SECTION IX
De la possibilité d'indiquer un bon plan de législation. — Des obsta- ' des que l'ignorance met à sa publication. — Du ridicule qu'elle jette sur toute idée nouvelle et toute étude approfondie de ta morale et de la politique. — De l'inconstance qu'elle suppose dans l'esprit humain ; inconstance incompatible avec la durée de bonnes Lois.
— Du danger imaginaire auquel {si l'on croit l'ignorance) la révélation d'une idée neuve, et surtout des vrais principes des lois, doit exposer les empires. — De la trop funeste indifférence, des hommes pour Hexamen des vérités morales ou politiques. — Du nom de vraies ou de fausses, donné aux mêmes opinions, selon l'intérêt momentané qu'on a de les croire telles ou telles.
— On peut se demander si l'indigent a réellement une patrie; si la non-propriété doit quelque chose au pays où elle ne possède rien; si l'extrême pauvreté, toujours aux gages des riches et des puissants, n'en doit pas souvent favoriser l'ambition; si l'indigent enfin n'a pas trop de besoins, pour avoir des vertus.
Si, par la subdivision des propriétés, les lois ne pourraient pas unir l'intérêt du grand nombre des habitants à l'intérêt de la patrie ?
Si la distribution moins inégale des terres et des richesses n'arracherait point une infinité d'hommes au malheur réel qu'occasionne l'idée exagérée qu'ils se forment de la félicité
244 HELVÉTIUS
du riche ; idée productrice de tant d'inimitiés entre les hommes, et de tant d'indifférence pour le bien public.
— Si la multiplicité des lois n'en occasionne pas l'ignorance et l'inexécution.
— Si, par une ligne fédérative plus parfaite que celle des Grecs, un certain nombre de petites républiques ne se mettraient pas à l'abri et de l'invasion de l'ennemi, et de la tyrannie d'un citoyen ambitieux.
Si, dans la supposition où l'on partageât en trente provinces ou républiques un pays grand comme la France ; où l'on assignât à chacun de ces états un territoire à peu près égal ; où ce territoire fût circonscrit et fixé par des bornes immuables; où sa possession enfin fût garantie par les vingt-neuf autres républiques, il est à présumer qu'une de ces républiques pût asservir les autres, c'est-à-dire, qu'un seul homme se battît avec avantage contre vingtneuf.
— Si le plan d'une bonne législation ne doit pas renfermer celui d'une excellente éducation; si Ton peut donner une telle éducation aux citoyens sans leur présenter des idées nettes de la morale et sans rapporter les préceptes au principe unique de l'amour du bien général ; si, rappelant à cet effet aux hommes les motifs qui les ont réunis en société, on ne pourrait pas leur prouver qu'il est presque toujours de leur intérêt bien entendu de sacrifier un avantage personnel et momentané à l'avantage national, et de mériter, par ce sacrifice, le titre honorable de vertueux ?
— Toute sage législation qui lie l'intérêt particulier à l'intérêt public et fonde la vertu sur l'avantage de chaque individu est indestructible. Mais cette législation est-elle possible? Pourquoi non? L'horizon de nos idées s'étend de jour en jour; et si la législation, comme les autres sciences, participe au progrès de l'esprit humain, pourquoi désespérer du bonheur futur de l'humanité ? Pourquoi les
nations, s'éclairant de siècle en siècle, ne parviendraientelles pas un jour à toute la plénitude du bonheur dont elles sont susceptibles? Ce ne serait pas sans peine que je me détacherais de cet espoir.
La félicité des hommes est, pour une âme sensible, le spectacle le plus agréable. A considérer dans la perspective de l'avenir, c'est l'œuvre d'une législation parfaite. Mais si quelque esprit hardi osait en donner le plan, que de préjugés, dira-t-on, il aurait à combattre et à détruire ! Que de vérités dangereuses à révéler !
— Qu'un ministre multiplie le nombre des maréchaussées ; il a pour ennemis les voleurs de grands chemins. Que ces voleurs soient puissants, le ministre sera persécuté. Il en est de même du philosophe. Ses préceptes tendent-ils à assurer le bonheur du plus grand nombre ? Il aura pour ennemis tous les voleurs de l'état ; et ces derniers sont à craindre. Pénétrai-je les intrigues d'un clergé avide ? Déconcertai-je les projets de l'avarice et de l'ambition monacale? Si le moine est puissant, je suis poursuivi. Prouveraije les malversations d'un homme en place? Si ma preuve est claire, je suis puni. La vengeance du fort sur les faibles est toujours proportionnée à la vérité des accusations intentées contre lui. C'est du puissant que Ménippe dit : « Tu te fâches, ô Jupiter ! tu prends ton foudre, tu as donc « tort. »
Le puissant est communément d'autant plus cruel qu'il est plus stupide.
Partout où la nation n'est pas le puissant (et dans quel pays l'est-elle? ), l'avocat du bien public est martyr des vérités qu'il découvre. Quelle cause de cet effet ? La trop grande puissance de quelques membres de la société. Présentai-je au public une opinion nouvelle? Le public, frappé de sa nouveauté, et quelque temps incertain, ne porte aucun jugement. Dans ce premier moment, si les cris de l'envie, de l'ignorance et de l'intérêt s'élèvent contre moi,
2^6 HELVÉTIU8
si je ne suis protégé, ni par la loi, ni par l'homme en place, je suis proscrit.
L'homme illustre achète donc toujours sa gloire à venir! par des malheurs présents. Au reste, les malheurs mêmes* et les violences qu'il éprouve promulguent plus rapidement! ses découvertes. La vérité, toujours instructive pour celui! qui l'écoute, ne nuit qu'à celui qui la dit.
— Une administration est mauvaise : les peuples souf-l frent, ils poussent des plaintes ; en ce moment, il paraît! un écrit, où on leur montre toute l'étendue de leurs mal-l heurs ; les peuples s'irritent et se soulèvent. L'écrit est-il la! cause du soulèvement? Non; il en est l'époque. La causeu est dans la misère publique. Si l'écrit eût plus tôt paru, le! gouvernement, plus tôt averti, eût, en adoucissant les souf-l frances des peuples, pu prévenir la sédition. Le trouble! n'accompagne la révélation de la vérité que dans des pays! entièrement despotiques : parce qu'en ces pays le moment! où l'on ose dire la vérité est celui où le malheur insoute-! nable et porté à son comble ne permet plus au peuple de retenir ses cris.
Un gouvernement devient-il cruel à l'excès? Les troubles sont alors salutaires. Ce sont les tranchées qu'occasionne au malade la médecine qui le guérit. Pour affranchir un peuple de la servitude, il en coûte quelquefois moins d'hommes à l'Etat qu'il n'en périt dans une fête publique et mal ordonnée. Le mal du soulèvement est dans la cause qui le produit : la douleur de la crise est dans la maladie qui l'excite. Tombe-t-on dans le despo-! tisme? Il faut des efforts pour s'y soustraire ; et ces efforts» sont, en ce moment, le seul bien des infortunés. Le dernier degré du malheur, c'est de ne pouvoir s'en arracher et de souffrir sans oser se plaindre. Quel homme assez barbare assez stupide pour donner le nom de paix au silence, à la tranquillité forcée de l'esclavage! C'est la paix, mais la paix de la tombe.
La révélation de la vérité, quelquefois l'époque, ne fut donc jamais la cause des troubles et du soulèvement. La connaissance du vrai, toujours utile aux opprimés, l'est même aux oppresseurs. Elle les avertit, comme je l'ai déjà dit, du mécontentement du peuple. En Europe, les murmures des nations précèdent de loin leur révolte. Leurs plaintes sont le tonnerre entendu dans le lointain. Il n'est point encore à craindre. Le souverain est encore à temps de réparer les injustices et de se réconcilier avec son peuple. Il n'en est pas de même dans un pays d'esclaves. C'est le poignard en main que la remontrance se présente au sultan. Le silence des esclaves est terrible. C'est le silence des airs avant l'orage. Les vents sont muets encore. Mais du sein noir d'un nuage immobile part le coup de tonnerre, qui, signal de la tempête, frappe au moment qu'il luit.
— Point d'Etat qui ne soit susceptible de réforme, souvent aussi nécessaire que désagréable à certaines gens. L'administration s'abstiendra-t-elle de la faire? Faut-il, dans l'espoir d'une fausse tranquillité, qu'elle fasse aux Grands le sacrifice du bien public, et, sous le vain prétexte de conserver la paix, qu'elle abandonne l'empire aux voleurs qui le pillent?
Il est, comme je l'ai déjà dit, des maux nécessaires. Point de guérison sans douleur. Si Ton souffre dans le traitement, c'est moins du remède que de la maladie. Une conduite timide, des ménagements bas ont été souvent plus fatals aux sociétés que la sédition même. On peut, sans offenser un prince vertueux, fixer les bornes de son autorité ; lui représenter que la loi qui déclare le bien public la première des lois est une loi sacrée, inviolable, que lui-même doit respecter ; que toutes les autres lois ne sont que les divers moyens d'assurer l'exécution de la première ; et qu'enfin, toujours malheureux du malheur des sujets, il est une dépendance réciproque entre la félicité des peuples et celle du souverain. D'où je conclus que la chose vraiment nui-
HELVÉTIUS
sible pour lui est le mensonge qui lui cache la maladie de l'Etat; que la chose vraiment avantageuse pour lui est la vérité qui l'éclairé sur le traitement et le remède.
La révélation de la vérité est donc utile; mais l'homme la doit-il aux autres hommes, lorsqu'il est si dangereux pour lui de la leur révéler?
— C'est à la contradiction, par conséquent à la liberté de la presse que les sciences physiques doivent leur perfection. Otez cette liberté : que d'erreurs, consacrées par le temps, seront citées comme des axiomes incontestables ! Ce que je dis du physique est applicable au moral et au politique. Veut-on, en ce genre, s'assurer de la vérité de ses opinions? Il faut les promulguer. C'est à la pierre de touche de la contradiction qu'il faut les éprouver. La presse doit donc être libre. Le magistrat qui la gêne s'oppose donc à la perfection de la morale et de la politique : il pêche contre sa nation : il étouffe jusque dans leurs germes les idées heureuses qu'eût produites cette liberté. Qui peutapprécier cette perte? Ce qu'on peut dire, c'est que le peuple libre, le peuple qui pense, commande toujours au peuple qui ne pense pas.
Le prince doit donc aux nations la vérité comme utile, et la liberté de la presse comme moyen de la découvrir. Partout où cette liberté est interdite, l'ignorance, comme une nuit profonde, s'étend sur tous les esprits. Alors, en cherchant la vérité, ses amateurs craignent de la découvrir. Ils sentent qu'une fois découverte, il faudra ou la taire, ou la déguiser lâchement, ou s'exposer à la persécution. Tout homme la redoute. S'il est toujours de l'intérêt public de connaître la vérité, il n'est pas toujours de l'intérêt particulier de la dire.
La plupart des gouvernements exhortent encore le citoyen à sa recherche ; mais presque tous le punissent de sa découverte. Peu d'hommes bravent, à la longue, la haine du puissant par pur amour de l'humanité et de la vérité.
Mais que d'opinions bizarres n'engendrerait point cette liberté? Qu'importe. Ces opinions, détruites par la raison aussitôt que produites, n'altéreraient pas la paix des États. La révélation de la vérité ne peut être odieuse qu'à ces imposteurs qui, trop souvent écoutés des princes, leur présentent le peuple éclairé comme factieux, et le peuple abruti comme docile.
Qu'apprend, au contraire, l'expérience? Que toute nation instruite est sourde aux vaines déclamations du fanatisme et que l'injustice la révolte. C'est lorsqu'on me dépouille de la propriété de mes biens, de ma vie et de ma liberté que je m'irrite ; c'est alors que l'esclavage s'arme contre le maître. La vérité n'a pour ennemis que les ennemis mêmes du bien public. Les méchants s'opposent seuls à sa promulgation.
C'est peu de montrer que la vérité est utile ; que l'homme la doit à l'homme, et que la presse doit être libre : il faut, de plus, indiquer les maux qu'engendre dans les empires l'indifférence pour la vérité.
— L'erreur est de mille espèces. La vérité, au contraire, estune et simple : sa marche est toujours uniforme et conséquente. Un bon esprit sait d'avance la route qu'elle doit parcourir.il n'en est pas ainsi de l'erreur. Toujours inconséquente et toujours irrégulière dans sa course, on la perd à chaque instant de vue : ses apparitions sont toujours imprévues; on n'en peut donc prévenir les effets. Pour en étouffer les semences, le législateur ne peut trop exciter les hommes à la recherche de la vérité.
Tout vice, disent les philosophes, est une erreur de l'esprit. Les crimes et les préjugés sont frères : les vérités et les vertus sont sœurs. Mais quelles sont les matrices de la vérité? la contradiction et la dispute. La liberté de penser porte les fruits de la vérité : cette liberté élève lame, engendre des pensées sublimes; la crainte, au contraire, l'affaisse, et ne produit que des idées basses.
HELVÉTIUS
— La paresse, un avantage momentané et surtout uni f soumission honteuse aux opinions reçues sont autan -:" d'écueils semés sur la route de notre bonheur. Pour lei éviter, il faut penser; et Ton n'en prend pas la peine : Toi r aime mieux croire qu'examiner. Combien de fois notre cré dulité ne nous a-t-elle pas aveuglés sur nos vrais intérêts L'homme a été défini un animal raisonnable; je le définis un animal crédule. Que ne lui fait-on pas accroire?
Un hypocrite se donne-t-il pour vertueux? Il est répuù tel. Il est, en conséquence, plus honoré que l'homme hon nôte.
Le clergé se dit-il sans ambition? Il est reconnu pou; tel au moment même où il se déclare le premier corps d< l'État.
Les évoques et les cardinaux se disent-ils humbles? Ili en sont crus sur leur parole, en se faisant donner les titres de Monseigneur, d'Eminence et de Grandeur; alors mêm< que les derniers veulent marcher de pair avec les rois Cardinales regibas œquiparantur.
Le moine se dit-il pauvre ? On le répute indigent, Ion même qu'il envahit la plus grande partie des domaine! d'un État : et ce moine, en conséquence, est aumôné pai une infinité de dupes.
Au reste, qu'on ne s'étonne point de l'imbécillité humaine Les hommes, en général mal élevés, doivent être ce qu'il; sont. Leur extrême crédulité leur laisse rarement Texercici libre de leur raison : ils portent, en conséquence, de fau3 jugements, et sont malheureux. Qu'y faire ? ou l'on es indifférent à la chose qu'on juge, et, dès lors, on est sanj attention et sans esprit pour la bien juger; ou l'on est vive ment affecté de cette même chose, et c'est alors l'intérêi du moment qui presque toujours prononce nos jugements
Une décision juste suppose indifférence pour la chos< qu'on juge et le désir de la bien juger. Or, dans Téta' actuel des sociétés, peu d'hommes éprouvent ce double
DE L'HOMME 25 I
^sentiment de désir et d'indifférence et se trouvent dans j l'heureuse position qui le produit. Trop servilement attaché Il à l'intérêt du moment, l'on y sacrifie presque toujours l'ing térêt à. venir; et l'on juge contre l'évidence même, j jt — Un homme attend-il sa fortune et sa considération t| d'un Grand sans mérite ? Il devient son panégyriste. I L'homme, jusqu'alors honnête, cesse de l'être : il change
de mœurs, et, pour ainsi dire, d'état. Il descend de la con- £ dition de citojen libre à celle d'esclave. Son intérêt se I sépare en cet instant de l'intérêt public. Uniquement occupé
de son maître, et de la fortune de ce protecteur, tout f moyen de l'accroître lui paraît légitime. Ce maître com-
4 met-il des injustices, opprime-t-il ses concitoyens, s'en plaignent-ils ? Ils ont tort. Les prêtres de Jupiter ne faisaient-
| ils pas adorer en lui le parricide qui les faisait vivre?
n Qu'est-ce que le protégé exige du protecteur? puissance
3, et non mérite. Qu'est-ce qu'à son tour le protecteur exige
5 du protégé? bassesse, dévouement, et non vertu. C'est en qualité de dévoué que le protégé est élevé aux premiers pos-
j, tes. S'il est des instants où le mérite seul y monte, c'est ,5; dans les temps orageux, où la nécessité les y appelle. Si, v dans les guerres civiles, tous les emplois importants sont confiés aux talents; c'est que le puissant de chaque parti, % fortement intéressé à la destruction du parti contraire, est | forcé de sacrifier à la sûreté et son envie et ses autres j„ passions. Cet intérêt pressant l'éclairé alors sur le mérite ,, de ceux qu'il emploie ; mais, le danger passé, la paix et la * tranquillité rétablies, ce même Puissant, indifférent au fl vice ou à la vertu, aux talents ou à la sottise, ne les distinn gue plus. Le mérite tombe dans l'avilissement, la vérité 4 dans le mépris. Que peut-elle alors en faveur de l'huma- J nité?
— Qu'un prince faible et superstitieux occupe le trône d'un grand empire; qu'en cet empire l'Eglise ait élevé le tribunal de l'inquisition ; qu'enrichie des dépouilles des
HELVBT1US
hérétiques, et devenue de jour en jour plus riche et plus puissante, elle ait, par des supplices horribles et multipliés, effrayé les esprits, éteint le jour de la science, ramené les ténèbres de la stupidité, l'Eglise y commandera en reine, elle y fera revivre ses prétentions ; le règne du monarque sera le siècle de la grandeur sacerdotale, et si les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, les peuples esclaves de l'Église reconnaîtront en elle une puissance supérieure à celle du souverain. Alors le prince humilié et privé du secours de ses peuples ne sera devant son cierge" qu'un citoyen isolé, exposé au même mépris, aux mêmes indignités et au même châtiment que le dernier de ses sujets. Que cette conduite soit criminelle ou non, la superstition la justifie. L'infaillibilité avouée d'un corps légitime tous les forfaits.
— Parmi les ecclésiastiques, il est sans doute des hommes honnêtes, heureux et sans ambition ; mais ceux-là ne sont point appelés au gouvernement de ce corps puissant. Le clergé, toujours régi par des intrigants, sera toujours ambitieux.
— Pour être indépendant du prince, il fallait que le clergé tînt son pouvoir de Dieu ; il le dit, et on le crut.
Pour être obéi de préférence aux rois, il fallait qu'on le regardât comme inspiré parla divinité : il le dit, et on le crut.
Pour se soumettre la raison humaine, il fallait que Dieu parlât par sa bouche; il le dit et on le crut.
Donc, ajoutait-il, en me déclarant infaillible, je le suis. Donc, en me déclarant vengeur de la divinité, je le deviens, Or, dans cet auguste emploi, mon ennemi est celui du Très-Haut; celui qu'une église infaillible déclare hérétique. Que cet hérétique soit prince ou non, quel que soit le titre du coupable, l'église a le droit de l'emprisonner, de le torturer, de le brûler. Qu'est-ce qu'un roi devant l'Eternell Tous les hommes à ses yeux sont égaux, et sont tels aux yeux de l'église.
D'après ces principes, et lorsqu'en vertu de son infaillibilité l'église se fut attribué le droit de persécuter, et en eut fait usage; alors redoutable à tous les citoyens, tous durent s'humilier devant elle ; tous durent tomber aux pieds du prêtre ; tout homme enfin (quel que fût son rang), devenu justiciable du clergé, dut reconnaître en lui une puissance supérieure à celle des monarques et des magistrats. Tel fut le moyen par lequel le prêtre se soumit les peuples et fit trembler les rois.
— Les gouvernements d'Allemagne et de France ont soustrait leurs sujets aux bûchers de l'inquisition. Mais de quel droit, dira l'Eglise, ces gouvernements mirent-ils des bornes à ma puissance ? Fut-ce de mon aveu qu'ils en bannirent mes inquisiteurs? ne les ai-je pas sans cesse rappelés dans ces empires (i)?Le clergé d'Espagne et de Portugal ne regarde-t-il pas l'inquisition comme salutaire? Les prélats de France et d'Allemagne ont-ils cité ce tribunal comme impie et funeste? Se sont-ils séparés de la communion de ces prêtres prétendus cruels parce qu'ils font brûler leurs semblables ?
— Lors de l'affaire des Jésuites, si l'on apprenait à Paris la perte d'une bataille, à peine s'en occupait-on un jour. Le lendemain, on parlait de l'expulsion des bénis pères. Ces pères, pour détourner le public de l'examen de leurs constitutions, ne cessaient de crier contre les Encyclopédistes. Ils attribuaient au progrès de la philosophie les mauvais succès des campagnes. C'est elle, disaient-ils, qui gâte l'esprit des soldats et des généraux. Leurs dévotes en étaient convaincues. Mille oies couleur de rose répétaient la même phrase ; et c'était cependant le peuple très philosophe des
(i) Dans les papiers saisis chez les Jésuites, le procureur général du parlement d'Aix trouva, sous le nom de conseil de conscience, le projet d'une inquisition. Ce que les Jésuites n'avaient pu faire en France sous la fin du règne de Louis XIV, ils espéraient apparemment pouvoir l'exécuter sous un règne encore plus favorable.
iô
IIELVÉTJUS
Anglais et le roi encore plus philosophe de Prusse qui battaient les généraux français, que personne n'accusait de philosophie.
D'autre part les amateurs de l'ancienne musique soutenaient que les infortunes de la France étaient l'effet du goût pris pour les bouffons et la musique italienne. Cette musique, selon eux, avait entièrement corrompu les mœurs. On n'imagine pas combien de pareils propos, tenus par ce que les Français appellent leur bonne compagnie, les rendaient ridicules aux étrangers. Le bon sens était chez presque toutes les grandes dames traité d'impiété. Elles ne parlaient que du R. P. Berthier, ne mesuraient le mérite d'un homme que sur l'épaisseur de son missel. Dans toute oraison funèbre l'on ne parlait jamais que de la dévotion du décédé, et son panégyrique se réduisait à ceci : C'est que le Grand tant loué était unimbécile que les moines avaient toujours mené par le nez.
Point de mandement ou de sermon dont [la fin ne fût aiguisée par un trait de satire contre les philosophes et les Encyclopédistes. Les prédicateurs, vers la fin de leurs discours, s'avançaient sur le bord de leur chaire, comme les castrats sur le bord du théâtre, les uns pour faire leur épigramme, et les autres leur point d'orgue. En cas d'oubli de la part des prédicateurs, on leur eût demandé l'épigramme, comme aux Arlequins la cabriole.
— L'église est un tigre. Est-il enchaîné par la loi de la tolérance (i)? Il est doux. Sa chaîne se rompt-elle? Il reprend sa première fureur. Par ce qu'a fait autrefois l'Eglise, les princes peuvent juger de ce qu'elle ferait encore si l'on lui rendait son premier pouvoir. Le passé doit les éclairer sur l'avenir.
(i) La multiplicité des religions dans un empire affermit le trône. Des sectes ne peuvent être contenues que par d'autres sectes. Dans le moral comme dans le physique, c'est l'équilibre des forces opposées
qui produit le repos.
Le magistrat qui se flatterait de faire concourir les puissances spirituelles et temporelles au même objet, c'est-àdire au bien public, se tromperait. Il en est de ces deux puissances, quelquefois réunies pour dévorer le même peuple, comme de deux nations voisines et jalouses, qui, liguées contre une troisième, l'attaquent, et se battent au partage de ses dépouilles.
Nul empire ne peut être sagement gouverné par deux pouvoirs suprêmes et indépendants. C'est d'un seul, ou partagé entre plusieurs, ou réuni entre les mains du monarque, que toute loi doit émaner.
La tolérance soumet le prêtre au prince; l'intolérance soumet le prince au prêtre. Elle annonce deux puissances rivales dans un empire.