‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 10 sur 37 · IÔ · texte numérisé non relu

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la grandeur est indépendante du bonheur public : dans ces pays, l'esprit de conduite n'est que l'art de se rendre utile ou agréable aux dispensateurs des grâces ; et c'est moins à son esprit qu'à son caractère qu'on doit communément cet avantag-e. La disposition la plus favorable et le don le plus nécessaire pour réussir auprès des Grands est un caractère pliable à toute sorte de caractères et de circonstances. Fût-on dépourvu d'esprit, un tel caractère, aidé d'une position favorable, suffit pour faire fortune. Mais, dira-t-on, rien de plus commun que de pareils caractères; il n'est donc personne qui ne puisse faire fortune, et se concilier la bienveillance d'un Grand, en se faisant ou le ministre de ses plaisirs, ou son espion. Aussi le hasard a-t-il grande part à la fortune des hommes. C'est le hasard qui nous fait père, époux, ami de la beauté qu'on offre, et qui plaît à son protecteur; c'est le hasard qui nous place chez un Grand, au moment qu'il lui faut un espion.

— Mais si les grandes fortunes sont, en g-énéral, l'œuvre du hasard, et si l'homme nV contribue qu'en se prêtant aux bassesses et aux friponneries presque toujours nécessaires pour y parvenir, il faut cependant avouer que l'esprit a quelquefois part à notre élévation. Le premier, par exemple, qui, par l'importunité, s'est fait un protecteur; celui qui, profitant de l'humeur hautaine d'un homme en place, s'est attiré de ces propos brusques qui déshonorent celui qui les prononce, et le forcent à devenir le protecteur de l'offensé; celui-là, dis-je, a porté de l'invention et de l'esprit dans sa conduite. Il en est de même du premier qui s'est aperçu qu'il pouvait, dans la maison des g*ens en place, se créer la charg-e de plastron des plaisanteries, et vendre aux Grands, à tel prix, le droit de le mépriser et de s'en moquer.

Quiconque se sert ainsi de la vanité d'autrui pour arriver à ses fins est doué de l'esprit de conduite. L'homme adroit en ce g-enre marche constamment à son intérêt, mais tou-

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jours sous l'abri de l'intérêt d'autrui. Il est très habile, s'il prend, pour arriver au but qu'il se propose, une route qui semble l'en écarter. C'est le moyen d'endormir la jalousie de ses rivaux, qui ne se réveille qu'au moment qu'ils ne peuvent mettre obstacle à ses projets. Que de gens d'esprit, en conséquence, ont joué la folie, se sont donné des ridicules, ont affecté la plus grande médiocrité devant les supérieurs, hélas! trop faciles à tromper par les gens vils dont le caractère se prête à cette bassesse! Que d'hommes cependant sont, en conséquence, parvenus à la plus haute fortune, et devaient réellement y parvenir ! En effet, tous ceux que n'anime point un amour extrême pour la gloire ne peuvent, en fait de mérite, jamais aimer que leurs inférieurs. Ce goût prend sa source dans une vanité commune à tous les hommes. Chacun veut être loué : or, de toutes les louanges, la plus flatteuse, sans contredit, est celle qui nous prouve le plus évidemment notre excellence. Quelle reconnaissance ne doit-on pas à ceux qui nous découvrent des défauts qui, sans nous être nuisibles, nous assurent de notre supériorité! De toutes les flatteries, cette flatterie est la plus adroite. A la cour même d'Alexandre, il était dangereux de paraître trop grand homme. Mon fils, fais-loi petit devant Alexandre, disait Parménion à Philotas : ménage-lui quelquefois le plaisir de te reprendre ; et souviens-toi que cest à ton infériorité apparente que tu devras son amitié. Que d'Alexandres, en ce monde, portent une haine secrète aux talents supérieurs ! L'homme médiocre est l'homme aimé.

— Un père veut qu'à de grands talents son fils joigne la conduite la plus sage. Mais sentez-vous, lui dirai-je, que vous désirez dans votre fils des qualités presque contradictoires? Sachez que, si quelque concours singulier de circonstances les a quelquefois rassemblées dans le même homme, elles s'y réunissent très rarement ; que les grands talents supposent toujours de grandes passions; que les

grandes passions sont le germe de mille écarts; et qu'au contraire ce qu'on appelle bonne conduite est presque toujours l'effet de l'absence des passions, et, par conséquent, l'apanage de la médiocrité. 11 faut de grandes passions pour faire du grand, en quelque genre que ce soit. Pourquoi voit-on tant de pays stériles en grands hommes? Pourquoi tant de petits Catons, si merveilleux dans leur première jeunesse, ne sont-ils communément, dans un âge avancé, que des esprits médiocres? Par quelle raison enfin tout est-il plein de jolis enfants et de sots hommes? C'est que, dans la plupart des gouvernements, les citoyens ne sont pas échauffés de passions fortes. Eh bien ! je consens, dira le père, que mon fils en soit animé : il me suffit d'en pouvoir diriger l'activité vers certains objets d'étude. Mais, sentez-vous, lui répondrai-je, combien ce désir est hasardeux? C'est vouloir qu'avec de bons yeux un homme n'aperçoive précisément que les objets que vous lui indiquerez. Avant que de former aucun plan d'éducation, il faut être d'accord avec vous-même, et savoir ce que vous désirez ie plus dans votre fils, ou de grands talents, ou de la conduite sage. Est-ce à la bonne conduite que vous donnez la préférence? Croyez qu'un caractère passionné serait pour votre fils un don funeste, surtout chez les peuples, où, par la constitution du gouvernement, les passions ne sont pas toujours dirigées vers la vertu ; étouffez donc en lui, s'il est possible, tous les germes des passions. Mais il faudra donc, répliquera le père, renoncer en même temps à l'espoir d'en faire un homme de mérite? Oui, sans doute. Si vous ne pouvez vous y résoudre, rendez-lui des passions ; tâchez de les diriger aux choses honnêtes : mais attendez-vous à lui voir exécuter de grandes choses, et quelquefois commettre les plus grandes fautes. Rien de médiocre dans l'homme passionné ; et c'est le hasard qui détermine presque toujours ses premiers pas. Si les hommes passionnés s'illustrent dans les arts ; si les sciences conservent sur eux quelque

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empire, et si quelquefois ils tiennent une conduite sage ; il n'en est pas ainsi de ces hommes passionnés que leur naissance, leur caractère, leur dignité et leurs richesses appellent aux premiers postes du monde. La bonne ou mauvaise conduite de ceux-ci est presque entièrement soumise à l'empire du hasard : selon les circonstances dans lesquelles il les place, et le moment qu'il marque à leur naissance, les qualités se changent en vices ou en vertus. Le hasard en fait, à son gré, des Appius ou des Décius.

Mettez, dans le fils d'un tonnelier, de l'esprit, du courage, de la prudence et de l'activité : chez des républicains, où le mérite militaire ouvre la porte des grandeurs, vous en ferez un Thémistocle, un Marius ; à Paris, vous n'en ferez qu'un Cartouche.

Qu'un homme hardi, entreprenant et capable d'une résolution désespérée, naisse au moment où, ravagé par des ennemis puissants, l'état paraît sans ressource; si le succès favorise ses entreprises, c'est un demi-dieu : dans tout autre moment, ce n'est qu'un furieux, ou un insensé.

C'est à ces termes si différents que nous conduisent souvent les mêmes passions. Voilà le danger auquel s'expose le père dont les enfants sont susceptibles de ces passions fortes qui, si souvent, changent la face du monde.

— Qu'on suive la vie de ceux qui se destinent aux grandes places. Ils sortent à seize ou dix-sept ans du collège, apprennent à monter à cheval, à faire leurs exercices; ils passent deux ou trois ans tant dans les académies qu'aux écoles de droit. Le droit fini, ils achètent une charge. Pour remplir cette charge, il n'est pas nécessaire de s'instruire du droit de nature, du droit des gens, du droit public, mais de consacrer tout son temps à l'examen de quelques procès particuliers. Ils passent de là au gouvernement d'une province, où, surchargés par le détail journalier, et fatigués par les audiences, ils n'ont pas le temps de méditer. Ils montent ensuite à des places supé-

rieures, et ne se trouvent enfin, après trente ans d'exercice, que le même fonds d'idées qu'ils avaient à vingt ou vingtdeux ans. Sur quoi j'observerai que des voyages faits chez les nations voisines, et dans lesquels ils compareraient les différences dans la forme du gouvernement, dans la législation, le génie, le commerce et les mœurs des peuples, seraient peut-être plus propres à former des hommes d'état que l'éducation actuelle qu'on leur donne.

— Un poète naît dans ces âpres climats du Nord, que d'une aile rapide traversent, sans cesse, les noirs ouragans ; son œil ne s'égare point dans des vallées riantes ; il ne connaît que l'éternel hiver, qui, les cheveux blanchis par les frimats, règne sur des déserts arides ; les échos ne lui répètent que les hurlements des ours ; il ne voit que des neiges, des glaces amoncelées, et des sapins, aussi vieux que la terre, couvrir de leurs branchages morts les lacs qui baignent leurs racines. Un autre poète naît, au contraire, sous le climat fortuné de l'Italie; l'air y est pur; la terre est jonchée de fleurs ; les zéphirs agitent doucement de leur souffle la cime des forêts odorantes ; il voit les ruisseaux, par mille arcs argentés, couper la verdure trop uniforme des prairies, les arts et la nature s'unir pour décorer les villes et les campagnes : tout y semble fait pour le plaisir des yeux et l'ivresse des sens. Peut-on douter que, de ces deux poètes, le dernier ne trace des tableaux plus agréables, et le premier des tableaux plus fiers et plus effrayants ? Cependant ni l'un ni l'autre de ces poètes ne composeront de ces tableaux, s'ils ne sont animés d'une passion forte pour la gloire.

— Quiconque atteint un certain âge sans avoir aucun mérite affiche toujours le mépris des talents, pour se consoler de n'en point avoir. Pour être juge du mérite, il faut le juger sans intérêt, et, par conséquent, n'avoir point encore éprouvé le sentiment de l'envie. L'on est peu susceptible dans la première jeunesse : aussi les jeunes gens

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voient-ils les grands hommes à peu près du môme œil dont la postérité les verra. Aussi faut-il, en général, renoncer à l'estime des hommes de son âge, et ne s'attendre qu'à celle des jeunes gens. C'est sur leur éloge qu'on peut apprécier à peu près son mérite, et sur l'éloge qu'ils font des grands hommes qu'on peut apprécier le leur. Si l'on n'estime jamais dans les autres que des idées analogues aux siennes, le respect qu'on a pour l'esprit est toujours proportionné à l'esprit qu'on a. L'on ne célèbre les grands hommes que lorsqu'on est soi-même fait pour l'être. Pourquoi César pleurait- il en s'arrêtant devant le buste d'Alexandre ? C'est qu'il était César. Pourquoi ne pleuret-on plus à l'aspect de ce même buste? C'est qu'il n'est plus de César.

— L'art de former des hommes est en tout pays si étroitement lié à la forme du gouvernement qu'il n'est peutêtre pas possible de faire aucun changement considérable dans l'éducation publique sans en faire dans la constitution même des états.

— L'art de l'éducation n'est autre chose que la connaissance des moyens propres à former des corps pius robustes et plus forts, des esprits plus éclairés et des âmes plus vertueuses.

— On est à cet égard trop éloigné de toute idée de réforme pour que j'entre dans des détails toujours ennuyeux lorsqu'ils sont inutiles. Je me contenterai de remarquer qu'on ne se prête pas même en ce genre à la réforme des abus les plus grossiers et les plus faciles à corriger.

— L'on doit, par exemple, consacrer quelque temps à l'étude raisonnée de la langue nationale. Quoi de plus absurde que de perdre huit ou dix ans à l'étude d'une langue morte, qu'on oublie immédiatement après la sortie des classes parce qu'elle n'est, dans le cours de la vie, d& presque aucun usage ? En vain dira-t-on que , si l'oij retient si longtemps les jeunes gens dans les collèges, c'est

moins pour qu'ils y apprennent le latin que pour leur y faire contracter l'habitude du travail et de l'application. Mais, pour les plier à cette habitude, ne pourrait-on pas leur proposer une étude moins ingrate, moins rebutante ? Ne craint-on pas d'éteindre ou d'émousser en eux cette curiosité naturelle, qui, dans la première jeunesse, nous échauffe du désir d'apprendre? Combien ce désir ne se fortifierait-il pas, si, dans l'âge où l'on n'en est point encore distrait par de grandes passions, l'on substituait à l'insipide étude des mots celle de la physique, de l'histoire, des mathématiques, de la morale, de la poésie, etc.? L'étude des langues mortes, répliquera-t-on, remplit en partie cet objet. Elle assujettit à la nécessité de traduire et d'expliquer les auteurs ; elle meuble, par conséquent, la tête des jeunes gens de toutes les idées contenues dans les meilleurs ouvrages de l'antiquité. Mais, répondrai-je, est-il rien de plus ridicule que de consacrer plusieurs années à placer dans la mémoire quelques faits ou quelques idées, qu'on peut, avec le secours des traductions, y graver en deux ou trois mois ? L'unique avantage qu'on puisse retirer de huit ou dix ans d'étude, c'est donc la connaissance fort incertaine de ces finesses de l'expression latine, qui se perdent dans une traduction. Je dis fort incertaine; car enfin, quelque étude qu'un homme fasse de la langue latine, il ne la connaîtra jamais aussi parfaitement qu'il connaît sa propre langue. Or, si, parmi nos savants, il en est très peu de sensibles à la beauté, à la force, à la finesse de l'expression française, peut-on imaginer qu'ils soient plus heureux, lorsqu'il s'agit d'une expression latine ? ne peut-on pas soupçonner que leur science, à cet égard, n'est fondée que sur notre ignorance, notre crédulité et leur hardiesse ; et que, si l'on pouvait évoquer les mânes d'Horace, de Virgile et de Cicéron, les plus beaux discours de nos rhéteurs ne leur parussent écrits dans un jargon presque inintelligible ? Je ne m'arrêterai cependant pas à ce soupçon; et

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je conviendrai, si on le veut, qu'au sortir de ses classes un jeune homme est fort instruit des finesses de l'expression latine : mais, dans cette supposition même, je demanderai si l'on doit payer cette connaissance du prix de huit ou dix ans de travail ; et si, dans la première jeunesse, dans l'âge où la curiosité n'est combattue par aucune passion, où l'on est par conséquent plus capable d'application, ces huit ou dix années consommées dans l'étude des mots ne seraient pas mieux employées à l'étude des choses, et surtout des choses analogues au poste qu'on doit vraisemblablement remplir.

— En laissant moins à faire au hasard, une excellente éducation pourrait dans les grands empires infiniment multiplier et les talents et les vertus.

— L'amour des hommes et de la vérité m'a fait composer cet ouvrage. Qu'ils se connaissent, qu'ils aient des idées nettes de la morale, ils seront heureux et vertueux.

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