STENDHAL
Le philosophe utilitaire, disciple d'Helvétius, sait que la vraie méthode de réforme sociale consiste non dans la prédication morale adressée aux individus, mais dans la modification des conditions sociales auxquelles ils sont soumis et qui les déterminent nécessairement à agir dans un sens et non dans un autre...
e. halévy {La Formation du Radicalisme Philosophique).
Helvétius considérait avec un grand chagrin et un grand dépit l'abaissement et la [dissolution intestine de sa patrie. Ses œuvres
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partent de la conviction que l'exclusion des individus de la part active qu'ils peuvent prendre à la vie publique a forcément des conséquences malheureuses. Les caractères n'ont pas de mobiles et d'objets d'actions assez grands. La littérature ainsi que la morale en souffrent fatalement. Car le Uilent comme la vertu, 1' « esprit » comme la « probité » ont un développement régi par la forme du gouvernement et par l'éducation, déterminée à son tour par la forme de gouvernement. Telle est la grande et grave pensée dont Helvétius part dans ses œuvres...
harald hoffding (Histoire de la Philosophie Moderne).
... La nature n'apparaît pas à Helvétius comme une ennemie qu'il faut dompter. Il accepte donc toutes les joies humaines, il les désire non seulement pour lui, mais pour les autres. A l'école de Locke, de Fontenelle, de Voltaire, il se plaît à penser non d'après des rêves et des chimères,mais daprès les faits tels qu'ils existent, tels qu'ils sont donnés. Il s'étonne des sciences, de leur méthode positive, de leurs merveilleux résultats pratiques. Il se demande si l'art de la vie et du bonheur ne peut pas être déterminé par la raison et l'expérience. Il entrevoit ainsi l'existence d'une véritable science des mœurs. Pour la réaliser, il faut écrire l'histoire naturelle de l'humanité. On a regardé l'homme comme le centre de la création. On lui a attribué beaucoup de qualités occultes. Il importe de le considérer sous son aspect véritable. Telle est l'entreprise d'Helvétius. Etant donnée la nature de l'homme, aimant le plaisir, fuyant la douleur, selon les lois de la sensibilité physique, l'organisation politique doit être en harmonie avec les tendances de l'être...
... L'originalité d'Helvétius est dans sa vigoureuse généalogie des passions et des idées, dans les conséquences qu'il en tire au point de vue de la vie commune, de la jurisprudence (1), de l'évolution sociale...
Les conquêtes de l'esprit moderne se sont chargées de l'absoudre ;de quelques erreurs, de quelques propositions hasardeuses émises dans l'ensemble de ses déductions, de démontrer l'importance et la valeur de son utilitarisme.
... L'Etat et la société se calomnieraient en ne lui rendant pas
(1) Beccaria est, comme Bentham, un des principaux disciples d'Helvétius.
HELVÉTIUS
justice. Sans doute, il ne nous jette pas éperdus, pantelants, dans l'azur, comme un prophète. Mais il a une science généralement exacte des choses et des hommes... Ah ! qu'il a raison d'enseigner à ne point leur demander ce qu'ils ne peuvent offrir !...
Tel qu'il est, malgré le poids de ses déductions systématiques, avec son opiniâtre sincérité, avec ses aphorismes vigoureux et précis, Helvétius a une vision nette, sinon des aspirations de certaines créatures d'élite, du moins des besoins essentiels et généraux de l'espèce humaine, des conditions positives de la vie des peuples, de leur bonheur inséparable de la liberté, de la justice et des progrès réalisés par l'expérience et la raison indépendante...
albert KEiiM [Helvétius, sa Vie et son Œuvre).
Hommage à Helvétius. Pétition au Conseil municipal de Paris pour quil restitue à la rue Sainte- Anne le nom de rue Helvétius.
Messieurs,
Vous savez tout ce qui concerne l'histoire de Paris et par conséquent vous n'ignorez pas que, avant l'année 1728, on ne connaissait à Paris les noms des rues que par la tradition. C'est seulement à cette époque que, sous la prévôté de Turgot, père du ministre de Louis XVI, on commença à inscrire le nom des rues et des places publiques.
Or, la partie de la rue Sainte-Anne qui se trouve aujourd'hui entre l'avenue de l'Opéra et la rue Thérèse fut ouverte en vertu d'un arrêt du Conseil du Roi du 23 novembre 1633. Un arrêt di Conseil du 15 septembre 1667 la prolongea jusqu'à la rue de* Petits-Champs. Elle va maintenant jusqu'à la rue Saint- Augustin
Pourquoi donc l'appela-t-on rue Sainte-Anne? On l'appela ains en l'honneur, non pas de sainte Anne, qui fut une sainte de qua lité, mais en l'honneur de l'épouse de Louis XIII, Anne d'Autri che. Par conséquent voilà une dénomination de rue dont personn< ne peut à l'heure actuelle deviner l'origine ou la cause. S'il s'a git de sainte Anne, tout le monde se demandera pourquoi Paris h célèbre encore aujourd'hui alors que nulle ville de France n'; songé à glorifier cette sainte et cette Anne en lui attribuant l nom d'une rue. S'il s'agit d'Anne d'Autriche, tout le monde s demandera pourquoi le Paris démocratique de 1907 se pique d glorifier une reine dont le rôle historique est des plus discutables et la glorifie hypocritement sous le saint vocable qui lui convien médiocrement. Nous sommes de ceux qui veulent maintenir toute
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les traditions parisiennes, à la condition qu'elles ne soient pas ridicules. C'est pour cela que nous vous demandons de remplacer le nom de rue Sainte- Anne par le nom de rue Helvétius.
En donnant à la rue Sainte-Anne le nom de rue Helvétius vous respecterez d'ailleurs les traditions réelles de la France moderne. Et nous nous persuadons que cette considération n'est point faite pour vous arrêter. Le grand philosophe Helvétius habita un hôtel de cette rue. C'est là qu'il travailla. C'est là qu'il exerça son influence. C'est là qu'il mourut. Un arrêté du Conseil général de la Commune du 21 septembre 1792 donna à la rue Sainte-Anne le nom de rue Helvétius. Vous n'avez certainement pas oublié, Messieurs, vous nous permettrez cependant de vous rappeler que la décision fut provoquée par une pétition de Ph.-A. Gouvelle, ainsi motivée : « Le livre de V Esprit a le premier posé le principe de la véritable vertu ; elle consiste, suivant lui, à modeler ses actions et sa vie entière sur l'intelligence de l'ordre social, sur l'amour des hommes, sur l'amour de la patrie, sur le besoin de l'intérêt commun. Il la définit : le sacrifice que fait l'individu au bien du plus grand nombre ; c'est la vertu des philosophes et des républicains. » L'exposé de tels principes doit suffire, Messieurs, à vous rallier à notre proposition.
A peine est-il nécessaire pour vous y rallier plus énergiquement d'évoquer les conditions bizarres et positivement grotesques dans lesquelles, après 1814, le nom de rue Sainte-Anne usurpa le nom de rue Helvétius.
Nous dirons : après 1814, car, vous nous entendez bien, le Premier Empire jugea bon que le nom d'une rue fût attribué à celui d'un des plus grands et des plus hardis philosophes du xvme siècle. Ce nom serait resté à la rue sans l'intervention de Mme de Genlis, vieux bas-bleu décoloré par les orages de sa vie, qui, sur le tard, était tombée dans la dévotion.
Mme de Genlis écrivait à un de ses amis : « Je demeure maintenant... dans la rue jadis appelée Sainte-Anne et que les fiacres, par une moitié de vieille habitude, appellent aujourd'hui rue Saint-Helvétius. Voilà une singulière canonisation... » Et puis elle écrivit dans ses Mémoires : « ... Nous allâmes nous établir dans un très bel appartement, rue Helvétius, et avant la Révolution, rue Sainte- Anne. J'ai eu la satisfaction, dès le lendemain de la Restauration, de faire effacer dans cette rue le nom du philoso phe et d'y rétablir celui de la Sainte. M. de Charbonnières, mon ami, l'était aussi du Préfet de Paris ; ma première pensée, au moment de la rentrée du roi, fut d'exprimer à M. de Charbonnières le désir que j'éprouvais de voir bannir Helvétius de notre rue ; M. de Charbonnières obtint sur-le-champ cette grâce. »
HELVÉTIUS
Voudrez-vous, Messieurs, satisfaire plus longtemps la rancune
de cette écrivassière, impertinente et incontinente à tous égards, que fut la redoutable Mme de Genlis ? Voudrez-vous affirmer les traditions, respectables entre toutes, de la France démocratique ? Nous sommes assurés que vous tiendrez à cœur d'apporter l'hommage de Paris à l'un des penseurs dont notre société est tributaire. Nous sommes assurés que vous tiendrez à cœur de réparer ainsi une injustice qui a duré trop longtemps. Cette réparation et cet hommage sont aujourd'hui très opportuns; la Sorbonne vient de consacrer par ses suffrages l'éloge d'Helvétius (1). Il importe à la démocratie que le suffrage du peuple s'unisse à celui des savants.
Rien ne s'oppose à cette union. Maintes fois, vous avez changé, sans susciter aucune protestation d'aucune sorte, la dénomination de rues plus importantes que la rue Sainte- Anne. Au surplus, aucune voie parisienne ne porte le nom de rue Heivétius. C'est certainement parce que les Conseils municipaux de Paris n'attendaient que le moment favorable pour rendre à la nie Sainte- Anne le seul nom qu'on lui puisse donner : celui de rue Heivétius. Ce moment est venu.
Heivétius avait la plus ardente préoccupation de la justice universelle. Il avait une admirable confiance dans l'intelligence scientifique. Il attendait tout des progrès de l'esprit, appuyé sur l'expérience, pour le bien-être et la prospérité des peuples. Il la développé en nous le goût de l'existence active et saine, c'est-àdire profitable à soi-même et à autrui et à tous, avec l'amour de la patrie et de l'humanité. Heivétius est un des plus grands initiateurs de la société contemporaine. Est-ce à l'instant où on s'efforce, de toutes parts, à ruiner l'autorité et le prestige des précurseurs de la France moderne, de ceux qui ont établi ses traditions glorieuses, que vous vous refuserez à rendre à Heivétius le facile et nécessaire hommage qui lui est dû ? Non, Messieurs, et nous vous adressons avec une confiance absolue cette juste pétition. La réponse que vous lui ferez prouvera que vous êtes fidèles aux traditions parisiennes et à l'esprit républicain (2).
Le Censeur du 12 octobre 1907.
(1) Heivétius, sa Vie et son Œuvre, par A. Keim, docteur ès-lettres (Alcan, édit.)
(2) La rue Sainte-Anne garde son nom et il n'existe pas encore de rue Heivétius à Paris (mars 1909).
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§ 4. — Bibliographie
A. — Œuvres d'Helvétius [Principales éditions).
De V Esprit, Durand, Paris, 1758, in-4 (on y a joint dans les exemplaires de la Bibliothèque Nationale et de l'Arsenal la rétractation d'Helvétius, le Mandement de l'Archevêque de Paris Christophe de Beaumont et la condamnation par la Faculté de théologie).
De V Esprit, Amsterdam, La Haye, Londres, Paris, 1758, 1759, 1761, 1768, 1769, etc.
Le Bonheur, Londres, 1772 (contenant l'Essai anonyme sur la vie et les ouvrages de M. Helvétius, qui est de Saint-Lambert, les Epîtres, le Bonheur).
De V Homme, ouvrage posthume de M. Helvétius, publié par le prince Gallitzin, 1772," 2 vol. in-8.
Œuvres complètes, Liège, 1774, 4 vol. in-8.
Œuvres complètes, Londres, 1781, 5 vol. in-8 (contenant l'Essai de Saint-Lambert, l'Esprit, l'Homme, le Bonheur, les Epitres et fragments sur les Arts, sur le Plaisir, sur la Superstition, des lettres de Voltaire à Helvétius, d'Helvétius à Montesquieu, à Chauvelin, etc., et un Examen anonyme des critiques du livre intitulé de l'Esprit qui est de Ch. -Georges Leroy).
Œuvres complètes, Didot, 1795, 14 vol. in-18, publiées par Lefebvre-Laroche, d'après les manuscrits légués par Helvétius, contenant des maximes et pensées inédites trouvées dans les papiers de l'auteur. — V. aussi les commentaires d'Helvétius sur l'Esprit des Lois, dans l'édition publiée par Lefebvre-Laroche, et dans quelques autres.
Œuvres complètes, Vv8 Le Petit, 3 vol. in-8, 1818, contenant, outre les autres œuvres, l'Epitre sur l'Amourde l'Etude, déjà publiée en 1814, dans le Magasin Encyclopédique; plusieurs versions de l'Epitre sur la Paresse et l'Orgueil, déjà parues dans le Conservateur de Fr. de Neufchateau, et des écrits attribués à Helvétius : les Progrès de la Raison dans la Recherche du Vrai (publ. déjà en 1773, Londres), l'Essai sur le Droit (publ. déjà dans la Décade Philosophique, 20 frimaire, an IV). — Comme autres ouvrages attribués à Helvétius, citons encore : Le Vrai Sens du Système de la Nature, Londres, 1774, in-8, The Child oj Nature, a philosophical novel, 2 vol. in-12, Londres, 1774.
De l'Esprit, Lavigne, 1843.
Notes de la main d'Helvétius, d'après un manuscrit inédit, Alcan, 1907. Etc.. etc....
HELVÉTIUS
B. — A consulter.
Voltaire, Correspondance. — Diclionnairè Philosophique. J.-J. Rousseau, Notes sur V Esprit.
Journal de Trévoux, Gazette ecclésiastique, Chaumeix, Gauchat, Lelarge de Lignac, G. Leroy, etc.. Grimm, Correspondance littéraire.
Diderot, Réflexions sur le livre de l'Esprit. — Réfutation suivie de l'ouvrage a" Helvétius intitulé de V Homme. Saint-Lambert, Essai sur la vie et les œuvres d' Helvétius . Chastellux, Eloge a" Helvétius, Collé, Journal.
Marmontel, Mémoires.
Morellet, Mémoires.
Garât, Mémoires sur Suard et le XVIII* siècle. La Harpe, les Sophistes. Helvétius.
Cousin, Philosophie sensualiste.
Damiron, Mémoire sur Helvétius.
Lemontey, Notice sur Cl. -A, Helvétius.
Barni, les Moralistes Français au XVI II* siècle. Issaurat, Pédagogie.
Arsène Houssaye, Histoire du fauteuil.
Guillois, le Salon de M™* Helvétius.
Keim, Helvétius, Sa Vie et son Œuvre. Etc.. etc..