CHAPITRE VHI
Des associations secrètes.
Diximas : sit jurameutum inter nos et ineamus fcediik*
Gen. , xxvi , t. 28.
Et quae nostra sunt sentias nobiscum et conserves ami-* citias ad nos. Machab. , lib. 1 , cap. x, t. 20.
Xjn traçant ce tableau des associations de tous les genres qui servent à répandre les lumières, à épurer les âmes, pouvais-je oublier les plus douces de toutes , celles dont le but est de pratiquer la vertu , d'assister le malheur , de servir sa patrie , et d'étendre , de perfectionner les charmes de l'amitié ; celles dont les travaux sont cachés, mais don lies bienfaits paraissent au grand jour ; que la calomnie a voulu en vain flétrir, la méfiance dissoudre , mais qui reprendront , propageront leurs utiles travaux, lorsque les hommes seront plus libres, les gouvernemens plus éclairés , les temps plus prospères.
Il existe dans l'homme un principe d'indépendance qui lui fait chercher la solitude , en même
temps qu'un désir ardent de connaître la vérité le ramène à la vie sociale. Tourmenté entre cette impulsion vers les autres , et ce retour sur luimême, il saisit avec empressement tout ce qui peut le tirer à la fois de la foule et de l'isolement; Usent son cœur agité par le besoin de connaître , d'aimer , de trouver des guides sûrs contre les passions qui l'agitent, les vices qui l'entourent; de là ce zèle de tous les temps, de tous les peuplés, pour les réunions mystérieuses, les doctrines cachées qui, semblables à la nature et à la divinité , dérobent leurs secrets aux regards des profanes. Quelque sévérité qu'on apporte dans l'examen des associations secrettes de l'antiquité , on ne peut y trouver qu'un but utile, qu'un moyen de fonder la vertu, de combattre l'erreur!, et on ne doit pas les juger par les abus qui , dans les derniers temps , s'y introduisirent.
Les mystères des Egyptiens comprenaient la religion même , la morale , les sciences , les découvertes du génie, les lumières de la raison; Moïse et Solon y puisèrent leurs lois, Platon et Pythagore leurs doctrines, Homère et Orphée leurs chants divins ; les initiations n'étaient chez eux qu'une barrière contre l'ignorance , le secret qu'une garantie de la pureté de la foi.
Les Grecs adoptèrent avec passion ces institutions singulières, et en reconnaissaient l'utilité :
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(354) tons les hommes distingués se faisaient une gloire d'être initiés, et les mystères d'Eleusis, d'Orphée, des Cabires, de Samothrace, furent long-temps une école de vertu et d'honneur (1). te secret qu'ils gardaient était favorable au maintien de leurs préceptes, surtout dans les temps cor-* rompus ; les premiers chrétiens même crurent devoir adopter ce moyen de conserver la pureté de la foi; et c'est, plus qu'on ne. lé pense, à la docUina arcani., que la religion chrétienne a du ses rapides progrès. Livrée , ainsi que les anciens dogmes , à ljgnoranee du vulgaire , elle aurait été profanée par elle ; tandis que , sortie bientôt viotoiieuse du doute, de l'erreur et de l'incrédulité, elle souleva sans danger le voile qui la cachait aux regards, et le monde entier se prosterna devant elle. De ce moment les associations . » ... ....... i.
n'eurent plus de motifs religieux, mais elles n'en furent pas moins actives et utiles pour le perfectionnement des mœurs et l'étude de la bienfaisance*
C'est sur cette double base que reposa l'institution de la franc-maçonnerie ; dont le monde ne connaissait qu'imparfaitement le but et s'exagérait le? dangers. Quelque acharnement que
(i) Jambl, in vit. Pyt.,lib. 2} cap. 28. Cic. deOf., lib. \ cap. xvn.
ses ennemis aient mis à lui nuire, soit parce qu'ils n'y étaient point admis, soit parce qu'ils n'y obtenaient point la supériorité des grades qu'ils désiraient, jamais un fait positif n'a été articulé contre elle ; et le reproche, au contraire , qui lui a été faiir d'avoir contribué à la révolution française , a été combattu par les meilleurs esprits et les hommes qui avaient le mieux connu et jugé cette révolution. Il suffisait d'ailleurs, pour s'en convaincre, de parcourir la longue liste des membres qui composaient ses différentes loges, pour s'assurer que les trois quarts étaient opposés à la révolution. Les pays où cette institution était le plus en vigueur, sont -ceux qui ont donné le moins de signes de troubles (1). On sait parfaitement aujourd'hui qu'elle n'a qu'âne simple analogie de forme , d'apparence peut-être , avec les Jésuites, les Templiers, les Illuminés ; qu'elle n'a ni supérieurs inconnus j ni pratiques sapguinaires, ni sermens contraires à la religion et à l'autorité ; son organisation même a donné, au moment de son rétablissement en France, la meilleure garantie qu'on pouvait désirer de ses intentions et de sa conduite. Une loge «
(1) Voyez l'excellent écrii de M* Mounier, intitulé: De V Influencé attribuée au» philosophes sur la révolution, in-8.° , Tubingen»
centrale, sous le nom de Grand - Orient , et composée de députations de toutes les loges, a été établie dans le chef-lieu du gouvernement , et sous la présidence d'un de ses membres les plus influens. Aucune loge ne peut être formée sans l'autorisation de celle-ci, sans la surveillance «t l'inspection de cette espèce d'état-major, de puissance supérieure, qui dirige et anime tout le corps , et est en rapport direct et constant avec l'autorité. Aucune décision ne peut être prise sans lui être communiquée ; et si quelque chose pouvait être à craindre dans une sembable discipline, c'est qu'elle devînt un instrument entre les mains du pouvoir, 'au lieu d'être une arme contre lui.
Mais si ses dangers sont nuls, il n'en est pas ainsi de ses agrémens et de ses avantages; elle établit un lien d'union , de bienveillance, entre différens ordres de citoyens, que leurs situations, plus encore que les préjugés, séparent; elle apprend à se connaître, à s'observer; elle donne aux jeunes gens plus de réserve, aux personnes âgées plus d'abandon : loin d'entraîner a l'égalité des rangs, elle les distingue, en nommant presque toujours aux grades élevés les hommes marquans de tous les genres dans la société. Loin de dépasser les bornes d'une liberté sage, elle reste plutôt en arrière, par une hiérarchie tracée et un
( 537 ) ordre sévèrei Sans doute il faut laisser à la porte "du temple toutes les distinctions vulgaires , les vanités sociales : l'atelier maçonnique nç reconnaît que ses lois , que ses rangs ; il veut qu'on oublie les autres dans son sein. Mais cet oubli même a -des charmes; il délasse des honneurs et console de l'obscurité ; * il place un moment les hommes en présence, le mérite en faveur, le travail en considération. Qui ne se rappelle avec plaisir, même avec attendrissement, ces réunions employées à discuter le$ droits du malheur, à riva* liser sur le meilleur choix des bienfaits ; et ces banquets joyeux qui suivaient les bonnes actions, comme pour en être la récompense; ces repas fraternels, interrompus si souvent par des hommages au prince, à la patrie, à l'amitié ! Mais il est encore des soins plus toùchans , plus profondément gravés dans la mémoire , ce sont les honneurs rendus aux mânes des frères que le sort avait enlevés; c'est alors que les lettres, les arts, la richesse, le talent, se réunissaient pour célébrer l'amitié, pour étendre sa puissance, ses regrets , sa ferveur au-delà du tombeau..
Ces doux sentimens ne sont point bornés à l'enceinte d'une loge, à celles d'une ville, d'un pays ; ils embrassent le monde entier ; ils fondent une patrie adôptive , une famille , dans le cœur de tous ceux qui suivent les mêmes travaux.
Que l'histoire maçonique est riche en traits de courage , de générosité , inspirés par le seul attrait du bien, puisé à une source. commune ! que de naufragés ont trouvé des secours, sur des rivages étrangers, au signe compris par leurs frères inconnus ! que de prisonniers ont vu briser leurs chaînes ou adoucir leurs maux ! La mort même n'a-t-elle pas suspendu sa faux, dans les combats, aux paroles symboliques de détresse ! Mais la magie de ce lien puissant a dépassé le cercle des bienfaits vulgaires des réunions de plaisir ou de bienfaisance; il fallait, pour qu'on pût l'apprécier, qu'il sauvât des empires, et c'est là l'exemple qu'il vient de donner au monde.
C'est du sein de ces associations secrettes , de ces réunions généreuses , qu'est sorti l'élan pQur la liberté de son pays, pour le service de son prince, qui place si haut les efforts de la Prusse dans ces dernières circonstances*
Tandis que l'étranger dominait ses provinces, paralysait ses mouvemens , des hommes , unis par le sentiment de la patrie et l'amour de l'humanité > ranimaient les esprit^, électrisaient les cœurs , portaient des secours aux plus mal* heureux , combattaient le désespoir et l'abattement, avant de lutter contre l'oppression. Du milieu d'eux sortaient par moment quelques hommes plus hardis, plus impatiens, qui se lan-
caient à la découverte de la liberté: alors tous les cœurs les suivaient dans leur noble carrière; leurs efforts, leurs dangers, faisaient couler de secrettes larmes : leur patrie était devenue pour eux une famille tendre, une* maîtresse chérie et passionnée. Shill mourant dut trouver de la consolation à cette douce pensée, et York, en vengeant sa mort, n'eut pas besoin d'autre mobile.
Hommes généreux, enflammés de l'amour de la gloire et de l'honneur national # vous vous êtes dit: Que sont les honneurs, les richesses, les plaisirs, auprès de ce charme pur que donne l'estime des hommes vertueux, auprès du bonheur d'exciter les vœux ou les regrets d'un peuple fidèle, et de régner enfin , cou*me la Providence, dans des cœurs religieux que l'esclavage n'a pu abattre ni la puissance séduire !
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