts et chaussées, et de plusieurs ingénieurs en chef de ce corps ; et c'est alors que commença cette négociation singulière ou la méfiance, lé soupçon , la crainte de se compromettre , se manifestèrent dans tous les moindres détails. Le négociant anglais,qui agissait . de bonne foi, et qui était accoutumé à traiter de grandes affaires , ne revenait pas des . questions qui lui étaient faites, des inquiétudes qu'on lui montrait, et des lenteurs sans fin que Ton apportait dans la conclusion du marché. On évitait de rien lui remettre par écrit; on lui faisait parler par un commis au lieu de le convoquer; enfin, à force d'allées et de venues , de difficultés de tous genres (i), un projet de traité fut arrêté, -et la promesse, s'il était accepté par la compagnie, de le présenter au conseil général du département, et de là aux chambres à la prochaine session , sous la forme d'une ordonnance du Roi. On exigea que l'agent de la compagnie fit con-

(i) Une des plus singulières est celle-ci : on exigea de lui qne sa compagnie ne mettrait pas d'actions . sur la place. A cela il répondit naïvement qu'il s'était attendu à l'obligation contraire , afin que les capitalistes français eussent pu entrer en partage des bénéfices de l'opération; mais, puisque Ton préférait y renoncer, il s'engageait bien volontiers à garder tous les profits.

noître ses commet tans , revînt avec une somme de trois millions pour garantie , et amena avec lui un ingénieur habile pour s'entendre sur les objets d'arts avec le conseil des ponts et chaussées. Tout cela fut observé ponctuellement de la part de la compagnie ; un des premiers ingénieurs hydrauliques, M Milnes, vint visiter les travaux ; mais lorsqu'il demanda le devis des dépenses, il lui fut refusé; et, au grand étonnement de ces deux individus, parut un matin dans toutes les gazettes , et par ordre , l'article suivant : «Ha été question , dans quelques journaux , d'ua . « bail passé avec une compagnie anglaise pour « l'achèvement des travaux du canal de l'Ourcq , « pour la distribution des eaux dans l'enceinte de « Paris et chez les particuliers , et pour la four* « niture des tuyaux en fonte qui devaient être « tirés des états britanniques. Nous prenons « plaisir à annoncer ici que ces bruits sont sans « fondement, et que nous sommes autorisés. à les « démentir ». (1) A cette nouvelle, l'agent anglais

(i) Moniteur du îgnoy. 1816, art. Paris. Quelque démarche qu'aient faite les individus faisant partie de cette compagnie , pour expliquer dans les journaux comment la chose s'était passée, ils ne purent obtenir que leur réclamation fût insérée dans aucuns , ce qui prouve combien le défaut de liberté de la presse et des journaux, pour ce qui a

U»9) et l'ingénieur se mirent en route, et, avant leur départ, écrivirent au préfet qu'ils ne concevaient pas la manière dont on agissait envers eux; qu'ils n'étaient pas venus en France pour faire une opération contraire aux intérêts de la ville de Paris et à l'industrie française; qu'ils ne retiraient point leur proposition, mais qu'ils ne la reprendraient que lorsque les maîtres de forges , ou ceux qui avaient motivé la rupture de cette affaire , auraient donné formellement leur consentement à sa conclusion , et que l'opération aurait l'assentiment public , comme elle le méritait, au lieu d'exciter ses plaintes.

En effet, peu de temps après , les principaux maîtres de forges de France , seuls lésés en apparence dans ce projet , se réunirent, examinèrent les propositions, et convinrent unanimement qu'il leur était impossible de fournir, dans le temps fixé pour les travaux, c'est-à-dire quatre ans, la moitié des tuyaux nécessaires, et qu'il leur importait néanmoins que l'affaire se fît,

rapport aux abus de l'administration, tend à multiplier et encourager ces abus. Toute la législation de la 'presse, à cet égard, devrait se borner à ces mots de Cicétfon: Ne quid falsi dicere audeat , ne quid vtri non audeat* De Oral. , lib. a, cap* i5, §. 22.

puisqu'ils étaient appelés à y contribuer, pour une somme deux fois plus forte dans tous les objets accessoires compris dans l'opération. Cette décision connue des capitalistes anglais, une nouvelle compagnie, réunie à l'ancienne / se présenta, offrant d'accorder aux maîtres de forges le quart des tu yaux à fournir, puisque c'était à peu près ce qu'ils pouvaient fabriquer dans le temps. Ces offres furent de nouveau refusées par l'administration, et toute négociation fut définitivement rompue.

En examinant cette affaire, on voit à quel point cette malheureuse puissance administrative est funeste par ses entraves et son indifférence, combien elle est nuisible à l'industrie et au bien-être. Un incident de peu d'importance a suffi comme raison ou comme prétexte pour empêcher une opération excellente qui répandait dans la classe malheureuse de la capitale quarante millions de main-d'œuvre pendant l'espace tle quatre ans ; somme double de ce qui avait été dépeosé lorsque les travaux étaient dans la plus grande activité, qui créait cent ateliers nouveaux de toutes sortes de fabrications , qui fournissait à tous les habitans delà ville , et jusqu'aux derniers étages des maisons, de l'eau en quantité suffisante pour les bains, la cuisine, la lessive et tous les

(4« ) usages domestiques, pour nétoyer les pues, les égoûts (1), et contribuer autant à la beauté qu'à la salubrité de la ville*

Une circonstance singulière dans la proposition delà compagnie anglaise, c'est que les premières eaux distribuées à Londres , dans les mai* sons, le furent jadis aux frais des marchands français d'Amiens, de Nesle , de Corbie, établis dans cette ville (2) ; ils convinrent , avec le maire et les principaux habitans, de payer pour cet emploi une somme de cinquante marcs par an , à la condition de pouvoir débarquer et mettre en magasin différens objets importés, au lieu de les vendre à bord de leurs vaisseaux. Les négocians de Normandie payèrent également quelque chose pour le même droit. Ainsi , dans le trei-

(1) Le système des égoûts à Paris est très-défectueux; lorsqu'il pleul fort, les rues sont des lacs, et pendant la sécheresse il y a des exhalaisons malsaines : une grande abondance d'eau permettrait d'améliorer cette partie importante de la police d'une grande ville. J'ai donné un plan détaillé des changemens dont ces constructions seroient susceptibles dans l'ouvrage intitulé Projets de travaux extraordinaires dans les ponts et chaussées du département de la Seine, un vol. in-fol. , 181 5, chez Gœury, libraire des ponts et chaussées. On allait à Rome en' bateau dans les égoûts. Pline, lib. 36. Strabon,lib. 5.

(2) Fœtlera, lib. a, cap. T. Ànderson, History of trade , t. IL

tième siècle , il y avait plus de libéralité et moins de préjugés dans l'administration en Angleterre , qu'il n'y en a aujourd'hui en France, parce que, alors comme aujourd'hui, cette administration était municipale.

Que pouvait-on cependant objecter de raisonnable contre cette affaire? On empêchait, disait-on, les capitalistes faançais de l'entreprendre; mais il ne tenait qu'à eux d'avoir la préférence , même à des conditions plus avantageuses : s'ils ne se présentaient pas , c'est que vraisemblablement leurs fonds étaient engagés ailleurs, et leur intérêt ne les portait pas à les déplacer ; d'ailleurs, la mutation de leurs capitaux aurait produit une baisse fâcheuse dans les fonds qu'ils auraient quittés. Les maîtres de forges , disait-ou, n'auraient pas fourni les tuyaux; mais s'il n'y a personne pour lçs payer en France, ils ne les fourniraient pas plus , et perdraient les autre$ travaux que cette opération entraînerait. Les étrangers, disait-on encore , auraient fait sur nous des bénéfices considérables : c'est possible ; mais, avant qu'ils eussent tiré un intérêt quelconque de leurs avances, combien de capitaux ne se seraient pas formés en France par le capital énorme qu'ils auraient dépensé sur-le-champ dans l'industrie ! que d'avantages acquis pour nous avant les bénéfices présumables pour eux !

Je vais plus loin, et je prétends que, s'il existait des capitaux français disponibles et des forges en état de fournir assez promptement les matériaux , il eût été encore préférable pour la ville de Paris , dans l'état actuel, des choses , que l'affaire se fît par des capitaux étrangers et par des tuyaux de fabrique étrangère. En effet, l'individu qui peut vous livrer une chose à meilleur marché , est en général celui à qui vous la payez moins cher. Nécessairement les ,arrangemens que la villa aurait pris avec des contractai ayant des fonds à trois pour cent d'intérêt et des fontes à 8 livres sterlings, auraient été moins onéreux que ceux qu'il aurait fallu accorder à d'au*, très , dont les capitaux auraient rapporté douze pour cent , et qui payeraient la fonte vingt liv. st. (x). Les consommateurs français auraient donc à meilleur compte l'établissement qui leur serait utile , sans que l'industrie française en souffrît , puisque les objets manufacturés seraient enfouis en terre et n'entreraient point en concurrence

(1) Au moment où les propositions furent faites à I* ville de Biria, la tonne de fonte, ou autrement les mille kilogrammes pesans, ne coûtoient en Angleterre que huit livres sterlings j ils se sont élevés aujourd'hui à quinze. Ha ont toujours été en France à dix-huit, et trois ateliers seulement peuvent en fournir»

dans le commerce. La fourniture de la fonte ; dans cette affaire , ne devait être considérée que comme partie des capitaux apportés, ou, si Ton veut, comme un des ressorts des machines hydrauliques qui constituaient l'ensemble de Topération, et qui, bien loin d'être nuisible à l'industrie française, l'activeraient au contraire par la quantité de travaux accessoires qu'ils entraîneraient

En exigeait que les fontes fussent fournies par les maîtres de forges frapç&b, la ville aurait été obligée d'accorder aux capitalistes un avantage proportionné à la perte qu'ils éprouvaient et au temps qu'ils devaient perdre. C'eût été donc en quelque sorte une prime accordée aux maîtres de forges, non pas aux dépens des capitalistes, mais des consommateurs français qui auraient payé plus cher le résultat de l'opération.

Un autre effet de cette commande extraordinaire qui aurait en lieu alors chez les maîtres de forges pour un objet hors dii commerce , aurait été de faire renchérir tous les autres objets quelconques de fonte, et de peser, ainsi d'une autre manière sur les consommateurs. La Frftice , déjà tributaire de l'étranger pour le fer en barre et en gueuse (i) ; le serait alors bien davantage encore

(i) Il est entré en France, depuis le i.er janvier ^817 jus-

par cette augmentation forcée , et le profit illusoire qu'elle aurait paru faire d'un côté, elle l'aurait perdu de l'autre. La proposition de la pre- N mière compagnie était donc au plus haut point avantageuse; et si elle eût été acceptée depuis deux ans, la moitié des travaux serait déjà terminée, et les capitaux, qui tendent à sortir de France par les conditions funestes du traité, rentreraient au moins en partie dans la circulation par l'intermédiaire dé l'industrie.

J'avoue cependant que Tamour-propre national , auquel je ne suis pas plus insensible qu'un autre , aurait eu à souffrir de cette opération exclusive; et, quoique ce sentiment soit un mauvais ingrédient en économie politique , il doit cependant être pris en considération : mais quand la seconde compagnie vint proposer d'accorder à l'industrie française la totalité de ce qu'il lui était possible de fournir dans le temps donné pour l'opération , et qu'elle fut également refusée , alors l'étonnement a dû être grahd, et il n'a plus été possible de s'expliquer le mot de cette énigme

qu'au i.er novembre, 9,700,600 kilogrammes, ou autrement environ 20 millions de livres pesant de fer en barre plates, carrées et tondes, et une talcfur à peu près aussi considérable en gueuse. Ces documents sont authentiques, et doivent se trouver d'accord avec ceux des douanes françaises. , ■

( 4a6 ) que par cette malheureuse tendance de l'administration à tout absorber, à tout attirera elle, que nous avons signalée dans le cours de cet ouvrage : on a cru entendre répéter la phrase banale des administrateurs , que nous avons citée : nous sommes en état de faire cela par nousmêmes , c'est-à-dire nous sommes en état de mettre sur vous un impôt, soît pour le capital nécessaire à l'opération , soit pour les intérêts d'un emprunt onéreux; lequel impôt servira à payer indéfiniment les commis, les ingénieurs, les architectes , les vérificateurs , les employés de tous genres, les malfaçons, les lenteurs qui doubleront la dépense et le temps de l'opération. Après avoir tiré de votre poche cet impôt, nous exigerons alors (comme nos dépenses auront été le double de celles d'une compagnie) le double des redevances sur les travaux que nous aurons terminés. Le canal de l'Ourq, exécuté ainsi par le moyen d'un impôt additionnel à l'octroi de Paris , a déjà* coûté 2^ millions, dont la moitié à peu près a passé en malfaçons , reprises d'ouvrages (1) , non-valeurs, appointemens d'employés (2) pen-

(1) Les seuls travaux des bois de Saint-Denis., estimés 5 00,000 liv. , ont coûté 4 millions et demi.

(2) Les appointemens de toute nature s'élèvent à plus de 2 millions dans les 24 dépensés.,

dant quinze ans; tandis qu'une compagnie l'aurait fait pour 12 millions, n'y aurait mis que dix ans, l'aurait achevé dans ce temps, et n'aurait rien demandé au consommateur qu'en lui offrant le résultat et les avantages de l'opération (1).

Le rejet de cette affaire, en ne la considérant que sous le rapport de la distribution des eaux dans Paris, d'après un meilleur système et le mouvement qu'elle aurait mis dans l'industrie, est fort regrettable ; mais , en l'envisageant sous un autre point de vue, elle laisse de bien plus vifs regrets. Il faut savoir que la seconde compagnie offrait d'entreprendre entièrement à ses frais les deux canaux latéraux de Saint-Denis et de Saint Martin; cette opération aurait l'avantage inappréciable de diminuer de l\ lieues la navigation de la Seine dans la partie la plus pénible, lit plus difficile, impraticable même dans certaines saisons (2) , d'éviter le passage si long et si coûteux

(1) Voyez ci-dessus l'article des canaux.

(1) Lie commerce de Paris avec Rouen et le Havre ,est fort considérable; il se fait par le mojen de bateaux portant l'un dans l'autre cinq cents' milliers, et chargés des vins, des huiles du midi, de denrées coloniales, de fer., cuivre , etc. ; ils emploient deux jours à la navigation de Saint-Denis à Paris -, pendant cinq mois de l'année ils ne peuvent prendre qu'une demi* charge , à cause des

basses eaux de la rivière et des autres difficultés qu'elle présente.

des ponts dans Paris (1); et, «n second lien; d'étabjir pour le commerce de cette ville une gare magnifique sur tout le canal , un entrepôt , un * lieu de stationnement si désiré depuis long-temps pour les bateaux. Placées sur le point culminant de la ville , les denrées de tous genres n'auraient qu'à descendre vers l'intérieur. Les terrains, réservés sur les bords de ces canaux par un des articles du décret serviraient à d'immenses magasins (2) ; tandis qu'il n'est possible aujour-

(1) On compte environ six cents grands bateaux remontant la Seine annuellement de Rouen à Paris; ils mettent deux jours à faire le trajet de Saint-Denis à Paris, et ces deux jours leur coûtent autant de dépense que de Rouen a Paris; il faut y atteler souvent vingt chevaux, et il en coûte à chaque bateau plus de 4oo liv. pour le seul passage des ponts. La construction d'un canal de Saint-Denis à l'Arsenal éviterait toute cette perte de temps et d'argent , et rendrait le passage praticable en tout temps , et sans diminution de la charge des bâtimens ; avantage inappréciable.

L'académie de Rouen proposa pour prix, en 1782, la question : Quels sont les moyens de resserrer , creuser et rendre navigable pour de grands vaisseaux le canal de la Seine, et le débarrasser des bancs changeais qui s'y opposent ? On peut consulter sur ce sujet l'ouvrage italien de Belloni, Pensieri sut goperno de' fiumi , in-4.°, à Brescia , chez Viscovi.

(2) Ces magasins , placés sur une ligne extérieure aux barrières, seraient de véritables entrepôts , ne coûtant

d'hni d'en établir aucun sur les bords de la Seine, sorte de rivière de luxe bordée de beaux édifices , et absolument inutile au commerce ; différente en cela de la Tamise, qui lui est uniquement consacrée. On ne verrait plus au pied de nos superbes quais , aux abords des palais du Louvre , des Tuileries , qui les dominent, stationner pendant des années d'énormes bateaux de charbon , dont la poussière noire salit l'architecture, à mesure qu'on la nétoie. Paris enfin aurait son quartier commerçant, comme il a ses boulevarts élégans pour la haute société , et le pays latin , consacré aux études et aux arts.

Cette entreprise de canaux , faite à la porte de la capitale par une compagnie , aurait une influence très-grande sur les autres opérations de ce genre, si nécessaires en France. Nous avons fait voir dans cet ouvrage combien les productions avaient augmenté depuis vingt ans, sans que les communications fussent améliorées en proportion ; et on ne saurait faire de trop grands avantages à ceux qui se proposeraient pour de

rien au gouvernement, et d'une utilité très-grande au commerce de tout genre. Un autre avantage serait .de faire arriver les bateaux jusqu'à la halle aux vins , tandis qu'aujourd'hui ils sont obligés de débarquer au port Saint- Nicolas , et de mettre les tonneaux sur des haquets , ce qui fait une très-forte dépense.

telles entreprises. C'est souvent la fortune d'uni individu faite à propos qui donne à tout un pays l'énergie et Jes lumières qui lui manquent»

Magistrats des grandes villes > auxquels le soin d'une population élégante et industrieuse est confiée, méritez les hommages de Tune, et la reconnaissance de l'autre, en donnant à celle-là des travaux , à celle-ci des jouissances ! JEt, puis* que Sparte vous est échue en partage % tâchez donc de V embellir (1).

Page 1