SECTION VI
Des maux produits par l'ignorance; que l'ignorance n'est point de trnetive de la mollesse ; quelle n'assure point la fidélité des suj qu'elle juge sans examen les questions les plus importantes . G du luxe citée en exemple. Des malheurs où ces jugements peuve
quelquefois précipiter une nation. Du mépris et de la haine qu'on doit aux protecteurs de Vignorance.
— L'ignorance n'arrache point les peuples à la mollesse ; elle les y plonge, les dégrade et les avilit. Les nations les plus stupides ne sont pas les plus recommandables pour leur magnanimité, leur courage et la sévérité de leurs mœurs Les Portugais et les Romains modernes sont ignorants : ils n'en sont pas moins pusillanimes, voluptueux et mous. Il en est ainsi de la plupart des peuples de l'Orient : en général, dans tout pays où le despotisme et la superstition engendrent l'ignorance, l'ignorance, à son tour, y enfante la mollesse et l'oisiveté.
Le gouvernement défend-il de penser? je me livre à la paresse. L'inhabitude de réfléchir me rend l'application pénible et l'attention fatigante. Quels charmes pour moi aurait alors l'étude? Indifférent à toute espèce de connaissances, aucune ne m'intéresse assez pour m'en occuper, et ce n'est plus que dans des sensations agréables que je puis chercher mon bonheur.
Qui ne pense pas veut sentir, et sentir délicieusement. On veut même croître, si je l'ose dire, en sensations, à mesure qu'on diminue en pensées. Mais peut-on être, à chaque instant, affecté de sensations voluptueuses? Non : c'est de loin en loin qu'on en éprouve de telles.
L'intervalle qui sépare chacune de ces sensations est chez l'ignorant et le désœuvré rempli par l'ennui. Pour en abréger la durée, il se provoque au plaisir, s'épuise et se blase. Entre tous les peuples, quels sont les plus généralement livrés à la débauche? Les peuples esclaves et superstitieux.
— L'amour du plaisir serait-il donc un vice? Non. La nature porte l'homme à sa recherche, et tout homme obéit à cette impulsion de la nature. Mais le plaisir est le délassement du citoyen instruit, actif et industrieux, et c'est l'unique occupation de l'oisif et du stupide.
— Ce n'est point dans les petits soins d'une passion îan-
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goureuse, mais dans l'activité de son esprit, dans l'acquisition des connaissances, dans ses travaux et son industrie que l'homme peut trouver un remède à l'ennui. L'amour est toujours un péché théologique, et devient un péché moral, lorsqu'on en fait la principale occupation. Alors il énerve l'esprit, et dégrade l'âme.
— Dans la ruche de la société humaine, il faut, pour y entretenir l'ordre et la justice, pour en écarter le vice et la corruption, que tous les individus, également occupés, soient forcés de concourir également au bien général, et que les travaux soient également partagés entre eux.
En est-il que leurs richesses et leur naissance dispensent de tout service?La division et le malheur est dans la ruche : les oisifs y meurent d'ennui: ils sont enviés, sans être enviables, parce qu'ils ne sont pas heureux. Leur oisiveté cependant, fatigante pour eux-mêmes, est destructive du bonheur général. Ils dévorent par ennui le miel que les autres mouches apportent, et les travailleuses meurent de faim pour des oisifs, qui n'en sont pas plus fortunés.
Pour établir solidement le bonheur et la vertu d'une nation, il faut la fonder sur une indépendance réciproque entre tous les ordres de citoyens. Est-il des grands qui, revêtus d'un pouvoir sans bornes, n'ont du moins pour le moment rien à craindre ou à espérer de la haine ou de l'amour de leurs inférieurs? [Alors toute dépendance mutuelle entre les grands et les petits est rompue ; et sous un même nom ces deux ordres de citoyens composent deux nations rivales. Alors le grand se permet tout : il sacrifie sans remords à ses caprices, à ses fantaisies, le bonheur de tout un peuple.
Si la corruption des puissants ne se manifeste jamais davantage que dans les siècles du plus grand luxe, c'est que ces siècles sont ceux où les richesses se trouvent rassemblées dans un plus petit nombre de mains, où les grands sont plus puissants, par conséquent plus corrompus.
— Dans l'île d'abord inculte où j'ai placé un petit nombre de familles, que ces familles se multiplient; qu'insensiblement l'île se trouve pourvue et du nombre de laboureurs nécessaire à la culture, et du nombre d'artisans nécessaire aux besoins d'un peuple agriculteur ; la réunion de ces familles formera bientôt une nation nombreuse. Que cette nation continue à se multiplier; qu'il naisse dans l'île plus d'hommes que n'en peut occuper la culture des terres et les arts que suppose cette culture ; que faire de ce surplus d'habitants? Plus ils croîtront en nombre, plus l'Etat croîtra en charges; et de là la nécessité, ou d'une guerre qui consomme ce surplus d'habitants, ou d'une loi qui tolère, comme à la Chine, l'exposition des enfants.
Tout homme sans propriété et sans emploi dans une société n'a que trois partis à prendre : ou de s'expatrier, et d'aller chercher fortune ailleurs, ou de voler pour subvenir à sa subsistance, ou d'inventer enfin quelque commodité ou parure nouvelle en échange de laquelle ses concitoyens fournissent à ses besoins. Je n'examinerai point ce que devient le voleur ou le banni volontaire. Ils sont hors de cette société. Mon unique objet est de considérer ce qui doit arriver à l'inventeur d'une commodité ou d'un luxe nouveau. S'il découvre, par exemple, le secret de peindre la toile, et que cette invention soit du goût de peu d'habitants ; peu d'entre eux échangeront leurs denrées contre sa toile.
Mais si le goût de ces toiles devient général, et qu'en ce genre, on lui fasse beaucoup de demandes, que fera-t-il pour y satisfaire? Il s'associera un plus ou moins grand nombre de ces hommes que j'appelle superflus; il lèvera une manufacture, l'établira dans un lieu agréable, commode et communément sur les bords d'un fleuve, dont les bras, s'étendant au loin dans le pays, y faciliteront le transport * de ses marchandises. Je veux que la multiplication continuée des habitants donne encore lieu à l'invention de quelque autre commodité, de quelque autre objet de luxe, et qu'il
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s'élève encore une nouvelle manufacture. L'entrepreneur,! pour l'avantag-e de son commerce, aura intérêt de la placer I sur les bords du même fleuve. Il la bâtira donc près de lai première. Plusieurs de ces manufactures formeront un bourg-, g puis une ville considérable. Cette ville renfermera bientôt I les citoyens les plus opulents; parce que les profits du com-1 merce sont toujours immenses, lorsque les nég-ociants peu! nombreux ont encore peu de concurrents.
Les richesses de cette ville y attireront les plaisirs. Pour en jouir et les partag-er, les riches propriétaires quitteront leur campag-ne, passeront quelques mois dans cette ville, y construiront des hôtels. La ville s'agrandira de jour en jour, les hommes s'y rendront de toutes parts, parce que la pauvreté y trouvera plus de secours, le vice plus d'impunité, et la volupté plus de moyens de se satisfaire. Cette ville portera enfin le nom de capitale. Tels seront dans cette île les premiers effets de l'extrême multiplication des citoyens.
Un autre effet de la même cause sera l'indig-ence de la plupart des habitants. Leur nombre s'accroît-il? Est-il plus d'ouvriers que d'où vrag-es? La concurrence baisse le prix des journées; l'ouvrier préféré est celui qui vend le moins chèrement son travail, c'est-à-dire qui retranche le plus de sa subsistance. Alors l'indig-ence s'étend; le pauvre vend, le riche achète ; le nombre des possesseurs diminue, et les lois deviennent de jour en jour plus sévères.
Des lois douces peuvent rég-ir un peuple de propriétaires. La confiscation partielle ou totale des biens y suffit pour réprimer les crimes. Chez les Germains, les Gaulois et les- Scandinaves, des amendes plus ou moins fortes étaient les seules peines inflig-ées aux différents délits.
Il n'en est pas de même lorsque les non-propriétaires " composent la plus grande partie d'une nation. On ne les gouverne que par des lois dures. Un homme est-il pauvre? Ne peut-on le punir dans ses biens? Il faut le punir dans sa personne: et delà les peines afflictives. Ces peines, d'abord
appliquées aux indigents, sont, par le laps du temps, étendues jusqu'aux propriétaires ; et tous les citoyens sont alors régis par des lois de sang. Tout concourt à les établir.
Chaque citoyen possède-t-il quelque bien dans un Etat? Le désir de la conservation est sans contredit le vœu général d'une nation. Il s'y fait peu de vols. Le grand nombre, au contraire, y vit-il sans propriétés? Le vol devient le vœu général de cette même nation. Et les brigands se multiplient. Or, cet esprit de vol, généralement répandu, nécessite souvent des actes de violence.
Supposons que, par la lenteur des procédures criminelles et la facilité avec laquelle l'homme sans propriété se transporte d'un lieu à l'autre, le coupable doive presque toujours échapper au châtiment, et que les crimes deviennent fréquents : il faudra, pour les prévenir, pouvoir arrêter un citoyen sur le premier soupçon. Arrêter est déjà une punition arbitraire qui, bientôt exercée sur les propriétaires eux-mêmes, substitue l'esclavage à la liberté. Quel remède à cette maladie de l'État ? Le seul que je sache serait de multiplier le nombre des propriétaires, et de refaire un nouveau partage des terres. Mais ce partage est toujours difficile dans l'exécution. Voilà comme l'inégale répartition des richesses nationales, et la trop grande multiplication des hommes sans propriété, introduisant à la fois dans un empire des vices et des lois cruelles, y développe enfin le germe d'un despotisme, qu'on doit regarder comme un nouvel effet de la même cause .
— En tous les pays, la grande multiplication des hommes fut la cause inconnue, nécessaire et éloignée de la perte des mœurs.
— Un despote, en qualité d'homme, s'aime de préférence aux autres. Il veut être heureux, et sent, comme le particulier, qu'il participe à la joie et à la tristesse de tout ce qui l'environne. Son intérêt, c'est que ses gens, c'est-à-dire ses courtisans, soient contents. Leur soif pour
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For est insatiable. S'ils sont à cet égard sans pudeur, comment leur refuser sans cesse ce qu'ils lui demandent toujours? Voudra-t-il constamment mécontenter ses familiers, et s'exposer au chagrin communicatif de tout ce qui l'entoure ? Peu d'hommes ont ce courage. Il videra donc perpétuellement la bourse de ses peuples dans celle de ses courtisans ; et c'est entre ses favoris qu'il partagera presque toutes les richesses de l'Etat. Ce partage fait, quelles bornes mettre à leur luxe? Plus il est grand, et plus, dans la situation où se trouve alors un empire, ce luxe est utile. Le mal n'est que dans sa cause productrice, c'est-à-dire, dans le partage trop inégal des richesses nationales, et dans la puissance excessive du prince, qui, peu instruit de ses devoirs, et prodigue par faiblesse, se croit généreux lorsqu'il est injuste.
— Mais jouissait-on, à Sparte, de certaines commodités de la vie? 0 riches et puissants ! qui faites cette question, ignorez-vous que les pays de luxe sont ceux où les peuples sont les plus misérables ! Uniquement occupés de satisfaire vos fantaisies , vous prenez-vous pour la nation entière? Etes-vous seuls dans la nature? Y vivez-vous sans frères ? Hommes sans pudeur, sans humanité et sans vertu, qui concentrez en vous seuls toutes vos affections, et vous créez sans cesse de nouveaux besoins, sachez que Sparte était sans luxe, sans commodité, et que Sparte était heureuse ! serait-ce en effet la somptuosité des ameublements, et les recherches de la mollesse qui constitueraient la félicité humaine? Il y aurait trop peu d'heureux. Placera-t-on le bonheur dans la délicatesse de la table ? Mais la différente cuisine des nations provive que la bonne chère n'est que la chère accoutumée.
Si des mets bien apprêtés irritent mon appétit, et me donnent quelques tentations agréables, ils me donnent aussi des pesanteurs, des maladies, et, tout compensé, le tempérant est au bout de l'an du moins aussi heureux que
le gourmand. Quiconque a faim et peut satisfaire ce besoin est content. Un homme est-il bien nourri, bien vêtu? Le surplus de son bonheur dépend de la manière plus ou moins agréable dont il remplit V intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un besoin renaissant. A cet égard, rien ne manquait au bonheur du Lacédémonien ; et malgré l'apparente austérité de ses mœurs, de tous les Grecs, dit Xénophon, c'était le plus heureux. Le Spartiate avait-il satisfait à ses besoins ? il descendait dans l'arène, et c'est là, qu'en présence des vieillards et des plus belles femmes, il pouvait chaque jour déployer, dans des jeux et des exercices publics, toute la force, l'agilité, la souplesse de son corps, et montrer, dans la vivacité de ses réparties, toute la justesse et la précision de son esprit.
— Le sang- qui porte la nutrition dans tous les membres de l'enfant, et qui successivement en développe toutes les parties, est un principe de destruction. La circulation du sang ossifie à la longue les vaisseaux : elle en anéantit les ressorts, et devient un germe de mort. Cependant, qui la suspendrait en serait sur-le-champ puni. La stagnation d'un instant serait suivie de la perte de la vie. Il en est de même de l'argent ; le désire-t-on vivement ? Ce désir vivifie une nation, éveille son industrie, anime son commerce, accroît ses richesses et sa puissance; et la stagnation, si je l'ose dire, de ce désir serait mortelle à certains états.
Mais les richesses, en abandonnant les empires où elles se sont d'abord accumulées, n'en occasionnent-elles pas la ruine, et tôt ou tard rassemblées dans un petit nombre de mains, ne détachent-elles pas l'intérêt particulier de l'intérêt public? Oui, sans doute. Mais dans la forme actuelle des gouvernements, peut-être ce mal est-il inévitable. Peut-être est-ce à cette époque qu'un empire, s 'affaiblissant de jour en jour, tombe dans un affaissement précurseur d'une entière destruction : et peut-être est-ce ainsi que doit germer, croître, s'élever et mourir la plante morale nommée empire.