‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 11 sur 37 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

L'éducation nécessairement différente des différents hommes est peutêtre la eause de cette inégalité des esprits jusqu'à présent attribuée à l'inégale perfection des organes.

— C'est à l'instant même où l'enfant reçoit le mouvement et la vie qu'il reçoit ses premières instructions. C'est quelquefois dans les flancs où il est conçu qu'il apprend à connaître l'état de maladie et de santé. Cependant, la mère accouche; l'enfant s'agit^, pousse des cris; la faim réchauffe ; il sent un besoin ; ce besoin desserre ses lèvres, lui fait saisir et sucer avidement le sein nourricier. Quelques mois s'écoulent, ses yeux se dessillent, ses organes se fortifient : ils deviennent peu à peu susceptibles de toutes les impressions. Alors le sens de la vue, de l'ouïe, du goût, du toucher, de l'odorat, enfin toutes les portes de son âme sont ouvertes. Alors tous les objets de la nature s'y précipitent en foule, et gravent une infinité d'idées dans sa mémoire. Dans ces premiers moments, quels peuvent

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être les vrais instituteurs de l'enfance? les diverses sensations qu'elle éprouve. Ce sont autant d'instructions qu'elle reçoit.

A-t-on donné à deux enfants le môme précepteur, leur a-t-il appris à distinguer leurs lettres, à lire, à réciter leur catéchisme, etc., on croit leur avoir donné la même éducation. Le philosophe en juge autrement. Selon lui, les vrais précepteurs de l'enfance sont les objets qui l'environnent: c'est à ces instituteurs qu'elle doit presque toutes ses idées.

— Deux frères voyagent avec leurs parents, et, pour arriver chez eux, ils ont à traverser de longues chaînes de montagnes. L'aîné suit le père par des chemins escarpés et courts . Que voit-il ? la nature sous toutes les formes de l'horreur-, des montagnes de glaces qui s'enfoncent dans les nues, des masses de rochers suspendues sur la tête du voyageur, des abimes sans fond, enfin les cimes de rocs arides, d'où les torrents se précipitent avec un bruit effrayant. Le plus jeune a suivi sa mère dans des routes plus fréquentées, où la nature se montre sous les formes les plus agréables. Quels objets se sont offerts à lui? partout des coteaux plantés de vignes et d'arbres fruitiers, partout des vallons où serpentent des ruisseaux, dont les rameaux entrelacés partagent des prairies peuplées de bestiaux.

Ces deux frères auront dans le même voyage vu des tableaux, reçu des impressions très différentes. Or, mille hasards de cette espèce peuvent produire les mêmes effets. Notre vie n'est, pour ainsi dire, qu'un long tissu d'accidents pareils. Qu'on ne se flatte donc jamais de pouvoir donner précisément les mêmes instructions à deux enfants.

— Il est pour l'âme des moments de calme et de repos, où sa surface n'est pas même troublée par le souffle le plus léger des passions. Les objets qu'alors le hasard nous présente fixent quelquefois toute notre attention : on en exa-

mine plus à loisir les différentes faces, et l'empreinte qu'ils font sur notre mémoire en est d'autant plus nette et d'autant plus profonde.

Les hasards de cette espèce sont très communs, surtout dans la première jeunesse. Un enfant fait une faute, et pour le punir, on l'enferme dans sa chambre ; il y est seul. Que faire ? il voit des pots de fleurs sur la fenêtre: il les cueille; il en considère les couleurs, il en observe les nuances; son désoeuvrement semble donner plus de finesse au sens de sa vue .

Pour premier exemple, je citerai M. de Vaucanson. Sa dévote mère avait un directeur : il habitait une cellule à laquelle la salle de l'horloge servait d'antichambre. La mère rendait de fréquentes visites à ce directeur. Son fils l'accompagnait jusque dans l'antichambre. C'est là que seul et désœuvré il pleurait d'ennui, tandis que sa mère pleurait de repentir. Cependant, comme on pleure et qu'on s'ennuie toujours le moins qu'on peut ; comme dans l'état de désœuvrement il n'est point de sensations indifférentes, le jeune Vaucanson, bientôt frappé du mouvement toujours égal d'un balancier, veut en connaître la cause. Sa curiosité s'éveille. Pour la satisfaire, il s'approche des planches où l'horloge est renfermée. Il voit à travers les fentes l'engrainement des roues, découvre une partie de ce mécanisme, devine le reste, projette une pareille machine, l'exécute avec un couteau et du bois, et parvient enfin à faire une horloge plus ou moins parfaite. Encouragé par ce premier succès, son goût pour les mécaniques se décide; ses talents se développent, et le même génie qui lui avait fait exécuter une horloge en bois lui laisse entrevoir dans la perspective la possibilité du Auteur automate.

Un hasard de la même espèce alluma le génie de Milton. Cromwell meurt : son fils lui succède : il est chassé de l'Angleterre. Milton partage son infortune, perd la place de secrétaire du protecteur; il est emprisonné, puis relâché,

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puis forcé de s'exiler. Il se retire enfin à la campagne, et là, dans le loisir de la retraite et de la disgrâce, il compose le poème, qui, projeté dans sa jeunesse, l'a placé au rang des plus grands hommes.

Si Shakespeare eût, comme son père, toujours été marchand de laine ; si sa mauvaise conduite ne l'eût forcé de quitter son commerce et sa province ; s'il ne se fût point associé à des libertins, n'eût point volé des daims dans le parc d'un lord, n'eût point été poursuivi pour ce vol, n'eût point été réduit à se sauver à Londres, à s'engager dans une troupe de comédiens, et qu'enfin, ennuyé d'être un acteur médiocre, il ne se fût pas fait auteur, le sensé Shakespeare n'eût jamais été le célèbre Shakespeare; et quelque habileté qu'il eût porté dans son commerce de laine, son nom n'eût point illustré l'Angleterre.

C'est un hasard à peu près semblable qui décida le goût de Molière pour le théâtre. Son grand-père aimait la comédie, il l'y menait souvent ; le jeune homme vivait dans la dissipation : le père, s'en apercevant, demande, en colère, si l'on veut faire de son fils un comédien. Plût à Dieu ! répond le grand-père, quil fût aussi bon acteur que Montrose. Ce mot frappe le jeune Molière : il prend en dégoût son métier; et la France doit son plus grand comique au hasard de cette réponse. Molière, tapissier habile, n'eût jamais été cité parmi les grands hommes de sa nation.

Corneille aime : il fait des vers pour sa maîtresse, devient poète, compose Mélite^ms Cinna, Rodogune, etc., il est l'honneur de son pays, un objet d'émulation pour la postérité. Corneille sage fût resté avocat : il eût composé des factums oubliés comme les causes qu'il eût défendues. Et c'est ainsi que la dévotion d'une mère, la mort de Cromwell, un vol de daims, l'exclamation d'un vieillard et la beauté d'une femme ont, en des genres différents, donné cinq hommes illustres à l'Europe.

— Le hasard (1) a et il aura donc toujours part à notre éducation, et surtout à celle des hommes de génie. En veuton augmenter le nombre dans une nation? qu'on observe les moyens dont se sert le hasard, pour inspirer aux hommes le désir de s'illustrer. Cette observation faite, qu'on les place à dessein et fréquemment dans les mêmes positions où le hasard les place rarement, c'est le seul moyen de les multiplier.

L'éducation morale de l'homme est maintenant presque en entier abandonnée au hasard. Pour la perfectionner, il faudrait en diriger le plan relativement à l'utilité publique, la fonder sur des principes simples et invariables. C'est l'unique manière de diminuer l'influence que le hasard a sur elle, et de lever les contradictions qui se trouvent et doivent nécessairement se trouver entre tous les divers préceptes de l'éducation actuelle.

— Le prêtre est ambitieux ; mais l'ambition lui est odieuse dans le laïc. Elle s'oppose à ses desseins. Le projet du prêtre est d'éteindre en l'homme tout désir, de le dégoûter de ses richesses, de son pouvoir, et de profiter de son dégoût pour s'approprier l'un et l'autre: le système religieux a toujours été dirigé sur ce plan.

Au moment où le christianisme s'établit, que prêcha-t-il? la communauté des biens. Qui se présenta pour dépositaire des biens mis en commun ? le prêtre. Qui viola ce dépôt, et s'en fit propriétaire? le prêtre. Lorsque le bruit de la fin du monde se répandit, qui l'accrédita? le prêtre. Ce bruit était favorable à ses desseins ; il espéra que, frappés d'une terreur panique, les hommes ne connaîtraient plus qu'une seule affaire (affaire vraiment importante), celle de leur salut. La vie, leur disait-on, n'est qu'un passage. Le ciel est la vraie patrie des hommes : pourquoi donc se livrer à des affections terrestres ? Si de tels discours n'en

(1) J'avertis le lecteur que par ce mot de hasard j'entends l'enchaînement inconnu des causes propres à produire tel ou tel effet.

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détachèrent point entièrement le laïc, ils attiédirent du moins en lui l'amour de la parenté, de la gloire, du bien public et de la patrie. L s héros alors devinrent plus rares, et les souverains, frappés de l'espoir d'une grande puissance dans les cieux, consentirent quelquefois à remettre au sacerdoce une partie de leur autorité sur la terre. Le prêtre s'en saisit, et, pour se la conserver, décrédita la vraie gloire et la vraie vertu . Il ne souffrit plus qu'on honorât les Minos, les Licurgue, les Codrus, les Aristide, les Timoléon, enfin tous les défenseurs et les bienfaiteurs de leur patrie. Ce furent d'autres modèles qu'il proposa. Il inscrivit d'autres noms dans le calendrier; et on le vit, à ceux des anciens héros substituer celui d'un saint Antoine, d'un saint Crépin, d'une sainte Glaire, d'un saint Fiacre, d'un saint François, enfin le nom de tous ces solitaires qui, dangereux à la société par l'exemple de leurs folles vertus, se retiraient dans les cloîtres et dans les déserts, pour y végéter, et y mourir inutiles.

D'après de tels modèles, le sacerdoce se flatta d'accoutumer les hommes à regarder la vie comme un court voyage. Il crut qu'alors sans désirs pour les biens terrestres, sans amitié pour ceux qu'ils rencontreraient dans leur voyage, ils deviendraient également indifférents à leur propre bonheur et à celui de leur postérité. En effet, si la vie n'est qu'une couchée, pourquoi mettre tant d'intérêt aux choses d'ici-bas? Un voyageur ne fait pas réparer les murs du cabaret, où il ne doit passer qu'une nuit.

— Qu'on est donc loin encore d'un bon plan d'instruction ! Peu d'accord avec eux-mêmes, les parents et les maîtres ignorent également ce qu'ils doivent enseigner aux enfants. Ils n'ont sur l'éducation que des idées confuses ; et de là la contradiction révoltante de tous leurs préceptes.

— J'entre au couvent. Il est huit heures du matin : c'est le temps de la conférence, celui où, dans un discours sur la pudeur, la supérieure prouve qu'une pensionnaire ne doit

jamais lever les yeux sur un homme. Neuf heures sonnent; le maître à danser est au parloir. Formez bien vos pas, ditil à son écolière : levez cette tête, et regardez toujours

| votre danseur. Or, lequel croire du maître de danse ou de la prieure ? la pensionnaire l'ignore, et n'acquiert ni les grâces que le premier veut lui donner, ni la réserve que la seconde lui prêche. Or, à quoi rapporter ces contradictions dans l'instruction, sinon aux désirs contradictoires qu'ont les parents, que leur fille soit à la fois agréable et réservée et qu'elle joigne la pruderie du cloître aux grâces du théâtre? ils veulent concilier les inconciliables.

— Lorsqu'une mère s'est chargée de l'éducation de sa fille, elle lui dit le matin, en mettant son rouge, que la beauté n'est rien, que la bonté et les talents font tout. L'on entre en ce moment à la toilette de la mère : chacun répète à la petite fille qu'elle est jolie : on ne la loue pas une fois l'an sur ses talents et son humanité : d'ailleurs, les seules récompenses promises à son application, à ses vertus, sont des parures : et l'on veut cependant que la petite fille soit indifférente à sa beauté. Quelle confusion une telle conduite ne doit-elle pas jeter dans ses idées !

L'instruction d'un jeune homme n'est pas plus conséquente. Le premier devoir qu'on lui prescrit, c'est l'observation des lois : le second c'est leur violation, lorsqu'on l'offense ; il doit, en cas d'insulte, se battre sous peine de déshonneur. Lui prouve-ton que c'est par des services rendus à la patrie qu'on obtient la considération de ce monde et la gloire céleste? quels modèles d'imitation lui propose- 1>on? un moine, un dervis fanatique et fainéant, dont l'intolérance a porté le trouble et la désolation dans les

! -empires.

Un père vient de recommander à son fils la fidélité à sa | parole. Un théologien survient et dit à ce fils qu'on n'en | est pas tenu envers les ennemis de Dieu ; que Louis XIV, par cette raison, révoqua l'édit de Nantes donné par ses an-

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cêtres; que le pape a décidé cette question, en déclarant nul tout traité contracté entre les princes hérétiques et catholiques, en accordant enfin aux derniers le droit de le violer, s'ils sont les plus forts.

Un prédicateur prouve en chaire que le Dieu des Chrétiens est un Dieu de vérité : que c'est à leur haine pour le mensonge qu'on reconnaît ses adorateurs. Est-il descendu de chaire? il convient qu'il est très prudent de la taire, que lui-même en louant la vérité se garde bien de la dire. L'homme, en effet, qui, dans les pays catholiques, écrirait l'histoire vraie de son temps soulèverait contre lui tous les adorateurs de ce Dieu de vérité. Dans de tels pays, l'homme à l'abri de la persécution est le muet, le sot ou le menteur.

Qu'à force de soins un instituteur parvienne enfin à ins pirer à son élève la douceur et l'humanité, le directeur entre et dit à cet élève qu'on peut pardonner aux hommes leurs vices et non leurs erreurs ; que, dans ce dernier cas, l'indulgence est un crime, et qu'il faut brûler quiconque ne pense pas comme lui.

Telle est l'ignorance et la contradiction du théologien qu'il déclame encore contre les passions au moment même qu'il veut exciter l'émulation de son disciple. Il oublie alors que l'émulation est une passion, et même une passion très forte, à en juger par ses effets.

Tout est donc contradiction dans l'éducation.

— Le papisme n'est, aux yeux d'un homme sensé, qu'une pure idolâtrie.

— 0 papistes ! examinez quelle fut en tous les siècles la conduite de votre église ! Eut-elle intérêt d'entretenir garnison romaine dans tous les empires, et de s'attacher un grand nombre d'hommes? (C'est l'intérêt de toute secte araambitieuse.) Elle institua un grand nombre d'ordres religieux ; fit construire et renter un grand nombre de monastères; eut enfin l'adresse de faire soudoyer cette milice

ecclésiastique par les nations même où elle l'établissait.

Le même motif lui faisant désirer la multiplication du clergé séculier, elle multiplia les sacrements ; et les peuples, pour se les faire administrer, furent forcés d'augmenter le nombre de leurs prêtres. Il égala bientôt celui des sauterelles de l'Egypte. Gomme elles, ils dévorèrent les moissons; et ces prêtres, séculiers et réguliers, furent entretenus aux dépens des nations catholiques. Pour lier ces prêtres plus étroitement à ses intérêts, et jouir sans partage de leur affection, l'église voulut encore que, célibataires forcés, ils vécussent sans femmes, sans enfants ; mais, d'ailleurs, dans un luxe et une aisance qui, de jour en jour, leur rendît leur état plus cher. Ce n'est pas tout : pour accroître encore et sa richesse et son pouvoir, l'église romaine tenta sous le nom du denier St-Pierre, ou autre, de lever des impôts dans tous les royaumes. Elle ouvrit, à cet effet, une banque entre le ciel et la terre, et fit, sous le nom d'indulgences, payer argent comptant dans ce monde des billets à ordre directement tirés sur le Paradis.

— Dieu a dit à l'homme : Je t'ai créé, je t'ai donné cinq sens, je t'ai doué de mémoire, et, par conséquent, de raison. J'ai voulu que ta raison, d'abord aiguisée par le besoin, éclairée ensuite par l'expérience, pourvût à ta nourriture, t'apprît à féconder la terre, à perfectionner les instruments du labourage, de l'agriculture, enfin toutes les sciences de première nécessité : j'ai voulu que, cultivant cette même raison, tu parvinsses à la connaissance de mes volontés morales, c'est-à-dire, de tes devoirs envers la société, des moyens d'y maintenir l'ordre, enfin à la connaissance de la meilleure législation possible.

Voilà le seul culte auquel je veux que l'homme s'élève, le seul qui puisse devenir universel, le seul digne d'un Dieu, et qui soit marqué de son sceau et de celui de la vérité. Tout autre culte porte l'empreinte de l'homme, de la fourberie et du mensonge. La volonté d'un Dieu juste

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et bon, c'est que les fils de la terre soient heureux, et qu'ils jouissent de tous les plaisirs compatibles avec lebien public.

Tel est le vrai culte, celui que la philosophie doit révéler aux nations.

— Une religion intolérante, une religion dont le culte exige une dépense considérable, est, sans contredit, une religion nuisible. Il faut qu'à la longue son intolérance dépeuple l'empire, et que son culte trop coûteux le ruine (i). Il est des royaumes catholiques où l'on compte à peu près quinze mille couvents, douze mille prieurés, quinze mille chapelles, treize cents abbayes, quatre-vingt-dix mille prêtres employés à desservir quarante-cinq mille paroisses

(i) Il en est du papisme comme du despotisme; l'un et l'autre dévorent îe pays où ils s'établissent. Le plus sûr moyen d'affaiblir les puissances de l'Angleterre et de la Hollande serait d'y établir la religion catholique. Dans tout pays où l'on comptera trois cent mille tant curés qu'évêques, prélats, moines, prêtres, chanoines, etc., il faut qu'en logement, chauffage, nourriture, vêtement, etc., chaque prêtre, l'un portant l'autre, coûte,au moins par jour, un écu à l'Etat. Or, pour subvenir a cet entretien, quelles sommes prodigieuses en fonds de terre, rentes dîmes, pensions, impôts de messes constructions de bâtiments, réparation de presbytères et de chapelles, fonds de jardins, trésors de paroisses et de confréries, ornements d'église, argenteries, aumônes, louages de chaises, baptêmes, offrandes, mariages, enterrements, services, que tes, dispenses, honoraires de prédicateurs, missions, etc., le sacerdoce ne lève-t-il pas sur une nation ?

En dîmes seules, le clergé tire des terres cultivées d'un royaume presque autant de produit que tous ses propriétaires. En France, l'arpent de terre labourable, loué 6 ou 7 livres, rapporte à peu près 20 ou 22 minots de ble, à quatre au setier. Le prêtre, pour sa dîme, en récolte deux Le prix de ces deux minots peut être, bon an mal an, évalué à 9 ou 10 livres. Le prêtre récolte en sus 5o bottes de paille, estimées liv. ; plus la dîme de l'avoine et de sa paille, estimée l^o ou 5o sous ; 6 total, 17 liv. 10 s. que le prêtre tire en trois ans du même arpent de terre dont le propriétaire ne tire que 18 ou 21 liv., et sur laquelle somme ce propriétaire est obligé de payer le dixième, d'entretenir sa ferme, de supporter les non-valeurs, les banqueroutes du fermier et les corvées.

D'après ce calcul, qu'on juge de l'immense richesse des prêtres. En réduit-on le nombre à deux cent mille? leur entretien monterait encore à 600 000 livres par jour et par conséquent à 210 millions par an. Or quelle flotte et quelle armée ne soudoierait-on pas avec cette somme ? Un gouvernement sage ne peut donc s'intéresser à la conservation d'une religion si dispendieuse et si à charge aux sujets.

où l'on compte, en outre, une infinité d'abbés, de séminaristes et d'ecclésiastiques de toute espèce. Leur nombre total compose au moins celui de trois cent mille hommes. Leur dépense suffirait à l'entretien d'une marine et d'une armée de terre formidable. Une religion, aussi à charge à un état, ne peut être longtemps la religion d'un empire éclairé et policé. Un peuple qui s'y soumet ne travaille plus que pour l'entretien du luxe et de l'aisance des prêtres, et chacun des citoyens n'est qu'un serf du sacerdoce.

Pour être bonne, il faut qu'une religion soit et peu coûteuse et tolérante. Il faut que son clergé ne puisse rien sur le citoyen. La crainte du prêtre dégrade l'esprit et l'âme, abrutit l'un, avilit l'autre. Armera-t-on toujours d'un glaive les ministres des autels? ignore-t-on les barbaries commises par leur intolérance ? que de sang répandu par elle ! la terre en est encore abreuvée. Pour assurer la paix des nations, ce n'est point assez de la tolérance civile. L'ecclésiastique doit concourir au même but. Tout dogme est un germe de discorde et de crime jeté entre les hommes. Queile est la religion vraiment tolérante? celle, ou qui n'a, comme la païenne, aucun dogme, ou qui se réduit, comme celle des philosophes, à une morale saine et élevée, qui, sans doute, sera un jour la religion de l'univers.

Il faut, de plus, qu'une religion soit douce et humaine; que ses cérémonies n'aient rien de triste et de sévère ; qu'elle présente partout des spectacles pompeux et des fêtes agréables; que son culte excite des passions, mais des passions dirigées au bien général ; la religion qui les étouffe produit des Talapoins, des Bonzes, des Bramines, et jamais de héros, d'hommes illustres et de grands citoyens.

Une religion est-elle gaie? sa gaieté suppose une noble confiance dans la bonté de l'Etre suprême. Pourquoi en faire un tyran oriental, lui faire punir des fautes légères par des châtiments éternels ? Pourquoi mettre ainsi le nom

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de la divinité au bas du portrait du diable? Pourquoi comprimer les âmes sous le poids de la crainte, briser leurs ressorts, et d'un adorateur de Jésus faire un esclave vil et pusillanime? ce sont les méchants qui peignent Dieu méchant. Qu'est-ce que leur dévotion? un voile à leurs crimes .

Une religion s'écarte du but politique qu'elle se propose, lorsque l'homme juste, humain envers ses semblables ; lorsque l'homme distingué par ses talents et ses vertus n'est point assuré de la faveur du ciel; lorsqu'un désir momentané, un mouvement de colère, ou l'omission d'une messe peut à jamais l'en priver.

— L'abbé de Saint-Pierre l'a dit : le prêtre ne peut être réellement utile qu'en qualité d'officier de morale. Or, qui mieux que le magistrat peut remplir cette noble fonction? Qui mieux que lui peut faire sentir et les motifs d'intérêt général sur lesquels sont fondées les lois particulières, et l'indissolubilité du lien qui unit le bonheur des individus au bonheur général.

Quelle puissance n'aurait pas sur les esprits une instruction morale donnée par un sénat ? avec quels respects les peuples n'en recevraient-ils pas les décisions? c'est uniquement du corps législatif qu'on peut attendre une religion bienfaisante, et qui, d'ailleurs, peu coûteuse et tolérante, n'offrirait que des idées grandes et nobles de la divinité, n'allumerait dans les âmes que l'amour des talents et des vertus, et n'aurait enfin, comme la législation, que la félicité des peuples pour objet.

Que des magistrats éclairés soient revêtus de la puissance temporelle et spirituelle, toute contradiction entre les préceptes religieux et patriotiques disparaîtra : tous les citoyens adopteront les mêmes principes de morale, et se formeront la même idée d'une science, dont il est si important que tous soient également instruits .

Peut-être s'écoulera-t-il plusieurs siècles avant de faire

dans les fausses religions les changements qu'exige le bonheur de l'humanité. Qu'arrivera-t-il jusqu'à ce moment ? que les hommes n'auront que des idées confuses de la morale ; idées qu'ils devront à la différence de leurs positions et au hasard, qui, ne plaçant jamais deux hommes précisément dans le même concours de circonstances, ne leur permettra jamais de recevoir les mêmes instructions et d'acquérir les mêmes idées. D'où je conclus que l'inégalité actuelle, aperçue entre l'esprit des divers hommes, ne peut être regardée comme une preuve de leur inégale aptitude à en avoir.

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