DORAT
Janvier 1772.
j Nous avons fait une perte inopinée et prématurée par la mort de M Helvetius, arrivée le 26 décembre de l'année dernière ù la suite d une goutte remontée. Il n'était âgé que de cinquante-six ans. Si le tet me.de galant homme n'existait pas dans la langue française, il aurait fallu l'inventer pour lui. Il en était le prototype. Juste indulgent, sans humeur, sans fiel, dune grande égalité dans le commerce, il avait toutes les vertus de société, et il les tenait en partie de l'idée qu'il avait prise de la nature humaine il ne lui paraissait pas plus raisonnable de se fâcher contre un méchant homme qu'on trouve dans son chemin que contre une pierre qui ne s'était pas rangée.L'habitude qu'il avait contractée de généraliser ses idées et de n'en voir jamais que les grands résultats en le rendant quelquefois indifférent sur le bien, l'avait rendu aussi le plus tolérant des hommes...
La passion dominante de M. Helvétius était celle des femmes 4 il s y livra à l'excès dans sa jeunesse. Je lui ai ouï dire que c'a été pendant longues années régulièrement la première et la dernière
APPENDICE
occupations de sa journée sans préjudice des occupations qui s'offraient dans l'intervalle. Le matin, lorsqu'il était jour chez Monsieur, le valet de chambre faisait entrer la fille qui était de service, ensuite il servait le déjeuner; le reste de la journée était pour les femmes du monde ; les agréments de sa figure lui valurent de bonnes fortunes...
...On prétend que le soin de préserver une femme jeune et belle des dangers de la séduction entrait pour quelque chose dans ce genre dévie, et il est assez ordinaire que ceux qui ont été les plus redoutables à l'ordre des maris craignent beaucoup d'être de leur confrérie, lorsque leur tour est venu ; mais ces craintes ne font pas quitter une place qui ajoutait, dans ces temps, tous les ans une nouvelle fortune à l'ancienne et accumulait richesses sur richesses sans donner beaucoup d'occupation Un projet plus noble tourmentait M. Helvétius. Il espérait s'élever une colonne à côté de celle de Montesquieu.il manqua son coup. Le livre de V Esprit parut dix ans après V Esprit des Lois. Une procura pas à l'auteur cette considération dont il s'était flatté ; et il ne dut même sa grande célébrité qu'à la persécution qu'il lui attira. A la cour de la reine et de feu M. le Dauphin, M. Helvétius fut regardé comme un enfant de perdition et la reine plaignait sa malheureuse mère comme si elle avait donné le jour à Pantéchrist. ..
...Il était très hospitalier dans sa patrie ; et pendant l'hiver, qu'il passait toujours à Paris, il faisait très bien les honneurs chez lui aux étrangers. Personne n'était d'un accès aussi facile et d'une plus grande égalité dans le commerce. Son séjour à Paris n'était que de quatre mois. Le reste de l'année se partageait dans ses terres entre l'étude et la chasse...
... Ce livre (De V Homme), qui est pour le moins de la même étendue que celui de l'Esprit, ne tardera pas, je crois, à paraître en pays étranger. Sa hardiesse aurait compromis l'auteur de plus belle, s'il eût paru de son vivant. On n'en permettra sûrement pas le débit en France. A en juger parce que j'en ai vu, je doute que cet ouvrage obtienne même l'estime qu'on a accordée au livre de V Esprit. M. Helvétius laisse une veuve fort affligée (1), et deux filles fort riches dont chacune aura au moins cinquante mille livres de rente ; ainsi elles n'auront que l'embarras du choix pour trouver des maris (2). grimm.
(1) Mm« Helvétius, dont le salon à Auteuil fut célèbre, conserva pieusement et dignement le souvenir de son mari. Elle resta belle jusque dans la vieillesse. Franklin et Turgot voulurent l'épouser.
(2) L'aînée épousa le comte de Mun, la seconde le comte d'Andlau. Les deux propriétés d'Helvctius, Lumigny et Voré, appartiennent à leurs descendants, M. le Marquis de Mun et M. le Comte d'Andlau.
HELVETIUS
Helvétius, préoccupé de son ambition de célébrité littéraire, nous arrivait la tête encore fumante de son travail de la matinée. Pour faire un livre distingué dans son siècle, son premier soin avait été de chercher ou quelque vérité nouvelle à mettre au jour ouquelque pensée hardie et neuve à produire et à soutenir. Or, comme depuis deux mille ans les vérités nouvelles et fécondes sont infiniment rares, il avait pris pour thèse le paradoxe qu'il a développé dans son livre de l'Esprit...
...Helvétius avait l'âme tout le contraire de ce qu'il a dit. Il n'y avait pas un meilleur homme ; libéral, généreux sans faste, et bienfaisant parce qu'il était bon, il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-même pour ne donner aux actions morales d'autre mobile que l'intérêt. ..