‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 17 sur 37 · SECTION VII · texte numérisé non relu

SECTION VII

Les vertus et le bonheur d'un peuple sont l'effet non de la sainteté de sa religion; mais de la sagesse de ses lois.

— L'obéissance aux lois est le fondement de toute légis-| lation. L'obéissance au prêtre est le fondement de presque! toute religion.

Si l'intérêt du prêtre pouvait se confondre avec l'intérêt! national, les religions deviendraient les confirmait ices| de toute loi sage et humaine ; c'est tout le contraire. L'intérêt du corps ecclésiastique fut partout isolé et distinct) de l'intérêt public. Le gouvernement sacerdotal a, depuis! celui des Juifs jusqu'à celui du pape, toujours avili la nation chez laquelle il s'est établi. Partout le clergé voulut être indépendant du magistrat, et, dans presque toutes les nations, il y eut, en conséquence, deux autorités suprêmes, et destructives l'une de l'autre.

Un corps oisif est ambitieux : il veut être riche et puissant, et ne peut le devenir qu'en dépouillant les magistrats de leur autorité, et les peuples de leurs biens. Les prêtres, pour se les approprier, fondèrent la religion sur une révélation, et s'en déclarèrent les interprètes. Est-on l'interprète d'une loi? On la change à son gré; on en devient à la longue l'auteur. Du moment où les prêtres se chargent d'annoncer les volontés du ciel, et ne sont plus des hommes, ce sont des divinités. C'est en eux, ce n'est point en Dieu que l'on croit. Ils peuvent, en son nom, ordonner la violation de toute loi contraire à leurs intérêts, et la destruction de toute autorité rebelle à leurs décisions.

L'esprit religieux, par cette raison, fut toujours incompatible avec l'esprit législatif, et le prêtre toujours l'ennemi du magistrat. Le premier institua des lois canoniques ; le second, les lois politiques. L'esprit de domination et de mensonge présida à la confection des premières : elles furent funestes à l'univers. L'esprit de justice et de vérité

présida plus ou moins à la confection des secondes ; elles furent, en conséquence, plus ou moins avantageuses aux nations. *

— Ce n'est point une fausse maxime de morale qui me rendra méchant, mais l'intérêt que j'aurai de l'être. Je deviendrai pervers si les lois détachent mon intérêt de l'intérêt public, si je ne puis trouver mon bonheur que dans le malheur d'autrui, et que, par la forme du gouvernement, le crime soit récompensé, la vertu délaissée et le vice élevé aux premières places.

— Le crédit des Jésuites baisse-t-il ? Attend-il d'un gouvernement nouveau plus de faveur que du gouvernement actuel? La bonté du prince régnant, le pouvoir du parti dévot à la cour les assure-t-il de l'impunité ? Ils conçoivent alors leur détestable projet. Ils préparent les citoyens à de grands événements : ils éveillent en eux des passions sinistres ; ils effraient les imaginations, ou comme autrefois par la prédiction de la fin prochaine du monde, ou par l'annonce du renversement total de la religion. Au moment où ces idées mises en fermentation échauffent les esprits, et deviennent le sujet général des conversations, les Jésuites cherchent le forcené que doit armer leur ambition. Les scélérats de cette espèce sont rares. Il faut, pour de tels attentats, des armes composées de sentiments violents et contraires : des armes à la fois susceptibles du dernier degré de scélératesse, de dévotion, de crédulité et de remords. Il faut des hommes à la fois hardis et prudents, impétueux et discrets ; et les caractères de cette espèce sont le produit des passions les plus mornes et les plus sévères. Mais à quoi reconnaître lésâmes inflammables au fanatisme? Quel moyen de découvrir ces semences de passions qui, fortes, contraires et propres à former des régicides, sont toujours invisibles avant d'être mises en action ? Le tribunal de la confession est le microscope où ces germes se découvrent. Dans ce tribunal où l'homme se trouve à nu,

le droit d'interroger permet au moine de fouiller tous les replis d'une âme.

Le Général, instruit par lui des mœurs, des passions et des dispositions d'une infinité de pénitents, a le choix sur un trop grand nombre, pour n'y pas trouver l'instrument de sa vengeance. Son choix fixé, et le fanatique trouvé, il s'agit d'allumer son zèle. L'enthousiasme est une maladie contagieuse qui se communique, dit mylord Shaftesbury, par le geste, le regard, le son de la voix, etc.. Le Général le sait : il commande, et le fanatique, attiré dans une maison de Jésuites, s'y trouve au milieu d'enthousiastes. C'est là que, s'animant lui-môme du sentiment de ceux qui l'entourent, on lui fait accroire ce qu'il pense, ce qu'il suggère, et que, familiarisé avec l'idée du crime qu'il doit commettre, on le rend inaccessible aux remords.

Le remords d'un instant suffit pour désarmer le bras de l'assassin. Il n'est point d'homme, quelque méchant, quelque audacieux qu'il soit, qui soutienne sans effroi l'idée d'un si grand attentat et des tourments qui le suivent. Le moyen de lui en dérober l'horreur, c'est d'exalter tellement en lui le fanatisme que l'idée de son crime, loin de s'associer dans sa mémoire à l'idée de son supplice, lui rappelle uniquement celle des plaisirs célestes, récompense de son forfait.

De tous les ordres religieux, celui des Jésuites est à la fois le plus puissant, le plus éclairé et le plus enthousiaste. Nul, par conséquent, qui puisse opérer aussi fortement sur l'imagination d'un fanatique, et nul qui puisse, avec moins de danger, attenter à la vie des princes. L'aveugle soumission des Jésuites aux ordres de leur Général les assure tous les uns des autres. Sans défiance à cet égard, ils donnent un libre essor à leurs pensées.

Rarement chargés de commettre le crime qu'ils encouragent jusqu'à son exécution, la crainte du supplice ne peut refroidir leur zèle. Chaque Jésuite, étayé de tout le crédit

et la puissance de l'ordre, sent qua l'abri de toute recherche jusqu'à la consommation de l'attentat, nul, avant cet instant, n'osera se porter accusateur du membre d'une société redoutable par ses richesses, par le grand nombre d'espions qu'elle soudoie, de grands qu'elle dirige, de bourgeois qu'elle protège, et qu'elle s'attache par le lien indissoluble de la crainte et de l'espérance.

Le Jésuite sait, de plus, que, le crime consommé, rien de plus difficile que d'en convaincre sa société; que, prodiguant l'or et les menaces, et se supposant toujours calomniée, elle pourra toujours répandre sur les plus noirs forfaits cette obscurité favorable à ses membres, qui veulent bien être soupçonnés d'un grand crime, parce qu'ils en deviennent plus redoutables ; mais qui ne veulent pas en être convaincus, parce qu'ils seraient trop odieux.

Quel moyen, en effet, de les en convaincre ? Le Général sait le nom de tous ceux qui trempent dans un grand complot ; il peut, au premier soupçon, les disperser dans des couvents inconnus et étrangers : il peut, sous un faux nom, les y entretenir à l'abri d'une poursuite ordinaire. Devient-elle vive ? Le Général est toujours sur de la rendre vaine, soit en renfermant l'accusé au fond d'un cloître, soit en le sacrifiant à l'intérêt de l'ordre. Avec tant de ressources et d'impunités doit-on s'étonner que la société ait tant osé, et qu'encouragés par les éloges de l'ordre, ses membres aient souvent exécuté les entreprises les plus hardies?

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