CHAPITRE I
De V esprit général à? association.
Uni» est et non hahet secundumet tamen laborare non cessât : tae soli , quia, cum ceciderit, non habet sublevantem se! Eccle». it, t. 10.
Xjes hommes se sont considérés d'abord en raison de leur courage , bientôt après en raison de leurs talens, enfin en raison de ces deux qualités réunies, comme développement complet de leurs facultés et de leurs moyens d'action. De ces deux principes sont nés différées résultats. Du courage, considéré comme unique moyen d'acquérir et de conserver, se sont formés ces gouvernemens militaires et absolus qui ont longitemp&loininé, et dont plusieurs dominent encore le monde. Le talent, considéré également comme moyen d'acquérir et de conserver , a produit ces petites républiques industrieuses qui, à plusieurs époques de l'histoire, ont acquis un grand bien-être et jeté même assez d'éclat, mais qui n'ont pu résister long-temps à la force des empires voisins qui se sont enrichis
(.55) de leurs travaux; enfin , de l'ensemble du courage et du talent , sont nés, dans les temps modernes , ces gouvernemens vigoureux qui ont su créer et défendre leurs produits, conserver leur forine républicaine pour l'accroissement de leur industrie, et adopter la centralisation monarchique pour défendre leur indépendance. Cet ensemble de tout ce qui constitue le bonheur de l'homme et sa dignité, ses jouissances et sa considération , a pu s'opérer, scîlt que le peuple industrieux ait acquis par quelque circonstance les vertus mâles de l'état guerrier, soit que le peuple guerrier, perfectionnant oses institutions , soit entré dans là carrière de l'industrie.
Dans cette marche de l'esprit humain , on remarque deux priricipes différens exerçant leur influence; l'un est le système de corporation ou d'isolement , l'autre celui d'association ou d'ensemble. J'entends par isolement tout ce qui tend à partager un peuple en différentes classes, à circonscrire les hommes dans certains, contours spéciaux , dont les uns ne veulent et les autres ne peuvent point sortir ; le principe opposé tend au, contraire à adoucir ces démarcations sans les détruire entièrement, à permettre à chacun d'éle* ver ou d'abaisser ses regards , suivant qu'il a besoia de considération ou d'appui, à établir en un mofc une sorte d'accord et d'intelligence entre tous lesi.
individus et tous les rangs d'un pays par des concessions mutuelles qui sont comme les signes d'alliance et d'union réciproque entre eux.
Je me représente la société sous la forme d'une échelle divisée en com parti iu eus de plusieurs nuances, marquant chacune les conditions et les rangs. La dernière, formant la base, sera le peuple, l'ouvrier, le cultivateur; plus haut viendra la bourgeoisie y le eommerce , la finance ; au-dessus , la magistrature; enfin , la noblesse 'fie haut clergé et la maison souveraine. Si vous considérez cette échelle par ses divisions horizontales , vous aurez le système d'isolement ou de corporation , comme jadis en France et dans la plupart des états de l'Europe , c'est-à-dire une suite de rangs marqués qui s'excluent mutuellement , ou dont les couleurs paraîtraient se ternir en se mêlant ; si au contraire vous tracez des lignes perpendiculaires sur tous les compartimens et que vous preniez la division du sommet à la base , vous aurez alors le système complet d'association ou d'union tel qu'il est en Angleterre, en Hollande et en Suisse, c'est-àdire un peu de noblesse, de magistrature, de finance et de bourgeoisie , réunies dans presque toutes les institutions, les rangs se croisant sans cesse et se prêtant un mutuel appui qui les garantit de tout trouble et de toute atteinte.
On observe dans le système d'isolement une
opposition constante des préjugés et des privilèges, au développement des facultés; dans l'autre, au contraire, une action collective, combinée, un epsemble d'élémens différens, mais identifiés, marchant quelquefois au pas du plus foible, mais sans tâtonnement, sans déviation, vers un but commun. Le sentiment qoii anime les corporations est l'esprit de corps, qui ne peut s'étendre, parce qu'il est individuel et exclusif ; celui qui dirige les associations est l'esprit public qui ne peut se restreindre, parce qu'il est composé et libéral. Dans les pays à corporations, les familles ne sont point dans l'Etat, mais dans les corporations; dans les pays d'associations , les hommes ne sont point même dans les familles, ils sont dans l'Etat. On peut gagner une corporation, parce qu'on n'a qu'un intérêt à flatter, une idée à vaincre ou un caprice à changer ; mais on a beaucoup de peine seulement à soumettre une association, parce qu'elle est mue par des sentimens multipliés et différens de l'objet spécial de la réunion , parce qu'elle est satisfaite à la fois du côté de l'amour-propre et de l'intérêt. Les corporations peuvent vouloir se rendre redoutables pour être nécessaires et dominer. Les associations ne jteuvent que désirer d'être utiles pour parvenir à la richesse et à la considération.
La religion chrétienne a sans doute été l'origine des associations ; c'est elle qui apprit aux
( 56 ) hommes qu'ils sont tous frères , qu'ils doivent se servir les uus les autres : le divin législateur yout lut naître dans le lieu le plus humble ; il appela à lui les enfans, les faibles, les pauvres; il prêcha l'union et le travail , mais ces dogmes furent longtemps méconnus ou négligés (i). Un régime absurde, stationpaire, chef-d'œuvre de l'isolement, le gouvernement féodal régna dix siècles dans le monde; les rpis étoicnt isolés dans leurs palais , les seigneurs dans leur$ châteaux, les villes dans leurs murailles, les propriétés abandonnées a-la violence et à l'arbitraire. La société se trouvoit partagée en deux classes d'hommes, Tune ne connaissant d'autre lien qu'une hiérarchie militaire, l'autre d'autre industrie qu'un travail ingrat pour nourrir la première.
Un é y énerrçen t, en apparence étranger q cet état de choses , en opéra le changement ; les croisades précipitèrent une forte partie de la population dans les hasards et les aventures ; livrés sans distinction aux dangers du climat > de la mer, des guerres , dçs maladies , ils apprirent à s'aider dans leurs maux, q. se consoler dans leurs chagrins. Les distinctions, les vanités humaines, disparurent devant ces grands coups du sort qui rappro? chent du néant. Les sacrifices mutuels naquirent
(1) Vpyez appendix (c).
( S7 > ides besoins communs; la liberté , de la Crainte de
{'esclavage. On ne fut pas trop de tous (1) pour se défendre contre les maladies , les. naufrages et les ruses d'un ennemi acharné. Il se forma alors de vé«r ritables associations pour défendre les villes, protéger les chemins , soigner les malades , racheter les prisonniers; nobles institutions mêlées des prestiges d'une imagination naïve, mais éclairée pa» le malheur et la raison. Alors le chevalier s'éleva par son courage au rang des souverains; l'écuyer par sa fidélité , le frère servant par son zèle, l'abbé par ses lumières, parvinrent à tous les grades de leur profession. Les institutions même établies dans les villes conquises à cette époque ont un caractère de libéralité (2), d'union , de bien veillancé mutuelle , qu'elles n'avaient point dans les lieux d'où venaient leurs fondateurs.
Pendant que ces changemens s'opéraient dans l'Orient , les peuples restés à attendre leurs frères semblaient participer à leurs lumières , et les suifre dans leurs progrès-; les communes achetèrent d'abord et reçurent bientôt gratuitement l'affranchissement; le serf devint ouvrier;
(1) Principes totumque vulgus. Bongarsis gesta Deî per Francos, Tom. I, p. i85.
(2) La liberté des villes fut instituée dans le royaume de Jérusalem . par Godefroî de Bouillon* Gibbon, cap. xvi> p. 90.
le vilain , cultivateur ; la dépendance ne consista plus que dans le salaire ; la supériorité que dans le talent; dès-lors , on sentit le prix du travail qui procure l'indépendance , et de l'indépendance qui assure le prix du travail. Xa religion chrétienne avait fait voir dans chaque homme un frère; l'industrie y fit trouver un ami, et, dès ce moment, il s'établit une association tacite, mais unanime, entre les hommes éclairés , industrieux et libres , contre l'ignorance et la paresse; mais bientôt les préjugés, qui s'étoient affaiblis dans le malheur commun, retrouvèrent leur force dans la tranquillité. Les classes supérieures virent qjrec inquiétude s'élever de nouvelles existences qui pouvaient rivaliser avec elles; et, au lieu de les admettre dans leurs rangs pour s'en appuyer, elles les humilièrent davantage à mesure qu'elles devenaient plus puissantes.
Une sorte de fierté s'établit alors parmi les gens utiles sentant leur force et leur importance ; ils refusèrent de rester subalternes lorsqu us avaient été égaux. Ces nouveaux conquérans de l'esprit et de la richesse , ces possesseurs de toutes les jouis sances que donne la fortune , se composèrent une clientelle qui diminua insensiblement celle qui suivait la naissance et la faveur, ta classe productive des jouissances de la vie grossissait Jous les jours ses rangs, tandis que l'autre voyait
déserter les siens : il eût été à désirer alors que des concessions mutuelle» 'eussent opéré une fusiortt parmi ces rivaux dangereux ; elles eurent lieu en Angleterre , et sauvèrent ce pays du despotisme et de l'anarchie; elles maintinrent le respect dû à d'anciens services , parce qu'elles firent de bonne . heure la part des nouveaux efforts ;les nobles, en opposition à l'autorité royale , ouvrirent leur» rangs aux classes inférieures, et furent toujours fidèles à cette association ; ils consentirent à partager avec elles les charges sociales , et à les admettre aux emplois honorifiques.
En France, au contraire, la noblesse, exclusive, concentrée , luttant à la fois contre l'autorité royale et la liberté des peuples, dédaignant l'appui de l'un ou de l'autre , se sentit affaiblir par les effort» simultanés de toutes les deux; elle dut enfin se choisir une alliée , elle prit la royauté comme devant lui être plus favorable, et malheureusement la royauté consentant à cette alliance fut entrainée dans sa ruine. La magistrature, qui aurait pu servir d'intermédiaire à ces deux classes , adoucir les causes d'éloigement ou rapprocher les distances entre elles , ne servit qu'à les aigrir davantage; elle détestait la noblesse, parce qu'elle n'en était pas , et méprisait le peuple dont elle n'était plus : c'est ce fatal isolement qui a totfÇ perdu et qui pourrait tout perdre encore; c'est
lui qui a toujours arrêté les principes de Kasso-^ dation générale, j'entends les, rapports sociaux qui conservent les rangs sans humilier les amourspropres; .qui ne privent pas à la fois les classes inférieures des charges honorables , et les classes élevées des emplois utiles ; qui permettent aux unes d arriver doucement à la considération , et aux autres de parvenir librement à la richesse : principe admirable de force et de grandeur qui, réunissant tous les efforts et bientôt tous les cœurs , fruffiroit pour récomposer nos richesses, rétablir notre crédit et produire un bien incalculable en politique, en morale, en administration ! J'ai vu, chez un peuple voisin ,, les effets prodigieux de ces institutions si désirables, et toujours ma pensée se reportait vers mon pays; ma voix est faible pour en tracer le tableau > mais je m'efforcerai du moins d'en faire connaître les principaux traits pour donner l'idée à des hommes plus habiles de les approfondir.
Ce que je considère comme principe d'asso-^ ciàtion est une tendance des hommes éclairés et laborieux à se réunir pour toute opération qui intéresse fortement la société et qui peut se traiter sous la forme de conseil dans l'administration , de compagnies dans le commerce , , de milice dans la défense du territoire y de manière k unir les avantages du fédéralisme à > l'unité
centrale d'action , la délibération à la pensée , l'en-* semble des efforts à l'exécution. J'entends que les hommes choisis par leurs concitoyêift pou* présider à ces différentes réunions oublient dand ces fonctions importantes leurs opinions , leurs injures , leurs rangs, leurs intérêts même, pour ne songer qu'à la chose spéciale qu'ils ont entreprise ; pour donner alors par cet ensemble à chaque membretisolé de leur société la force d'une masse , et à cette\masse tous les moyens de succès que peuvent y ajouter les efforts simultanés et combinés d'une Foule d'individus ; pour distri** buer avec entente toutes les parties d'une gestion, la traiter sans perte de temps, sans fausse dé-* marche, et ouvrir en un mot un vaste champ au génie, au talent, au courage et à*l'exécution de toute entreprise utile.
J'entends encore par cet esprit d'association l'union des hommes^tudieux qui consacrent leur temps soit à répandre les connaissances utiles; soit à les perfectionner, à les approfondir, et 'qui trouvent dans leurs sociétés ces lumières, ces conseils, que ne peuvent procurer ni la contemplation* ni l'étude.
J'entends encore par esprit d'association les réunions |^ar toutes les œuvres de bienfaisance , qu'il est si facile par ce moyen de multiplier , de rendre honorables , parce que les secours d'une société
so&t autant un hommage au malheur qu'un bien* fait: sorte de fédérait les
gangs Radoucissent, les préventions s'effacent, les taises s'éteignent , parce qae leur but tient au mobile de toutes les bannes actions , le désintéressement. .
J'examinerai donc ee principe d'association , d'abord dans ses effets sur les intérêts généraux des hommes , et après dans son application à chacune de leurs entreprises et de leurs occupations particulières. L'association pour les intérêts généraux comprendra tout ce qui a rapport à l'administration civile et militaire et le développement de l'industrie, tel que i.° les associations municipales pour la création des produits ; a.° les associations commerciales pour l'accroissement des pr od uits; 3.° les associations militaires pour leur garantie. Les effets de ces associations principales seront : i.° la création du crédit public et particulier; 2»° la consolidation et la mobilisation de ladette de l'Etat ; 3.° là colonisation des capitaux étrangers. L'application de ces principes aux inté-' rets particuliers comprendra l'agriculture» le commerce , les manufactures , l'instruction publique , les sociétés pour le progrès des sciences et des lettres , les travaux d'utilité générale, lesQpunions philantropiques et les établissemens de bienfaisance de tout genre.
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