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DISCOURS IV

DES DIFFÉRENTS NOMS DONNES A. l'eSPRIT

— Quelque rôle que je fasse jouer au hasard, quelque part qu'il ait à la réputation des grands hommes, le hasard cependant ne fait rien qu'en faveur de ceux qu'anime le désir vif de la gloire.

Ce désir, comme je l'ai déjà dit, fait supporter sans peine la fatigue de l'étude et de la méditation. Il doue un homme de cette constance d'attention nécessaire pour s'illustrer dans quelque art ou quelque science que ce soit. C'est à ce désir qu'on doit cette hardiesse de génie qui cite au tribunal de la raison les opinions, les préjugés et les erreurs consacrées par les temps.

C'est ce désir seul qui, dans les sciences ou les arts, nous élève à des vérités nouvelles, ou nous procure des amusements nouveaux. Ce désir enfin est l'âme de l'homme de génie : il est la source de ses ridicules et de ses succès ; succès qu'il ne doit ordinairement qu'à l'opiniâtreté avec laquelle il se concentre dans un seul genre. Une science suffit pour remplir toute la capacité d'une âme : aussi n'est-il pas et ne peut-il y avoir de génie universel.

La longueur des méditations nécessaires pour se rendre supérieur dans un genre, comparée au court espace de la vie, nous démontre l'impossibilité d'exceller en plusieurs genres.

D'ailleurs, il n'est qu'un âge, et c'est celui des passions, où l'on peut dévorer les premières difficultés qui défendent l'accès de chaque science. Cet âge passé, on peut apprendre encore à manier, avec plus d'adresse, l'outil dont on s'est toujours servi, à mieux développer ses idées, à les présenter dans un plus grand jour; mais on est incapable des efforts nécessaires pour défricher un terrain nouveau.

Le génie, en quelque genre que ce soit, est toujours le produit d'une infinité de combinaisons, qu'on ne fait que dans la première jeunesse.

— L'homme de génie est en partie l'œuvre du hasard ; c'est le hasard qui, toujours en action, prépare les découvertes, rapproche insensiblement les vérités, toujours inutiles lorsqu'elles sont trop éloignées les unes des autres, et qui fait naître l'homme de génie dans l'instant précis où les vérités, déjà rapprochées, lui donnent des principes généraux et lumineux : le génie s'en saisit, les présente, et quelque partie de l'empire des arts ou des sciences en est éclairée. Le hasard remplit donc auprès du génie l'office de ces vents qui, dispersés aux quatre coins du monde, s'y chargent des matières inflammables qui composent les météores : ces matières, poussées vaguement dans les airs, n'y produisent aucun effet, jusqu'au moment où, par des souf-

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fies contraires, portées impétueusement les unes contre les autres, elles se choquent en un point ; alors l'éclair s'allume et brille, et l'horizon est éclairé.

— Le sentiment est l'âme de la poésie, et surtout de la poésie dramatique. Avant d'indiquer les signes auxquels on reconnaît, en ce genre, les grands peintres et les nommes à sentiments, il est bon d'observer qu'on ne peint jamais bien les passions et les sentiments, si l'on n'en est soi-même susceptible. Place-t-on un héros dans une situation propre à développer en lui toute l'activité des passions ? Pour faire un tableau vrai, il faut être affecté des mêmes sentiments dont on décrit en lui les effets, et trouver en soi son modèle. Si l'on n'est passionné, on ne saisit jamais ce point précis que le sentiment atteint, et qu'il ne franchit jamais : on est toujours en deçà ou au delà d'une nature forte.

D'ailleurs, pour réussir en ce genre, il ne suffit pas d'être, en général, susceptible de passions ; il faut , de plus, être animé de celle dont on fait le tableau. Une espèce de sentiment ne nous en fait pas deviner une autre. On rend toujours mal ce que l'on sent faiblement. Corneille, dont l'âme était plus élevée que tendre, peint mieux les grands politiques et les héros qu'il ne peint les amants.

C'est principalement à la vérité des peintures qu'est , en ce genre, attachée la célébrité. Je sais cependant que d'heureuses situations, des maximes brillantes et des vers élégants, ont quelquefois , au théâtre, obtenu les plus grands succès ; mais, quelque mérite que supposent ces succès, ce mérite cependant n'est, dans le genre dramatique, qu'un mérite secondaire.

— A force de méditations et de réminiscences, un homme d'esprit peut, à peu près, deviner ce qu'un amant doit faire ou dire dans une telle situation ; il peut substituer , si je peux m'exprimer ainsi , le sentiment pensé au sentiment senti : mais il est dans le cas d'un peintre qui, sur le récit qu'on lui aurait fait de la beauté d'une femme,

et l'image qu'il s'en serait formée, voudrait en faire le portrait; il ferait peut-être un beau tableau, mais jamais un tableau ressemblant. L'esprit ne devinera jamais le langage du sentiment.

Rien de plus insipide pour un vieillard que la conversation de deux amants. L'homme insensible, mais spirituel, est dans le cas du vieillard ; le langage simple du sentiment lui paraît plat ; il cherche, malgré lui, à le relever par quelque tour ingénieux, qui décèle toujours en lui le défaut de sentiment.

— L'esprit n'est autre chose qu'un assemblage d'idées et de combinaisons nouvelles. Si l'on avait fait, en un genre, toutes les combinaisons possibles, l'on n'y pourrait plus porter ni invention ni esprit; l'on pourrait être savant en ce genre, mais non pas spirituel. Il est donc évident que, s'il ne restait plus de découvertes à faire en aucun genre, alors tout serait science, et l'esprit serait impossible ; on aurait remonté jusqu'aux principes des choses. Une fois parvenus à des principes généraux et simples, la science des faits qui nous y auraient élevés ne serait plus qu'une science futile, et toutes les bibliothèques, où ces faits sont renfermés, deviendraient inutiles. Alors, de tous les matériaux de la politique et de la législation, c'est-à-dire de toutes les histoires, on aurait extrait, par exemple, le petit nombre de principesqui, propres à maintenir entre les hommes le plus d'égalité possible, donneraient un jour naissance à la meilleure forme du gouvernement. Il en serait de même de la physique, et généralement de toutes les sciences. Alors l'esprit humain, épars dans une infinité d'ouvrages divers, serait, par une main habile, concentré dans un petit volume de principes ; à peu près comme les esprits des fleurs, qui couvrent de vastes plaines, sont, par l'art du chimiste, facilement concentrés dans un vase d'essence.

L'esprit humain, à la vérité, est, en tout genre, fort loin du terme que je suppose. Je conviens volontiers que

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nous ne serons pas sitôt réduits à la triste nécessité de n'être que savants; et qu'enfin, grâce à l'ignorance humaine, il nous sera longtemps permis d'avoir de l'esprit.

— On entend par idée fine une conséquence finement déduite d'une idée générale.

— On entend donc par idée fine une idée qui échappe à la pénétration de la plupart des lecteurs : or, elle leur échappe lorsque l'auteur saute les idées intermédiaires nécessaires pour faire concevoir celle qu'il leur offre.

Tel est ce mot que répétait souvent M. de Fontenelle : On détruirait presque toutes les religions, si l'on obligeait ceux qui les professent à s'aimer. Un homme d'esprit supplée aisément aux idées intermédiaires qui lient ensemble les deux propositions renfermées dans ce mot; mais il est peu d'hommes d'esprit.

On donne encore le nom d'idées fines aux idées rendues par un tour obscur, énigmatique et recherché. C'est moins à l'espèce des idées qu à la manière de les exprimer qu'en général on attache le nom de fin.

Dans l'éloge de M. le cardinal Dubois, lorsque, parlant du soin qu'il avait pris de l'éducation de M. le ducd'Orléans régent, M. de Fontenelle dit que ce prélat avait tous les jours travaillé à se rendre inutile; c'est à l'obscurité de l'expression que cette idée doit sa finesse.

— Un auteur n'écrit que pour se faire entendre. Tout ce qui s'oppose à la clarté est donc un défaut dans le style ; toute manière fine de s'exprimer est donc vicieuse ; il faut donc être d'autant plus attentif à rendre son idée par un tour et une expression simple et naturelle que cette idée est plus fine, et peut plus facilement échapper à la sagacité du lecteur.

Portons maintenant nos regards sur la sorte d'esprit désigné par l'épithète de fort.

Une idée forte est une idée intéressante et propre à faire sur nous une impression vive. Cette impression peut être

l'effet ou de l'idée même, ou de la manière dont elle est exprimée.

— L'esprit de lumière n'est que le talent de rapprocher les pensées les unes des autres, de lier les idées déjà connues aux idées moins connues, et de rendre ces idées par des expressions précises et claires.

— Cette sorte d'esprit n'est qu'un talent, qu'une méthode de transmettre nettement ses idées aux autres.

Pour obtenir ce titre, il faut ou porter la lumière sur un genre extrêmement intéressant, ou la répandre sur un certain nombre de sujets différents. Ce qu'on appelle de la lumière suppose presque toujours une certaine étendue de connaissances. Cette sorte d'esprit doit, par cette raison, en imposer même aux gens éclairés, et, dans la conversation, l'emporter sur le génie. Que, dans une assemblée d'hommes célèbres dans des arts ou des sciences différentes, on produise un de ces esprits de lumière; s'il parle de peinture au poète, de philosophie au peintre, de sculpture au philosophe, il exposera ses principes avec plus de précision, et développera ses idées avec plus de netteté que ces hommes illustres ne se les développeraient les uns aux autres; il obtiendra donc leur estime. Mais que ce même homme aille maladroitement parler de peinture au peintre, de poésie au poète, de philosophie au philosophe, il ne leur paraîtra plus qu'un esprit net, mais borné, et qu'un diseur de lieux communs. Il n'est qu'un cas où les esprits de lumière et d'étendue puissent être comptés parmi les génies : c'est lorsque certaines sciences sont fort approfondies, et qu'apercevant les rapports qu'elles ont entre elles, ces sortes d'esprits les rappellent à des principes communs, et, par conséquent, plus généraux.

Ce que j'ai dit établit une différence sensible entre les esprits pénétrants et les esprits de lumière et d'étendue : ceux-ci portent une vue rapide sur une infinité d'objets ; ceux-là,au contraire, s'attachent àpeu d'objets; mais ils les

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creusent; ils parcourent en profondeur l'espace que les esprits étendus parcourent en superficie. L'idée que j'attache au mot pénétrant s'accorde avec son étymologie. Le propre de cette sorte d'esprit est de percer dans un sujet : a-t-il, dans ce sujet, fouillé jusqu'à certaine profondeur? il quitte alors le nom de pénétrant, et prend celui de profond.

L'esprit profond, ou le génie des sciences, n'est, selon M. Formey, que l'art de réduire des idées déjà distinctes à d'autres idées encore plus simples et plus nettes, jusqu'à ce qu'on ait, en ce genre, atteint la dernière résolution possible. Qui saurait, ajoute M. Formey, à quel point chaque homme a poussé cette analyse, aurait l'échelle graduée de la profondeur de tous les esprits.

Il suit de cette idée que le court espace de la vie ne permet point à l'homme d'être profond en plusieurs genres; qu'on a d'autant moins d'étendue d'esprit, qu'on l'a plus pénétrant et plus profond, et qu'il n'est point d'esprit universel.

A l'égard de l'esprit pénétrant, j'observerai que le public n'accorde ce titre qu'aux hommes illustres qui s'occupent des sciences dans lesquelles il est plus ou moins initié; telles sont la morale, la politique, la métaphysique, etc.. S'agit-il de peinture ou de géométrie? on n'est pénétrant qu'aux yeux des gens habiles dans cet art ou cette science. Le public, trop ignorant pour apprécier, en ces divers genres, la pénétration d'esprit d'un homme, juge ses ouvrages, et n'applique jamais à son esprit i'épithète de pénétrant; il attend, pour louer, que, par la solution de quelques problèmes difficiles, ou par la composition de tableaux sublimes, un homme ait mérité le titre de grand géomètre, ou de grand peintre.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai dit; c'est que la sagacité et la pénétration sont deux sortes d'esprit de même nature. On paraît doué d'une très grande sagacité, lorsqu'ayant très longtemps médité, et ayant très habituelle-

ment présents à l'esprit les objets qu'on traite le plus communément dans les conversations, on les saisit et les pénètre avec vivacité. La seule différence entre la pénétration et la sagacité d'esprit, c'est que cette dernière sorte d'esprit, qui suppose plus de prestesse de conception, suppose aussi des études plus fraîches des questions sur lesquelles on fait preuve de sagacité. On a d'autant plus de sagacité dans un genre qu'on s'en est plus profondément et plus nouvellement occupé.

Passons maintenant au g"oût : c'est, dans ce chapitre, le dernier objet que je me sois proposé d'examiner.

Le goût, pris dans sa signification la plus étendue, est, en fait d'ouvrages, la connaissance de ce qui mérite l'estime de tous les hommes. Entre les arts et les sciences, il en est sur lesquels le public adopte le sentiment des gens instruits, et ne prononce de lui-même aucun jugement ; telles sont la géométrie, la mécanique, et certaines parties de physique ou de peinture. Dans ces sortes d'arts ou de sciences, les seuls gens de goût sont les gens instruits ; et le goût n'est en ces divers genres, que la connaissance du vraiment beau.

Il n'en est pas ainsi de ces ouvrages dont le public est, ou se croit juge : tels sont les poèmes, les romans, les tragédies, les discours moraux ou politiques, etc. Dans ces divers genres, on ne doit point entendre, par le mot goût, la connaissance exacte de ce beau propre à frapper les peuples de tous les siècles et de tous les pays, mais la connaissance plus particulière de ce qui plaît au public d'une certaine nation. Il est deux moyens de parvenir à cette connaissance, et, par conséquent, deux différentes espèces de goût. L'un, que j'appelle goût d'habitude : tel est celui de la plupart des comédiens, qu'une étude journalière des idées et des sentiments, propres à plaire au public, rend très bons juges des ouvrages de théâtre, et surtout des pièces ressemblantes aux pièces déjà données. L'autre

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espèce de goût est un goût raisonné : il est fondé sur une connaissance profonde, et de l'humanité, et de l'esprit du siècle. C'est particulièrement aux hommes doués de cette dernière espèce de goût qu'il appartient de juger des ouvrages originaux. Qui n'a qu'un goût d'habitude manque de goût, dès qu'il manque d'objets de comparaison. Mais ce goût raisonné, sans doute supérieur à ce que j'appelle goût d'habitude, ne s'acquiert, comme je l'ai déjà dit, que par de longues études, et du goût du public, et de l'art ou de la science dans laquelle on prétend au titre d'homme de goût. Je puis donc, en appliquant au goût ce que j'ai dit de l'esprit, en conclure qu'il n'est point de goût universel.

L'unique observation qui me reste à faire au sujet du goût, c'est que les hommes illustres ne sont pas toujours les meilleurs juges dans le genre même où ils ont eu le plus de succès. Quelle est, me dira-t-on, la cause de ce phénomène littéraire? C'est, répondrai-je, qu'il en est des grands écrivains comme des grands peintres : chacun d'eux a sa manière. M. de Crébillon, par exemple, exprimera quelquefois ses idées avec une force, une chaleur, une énergie qui lui sont propres ; M. de Fontenelle les présentera avec un ordre, une netteté et un tour qui lui sont particuliers ; et M. de Voltaire les rendra avec une imagination, une noblesse et une élégance continues.

Or, chacun de ces hommes illustres, nécessité par son goût à regarder sa manière comme la meilleure, doit, en conséquence, faire souvent plus de cas de l'homme médiocre qui la saisit que de l'homme de génie qui s'en fait une. De là les jugements différents que portent souvent, sur le même ouvrage, et l'écrivain célèbre, et le public, qui, sans estime pour les imitateurs, veut qu'un auteur soit lui, et non un autre.

Aussi, l'homme d'esprit qui s'est perfectionné le goût dans un genre, sans avoir, en ce même genre, ni composé, ni adopté de manière, a-t-il communément le goût plus

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sûr que les plus grands écrivains. Nul intérêt ne lui fait illusion, et ne l'empêche de se placer au point de vue d'où le public considère et juge un ouvrage.

— D'ailleurs, parmi ces beaux esprits, il en est qui, secrets ennemis de la philosophie, accréditent contre elle l'opinion de l'homme borné. Dupes d'une vanité petite et ridicule, ils adoptent, à cet égard, l'erreur populaire : et, sans estime pour la justesse, la force, la profondeur et la nouveauté des pensées, ils semblent oublier que l'art de bien dire suppose nécessairement qu'on a quelque chose à dire; et qu'enfin l'écrivain élégant est comparable au joaillier, dont l'habileté devient inutile, s'il n'a des diamants à monter.

Les savants et les philosophes, au contraire, livrés tout entiers à la recherche des faits ou des idées, ignorent souvent et les beautés et les difficultés de l'art d'écrire. Ils font, en conséquence, peu de cas du bel esprit ; et leur mépris, injuste pour ce genre d'esprit, est principalement fondé sur une grande insensibilité pour l'espèce d'idées qui entrent dans la composition des ouvrages de bel esprit. Ils sont presque tous, plus ou moins, semblables à ce géomètre, devant qui Ton faisait un grand éloge de la tragédie d'Iphigénie. Cet éloge pique sa curiosité ; il la demande, on la lui prête, il en lit quelques scènes, et la rend, en disant : Pour moi, je ne sais ce quon trouve de si beau dans cet ouvrage ; il ne prouve rien.

— Le goût de notre siècle pour la philosophie la remplit de dissertateurs, qui, lourds, communs et fatigants, sont cependant pleins d'admiration pour la profondeur de leurs jugements. Parmi ces dissertateurs, il en est qui s'expriment très mal ; ils le soupçonnent ; ils savent que chacun est juge de l'élégance et de la clarté de l'expression, et qu'à cet égard il est impossible de duper le public : ils sont donc forcés, par l'intérêt de leur vanité, de renoncer au titre de bel esprit, pour prendre celui de bon esprit. Gom-

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ment ne donneraient-ils pas la préférence à ce dernier titre ? Ils ont ouï dire que le bon esprit s'exprime quelquefois d'une manière obscure : ils sentent donc qu'en bornant leurs prétentions au titre de bon esprit, ils pourront toujours rejeter l'ineptie de leurs raisonnements sur l'obscurité de leurs expressions ; que c'est l'unique et sûr moyen d'échapper à la conviction de sottise : aussi le saisissent-ils avidement, en se cachant, autant qu'ils le peuvent à euxmêmes que le défaut de bel esprit est le seul droit qu'ils aient au bon esprit, et qu'écrire mal n'est pas une preuve qu'on pense bien.

Le jugement de pareils hommes, quelque riches ou puissants qu'ils soient souvent, ne ferait cependant aucune impression sur le public, s'il n'était soutenu de l'autorité de certains philosophes, qui, jaloux, comme les beaux esprits, d'une estime exclusive, ne sentent pas que chaque genre différent a ses admirateurs particuliers ; qu'on trouve partout plus de lauriers que de têtes à couronner ; qu'il n'est point de nation qui n'ait en sa disposition un fond d'estime suffisant pour satisfaire à toutes les prétentions des hommes illustres, et qu'enfin en inspirant le dégoût du bel esprit, on arme contre tous les grands écrivains le dédain de ces hommes bornés, qui, intéressés à mépriser l'esprit, comprennent également sous le nom de bel esprit, qui ne leur est guère plus connu, et les savants, et les philosophes, et généralement tout homme qui pense.

— L'homme du monde et le bel esprit s'expriment l'un et l'autre avec élégance et pureté ; tous deux sont ordinairement plus sensibles au bien dit qu'au bien pensé ; cependant ils ne disent, ni ne doivent dire les mêmes choses, parce que l'un et l'autre se proposent des objets différents. Le bel esprit, avide de l'estime du public, doit ou mettre sous les yeux de grands tableaux, ou présenter des idées intéressantes pour l'humanité, ou du moins pour sa nation. Satisfait, au contraire.de l'admiration des gens du bon ton,

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l'homme du monde ne s'occupe qu'à présenter des idées agréables à ce qu'on appelle la bonne compagnie.

J'ai dit, dans le second discours, qu'on ne pouvait parler dans le monde que des choses ou des personnes ; que la bonne compagnie est ordinairement peu instruite ; qu'elle ne s'occupe guère que des personnes ; que l'éloge est ennuyeux pour quiconque n'en est point l'objet, et qu'il fait bâiller les auditeurs. Aussi ne cherche-t-on, dans les cercles, qu'à malignement interpréter les actions des hommes, à saisir leur côté faible, à les persiffîer, à tourner en plaisanterie les choses les plus sérieuses, à rire de tout, et enfin à jeter du ridicule sur toutes les idées contraires à celles de la bonne compagnie. L'esprit de conversation se réduit j donc au talent de médire agréablement, et surtout dans ce siècle, où chacun prétend à l'esprit, et s'en croit beaucoup ; où l'on ne peut vanter la supériorité d'un homme, sans blesser la vanité de tout le monde ; où l'on ne distingue l'homme de mérite de l'homme médiocre que par l'espèce de mal qu'on en dit ; où l'on est, pour ainsi dire, convenu de diviser la nation en deux classes : l'une, celle des bêtes, et c'est la plus nombreuse ; l'autre, celle des fous, et l'on comprend dans cette dernière tous ceux à qui l'on ne peut refuser des talents. D'ailleurs, la médisance est maintenant l'unique ressource qu'on ait pour faire l'éloge de soi et de sa société. Or, chacun veut se louer : soit qu'on blâme ou qu'on approuve, qu'on parle ou qu'on se taise, c'est toujours son apologie qu'on fait : chaque homme est un orateur qui, par ses discours et ses actions, récite perpétuellement son panégyrique. Il y a deux manières de se louer ; l'une, en disant du bien de soi ; l'autre, en disant du mal d'autrui. Les Gicéron, les Horace, et généralement tous les anciens, plus francs dans leurs prétentions, se donnaient ouvertement les louanges qu'ils croyaient mériter. Notre siècle est devenu plus délicat sur cet article. Ce n'est que par le mal qu'on dit d'autrui qu'il est maintenant permis

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défaire son éloge. C'est en se moquant d'un sot qu'on vante , indirectement son esprit. Cette manière de se louer est, sans doute, la plus directement contraire aux bonnes I mœurs ; c'est cependant la seule en usage. Quiconque dit | de lui le bien qu'il en pense, est un orgueilleux, chacun le j fuit. Quiconque, au contraire, se loue par le mal qu'il dit 1 d'autrui est un homme charmant ; il est environné d'au- I diteurs reconnaissants ; ils partagent avec lui les éloges in- I directs qu'il se donne, et ne cessent d'applaudir à de bons I mots qui les soustraient au chagrin de louer. Il paraît donc I qu'en général la malignité des gens du monde tient moins I au dessein de nuire qu'au désir de se vanter. Aussi l'in- I dulgence est-elle facile à pratiquer, non seulement à leur I égard, mais encore à l'égard de ces esprits bornés, dont les, intentions sont plus odieuses. L'homme de mérite sait que I l'homme dont on ne dit aucun mal, est, en général, un homme dont on ne peut dire aucun bien ; que ceux qui n'aiment point à louer ont communément été peu loués : aussi n'est-il point avide de leur éloge ; il regarde la sottise comme un malheur dont la sottise cherche toujours à se venger. Ou on ne prouve aucun fait contre moi, disait un homme de beaucoup d'esprit ; que d'ailleurs on en dise tout le mal qu'on voudra, je n'en serai pas fâché ; il I faut bien que chacun s' amuse. Mais si la philosophie pardonne à la malignité, elle n'y doit cependant point applaudir. C'est à des applaudissements indiscrets qu'on doit ce I grand nombre de méchants, qui, dans le fond, sont quelquefois les meilleures gens du monde. Flattés des éloges prodigués à la malignité, de la réputation d'esprit qu'elle donne, ils ne savent pas assez estimer en eux la bonté qui leur est naturelle; ils veulent se rendre redoutables par leurs bons mots. Ils ont malheureusement assez d'esprit pour y réussir : ils deviennent d'abord méchants par air ; ils restent méchants par habitude.

— L'un médit, parce qu'il est ignorant et oisif ; l'autre,

parce qu'ennuyé, bavard, plein d'humeur, et choqué des moindres défauts, il est habituellement malheureux : c'est à son humeur, plus qu'à son esprit, qu'il doit ses bons mots : Facit indignatio versum. Un troisième est né atrabilaire ; il médit des hommes, parce qu'il ne voit en eux que des ennemis : eh ! quelle douleur de vivre perpétuellement avec les objets de sa haine ! Celui-ci met de l'orgueil à n'être point dupe ; il ne voit dans les hommes que des scélérats ou des fripons déguisés ; il le dit, et souvent il dit vrai : mais, enfin , il se trompe quelquefois. Or, je demande si l'on n'est pas également dupe, soit qu'on prenne le vice pour la vertu, ou la vertu pour le vice. L'âge heureux est celui où l'on est la dupe de ses amis et de ses maîtresses. Malheur à celui dont la prudence n'est pas l'effet de l'expérience ! La défiance prématurée est le signe certain d'un cœur dépravé et d'un caractère malheureux. Qui sait si le plus insensé des hommes n'est pas celui, qui, pour n'être jamais dupe de ses amis, s'expose au supplice d'une méfiance perpétuelle ? L'on médit enfin pour faire montre de son esprit ; on ne se dit pas que l'esprit satirique n'est que l'esprit de ceux qui n'en ont point. Qu'est-ce, en effet, qu'un esprit qui n'existe que par les ridicules d'autrui ? et qu'un talent où l'on ne peut exceller sans que l'éloge de l'esprit ne devienne la satire du cœur. Gomment s'enorgueillir de ses succès dans un genre où, si l'on conserve quelque vertu, on doit chaque jour rougir de ces mêmes bons mots dont notre vanité s'applaudit, et qu'elle dédaignerait si elle était jointe à plus de lumière ?

— Autrefois l'on n'était envié que de ses pairs, à présent que chacun aspire à l'esprit, et s'en croit, c'est presque le public en entier qu'on a pour envieux : ce n'est plus pour s'instruire, c'est pour critiquer qu'on lit. Or, parmi les ouvrages, il n'en est aucun qui puisse tenir contre cette disposition des lecteurs. La plupart d'entre eux, occupés à la recherche des défauts d'un ouvrage, sont comme ces ani-

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maux immondes qu'on rencontre quelquefois dans les villes, et qui ne s'y promènent que pour en chercher les égoûts. Ignorerait-on encore qu'il ne faut pas moins d'esprit pour apercevoir les beautés que les défauts d'un ouvrage; et que, dans les livres, comme le disait un Anglais, il faut aller à la chasse des idées, et faire grand cas du livre dont on en rapporte un certain nombre ?

Toutes les injustices de cette espèce sont un effet nécessaire de la sottise. Quelle différence, à cet égard, entre la conduite de l'homme d'esprit, et celle de Thomme borné? Le premier profite de tout. Il échappe souvent aux hommes médiocres des vérités dont le sage se saisit : l'homme d esprit, qui le sait, les écoute sans dégoût ; il n'aperçoit communément dans la conversation que ce qu'on y dit de bien, et l'homme médiocre que ce qu'on y dit de mal ou de ridicule.

Perpétuellement averti de son ignorance, l'homme d'esprit s'instruit dans presque tous les livres : trop ignorant et trop vain pour sentir le besoin de s'éclairer, l'homme borné, au contraire, ne trouve à s'instruire dans aucun des ouvrages de ses contemporains ; et pour dire modestement qu'il sait tout, les livres, dit-il, ne lui apprennent rien ; il va même jusqu'à soutenir que tout a été dit et pensé ; que les auteurs ne font que se répéter, et qu'ils ne diffèrent entre eux que dans la manière de s'exprimer.

— Le temps a fait, dans chaque siècle, présent de quelques vérités aux hommes; mais il lui reste encore bien des dons à nous faire. L'on peut donc acquérir encore une infinité d'idées nouvelles. L'axiome prononcé que tout est dit et pensé est donc un axiome faux, trouvé d'abord par l'ignorance, et répété depuis par l'envie. Il n'est point de moyens que l'envieux, sous l'apparence de la justice, n'emploie pour dégrader le mérite. On sait, par exemple, qu'il n'est point de vérité isolée ; que toute idée nouvelle tient à quelques idées déjà connues, avec lesquelles elle a

nécessairement quelques ressemblances : c'est cependant de ces ressemblances que part l'envie, pour accuser journellement de plagiat les hommes illustres, nos contemporains : lorsqu'elle déclame contre les plagiaires, c'est, dit-elle, pour punir les larcins littéraires, et venger le public. Mais, lui répondrait-on, si tu ne consultais que l'intérêt public, tes déclamations seraient moins vives; tu sentirais que ces plagiaires, sans doute moins estimables que les gens de génie, sont cependant très utiles au public ; qu'un bon ouvrage, pour être généralement connu, doit avoir été dépecé dans une infinité d'ouvrages médiocres.

En effet, si les particuliers qui composent la société doivent se ranger sous plusieurs classes, qui toutes ont, pour entendre et pour voir, des oreilles et des yeux différents, il est évident que le même écrivain, quelque génie qu'il ait, ne peut également leur convenir; qu'il faut des auteurs pour toutes les classes, des Neuville pour prêcher à la ville, et des Bridaine pour les campagnes. En morale comme en politique, certaines idées ne sont pas universellement senties, et leur évidence n'est point constatée qu'elles n'aient, delà plus sublime philosophie, descendu jusqu'à la poésie ; et de la poésie, jusqu'aux Pont-neufs : ce n'est ordinairement que dans cet instant seul qu'elles deviennent assez communes pour être utiles.

Au reste, cette envie, qui prend si souvent le nom dejustice, et dont personne n'est entièrement exempt, n'est le vice d'aucun état. Elle n'est ordinairement active et dangereuse que dans des hommes bornés et vains. L'homme supérieur a trop peu d'objets de jalousie , et les gens du monde sont trop légers, pour obéir longtemps au même sentiment : d'ailleurs, ils ne haïssent point le mérite, et surtout le mérite littéraire : souvent même ils le protègent : leur unique prétention, c'est d'être agréables et brillants dans la conversation. C'est dans cette prétention que consiste proprement l'esprit du siècle : aussi n'est-il rien qu'on n'ima-

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gine pour échapper, en ce genre, au reproche d'insipidité.

Une femme de peu d'esprit paraît entièrement occupée de son chien ; elle ne parle qu'à lui ; l'orgueil des auditeurs s'en offense : on la taxe d'impertinence : on a tort. Elle sait qu'on est quelque chose dans la société, lorsqu'on a prononcé tant de mots, qu'on a fait tant de gestes et tant de bruit : l'occupation de son chien est donc moins, pour elle, un amusement, qu'un moyen de cacher sa médiocrité; elle est, à cet égard, très bien conseillée par son amour-propre, qui, pour le moment, nous fait presque toujours tirer le meilleur parti de notre sottise.

— Pour porter, sur les idées et les opinions différentes des hommes, des jugements trop justes, il faudrait être exempt de toutes les passions qui corrompent notre jugement; il faudrait avoir habituellement présentes à la mémoire les idées dont la connaissance nous donnerait celle de toutes les vérités humaines : pour cet effet, il faudrait tout savoir. Personne ne sait tout : on n'a donc l'esprit juste qu\i certains égards

Dans le genre dramatique, par exemple, l'un est bon juge de l'harmonie des vers, de la propriété, de la force de l'expression, et enfin de toutes les beautés de style; mais il est mauvais juge de la justesse du plan. L'autre, au contraire, est connaisseur en cette dernière partie; mais il n'est frappé ni de cette justesse, ni de cet à-propos, ni de cette force de sentiment d'oii dépend la vérité ou la fausseté des caractères tragiques, et le premier mérite des pièces. Je dis le premier mérite, parce que l'utilité réelle, et, par conséquent, la principale beauté de ce genre, consiste à peindre fidèlement les effets que produisent sur nous les passions fortes .

On n'a donc proprement de justesse d'esprit que dans les genres sur lesquels on a plus ou moins médité.

On ne peut donc, sans confondre le génie et l'esprit étendu et profond avec l'esprit juste, s'empêcher d'avouer

que cette dernière sorte d'esprit n'est plus qu'un esprit faux lorsqu'il s'agit de ces proportions compliquées, où la vérité est le résultat d'ungrand nombre de combinaisons; où, pour bien voir, il faut voir beaucoup ; et où la justesse de l'esprit dépend de son étendue : aussi n'entend-on communément par esprit juste que la force d'esprit propre à tirer des conséquences justes et quelquefois neuves des opinions vraies ou fausses qu'on lui présente.

Conséquemment à cette définition, l'esprit juste contribue peu à l'avancement de l'esprit humain : cependant, il mérite quelque estime. Celui qui, partant des principes ou des opinions admises, en tire des conséquences toujours justes et quelquefois neuves, est un homme rare parmi le commun des hommes. Il est même, en général, plus estimé des gens médiocres que ne le sera l'esprit supérieur, qui, rappelant trop souvent les hommes à l'examen des principes reçus, et les transportant dans des régions inconnues, doit à la fois fatiguer leur paresse, et blesser leur orgueil.

— La science des choses communes est la science des gens médiocres ; et quelquefois l'homme de génie est, à cet égard, d'une ignorance grossière. Ardent à s'élancer jusqu'aux premiers principes de l'art ou de la science qu'il cultive, et content d'y saisir quelques-unes de ces vérités neuves, premières et générales, d'où découlent une infinité de vérités secondaires, il néglige toute autre espèce de connaissance. Sort-il du sentier lumineux que lui trace le génie? il tombe dans mille erreurs; et Newton commente Y Apocalypse.

Le génie éclaire quelques-uns des arpents de cette nuit immense qui environne les esprits médiocres ; mais il n'éclaire pas tout. Je compare l'homme de génie à la colonne qui marchait devant les Hébreux, et qui tantôt était obscure et tantôt lumineuse. Le grand homme, toujours supérieur en un genre, manque nécessairement d'esprit en beaucoup d'autres ; à moins qu'on n'entende ici par esprit l'aptitude à s'instruire, que, peut-être, on peut regarder comme

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une connaissance commencée. Le grand homme, par l'habitude de l'application, la méthode d'étudier, et la distinction qu'il est à portée de faire entre une demi-connaissance et une connaissance entière, a certainement, à cet égard, un grand avantage sur le commun des hommes. Ces derniers n'ayant point contracté l'habitude de la méditation, et n'ayant rien su profondément, se croient toujours assez instruits lorsqu'ils ont une connaissance superficielle des choses. L'ignorance et la sottise se persuadent aisément qu'elles savent tout : l'une et l'autre sont toujours orgueilleuses. Le grand homme seul peut être modeste.

— Semblable au trait de la^umière, qui se compose d'un faisceau de rayons, tout sentiment se compose d'une infinité de sentiments, qui concourent à produire telle volonté dans notre âme, et telle action dans notre corps. Peu d'hommes ont le prisme propre à décomposer ce faisceau de sentiments : en conséquence, l'on se croit souvent animé, ou d'un sentiment unique, ou de sentiments différents de ceux qui nous meuvent. Voilà la cause de tant de méprises de sentiments, et pourquoi nous ignorons presque toujours les vrais motifs de nos actions.

— Une mère idolâtre son fils. Je l'aime, dira-t-elle, pour lui-même. Cependant, répondra-t-on, vous ne prenez aucun soin de son éducation, et vous ne doutez pas qu'une bonne éducation ne puisse infiniment contribuer à son bonheur : pourquoi donc, sur ce sujet, ne consultez-vous point les gens d'esprit, et ne lisez-vous aucun des ouvrages faits sur cette matière? C'est, répliquera-t-elle, parce qu'en ce genre je crois en savoir autant que les auteurs et leurs ouvrages. Mais d'où naît cette confiance en vos lumières ? Ne seraitelle pas l'effet de votre indifférence ? Un désir vif nous inspire toujours une salutaire méfiance de nous-mêmes. A-t-on un procès considérable ? on voit des procureurs, des avocats ; on en consulte un grand nombre, on lit ses factums. Est-on attaqué de ces maladies de langueur, qui

sans cesse nous environnent des ombres et des horreurs de la mort ? on voit des médecins, on recueille leurs avis, on lit des livres de médecine, on devient soi-même un peu médecin. Telle est la conduite de l'intérêt vif. Lorsqu'il s'agit de l'éducation des enfants, si vous n'êtes point susceptible du même intérêt, c'est que vous ne les aimez point pour eux-mêmes. Mais, ajoutera cette mère, quels seraient les motifs de ma tendresse? Parmi les pères et les mères, répondrai-je, les uns sont affectés du sentiment de la postéromanie ; dans leurs enfants, ils n'aiment proprement que leur nom : les autres sont jaloux de commander ; et, dans leurs enfants, ils n'aiment que leurs esclaves. L'animal se sépare de ses petits, lorsque leur faiblesse ne les tient plus dans sa dépendance ; et l'amour paternel s'éteint dans presque tous les cœurs, lorsque les enfants ont, par leur âge ou leur état, atteint l'indépendance. Alors, dit le poète Saadi, le père ne voit en eux que des héritiers avides : et c'est la cause, ajoute ce même poète, de l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils; il les regarde comme les ennemis de ses ennemis.

Il est enfin des pères et des mères, qui, dans leurs enfants, n'aperçoivent qu'un joujou et qu'une occupation. La perte de ce joujou leur serait insupportable ; mais leur affliction prouverait-elle qu'ils aiment un enfant pour luimême? Tout le monde sait ce trait de la vie de M. de Lauzun : il était à la Bastille ; là, sans livres, sans occupation, en proie à l'ennui et à l'horreur de la prison, il s'avise d'aprivoiser une araignée. C'était la seule consolation qui lui restât dans son malheur. Le gouverneur de la Bastille, par une inhumanité commune aux hommes accoutumés à voir des malheureux (i), écrase cette araignée. Le prisonnier

(i) L'habitude de voir des malheureux rend les hommes cruels et méchants. En vain disent-ils que, cruels à regret, c'est le devoir qui leur impose la nécessité d'être durs. Tout homme qui, pour l'intérêt de la justice, peut, comme le bourreau, tuer de sang-froid son semblable, le

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en ressent un chagrin cuisant ; il n'est point de mère que la mort de son fils affecte d'une douleur plus violente. Or, d'où vient cette conformité de sentiments pour des objets si différents ? C'est que, dans la perte d'un enfant, comme dans la perte d'une araignée, Ton n'a souvent à pleurer que l'énnui et le désœuvrement où l'on tombe. Si les mères paraissent, en général, plus sensibles à la mort d'un enfant que ne le serait un père, distrait par ses affaires, ou livré aux soins de l'ambition, ce n'est pas que cette mère aime plus tendrement son fils; mais c'est qu'elle fait une perte plus difficile à remplacer Les méprises de sentiment sont, en ce genre, très fréquentes. On chérit rarement un enfant pour lui-même. Cet amour paternel, dont tant de gens font parade, et dont ils se croient vivement affectés, n'est, le plus souvent, en eux, qu'un effet, ou du sentiment de la postéromanie, ou de l'orgueil de commander, ou d'une crainte de l'ennui et du désœuvrement.

Que de gens faux de bonne foi, faute de s'être examinés ! S'il en est pour qui les autres ne soient, pour ainsi dire, que des corps diaphanes, et qui lisent également bien, et dans leur intérieur, et dans l'intérieur d'autrui, le nombre en est petit. Pour se connaître, il faut s'observer, faire une longue étude de soi-même . Les moralistes sont presque les seuls intéressés à cet examen, et la plupart des hommes s'ignorent.

Parmi ceux qui déclament avec tant d'emportement contre les singularités de quelques hommes d'esprit, que de gens ne se croient uniquement animés que de l'esprit de justice et de vérité. Cependant, leur dirait-on, pourquoi se déchaîner avec tant de fureur contre un ridicule qui souvent ne nuit à personne ? Un homme joue le singulier ? Riez-en, à la bonne heure : c'est même le parti que vous prendrez avec un homme sans mérite. Pourquoi n'en use-

massacrerait certainement pour son intérêt personnel, s'il ne craignait

la potence.

rez-vous pas de même avec un homme d'esprit ? C'est que sa singularité attire l'attention du public : or, son attention une fois fixée sur un homme de mérite, il s'en occupe, il vous oublie, et votre orgueil en est blessé. Voilà quel est en vous le principe secret, et du respect que vous affectez pour l'usage et de votre haine pour le singulier.

Vous me direz peut-être : L'extraordinaire frappe; il ajoute à la célébrité de l'homme d'esprit; le mérite simple et modeste en est moins estimé ; et c'est une injustice dont je le venge en décriant la singularité. Mais l'envie, répondrai-je, ne vous fait-elle pas apercevoir l'affectation où l'affectation n'est pas ? En général, les hommes supérieurs y sont peu sujets ; un caractère paresseux et méditatif peut avoir de la singularité ; mais jamais il ne la jouera. L'affectation de la singularité est donc très rare.

Pour soutenir le personnage de singulier, de quelle activité faut-il être doué? Quelle connaissance du monde fautil avoir? et pour choisir précisément un ridicule qui ne nous rende ni méprisables ni odieux aux autres hommes, et pour adapter ce ridicule à notre caractère, et le proportionner à notre mérite? Car, enfin, ce n'est qu'avec une telle dose de génie qu'il est permis d'avoir un tel ridicule. A-ton cette dose? il faut en convenir; alors, loin de nous nuire, un ridicule nous sert. Lorsque Enée descend aux enfers, pour adoucir le monstre qui veille à leurs portes, ce héros se pourvoit, par le conseil de la Sy bille, d'un gâteau qu'il jette dans la gueule du Cerbère. Qui sait si, pour apaiser la haine de ses contemporains, le mérite ne doit pas aussi jeter, dans la gueule de l'envie, le gâteau d'un ridicule ? La prudence l'exige, et même l'humanité l'ordonne. S'il naissait un homme parfait, il devrait toujours, par quelques grandes sottises, adoucir la haine de ses concitoyens. Il est vrai qu'à cet égard on peut s'en fier à la nature et qu'elle a pourvu chaque homme de la dose de défauts suffisante pour le rendre supportable.

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Une preuve certaine que c'est l'envie qui, sous le nom de justice, se déchaîne contre les ridicules des gens d'esprit, c'est que toute singularité ne nous blesse point en eux. Une singularité grossière, et qui flatte, par exemple, la vanité de l'homme médiocre, en lui faisant apercevoir dans les gens de mérite des ridicules dont il est exempt, en lui persuadant que tous les gens d'esprit sont fous, et que lui seul est sage, est une singularité toujours très propre à leur concilier sa bienveillance. Qu'un homme d'esprit, par exemple, s'habille d'une manière singulière : la plupart des hommes, qui ne distinguent point la sagesse de la folie, et ne la reconnaissent qu'à l'enseigne d'une perruque plus ou moins longue, prendront cet homme pour un fou ; ils en riront, mais ils l'en aimeront davantage. En échange du plaisir qu'ils trouvent à s'en moquer, quelle célébrité ne lui donneront-ils pas ? On ne peut rire souvent d'un homme sans en parler beaucoup. Or, ce qui perdrait un sot accroît la réputation d'un homme de mérite. On ne s'en moque pas sans avouer, et peut-être même sans exagérer la supériorité dans le genre où il se distingue. Par des déclamations outrées, l'envieux, à son insu, contribue lui-même à la gloire des gens de mérite. Quelle reconnaissance ne te dois-je pas! lui dirait volontiers l'homme d'esprit; que ta haine me fait d'amis ! Le public ne s'est pas longtemps mépris sur les motifs de ton aigreur; c'est l'éclat de ma réputation, et non ma singularité, qui t'offense. Si tu l'osais, tu jouerais, comme moi, le singulier : mais tu sais qu'une singularité affectée est une platitude dans un homme sans esprit : ton instinct t'avertit, ou que tu n'as pas, ou du moins que le public ne t'accorde pas le mérite nécessaire pour jouer le singulier. Voilà quelle est la vraie cause de ton horreur pour la singularité. Tu ressembles à ces femmes contrefaites, qui, criant sans cesse à l'indécence contre tout habillement nouveau et propre à marquer la taille, ne s'aperçoivent point que c'est à leur difformité

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qu'elles doivent leur respect pour les anciennes modes.

Notre ridicule nous est toujours caché ; ce n'est que dans les autres qu'on l'aperçoit. Je rapporterai, à ce sujet, un fait assez plaisant, qui, dit-on, est arrivé de nos jours. Le duc de Lorraine donnait un grand repas à toute sa cour; on avait servi le souper dans un vestibule, et ce vestibule donnait sur un parterre. Au milieu du souper, une femme croit voir une araignée ; la peur la saisit, elle pousse un cri, quitte la table, fuit dans le jardin, et tombe sur un gazon. Au moment de sa chute, elle entend rouler quelqu'un à ses côtés ; c'était le premier ministre du duc : Ah ! Monsieur, lui dit-elle, que vous me rassurez ! et que j'ai de grâces à vous rendre ! je craignais d'avoir fait une impertinence : Eh! Madame, qui pourrait y tenir? répond le ministre : mais, dites-moi, était-elle bien grosse? Ah ! Monsieur, elle était affreuse. Volait-elle, ajouta-t-il, près de moi ? Que voulez-vous dire ? une araignée voler? Eh quoi ! reprit-il, c est pour une araignée que vous faites ce train-là ? Allez, Madame, vous êtes une folle : je croyais que c'était une chauve-souris. Ce fait est l'histoire de tous les hommes. On ne peut supporter son ridicule dans autrui; on s'injurie réciproquement : et, dans ce monde, ce n'est jamais qu'une vanité qui se moque de l'autre.

— Dans le cas de l'ignorance, nul doute, par exemple, qu'un conseil ne soit très utile. Un avocat, un médecin, un philosophe, un politique peuvent, chacun en leur g"enre, donner d'excellents avis. Dans tout autre cas, le conseil est inutile, souvent même il est ridicule; parce qu'en g-énéral c'est toujours soi qu'on y propose pour modèle.

— Qu'un ambitieux consulte un homme modéré, et lui propose ses vues et ses projets : abandonnez-les, lui dira celui-ci : ne vous exposez point à desdang-ers, à des chagrins sans nombre, et livrez-vous à des occupations douces. Peutêtre, lui répliquera l'ambitieux, entre des passions et des

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caractères différents, si j'avais encore un choix à faire, peutêtre même me rendrais-je à votre avis : mais il s'agit, mes passions données, mon caractère formé, et mes habitudes prises, d'en tirer le meilleur parti possible pour mon bonheur. C'est sur ce point que je vous consulte. En vain ajouterait-il que, le caractère une fois formé, il est impossible d'en changer; que les plaisirs d'un homme modéré seraient insipides pour un ambitieux; et que le ministre disgracié meurt d'ennui. Quelques raisons qu'il allègue, l'homme modéré lui répétera toujours : II ne faut pas dire ambitieux. Il me semble entendre un médecin dire à son malade : Monsieur, n'ayez pas la fièvre. Les vieillards tiendront le même langage. Qu'un jeune homme les consulte sur la conduite qu'il doit tenir : Fuyez, lui diront-ils, tout bal, tout spectacle, toute assemblée de femmes et tout amusement frivole ; occupez-vous tout entier de votre fortune : imitez-nous. Mais, leur répliquera le jeune homme, je suis encore très sensible au plaisir; j'aime les femmes avec fureur : comment y renoncer ? Vous sentez qu'à mon âge ce plaisir est un besoin. Quelque chose qu'il dise, un vieillard ne comprendra jamais que la jouissance d'une femme soit si nécessaire au bonheur d'un homme. Tout sentiment qu'on n'éprouve plus est un sen timent dont on n'admet point l'existence. Le vieillard ne cherche plus le plaisir, le plaisir ne le cherche plus. Les objets qui l'occupaient dans sa jeunesse se sont insensiblement éloignés de ses yeux. L'homme alors est comparable au vaisseau qui cingle en haute mer, qui perd insensiblement de vue les objets qui l'attachaient au rivage, et qui lui-même disparaît bientôt à leurs yeux Qui considère l'ardeur avec laquelle chacun se propose pour modèle croit voir des nageurs répandus sur un grand lac, et qui, emportés par des courants divers, lèvent la tête au-dessus de l'eau, et se crient les uns aux autres : C'est moi qu'il faut suivre, et c'est là qu'il faut aborder. Retenu lui-même par des chaînes d'airain sur un

rocher, d'où îl contemple leur folie : Ne voyez-vous pas, dit le sage, qu'entraînés par des courants contraires vous ne pouvez aborder au même endroit? Conseiller à un homme de dire ceci, de faire cela; c'est ordinairement ne rien dire, sinon, j'agirais de cette manière : je dirais telle chose. Aussi ce mot de Molière : Vous êtes orjèvre, monsieur Josse, appliqué à l'orgueil de se donner pour exemple, est-il bien plus général qu'on ne l'imagine. Il n'est point de sot qui ne voulût diriger la conduite de l'homme du plus grand esprit.

— Si les conseils sont quelquefois utiles, c'est pour se mettre en état de se mieux conseiller soi-même : s'il est prudent d'en demander, ce n'est qu'à ces gens sages, qui, connaissant la rareté et le prix d'un bon conseil, en sont et doivent toujours en être avares. En effet, pour en donner d'utiles, avec quel soin ne faut-il pas approfondir le caractère d'un homme? Quelle connaissance ne faut-il pas avoir de ses goûts, de ses inclinations, des sentiments qui l'animent, et du degré de sentiment dont il est affecté ? Quelle finesse enfin pour pressentir les fautes qu'il veut commettre avant que de s'en repentir, pour prévoir les circonstances où la fortune doit le placer, et juger, en conséquence, si tel défaut, dont on voudrait le corriger, ne se changera pas en vertu dans les places où vraisemblablement il doit parvenir? C'est le tableau effrayant de ces difficultés qui rend l'homme sage si réservé sur l'article des conseils. Aussi n'est-ce qu'à ceux qui n'en donnent point qu'il en faut toujours demander.

— Quelque rare que soit l e bon sens, les avantages qu'il procure ne sont que personnels ; ils ne s'étendent point sur l'humanité. L'homme de bon sens ne peut donc prétendre àla reconnaissance publique, ni, par conséquent, àlagloire. Mais la prudence, dira-t-on, qui marche à la suite du bon sens, est une vertu que toutes les nations ont intérêt d'honorer. Cette prudence, répondrai-je, si vantée, et quelque-

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fois si utile aux particuliers, n'est pas pour tout un peuple une vertu si désirable qu'on l'imagine. De tous les dons que le ciel peut verser sur une nation, le don de tous le plus funeste serait, sans contredit, la prudence, si le ciel la rendait commune à tous les cito}rens. Qu'est-ce, en effet, que l'homme prudent? celui qui conserve, des maux plus éloignes, une image assez vive pour qu'elle balance en lui la présence d'un plaisir qui serait funeste. Or, supposons que la prudence descende sur toutes les têtes qui composent une nation : où trouver alors des hommes qui, pour cinq sols par jour, affrontent, dans les combats, la mort, les fatigues ou les maladies? Quelle femme se présenterait à l'autel de l'hymen, s'exposerait au malaise d'une grossesse, aux dangers d'un accouchement, à l'humeur, aux contradictions d'un mari, aux chagrins enfin qu'occasionnent la mort ou la mauvaise conduite des enfants? Quel homme, conséquent aux principes de sa religion, ne mépriserait pas l'existence fugitive des plaisirs d'ici-bas; tout entier au soin de son salut, ne chercherait pas dans une vie plus austère le moyen d'accroître la félicité promise à la sainteté? Quel homme ne choisirait pas, en conséquence, l'état le plus parfait, celui dans lequel son salut serait le moins exposé; ne préférerait pas la palme de la virginité aux myrthes de l'amour, et n'irait pas s'ensevelir dans un monastère? C'est donc à l'inconséquence ; que la postérité devra son existence c'est la présence du plaisir, sa vue toute puissante qui brave les malheurs éloignés, anéantit la prévoyance. C'est donc à l'imprudence et à la folie que le ciel attache la conservation des empires et la durée du monde.

— Dans une république telle que la république romaine et dans tout gouvernement où le peuple est le distributeur des grâces, où les honneurs sont le prix du mérite, l'esprit de conduite n'est autre chose que le génie même et le grand talent. Il n'en est pas ainsi dans les gouvernements où les grâces sont dans la main de quelques hommes dont

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