‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 5 sur 37 · DE L ESPR.IT · texte numérisé non relu

DE L ESPR.IT

où ils sont faits, ne conservent, aux yeux de la postérité, que les seules beautés communes à tous les siècles et à tous les pays; et qu'Homère, par cette raison, doit nous paraître moins agréable qu'il ne le parut aux Grecs de son temps. Mais cette perte, et, si je l'ose dire, ce déchet en mérite est plus ou moins grand, selon que les beautés durables qui entrent dans la composition d'un ouvrage, et qui y sont toujours inégalement mélangées aux beautés du jour, l'emportent plus ou moins sur ces dernières. Pourquoi les Femmes savantes de l'illustre Molière sont-elles déjà moins estimées que son Avare, son Tartufe et son Misanthrope ? L'on n'a point calculé le nombre d'idées renfermées dans chacune de ces pièces; l'on n'a point, en conséquence, déterminé le degré d'estime qui leur est dû : mais l'on a éprouvé qu'une comédie, telle que l'Avare, dont le succès est fondé sur la peinture d'un vice toujours subsistant, et toujours nuisible aux hommes, renfermait nécessairement, dans ses détails, une infinité de beautés analogues au choix heureux de ce sujet, c'est-à-dire, de beautés durables ; qu'au contraire une comédie telle que les Femmes savantes, dont la réussite n'est appuyée que sur un ridicule passager , ne pouvait étinceler que de ces beautés momentanées, qui, plus analogues à la nature de ce sujet, et peut-être plus propres à faire des impressions vives sur le public, n'en pouvaient faire d'aussi durables. C'est pourquoi l'on ne voit guère, chez les différentes nations, que les pièces de caractère passer , avec succès, d'un théâtre à l'autre.

— Pourquoi l'éloquence est-elle si fort en estime chez les républicains? C'est que, dans la forme de leur gouvernement, l'éloquence ouvre la carrière des richesses et des grandeurs. Or, l'amour et le respect que tous les hommes ont pour l'or et les dignités doit nécessairement se réfléchir sur les moyens propres à les acquérir. Voilà pourquoi, dans les républiques, on honore non seulement l'éloquence,

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mais encore toutes les sciences, qui, telles que la politique, la jurisprudence, la morale, la poésie, ou la philosophie, peuvent servir à former des orateurs.

Dans les pays despotiques, au contraire, si l'on fait peu de cas de cette même espèce d'éloquence, c'est qu'elle ne mène point à la fortune ; c'est qu'elle n'est, dans ces pays, de presque aucun usage, et qu'on ne se donne pas la peine de persuader, lorsqu'on peut commander.

— D'où vient a-t-on moins d'estime en Angleterre pour la science militaire qu'à Rome et dans la Grèce on n'en avait pour cette même science ? C'est que les Anglais, maintenant plus Carthaginois que Romains, ont, par la forme de leur gouvernement et par leur position physique, moins besoin de grands généraux que d'habiles négociants ; c'est que l'esprit de commerce, qui nécessairement amène à sa suite le goût du luxe et de la mollesse, doit chaque jour augmenter à leurs yeux le prix de l'or et de l'industrie, doit chaque jour diminuer leur estime pour l'art de la guerre et même pour le courage : vertu que, chez un peuple libre, soutient longtemps l'orgueil national ; mais qui, s'affaiblissant néanmoins de jour en jour, est, peutêtre, la cause éloignée de la chute ou de l'asservissement de cette nation. Si les écrivains célèbres, au contra ire, comme le prouve l'exemple des Locke et des Adisson, ont été jusqu'à présent plus honorés en Angleterre que partout ailleurs, c'est qu'il est impossible qu'on ne fasse très grand cas du mérite dans un pays où chaque citoyen a part au maniement des affaires générales, où tout homme d'esprit peut éclairer le public sur ses véritables intérêts. C'est la raison pour laquelle on rencontre si communément, à Londres, des gens instruits; rencontre plus difficile à faire en France, non que le climat anglais, comme on l'a prétendu, soit plus favorable à l'esprit que le nôtre : la liste de nos hommes célèbres, dans la guerre, la politique, les sciences et les arts, est peut-être plus nombreuse que la leur. Si

les seigneurs anglais sont, en général, plus éclairés que les nôtres, c'est qu'ils sont forcés de s'instruire ; c'est qu'en dédommagement des avantages que la forme de notre gouvernement peut avoir sur la leur ils en ont, à cet égard, un très considérable sur nous ; avantage qu'ils conserveront jusqu'à ce que le luxe ait entièrement corrompu les principes de leur gouvernement, les ait insensiblement pliés au joug de la servitude, et leur ait appris à préférer les richesses aux talents. Jusqu'aujourd'hui, c'est, à Londres, un mérite de s'instruire; à Paris, c'est un ridicule. Ce fait suffit pour justifier la réponse d'un étranger que M. le duc d'Orléans, régent, interrogeait sur le caractère et le génie différents des nations de l'Europe : La seule manière, lui dit l'étranger, de répondre à votre altesse royale est de lai répéter les premières questions que, chez les divers peuples, l'on fait le plus communément sur le compte d'un homme qui se présente dans le monde. En Espagne, ajouta-t-il, on demande : Est-ce un Grand de la première classe ? En Allemagne : Peut-il entrer dans les chapitres ? En France : Est-il bien à la cour? En Hollande : Combien a-t-il d' 'or ? En Angleterre .'Quel homme est-ce ?

Le même intérêt général qui, dans les états républicains et ceux dont la constitution est mixte, préside à la distribution de l'estime, est aussi, dans ces empires soumis au despotisme, le distributeur unique de cette même estime. Si, dans ces gouvernements, l'on fait peu de cas de l'esprit, et si l'on a plus de considération à Ispahan, à Constantinople, pour l'eunuque, l'icoglan ou le bâcha, que pour l'homme de mérite , c'est qu'en ces pays on n'a nul intérêt d'estimer les grands hommes : ce n'est pas que ces grands hommes n'y fussent utiles et désirables; mais aucun des particuliers, dont l'assemblage forme le public, n'ayant intérêt à le devenir, on sent que chacun d'eux estimera toujours peu ce qu'il ne voudrait pas être.

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— Les richesses et les dignités sont trop généralement désirées pour qu'on honore jamais les talents chez les peuples où les prétentions au mérite sont exclusives des prétentions à la fortune. Or, pour faire fortune, dans quel pays, l'homme d'esprit n'est-il pas contraint à perdre, dans l'antichambre d'un protecteur, un temps que, pour excel 1er en quelque genre que ce soit, il faudrait employer à des études opiniâtres et continues? Pour obtenir la faveur des Grands, à quelles flatteries, à quelles bassesses ne doit-il pas se plier? S'il naît en Turquie, il faut qu'il s'expose aux dédains d'un muphti ou d'une sultane ; en France, aux bontés outrageantes d'un seigneur ou d'un homme en place, qui, méprisant en lui un genre d'esprit trop différent du sien, le regardera comme un homme inutile à l'Etat, incapable d'affaires sérieuses, et tout au plus comme un joli enfant occupé d'ingénieuses bagatelles. D'ailleurs, secrètement jaloux de la réputation des gens de mérite, et sensible à leur censure, l'homme en place les reçoit chez lui moins par goût que par faste, uniquement pour montrer qu'il a de tout dans sa maison. Or, comment imaginer qu'un homme, animé de cette passion pour la gloire, qui l'arrache aux douceurs du plaisir, s'avilisse jusqu'à ce point ? Quiconque est né pour illustrer son siècle est toujours en garde contre les Grands; il ne se lie du moins qu'avec ceux dont l'esprit et ie caractère, faits pour estimer les talents et s'ennuyer dans la plupart des sociétés, y recherchent, y rencontrent l'homme d'esprit avec le même plaisir que se rencontrent, à la Chine, deux Français qui s'y trouvent amis à la première vue.

Le caractère propre à former les hommes illustres les expose donc nécessairement à la haine, ou, du moins, à l'indifférence des Grands et des hommes en place, et surtout chez des peuples, tels que les Orientaux, qui, abrutis par la forme de leur gouvernement et par leur religion, croupissent dans une honteuse ignorance, et tien-

nent, si je l'ose dire, le milieu entre l'homme et la brute.

Après avoir prouvé que le défaut d'estime pour le mérite est, dans l'Orient, fondé sur le peu d'intérêt que les peuples ont d'estimer les talents ; pour faire mieux sentir la puissance de cet intérêt, appliquons ce principe à des objets qui nous soient plus familiers. Qu'on examine pourquoi l'intérêt public, modifié selon la forme de notre gouvernement, nous donne, par exemple, tant de dégoût pour le genre de la dissertation; pourquoi le ton nous en paraît insupportable : et l'on sentira que la dissertation est pénible et fatigante ; que les citoyens ayant, par la forme de notre gouvernement, moins besoin d'instruction que d'amusement, ils ne désirent, en général, que la sorte d'esprit qui les rend agréables dans un souper ; qu'ils doivent, en conséquence, faire peu de cas de l'esprit de raisonnement ; et ressembler tous, plus ou moins, à cet homme de la cour, qui, moins ennuyé qu'embarrassé des raisonnements qu'un homme sage apportait en preuve de son opinion, s'écria vivement : Ah ! Monsieur, je ne veux pas qu'on me prouve.

— Entre les plaisirs, celui de l'amour est le plus vif ; pour en jouir, il faut se rendre agréable aux femmes : dès que le besoin d'aimer se fait sentir, celui de plaire doit donc s'allumer en notre âme. Malheureusement, il en est des amants comme de ces insectes ailés qui prennent la couleur de l'herbe à laquelle ils s'attachent; ce n'est qu'en empruntant la ressemblance de l'objet aimé qu'on parvient à lui plaire. Or, si les femmes, par l'éducation qu'on leur donne, doivent acquérir plus de frivolités et de grâces que de force et de justesse dans les idées, nos esprits, se modelant sur les leurs, doivent, en conséquence, se ressentir des mêmes vices.

Il n'est que deux moyens de s'en garantir. Le premier, c'est de perfectionner l'éducation des femmes, de donner plus de hauteur à leur âme, plus d'étendue à leur esprit. Nul doute qu'on ne l'élevât aux plus grandes choses, si

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Ton avait l'amour pour précepteur, et que la main de la beauté jetât dans notre âme les semences de l'esprit et de la vertu. Le second moyen (et cen'estpas certainement celui queje conseillerais), ce serait de débarrasser les femmes d'un reste de pudeur, dont le sacrifice les met en droit d'exiger le culte et l'adoration perpétuelle de leurs amants. Alors les faveurs des femmes, devenues plus communes, paraîtraient moins précieuses ; alors les nommes, plus indépendants, plus sages, ne perdraient près d'elles que les heures consacrées aux plaisirs de l'amour, et pourraient, par conséquent, étendre et fortifier leur esprit par l'étude et la méditation. Chez tous les peuples et dans tous les pays voués à l'idolâtrie des femmes, il faut en faire des romaines ou des sultanes ; le milieu entre ces deux partis est le plus dangereux.

Ce que j'ai dit ci-dessus prouve que c'est à la diversité des gouvernements, et, par conséquent, des intérêts des peuples, qu'on doit attribuer l'étonnante variété de leurs caractères, de leur génie et de leurs goûts. Si l'on croit quelquefois apercevoir un point de ralliement pour l'estime générale; si, par examen, la science militaire est, chez presque tous les peuples, regardée comme la première, c'est que le grand capitaine est, presque en tous les pays, l'homme le plus utile, du moins jusqu'à la convention d'une paix universelle et inaltérable. Cette paix une fois confirmée, on donnerait, sans contredit, aux hommes célèbres dans les sciences, les lois, les lettres et les beaux-arts, la préférence sur le plus grand capitaine du monde : d'où je conclus que l'intérêt général est, dans chaque nation, le dispensateur unique de son estime.

— lien est des nations comme des particuliers : si chacun de nous se croit infaillible, place la contradiction au rang des offenses, et ne peut estimer ni admirer dans autrui que son propre esprit, chaque nation n'estime pareillement dans les autres que lés idées analogues aux siennes ; toute

opinion contraire est donc entre elles un germe de mépris.

— S'il descendait du ciel un sage, qui, dans sa conduite ne consultât que les lumières de la raison, ce sage passerait universellement pour fou. Il serait, dit Socrate, vis-à-vis des autres hommes, comme un médecin que des pâtissiers accuseraient, devant un tribunal d'enfants, d'avoir défendu les pâtés et les tartelettes, et qui sûrement y paraîtrait coupable au premier chef. En vain appuyerait-il ses opinions sur les démonstrations les plus fortes ; toutes les nations seraient à son égard comme ce peuple de bossus, chez lequel, disent les Fabulistes Indiens, passa un dieu, beau, jeune, et bien fait : ce dieu, ajoutent-ils, entre dans la capilale ; il s'y voit environné d'une multitude d'habitants ; sa figure leur paraît extraordinaire : les ris et les brocards annoncent leur étonnement : on allait pousser plus loin les outrages, si, pour l'arracher à ce danger, un des habitants, qui sans doute avait vu d'autres hommes que des bossus, ne se fût tout à coup écrié : « Eh ! mes amis, qu'alions-nous faire ? N'insultons point ce malheureux contrefait : si le ciel nous a fait à tous le don de la beauté, s'il a orné notre dos d'une montagne de chair, pleins de reconnaissance pour les immortels, allons au temple en rendre grâces aux dieux. » Cette fable est l'histoire de la vanité humaine. Tout peuple admire ses défauts, et méprise les qualités contraires : pour réussir dans un pays, il faut être porteur de la bosse de la nation chez laquelle on voyage.

— Rappelons-nous le moment où le cri de la guerre avait réveillé toutes les nations de l'Europe, où son tonnerre se faisait entendre du Nord au Midi de la France : supposons qu'en ce moment un républicain, encore tout échauffé de l'esprit de citoyen, arrive à Paris, et se présente dans la bonne compagnie ; quelle surprise pour lui de voir chacun y traiter, avec indifférence, les affaires publiques, et ne s'y

, occuper vivement que d'une mode, d'une histoire galante, ou d'un petit chien !

HELVÉTIUS

— La conclusion générale de ce que j'ai dit de l'esprit, considéré par rapport aux pays divers, c'est que l'intérêt est le dispensateur unique de l'estime ou du mépris que les nations ont pour leurs mœurs, leurs coutumes et leurs genres d'esprit différents.

La seule objection qu'on puisse opposer à cette conclusion, est celle-ci : Si l'intérêt, dira-t-on, était le seul dispensateur de l'estime accordée aux différents genres de science et d'esprit, pourquoi la morale, utile à toutes les nations, n'est-elle pas la plus honorée? Pourquoi le nom des Descartes, des Newton est-il plus célèbre que ceux des Nicole, des La Bruyère et de tous les moralistes, qui, peut-être, ont, dans leurs ouvrages, fait preuve d'autant d'esprit ? C'est, répondrai-je, que les grands physiciens ont, par leurs découvertes, quelquefois servi l'univers, et que la plupart des Moralistes n'ont été, jusqu'à présent, d'aucun secours à l'humanité. Que sert de répéter, sans cesse, qu'il est beau de mourir pour la patrie? Un apophtegme ne fait point un héros. Pour mériter l'estime, les moralistes devaient employer, à la recherche des moyens propres à former des hommes braves et vertueux, le temps et l'esprit qu'ils ont perdu à composer des maximes sur la vertu.

— Pour hâter les progrès d'une science, il ne suffit pas que cette science soit utile au public ; il faut que chacun des citoyens qui composent une nation trouve quelque avantage à la perfectionner. Or, dans les révolutions qu'ont éprouvées tous les peuples de la terre, l'intérêt public, c'està-dire celui du plus grand nombre, sur lequel doivent toujours être appuyés les principes d'une bonne morale, ne s'étant pas toujours trouvé conforme à l'intérêt du plus puissant, ce dernier, indifférent au progrès des autres sciences, a dû s'opposer efficacement à ceux de la morale.

L'ambitieux, en effet, qui s'est le premier élevé au-dessus de ses concitoyens ; le tyran, qui les a foulés à ses pieds ; le fanatique, qui les y tient prosternés ; tous ces

divers fléaux de l'humanité, toutes ces différentes espèces de scélérats, forcés, par leur intérêt particulier, d'établir des lois contraires au bien général, ont bien senti que leur puissance n'avait pour fondement que l'ignorance et l'imbécillité humaine : aussi ont-ils toujours imposé silence à quiconque, en découvrant aux nations les vrais principes de la morale, leur eût révélé tous leurs malheurs et tous leurs droits, et les eût armées contre l'injustice.

— Quels ennemis de l'humanité, dira-t-on, s'opposent encore aux progrès de la morale ?

Ce ne sont plus les rois, mais deux autres espèces d'hommes puissants. Les premiers sont les fanatiques, et je ne les confonds point avec les hommes vraiment pieux : ceuxci sont les soutiens des maximes de la religion ; ceux-là en sont les destructeurs : les uns sont amis de l'humanité, les autres, doux au dehors et barbares au dedans, ont la voix de Jacob et les mains d'Esaû : indifférents aux actions honnêtes, ils se jugent vertueux, non sur ce qu'ils sont, mais seulement sur ce qu'ils croient ; la crédulité des hommes est, selon eux, l'unique mesure de leur probité. Ils haïssent mortellement, disait la reine Christine, quiconque n'est pas leur dupe ; et leur intérêt les y nécessite : ambitieux, hypocrites, et discrets, ils sentent que, pour s'asservir les peuples, ils doivent les aveugler : aussi ces impies crient-ils sans cesse à l'impiété contre tout homme né pour éclairer les nations ; toute vérité nouvelle leur est suspecte ; ils ressemblent aux enfants que tout effraie dans les ténèbres.

La seconde espèce d'hommes puissants qui s'opposent aux progrès de la morale sont les demi-politiques. Entre ceux-ci, il en est qui, naturellement portés au vrai, ne sont ennemis des vérités nouvelles que parce qu'ils sont paresseux, et qu'ils voudraient se soustraire à la fatigue d'attention nécessaire pour les examiner. Il en est d'autres qu'animent des motifs dangereux, et ceux-ci sont les plus à craindre ; ce sont des hommes dont l'esprit est dépourvu

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de talents, et l'âme de vertus, auxquels, pour être de grands scélérats, il ne manque que du courage : incapables de vues élevées et neuves, ces derniers croient que leur considération tient au respect imbécile ou feint qu'ils affichent pour toutes les opinions et les erreurs reçues : furieux contre tout homme qui veut en ébranler l'empire, ils arment contre lui les passions et les préjugés même qu'ils méprisent, et ne cessent d'effaroucher les faibles esprits par le mot de nouveauté.

Comme si les vérités devaient bannir les vertus de la terre ; que tout y fût tellement à l'avantage du vice qu'on ne pût être vertueux sans être imbécile, que la morale en démontrât la nécessité ; et que l'étude de cette science devînt, par conséquent, funeste à l'univers, ilsveulent qu'on tienne les peuples prosternés devant les préjugés reçus, comme devant les crocodiles sacrés de Memphis. Fait-on quelque découverte en morale? C'est à nous seuls, disentils, qu'il faut la révéler ; nous seuls, à l'exemple des initiés de l'Egypte, devons en être les dépositaires : que le reste des humains soit enveloppé des ténèbres du préjugé, l'état naturel de l'homme est l'aveuglement.

Assez semblables à ces médecins, qui, jaloux de la découverte de l'émétique, abusèrent de la crédulité de quelques prélats pour excommunier un remède dont les secours sont si prompts et si salutaires, ils abusent de la crédulité de quelques hommes honnêtes, mais dont la probité stupide et séduite pourrait, sous un gouvernement moins sage, traîner au supplice la probité éclairée d'un Socrate .

Tels sont les moyens dont se sont servies ces deux espèces d'hommes pour imposer silence aux esprits éclairés. En vain, pour leur résister, s'appuierait-onde la faveur publique. Lorsqu'un citoyen est animé de la passion de la vérité et du bien général, je sais qu'il s'exhale toujours de son ouvrage un parfum de vertu qui le rend agréable au public, et que ce public devient son protecteur : mais comme, sous

le bouclier de la reconnaissance et de l'estime publique, on n'est pas à l'abri des persécutions de ces fanatiques, parmi les gens sages, il en est très peu d'assez vertueux pour oser braver leur fureur.

Voilà quels obstacles insurmontables se sont, jusqu'à présent, opposés aux progrès de la morale, et pourquoi cette science, presque toujours inutile, a, conséquemment à mes principes, toujours mérité peu d'estime.

Mais ne peut-on faire sentir aux nations l'utilité qu'elles tireraient d'une excellente morale? et ne pourrait-on pas hâter les progrès de cette science en honorant davantage ceux qui la cultivent?

— Cependant l'homme est fait pour être vertueux : en effet, si c'est dans le plus grand nombre que réside essentiellement la force, et dans la pratique des actions utiles au plus grand nombre que consiste la justice, il est évident que la justice est, par sa nature, toujours armée du pouvoir nécessaire pour réprimer le vice et nécessiter les hommes à Ja vertu.

Si le crime audacieux et puissant met si souvent à la chaîne la justice et le vertu, et s'il opprime les nations, ce n'est que par le secours de l'ignorance : c'est elle qui, cachant à chaque nation les véritables intérêts, empêche l'action et la réunion de ses forces, et met, par ce moyen, le coupable à l'abri du glaive de l'équité.

A quel mépris faut-il donc condamner quiconque veut retenir les peuples dans les ténèbres de l'ignorance ? L'on n'a point, jusqu'à présent, assez fortement insisté sur cette vérité; non qu'on doive renverser en un jour tous les autels de l'erreur ; je sais avec quel ménagement on doit avancer une opinion nouvelle ; je sais même qu'en les détruisant on doit respecter les préjugés, et qu'avant d'attaquer une erreur généralement reçue il faut envoyer , comme les colombes de l'arche, quelques vérités à la découverte, pour voir si le déluge des préjugés ne couvre point encore la

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face du monde, si les erreurs commencent à s'écouler, et si l'on aperçoit çà et là pointer dans l'univers quelques îles où la vertu et la vérité puissent prendre terre pour se communiquer aux hommes.

Mais tant de précautions ne se prennent qu'avec des préjugés peu dangereux. Que doit-on à des hommes qui, jaloux de la domination, veulent abrutir les peuples pour les tyranniser? Il faut, d'une main hardie, briser le talisman d'imbécillité auquel est attachée la puissance de ces génies malfaisants; découvrir aux nations les vrais principes de la morale ; leur apprendre qu'insensiblement entraînées vers leur bonheur apparent ou réel, la douleur et le plaisir sont les seuls moteurs de l'univers moral, et que le sentiment de l'amour de soi est la seule base sur laquelle on puisse jeter les fondements d'une morale utile.

Gomment se flatter de dérober aux hommes la connaissance de ce principe? Pour y réussir, il faut donc leur défendre de sonder leurs cœurs ; d'examiner leur conduite, d'ouvrir ces livres d'histoire où l'on voit les peuples, de tous les siècles et de tous les pays, uniquement attentifs à la voix du plaisir, immoler leurs semblables, je ne dis pas à de grands intérêts, mais à leur sensualité et à leur amusement. J'en prends à témoin et ces viviers où la gourmandise barbare des Romains noyait des esclaves et les donnait en pâture à leurs poissons, pour en rendre la chair plus délicate ; et cette île du Tibre, où la cruauté des maîtres transportait des esclaves infirmes, vieux et malades, et les y laissait périr dans le supplice de la faim : j'en atteste encore les débris de ces vastes et superbes arênes,où sont gravésîes fastes delà barbarie humaine; où le peuple le plus policé de l'univers sacrifiait des milliers de gladiateurs au seul plaisir que produit le spectacle des combats ; où les femmes accouraient en foule ; où ce sexe, nourri dans le luxe, la mollesse et les plaisirs, ce sexe qui, fait pour l'ornement et les délices de la terre, semble ne devoir respi-

rer que la volupté, portait la barbarie au point d'exiger des gladiateurs blessés de tomber, en mourant, dans une attitude agréable. Ces faits, et mille autres pareils, sont trop avérés, pour se flatter d'en dérober aux hommes la véritable cause. Chacun sait qu'il n'est pas d'une autre nature que les Romains, que la différence de son éducation produit la différence de ses sentiments, et le fait frémir au seul récit d'un spectacle que l'habitude lui eût, sans doute, rendu agréable, s'il fût né sur les bords duTibre. En vain quelques hommes, dupes de leur paresse à s'examiner, et de leur vanité à se croire bons, s'imaginent devoir à l'excellence particulière de leur nature les sentiments humains dont ils seraient affectés à un pareil spectacle : l'homme sensé convient que la nature, comme le dit Pascal, et comme le prouve l'expérience, n'est rien autre chose que notre première habitude. Il est donc absurde de vouloir cacher aux hommes le principe qui les meut.

— C'est uniquement par de bonnes lois qu'on peut former des hommes vertueux. Tout l'art du législateur consiste donc à forcer les hommes, par le sentiment de l'amour d'eux-mêmes, d'être toujours justes les uns envers les autres. Or, pour composer de pareilles lois, il faut connaître le cœur humain ; et préliminairement savoir que les hommes, sensibles pour eux seuls, indifférents pour les autres, ne sont nés ni bons ni méchants, mais prêts à être l'un ou l'autre, selon qu'un intérêt commun les réunit ou les divise ; que le sentiment de préférence que chacun éprouve pour soi, sentiment auquel est attachée la conservation de l'espèce, est gravé par la nature d'une manière ineffaçable ; que la sensibilité physique a produit en nous l'amour du plaisir et la haine de la douleur; que le plaisir et la douleur ont ensuite déposé et fait éclore dans tous les cœurs le germe de l'amour de soi, dont le développement a donné naissance aux passions, d'où sont sortis tous nos vices et toutes nos vertus.

HELVÉTIUS

C'est par la méditation de ces idées préliminaires qu'on apprend pourquoi les passions, dont l'arbre défendu n'est, selon quelques rabbins, qu'une ingénieuse image, portent également sur leur tige les fruits du bien et du mal; qu'on aperçoit le mécanisme qu'elles emploient à la production de nos vices et de nos vertus ; et qu'enfin un législateur découvre le moyen de nécessiter les hommes à la probité, en forçant les passions à ne porter que des fruits de vertu et de sagesse.

Or, si l'examen de ces idées, propres à rendre les hommes vertueux, nous est interdit par les deux espèces d'hommes puissants cités ci-dessus, l'unique moyen de hâter les progrès de la morale serait donc, comme je l'ai dit plus haut, de faire voir, dans ces protecteurs de la stupidité, les plus cruels ennemis de l'humanité, de leur arracher le sceptre qu'ils tiennent de l'ignorance, et dont ils se servent pour commander aux peuples abrutis. Sur quoi j'observerai que ce moyen, simple et facile dans la spéculation, est très difficile dans l'exécution ; non qu'il ne naisse des hommes qui à des esprits vastes et lumineux unissent des âmes fortes et vertueuses. 11 est des hommes qui, persuadés qu'un citoyen sans courage est un citoyen sans vertu, sentent que les biens et la vie même d'un particulier ne sont, pour ainsi dire, entre ses mains, qu'un dépôt qu'il doit toujours être prêt de restituer, lorsque le salut du public l'exige : mais de pareils hommes sont toujours en trop petit nombre pour éclairer le public : d'ailleurs, la vertu est toujours sans force, lorsque les mœurs d'un siècle y attachent la rouille du ridicule. Aussi la morale et la législation, que je regarde comme une seule et même science, ne feront-elles que des progrès insensibles.

— S'il existait une probité par rapport à l'univers, cette probité ne serait que l'habitude des actions utiles à toutes les nations : or, il n'est point d'action qui puisse immédiatement influer sur le bonheur ou le malheur de tous les

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peuples. L'action la plus généreuse, par le bienfait de l'exemple, ne produit pas, dans le monde moral, un effet plus sensible que la pierre, jetée dans l'océan, n'en produit sur les mers , dont elle élève nécessairement la surface.

Il n'est donc point de probité pratique, par rapport à l'univers. A l'égard de la probité d'intention, qui se réduirait au désir constant et habituel du bonheur des hommes, et, par conséquent, au vœu simple et vague de la félicité universelle, je dis que cette espèce de probité n'est encore qu'une chimère platonicienne. En effet, si l'opposition des intérêts des peuples les tient, les uns à l'égard des autres, dans un état de guerre perpétuelle ; si les paix conclues entre les nations ne sont proprement que des trêves comparables au temps qu'après un long combat deux vaisseaux prennent pour se ragréer et recommencer l'attaque ; si les nations ne peuvent étendre leurs conquêtes et leur commerce qu'aux dépens de leurs voisins ; enfin, si la félicité et l'agrandissement d'un peuple sont presque toujours attachés au malheur et à l'affaiblissement d'un autre; il est évident que la passion du patriotisme, passion si désirable, si vertueuse et si estimable dans un citoyen, est, comme le prouve l'exemple des Grecs et des Romains , absolument exclusive de l'amour universel.

Il faudrait, pour donner l'être à cette espèce de probité, que les nations, par des lois et des conventions réciproques, s'unissent entre elles, comme les familles qui composent un état ; que l'intérêt particulier des nations fût soumis à un intérêt plus général ; et qu'enfin l'amour de la patrie, en s 'éteignant dans les cœurs, y allumât le feu de l'amour universel : supposition qui ne se réalisera de longtemps. D'où je conclus qu'il ne peut y avoir de probité pratique, ni même de probité d'intention, par rapport à l'univers : et c'est en ce point que l'esprit diffère de la probité.

En effet, si les actions d'un particulier ne peuvent en

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rien contribuer au bonheur universel, et si les influences de sa vertu ne peuvent sensiblement s'étendre au-delà des limites d'un empire, il n'en est pas ainsi de ses idées : qu'un homme découvre un spécifique, qu'il invente une machine, telle qu'un 'moulin à vent, ces productions de son esprit peuvent en faire un bienfaiteur du monde (i).

D'ailleurs, en matière d'esprit, comme en matière de probité, l'amour de la patrie n'est point exclusif de l'amour universel. Ce n'est point aux dépens de ses voisins qu'un peuple acquiert des lumières : au contraire, plus les nations sont éclairées, plus elles se réfléchissent réciproquement d'idées, et plus la force et l'activité de l'esprit universel s'augmente. D'où je conclus que, s'il n'est point de probité relative à l'univers, il est du moins certains genres d'esprit qu'on peut considérer sous cet aspect.

— Tout ce qui est grand a droit de plaire aux yeux et à l'imagination des hommes : cette espèce de beauté l'emporte, dans les descriptions, infiniment sur toutes les autres beautés, qui, dépendantes, par exemple, de la justesse des proportions, ne peuvent être ni aussi vivement ni aussi généralement senties, puisque toutes les nations n'ont pas les mêmes idées des proportions.

En effet, si l'on oppose aux cascades que l'art proportionne, aux souterrains qu'il creuse, aux terrasses qu'il élève les cataractes du fleuve Saint-Laurent, les cavernes creusées dans l'Etna, les masses énormes de rochers entassés sans

(i) Aussi l'esprit est-il le premier des avantages, et peut-il infiniment plus contribuer au bonheur des hommes que la vertu d'un particulier. C'est à l'esprit qu'il est réservé d'établir la meilleure législation, de rendre, par conséquent, les hommes le plus heureux qu'il est possible i il est vrai que même le romande cette législation n'est pas encore faii et qu'il s'écoulera bien des siècles avant qu'on en réalise la fiction : mais, enfin, en s 'armant de la patience de M. l'abbé de Saint-Pierre, on peut prédire d'après lui que tout l'imaginable existera.

Il faut bien que les hommes sentent confusément que l'esprit est le premier des dons, puisque l'envie permet à chacun d'être le panégyriste de sa probité, et non de son esprit.

ordre sur les Alpes, ne sent-on pas "que le plaisir produit par cette prodigalité, cette magnificence rude et grossière que la nature met dans tous ses ouvrages est infiniment supérieure au plaisir qui résulte de la justesse des proportions ?

Pour s'en convaincre, qu'un homme monte la nuit sur une montagne, pour y contempler le firmament : quel est le charme qui l'y attire ? est-ce la symétrie agréable dans laquelle les astres sont rangés? Mais, ici, dans la voie lactée, ce sont des soleils sans nombre amoncelés, sans ordre, les uns sur les autres ; là, ce sont de vastes déserts. Quelle est donc la source de se<s plaisirs? l'immensité même du ciel. En effet, quelle idée se former de cette immensité, lorsque des mondes enflammés ne paraissent que des points lumineux, semés ça et là dans les plaines de l'Ether, lorsque des soleils, plus avant engagés dans les profondeurs du firmament, n'y sont aperçus qu'avec peine ! L'imagination qui s'élance de ces dernières sphères, pour parcourir tous les mondes possibles, ne doit-elle pas s'engloutir dans les vastes et immensurables concavités des cieux, se plonger dans le ravissement que produit la contemplation d'un objet qui occupe l'âme tout entière, sans cependant la fatiguer ? C'est aussi la grandeur de ces décorations, qui, dans ce genre a fait dire que l'art était si inférieur à la nature : ce qui, en termes intelligibles, ne signifie rien autre chose, sinon- que les grands tableaux nous paraissent préférables aux petits.

— L'art du poëte, considéré purement comme descripteur, est de n'offrir à la vue que des objets en mouvement ; et même de frapper, s'il le peut, dans ses descriptions, plusieurs sens à la fois. La peinture du mugissement des eaux, du sifflement des vents et des éclats du tonnerre, pourrait-elle ne pas ajouter encore à la terreur secrète, et, par conséquent, au plaisir que nous fait éprouver le spectacle d'une mer en furie? Au retour du printemps, lorsque

HELVÉTIUS

l'aurore descend dans les jardins de Marly, pour entrouvrir le calice des fleurs, en cet instant les parfums qu'elles exhalent, le gazouillement de mille oiseaux, le murmure des cascades n'augmentent-ils pas encore le charme de ces bosquets enchantés ? Tous les sens sont autant de portes par lesquelles les impressions agréables peuvent entrer dans nos âmes : plus on en ouvre à la fois, plus il y pénètre de plaisir.

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