SECTION V
4] Des erreurs et contradictions de ceux qui rapportent à l'inégale perfection des sens l'inégale supériorité des Esprits.
si — Ce n'est plus maintenant que dans les livres défen- 4 us qu'on trouve la vérité : on ment dans les autres, la plu-
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part des Auteurs sont dans leurs écrits ce que les gens d inonde sont dans la conversation : uniquement occupé d'y plaire, peu leur importe que ce soit par des mensonge ou par des vérités .
Tout écrivain qui désire la faveur des puissants et Te;] time du moment en doit adopter les idées : il doit avoij l'esprit du jour, n'être rien par lui, tout par les autres, j n'écrire que d'après eux : de là le peu d'originalité de il plupart des compositions. Les livres originaux sont semé| çà et là, dans la nuit des temps, comme les soleils daif, les déserts de l'espace pour en éclairer l'obscurité. Oj* livres font époque dans l'histoire de l'esprit humain, 1 c'est de leurs principes qu'on s'élève à de nouvelles décoi vertes.
— S'il n'est point d'idées innées (et M. Rousseau en conviei| dans plusieurs endroits de ses ouvrages), l'esprit et le talei sont donc en nous des acquisitions.
— Plût au ciel que la bonté fût le partage de Phommi C'est à regret que, sur ce point, je suis encore d'un av contraire à M. Rousseau. Quel plaisir pour moi de trouv tous les hommes bons ! Mais en leur persuadant qu'ils so: tels, je ralentirais leur ardeur pour le devenir. Je les dira] bons, et les rendrais méchants.
Est-on honnête? Sert-on son souverain? Mérite-t-on confiance, lorsqu'on lui cache la misère de ses peuple Non : mais lorsqu'on la lui fait connaître, et qu'on 1 montre les moyens de la soulager. Qui trompe les homm n'est point leur ami. Où sont donc ceux des rois? Qu courtisan est toujours vrai avec son prince? Quel homr| l'est toujours avec lui-même? Le faux brave dit tous l| individus courageux pour être cru lui-même tel ; et c'e quelquefois le Shaftesburiste le plus fripon qui soutient plus vivement la bonté originelle des hommes.
Quant à moi, je ne les entretiendrai pas, à cet égard, dai une sécurité funeste. Je ne leur répéterai point sans ces s
qu'ils sont bons. Le législateur, moins en garde contre le vice, négligerait l'établissement des lois propres à les réprimer; je ne commettrai point le crime, de lèse-humanité; j'oserai dire la vérité, en montrant que, sur ce point, M. Rousseau n'est pas plus d'accord avec lui-même que sur les précédents.
— Je vous aime, ô mes concitoyens ! Et mon premier désir est de vous être utile. J'envie sans doute vos suffrages : mais voudrais-je devoir au mensonge et votre estime et vos éloges? Mille autres vous tromperont; je ne serai point leur complice. Les uns vous diront bons, et flatteront le désir que vous avez de vous croire tels; ne les en croyez pas. Les autres vous diront méchants; ils vous mentiront pareillement, vous n'êtes ni l'un ni l'autre. Nul individu ne naît bon : nul individu ne naît méchant. Les hommes sont l'un ou l'autre, selon qu'un intérêt conforme ou contraire les réunit ou les divise. Des philosophes croient les hommes nés dans l'état de guerre, le désir commun de posséder les mêmes choses les arme, disent-ils, dès le berceau les uns contre les autres.
L'état de guerre sans doute suit de près l'instant de leur naissance, la paix entre eux est peu durable, cependant ils ne naissent point ennemis. La bonté ou la méchanceté est en eux un accident : c'est le produit de leurs lois bonnes oumauvaises.Ce qu'on appelle dans l'homme la bonté ou le sens moral est la bienveillance pour les autres, et cette bienveillance est toujours en lui proportionnée à l'utilité dont ils lui sont. Je préfère mes concitoyens aux étrangers et mon ami à mes concitoyens. Le bonheur de mon ami se réfléchit sur moi. S'il devient plus riche et plus puissant, je participe à sa richesse et à sa puissance, la bienveillance pour les autres est donc l'effet de l'amour de nous-mêmes. Or, si l'amour de soi, comme je l'ai prouvé, est en nous l'effet nécessaire jjde la faculté de sentir, notre amour pour
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les autres, quoi qu'en disent les Shaftesburistes, est donc pareillement l'effet de cette même faculté.
— Les philosophes anglais me répéteraient en vain que le beau moral est un sens qui, se développant avec le fœtus de l'homme, le rend dans un temps marqué compatissant aux maux de ses semblables. Je puis me former une idée de mes cinq sens et des organes qui les constituent ; mais j'avoue que je n'ai pas plus d'idées d'un sens moral que d'un éléphant et d'un château moral.
— Entend-on par ce mot de sens moral , le sentiment de compassion éprouvé à la vue d'un malheureux? Mais pour compatir aux maux d'un homme, il faut d'abord savoir qu'il souffre, et, pour cet effet, avoir senti la douleur. Une compassion sur parole en suppose encore la connaissance : d'ailleurs, quels sont les maux auxquels, en général, on se montre le plus sensible? Ce sont ceux qu'on a soufferts le plus impatiemment, et dont le souvenir, en conséquence est le plus habituellement présenta notre mémoire. La com passion n'est donc point en nous un sentiment inné.
Qu'éprouvai-je à la présence d'un malheureux? Une émotion forte. Qui la produit? Le souvenir des douleurs auxquelles l'homme est sujet, et auxquelles je suis moimême exposé. Cette idée me trouble, m'importune, et tant que cet infortuné esten ma présence,je suis tristement affecté. L'ai-je secouru, ne le vois-je plus, le calme renaît insensiblement dans mon âme, parce qu'en proportion de son éloignement le souvenir des maux que me rappelait sa présence s'est insensiblement effacé. Quand je m'attendrissais sur lui, c'était donc sur moi-même queje m'attendrissais. Quels sont, en effet, les maux auxquels je compatis le plus ? Ce sont, comme je l'ai déjà dit, non seulement ceux que j'ai sentis, mais ceux queje puis sentir encore : ces maux plus présents à ma mémoire me frappent le plus fortement. Mon attendrissement pour les douleurs d'un infortuné est toujours proportionné à la crainte que j'ai
'être affligé des mêmes douleurs. Je voudrais, s'il était ossible, en anéantir en lui jusqu'au germe : je m'affranhirais en même temps de la crainte d'en éprouver de paîilles. L'amour des autres ne sera jamais dans l'homme u'un effet de l'amour de lui-même et par conséquent de 1 sensibilité physique. En vain M. Rousseau répète-t-il ins cesse que tous les hommes sont bons et tous les premiers mouvements de la nature droits. La nécessité des is est la preuve du contraire. Que suppose cette nécessité? ue ce sont les divers intérêts de l'homme qui le rendent échant ou bon, et que le seul moyen de former des toyens vertueux, c'est de lier l'intérêt particulier à l'inrêt public.
— 0 vous à qui le ciel confie la puissance législative, îe votre administration soit douce, que vos lois soient ges;et vous aurez pour sujets des hommes humains, vailnts et vertueux! Mais si vous altérez ou ces lois, ou cette ge administration, ces vertueux citoyens mourront sans ►stérité, et vous n'aurez près de vous que des méchants; Tce que vos lois les auront rendus tels. L'homme, indifrent au mal par sa nature, ne s'y livre pas sans motifs, homme heureux est humain: c'est le lion repu. Malheur au prince qui se fie à la bonté originelle des ractères. M. Rousseau la suppose : l'expérience le dément. ii la consulte apprend que l'enfant noie des mouches, bat n chien, étouffe son moineau, et que, né sans humanité, nfant a tous les vices de l'homme.
Le puissant est souvent injuste ; l'enfant robuste l'est de Ime. N'est-il pas contenu par la présence du maître, à xemple du puissant, il s'approprie par la force le bonn ou le bijou de son camarade ; il fait pour une poupée, ur un hochet, ce que l'âge mûr fait pour un titre ou un îptre .
— Que nous présente le spectacle de la nature? une mulude d'êtres destinés à s'entre-dévorer. L'homme, en par-
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ticulier, disent les anatomistes, a la dent de l'animal car nassier. Il doit donc être vorace, et par conséquent crue et sanguinaire ; d'ailleurs, la chair est pour lui l'alimerJ le plus sain, le plus conforme à son organisation. S conservation, comme celle de presque toutes les espèce; d'animaux, est attachée à la destruction des autres. Lel hommes, répandus par la nature dans de vastes forêts, sorl d'abord chasseurs.
Plus rapprochés les uns des autres, et forcés de trouva leur nourriture dans un plus petit espace, le besoin les fal pasteurs. Plus multipliés encore, ils deviennent enfin cul tivateurs. Dans toutes ces diverses positions, l'homme el le destructeur né des animaux, soit pour se repaître (I leur chair, soit pour défendre contre eux le bétail, les fruitl grains et légumes nécessaires à sa subsistance .
L'homme de la nature est son boucher, son cuisiniel ses mains sont toujours souillées de sang-. Habitué au meui tre, il doit être sourd au cri delà pitié. Si le cerf aux abm m'émeut, si ses larmes font couler les miennes, ce spectacM si touchant par sa nouveauté, est agréable au sauvage cm l'habitude y endurcit.
La mélodie la plus agréable à l'inquisiteur sont les hil lements de la douleur ; il rit près du bûcher où l'hérétiqB expire. Cet inquisiteur, assassin autorisé par la loi,conse» même au sein des villes la férocité de l'homme del nature. Plus on se rapproche de cet état, plus on s'acccB tume au meurtre, moins il coûte. Pourquoi le dernier b<iit cher est-il, au défaut de bourreau, forcé d'en remplir I fonctions? C'est que sa profession le rend impitoyani Celui qu'une bonne éducation n'accoutume pas à voir dm les maux d'autrui ceux auxquels il est lui-même expi sera toujours dur et souvent sanguinaire ; le peuple Y m il n'a pas l'esprit d'être humain. C'est, dit-on, la curio» qui l'entraîne à Tyburn, ou à la Grève : oui, la premw " fois ; s'il y retourne, il est cruel. Il pleure aux exécutioM
il est ému , mais l'homme du monde pleure à la tragédie, et la représentation lui en est agréable.
— L'homme sait plus que l'adolescent, il a plus de faits dans sa mémoire : mais a-t-il plus de capacité d'apprendre, plus de force d'attention, plus d'aptitude à raisonner? Non : c'est au sortir de l'enfance, c'est dans l'âge des désirs et des passions que les idées, si je l'ose dire, poussent le plus vigoureusement. Il en est du printemps de la vie, comme du printemps de l'année. La sève alors monte avec force dans les arbres, se répand dans leurs branches, se partage dans leurs rameaux, se porte à leurs extrémités, les ombrage de feuilles, les pare de fleurs et en noue les fruits. C'est dans la jeunesse de l'homme que se nouent pareillement en lui les pensées sublimes qui doivent un jour le rendre célèbre.
Dans l'été de sa vie, ses idées se mûrissent, dans cette ! saison, l'homme les compare, les unit entre elles, en composent un grand ensemble. Il passe dans ce travail de la jeunesse à l'âge mûr, et le public qui récolte alors le | fruit de ses travaux regarde les dons de son printemps i comme un présent de son automne. L'homme est-il jeune? C'est alors qu'en total il est le plus parfait, qu'il porte en lui plus d'esprit de vie, et qu'il en répand davantage sur
I'ce qui l'entoure.
— Le despotisme qui s'établit laisse tout dire, pourvu qu'on le laisse tout faire. Mais le despotisme affermi défend de parler, de penser et d'écrire. Alors les esprits tombent dans l'apathie. Le génie enchaîné y traîne pesamment ses fers, il ne vole plus, il rampe, les sciences sont négligées, l'ignorance est en honneur, et tout homme de sens déclaré ennemi de l'état. Dans un royaume d'aveugles quel citoyen serait le plus odieux ? Le clairvoyant. Dans l'empire de l'ignorance, le même sort attend le citoyen éclairé. La presse en est d'autant plus gênée que les vues du ministre sont plus courtes. Sous le règne d'un Antonin, on ose tout
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dire, tout penser, tout écrire, et l'on se tait sous les autre
règnes.
L'esprit du prince s'annonce toujours par l'estime et 1 considération qu'il marque aux talents. Les arts et le sciences sont la gloire d'une nation, ils ajoutent à son bor heur. C'est donc au seul despotisme, intéressé d'abord à le protéger, et non aux sciences mêmes, qu'il faut attribuî la décadence des empires. Le souverain d'une nation puû santé a-t-il ceint la couronne du pouvoir arbitraire? Cet! nation s'affaiblit de jour en jour.
La pompe d'une cour orientale peut sans doute en ire poser au vulgaire : il peut croire la force de l'empire égal à la magnificence de ses palais, le sage en juge autremem C'est sur cette même magnificence qu'il en mesure la fai blesse. Il ne voit, dans le luxe imposant au milieu duqui est assis le despote, que la superbe, la riche et la funèbi décoration de la mort, qu'un catafalque fastueux, au cent! duquel est un cadavre froid et sans vie, une cendre inani mée, enfin un fantôme de puissance prêt à disparaîti devant l'ennemi qui la méprise. Une grande nation où s'ei enfin établi le pouvoir despotique est comparable au chèn que les siècles couronnent. Son tronc majestueux, la gro* seur de ses branches annoncent encore quelle fut sa fort et sa grandeur première, il semble être encore le monarqi: des forêts : mais son véritable état est celui de dépéris» ment ; ses branches, dépouillées de feuilles, privées c l'esprit de vie et demi-pourries, sont chaque année brisée par les vents.