‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 6 sur 37 · DISCOURS III · texte numérisé non relu

DISCOURS III

si l'esprit doit être considéré comme un don de la

NATURE, OU COMME UN EFFET DE l'ÉDUCATION

— Supposons des hommes doués d'une même capacité d'attention, d'une mémoire également étendue, enfin, deux hommes égaux en tout, excepté en finesse de sens : dans cette hypothèse, celui qui sera doué de la vue la plus fine pourra, sans contredit, placer dans sa mémoire et comparer entre eux plusieurs de ces objets que leur petitesse cache à celui dont l'organisation est, à cet égard, moins parfaite : mais ces deux hommes ayant, par ma supposition, une mémoire également étendue, et capable, si l'on veut, de contenir deux mille objets, il est encore certain que le second pourra remplacer, par des faits historiques, les objets qu'un moindre degré de finesse dans la vue ne lui aura pas permis d'apercevoir, et qu'il pourra compléter, si l'on veut, le nombre de deux mille objets que contient la mémoire du premier. Or de ces deux hommes, si celui dont le sens de la vue est le moins fin peut cependant déposer dans le magasin de sa mémoire un aussi grand nombre d'objets que l'autre ; et si, d'ailleurs, ces deux hommes sont égaux en tout, ils doivent, par conséquent, faire autant de combinaisons, et, par ma supposition, avoir autant d'esprit, puisque l'étendue de

l'esprit se mesure par le nombre des idées et des combinaisons. Le plus ou le moins de perfection dans l'organe de la vue ne peut, en conséquence, qu'influer sur le genre de leur esprit, faire de l'un un peintre, un botaniste, et de l'autre un historien, ou un politique; mais elle ne peut en rien influer sur l'étendue de leur esprit. Aussi ne remarque-t-on pas une constante supériorité d'esprit, et dans ceux qui ont le plus de finesse dans le sens de la vue et de l'ouïe, et dans ceux qui, par l'usage habituel des lunettes et des cornets, mettraient par ce moyen, entre eux et les autres hommes, plus de différence que n'en met à cet égard la nature. D'où je conclus qu'entre les hommes que j'appelle bien organisés, ce n'est point à la plus ou moins grande perfection des organes, tant extérieurs qu'intérieurs, des sens, qu'est attachée la supériorité de lumière, et que c'est nécessairement d'une autre cause que dépend la grande inégalité des esprits.

— Pour prouver que ce n'est point à l'inégale étendue de la mémoire qu'on doit attribuer la force inégale des esprits, il ne me reste qu'à montrer que les hommes, communément bien organisés, sont tous doués d'une étendue de mémoire suffisante pour s'élever aux plus hautes idées. Tout homme, en effet, est, à cet égard, assez favorisé de la nature, si le magasin de sa mémoire est capable de contenir un nombre d'idées ou de faits, tel qu'en les comparant sans cesse entre eux il puisse toujours y apercevoir quelque rapport nouveau, toujours accroître le nombre de ses idées, et, par conséquent, donner toujours plus d'étendue à son esprit. Or, si trente ou quarante objets, comme le démontre la géométrie, peuvent se comparer entre eux de tant de manières, que, dans le cours d'une longue vie, personne ne puisse en observer tous les rapports, ni en déduire toutes les idées possibles ; et si, parmi les hommes que j'appelle bien organisés, il n'en est aucun dont la mémoire ne puisse contenir non seulement tous les mots d'une langue, mais

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encore une infinité de dates, de faits, de noms, de lieux et de personnes, et enfin un nombre d'objets beaucoup plus considérable que celui des six ou sept mille; j'en conclurai hardiment que tout homme bien organisé est doué d'une capacité de mémoire bien supérieure à celle dont il peut faire usage pour l'accroissement de ses idées; que plus d'étendue de mémoire ne donnerait pas plus d'étendue à son esprit ; et qu'ainsi, loin de regarder l'inégalité de mémoire des hommes comme la cause de l'inégalité de leur esprit, cette dernière inégalité est uniquement l'effet, ou de l'attention plus ou moins grande avec laquelle ils observent les rapports des objets entre eux, ou du mauvais choix des objets dont ils chargent leur souvenir. Il est, en effet, des objets stériles, et qui, tels que les dates, les noms des lieux, des personnes, ou autres pareils, tiennent une grande place dans la mémoire, sans pouvoir produire ni idée neuve, ni idée intéressante pour le public. L'inégalité des esprits dépend donc en partie du choix des objets qu'on place dans la mémoire. Si les jeunes gens, dont les succès ont été les plus brillants dans les collèges, n'en ont pas toujours de pareils dans un âge plus avancé, c'est que la comparaison et l'application heureuse des règles du despautère,qui font les bons écoliers, ne prouvent nullement que, dans la suite., ces mêmes jeunes gens portent leur vue sur des objets de la comparaison desquels résultent des idées intéressantes pour le public : et c'est pourquoi l'on est rarement grand homme si l'on n'a le courage d'ignorer une infinité de choses inutiles.

— En général, lorsque nous croyons l'attention difficile à supporter, c'est que nous prenons la fatigue de l'ennui et de l'impatience pour la fatigue de l'application. En effet, s'il n'est point d'homme sans désirs, il n'est point d'homme sans attention. Lorsque l'habitude en est prise, l'attention devient même un besoin. Ce qui rend l'attention fatigante, c'est le motif qui nous y détermine. Est-ce le

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besoin, l'indigence ou ia crainte ? l'attention est alors une peine. Est-ce l'espoir du plaisir? l'attention devient alors elle-même un plaisir. Qu'on présente au même homme deux écrits difficiles à déchiffrer ; l'un est un procès-verbal, l'autre est la lettre d'une maîtresse : qui doute que l'attention ne soit aussi pénible, dans le premier cas, qu'agréable dans le second ? Conséquemment à cette observation, on peut facilement expliquer pourquoi l'attention coûte plus aux uns qu'aux autres. Il n'est pas nécessaire, pour cet effet, de supposer en eux aucune différence d'organisation : il suffit de remarquer qu'en ce genre la peine de l'attention est toujours plus ou moins grande proportionnément au degré plus ou moins grand de plaisir que chacun regarde comme la récompense de cette peine. Or si les mêmes objets n'ont jamais le même prix à des yeux différents, il est évident qu'en proposant à divers hommes le môme objet de récompense, on ne leur propose pas réellement la même récompense; et que, s'ils sont forcés de faire les mêmes efforts d'attention, ces efforts doivent être, en conséquence, plus pénibles aux uns qu'aux autres. L'on peut donc résoudre le problème d'une attention plus ou moins facile sans avoir recours au mystère d'une inégale perfection dans les organes qui la produisent.

— Mais pourquoi donc voit-on si peu d'hommes illustres? C'est que l'étude est une petite peine; c'est que, pour vaincre le dégoût de l'étude, il faut, comme je l'ai déjà insinué, être animé d'une passion.

Dans la première jeunesse, la crainte des châtiments suffit pour forcer les jeunes gens à l'étude : mais, dans un âge plus avancé, où l'on n'éprouve pas les mêmes traitements, il faut alors, pour s'exposer à la fatigue de l'application, être échauffé d'une passion telle, par exemple, que l'amour de la gloire. La force de notre attention est alors proportionnée à la force de notre passion. Considérons les enfants : s'ils font dans leur langue naturelle des progrès

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moins inégaux que dans une langue étrangère, c'est qu'ils y sont excités par des besoins à peu près pareils ; c'est-àdire, et par la gourmandise, et par l'amour du jeu, et par le désir de faire connaître les objets de leur amour et de leur aversion: or, des besoins à peu près pareils doivent produire des effets à peu près égaux. Au contraire, comme les progrès dans une langue étrangère dépendent et de la méthode dont se servent les maîtres, et de la crainte qu'ils inspirent à leurs écoliers, et de l'intérêt que les parents prennent aux études de leurs enfants ; on sent que des progrès dépendant de causes si variées, qui agissent et se combinent si diversement, doivent, par cette raison, être extrêmement inégaux. D'où je conclus que la grande inégalité d'esprit qu'on remarque entre les hommes dépend , peutêtre, du désir inégal qu'ils ont de s'instruire. Mais, dirait-on, ce désir est reflet d'une passion; or, si nous ne devons qu'à la nature la force plus ou moins grande de nos passions, il s'ensuit que l'esprit doit, en conséquence, être considéré comme un don de la nature.

C'est à ce point, véritablement délicat et décisif, que se réduit toute cette question. Pour la résoudre, il faut connaître et les passions et leurs effets, et entrer, à ce sujet, dans un examen profond et détaillé.

. — L'ennui est, dans l'univers, un ressort plus général et plus puissant qu'on ne l'imagine. De toutes les douleurs, c'est, sans contredit, la moindre ; mais enfin, c'en est une. Le désir du bonheur nous fera toujours regarder l'absence du plaisir comme un mal. Nous voudrions que l'intervalle nécessaire qui sépare les plaisirs vifs, toujours attachés à la satisfaction des besoins physiques, fût rempli par quelques-unes de ces sensations qui sont toujours agréables, lorsqu'elles ne sont pas douloureuses. Nous souhaiterions donc, par des impressions toujours nouvelles, être à chaque instant avertis de notre existence ; parce que chacun de ces avertissements est pour nous un plaisir.

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Voilà pourquoi le Sauvage, dès qu'il a satisfait ses besoins, court au bord d'un ruisseau, où la succession rapide des flots, qui se poussent l'un l'autre, font à chaque instant sur lui des impressions nouvelles : voilà pourquoi nous préférons la vue des objets en mouvement à celle des objets en repos ; voilà pourquoi l'on dit proverbialement : le Jeu fait compagnie, c'est-à-dire, qu'il nous arrache à l'ennui.

C'est ce besoin d'être remué, et l'espèce d'inquiétude que produit dans l'âme l'absence d'impression, qui contient, en partie, le principe de l'inconstance et de la perfectibilité de l'esprit humain, et qui, le forçant à s'agiter en tous sens, doit, après la révolution d'une infinité de siècles, inventer, perfectionner les arts et les sciences, et, enfin, amener la décadence du goût.

En effet, si les impressions nous sont d'autant plus agréables qu'elles sont plus vives, et si la durée d'une même impression en émousse la vivacité, nous devons donc être avides de ces impressions neuves, qui produisent dans notre âme le plaisir de la surprise : les artistes, jaloux de nous plaire et d'exciter en nous ces sortes d'impressions, doivent donc, après avoir en partie épuisé les combinaisons du beau, y substituer le singulier, que nous préférons au beau, parce qu'il fait sur nous une impression plus neuve, et, par conséquent, plus vive. Voilà, dans les nations policées, la cause de la décadence du goût.

Pour connaître encore mieux tout ce que peut sur nous la haine de l'ennui, et quelle est quelquefois l'activité de ce principe, qu'on jette sur les hommes un œil observateur, et l'on sentira que c'est la crainte de l'ennui qui fait agir et penser la plupart d'entre eux ; que c'est pour s'arracher à l'ennui qu'au risque de recevoir des impressions trop fortes, et, par conséquent, désagréables, les hommes recherchent avec le plus grand empressement tout ce qui peut les remuer fortement ; que c'est ce désir qui fait courir le peuple à la grève, et les gens du monde au théâtre ; que c'est

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ce même motif qui, dans une dévotion triste et jusque dans les exercices austères de la pénitence, fait souvent chercher aux vieilles femmes un remède à l'ennui : car Dieu, qui, par toutes sortes de moyens, cherche à ramener le pécheur à lui, se sert ordinairement avec elles de celui de l'ennui.

Mais c'est surtout dans les siècles où les grandes passions sont mises à la chaîne, soit par les mœurs, soit par la forme du g-ouvernement, que l'ennui joue le plus grand rôle; il devient alors le mobile universel.

Dans les cours, autour du trône, c'est la crainte de l'ennui, jointe au plus faible degré d'ambition, qui fait, des courtisans oisifs, de petits ambitieux, qui leur fait concevoir de petits désirs, leur fait faire de petites intrigues, de petites cabales, de petits crimes, pour obtenir de petites places proportionnées à la petitesse de leurs passions ; qui fait des Séjan, et jamais des Octave ; mais qui, d'ailleurs, suffit pour s'élever jusqu'à ces postes où l'on jouit, à la vérité, du privilèg-e d'être insolent, mais où l'on cherche en vain un abri contre l'ennui.

— Les passions sont, dans le moral, ce que, dans le physique, est le mouvement ; il crée, anéantit, conserve, anime tout, et sans lui tout est mort : ce sont elles aussi qui vivifient le monde moral. C'est l'avarice qui guide les vaisseaux à travers les déserts de l'océan ; l'orgueil, qui comble les vallons, aplanit les montag-nes, s'ouvre des routes à travers les rochers, élève les pyramides de Memphis, creuse le lac Mœris, et fond le colosse de Rhodes. L'amour tailla, dit-on, le crayon du premier dessinateur. Dans un pays où la révélation n'avait point pénétré, ce fut encore l'amour, qui, pour flatter la douleur d'une veuve éplorée par la mort de son jeune époux, lui découvrit le système de l'immortalité de l'âme. C'est l'enthousiasme de la reconnaissance qui mit au rang1 des dieux les bienfaiteurs de l'humanité, qui inventa les fausses religions, et les superstitions, qui

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toutes n'ont pas pris leur source dans des passions aussi nobles que l'amour et la reconnaissance.

C'est donc aux passions fortes qu'on doit l'invention et les merveilles des arts : elles doivent donc être regardées comme le germe productif de l'esprit et le ressort puissant qui porte les hommes aux grandes actioDs. Mais, avant que de passer outre, je dois fixer l'idée que j'attache à ce mot de passion forte. Si la plupart des hommes parlent sans s'entendre, c'est à l'obscurité des mots qu'il faut s'en prendre ; c'est à cette cause qu'on peut attribuer la prolongation du miracle opéré à la tour de Babel.

J'entends, par ce mot de passion forte, une passion dont l'objet soit si nécessaire à notre bonheur que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet.

Ce sont, en effet, les passions seules qui, portées à ce degré de force, peuvent exécuter les plus grandes actions, et braver les dangers, la douleur, la mort et le ciel même.

— Ce sont les passions qui, fixant fortement notre attention sur l'objet de nos désirs, nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes, et qui font, en conséquence, concevoir et exécuter aux héros ces entreprises hardies, qui, jusqu'à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse, paraissent folles, et doivent réellement paraître telles à la multitude,

Voilà pourquoi, dit le cardinal de Richelieu, Famé faible trouve de l'impossibilité dans le projet le plus simple, lorsque le plus grand paraît facile à l'âme forte : devant celleci, les montagnes s'abaissent, lorsqu'aux yeux de celle-là les buttes se métamorphosent en montagnes.

Ce sont, en effet, les fortes passions, qui, plus éclairées que le bon sens, peuvent seules nous apprendre à distinguer l'extraordinaire de l'impossible, que les gens sensés confondent presque toujours ensemble : parce que, n'étant point animés de passions fortes, ces gens sensés ne sont jamais que des hommes médiocres : proposition que je

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vais prouver, pour faire sentir toute la supériorité de l'homme passionné sur les autres hommes et montrer qu'il n'y a réellement que les grandes passions qui puissent enfanter les grands hommes.

— Avant le succès, si les grands génies en tout genre sont presque toujours traités de fous par les gens sensés, c'est que ces derniers, incapables de rien de grand, ne peuvent pas même soupçonner l'existence des moyens dont se servent les grands hommes pour opérer les grandes choses.

— Peu de gens élèvent leurs pensées au-delà des pensées communes ; moins de gens encore osent exécuter et dire ce qu'ils pensent. Si les hommes sensés voulaient faire usage de pareils moyens, faute d'un certain tact et d'une certaine connaissance des passions, ils n'en pourraient jamais faire d'heureuses applications. Ils sont faits pour suivre les chemins battus; ils s'égarent, s'ils les abandonnent. L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine : il n'est point doué de cette activité d'âme, qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs. Aussi le livre de l'avenir ne s'ouvre-t-il qu'à l'homme passionné et avide de gloire.

— Qu'on examine chaque passion en particulier, l'on verra que toutes sont toujours très éclairées sur l'objet de leurs recherches ; qu'elles seules peuvent quelquefois apercevoir la cause des effets que l'ignorance attribue au hasard ; qu'elles seules, par conséquent, peuvent rétrécir et, peutêtre, un jour détruire entièrement l'empire de ce hasard dont chaque découverte resserre nécessairement les bornes.

— La conclusion de ce chapitre, c'est que ces gens sensés, ces idoles des gens médiocres, sont toujours fort inférieurs aux gens passionnés; et que ce sont les passions fortes qui, nous arrachant à la paresse, peuvent seules nous douer

de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité d'esprit.

— L'activité de l'esprit dépend de l'activité des passions. C'est aussi dans l'âge des passions , c'est-à-dire , depuis vingt-cinq jusqu'à trente-cinq et quarante ans, qu'on est capable des plus grands efforts et de vertu et de génie. A cet âge, les hommes, nés pour le grand, ont acquis une certaine quantité de connaissances, sans que leurs passions aient encore presque rien perdu de leur activité : cet âge passé, les passions s'affaiblissent en nous, et voilà le terme de la croissance de l'esprit; l'on n'acquiert plus alors d'idées nouvelles; et quelque supérieurs que soient, dans la suite, les ouvrages que l'on compose, on ne fait plus qu'appliquer et développer les idées conçues dans le temps de l'effervescence des passions, et dont on n'avait point encore fait usage.

Au reste, ce n'est point uniquement à l'âge qu'on doit toujours attribuer l'affaiblissement des passions. On cesse d'être passionné pour un objet, lorsque le plaisir qu'on se promet de sa possession n'est point égal à la peine nécessaire pour l'acquérir : l'homme amoureux de la gloire n'y sacrifie ses goûts qu'autant qu'il se croit dédommagé de ce sacrifice par l'estime qui en est le prix. C'est pourquoi tant de héros ne pouvaient que dans le tumulte des camps et parmi les chants de victoire échapper aux filets de la volupté : c'est pourquoi le grand Condé ne maîtrisait son humeur qu'un jour de bataille, où, dit-on, il était du plus grand sang-froid : c'est pourquoi, si l'on peut comparer aux grandes choses celles auxquelles on donne le nom de petites, Dupré, trop négligé dans sa marche ordinaire, ne triomphait de cette habitude qu'au théâtre, où les applaudissements et l'admiration des spectateurs le dédommageaient de la peine qu'il prenait pour leur plaire. On ne triomphe point de ses habitudes et de sa paresse si l'on n'est amoureux de la gloire ; et les hommes illustres ne sont quelque-

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fois sensibles qu'à la plus grande. S'ils ne peuvent envahir presque en entier l'empire de l'estime, la plupart s'abandonnent à une honteuse paresse. L'extrême orgueil et l'extrême ambition produisent souvent en eux l'effet de l'indifférence et de la modération. Une petite gloire, en effet, n'est jamais désirée que par une petite âme. Si les gens, si attentifs dans la manière de s'habiller, de se présenter et de parler dans les compagnies, sont, en général, incapables de grandes choses, c'est non seulement parce qu'ils perdent, à l'acquisition d'une infinité de petits talents et de petites perfections, un temps qu'ils pourraient employer à la découverte de grandes idées et à la culture de grands talents ; mais encore parce que la recherche d'une petite gloire suppose en eux des désirs trop faibles et trop modérés. Aussi les grands hommes sont-ils, presque tous, incapables des petils soins et des petites attentions nécessaires pour s'attirer de la considération ; ils dédaignent de pareils moyens. Méfiez-vous, disait Sylla en parlant de César, de ce jeune homme qui marche si immodestement dans les rues ; je vois en lui plusieurs Marius.

J'ai fait, je crois, suffisamment sentir que l'absence totale de passions, s'il pouvait en exister, produirait en nous le parfait abrutissement ; et qu'on approche d'autant plus de ce terme qu'on est moins passionné. Les passions sont, en effet, le feu céleste qui vivifie le monde moral : c'est aux passions que les sciences et les arts doivent leurs découvertes et l'âme son élévation. Si l'humanité leur doit aussi les services et la plupart de ses malheurs, ces malheurs ne donnent point aux Moralistes le droit de condamner les passions et de les traiter de folie. La sublime vertu et la sagesse éclairée sont deux assez belles productions de cette folie pour la rendre respectable à leurs yeux.

La conclusion générale de ce que j'ai dit sur les passions, c'est que leur force peut seule contrebalancer en nous la force de la paresse et de i'inertie, nous arracher au repos

et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité de talent.

— Il semble que, dans l'univers moral comme dans l'univers physique, Dieu n'ait mis qu'un seul principe dans tout ce qui a été. Ce qui est, et ce qui sera, n'est qu'un développement nécessaire.

Il a dit à la matière : Je te doue de la force. Aussitôt les éléments, fournis aux lois du mouvement, mais errants et confondus dans les déserts de l'espace, ont formé mille assemblages monstrueux, ont produit mille chaos divers, jusqu'à ce qu'enfin ils se soient placés dans l'équilibre et l'ordre physique dans lequel on suppose maintenant l'univers rangé.

Il semble qu'il ait dit pareillement à l'homme : Je te doue de la sensibilité ; c'est par elle, qu'aveugle instrument de mes volontés, incapable de connaître la profondeur de mes vues, tu dois, sans le savoir, remplir tous mes desseins. Je te mets sous la garde du plaisir et de la douleur : l'un et l'autre veilleront à tes pensées, à tes actions ; engendreront tes passions ; exciteront tes aversions, tes amitiés, tes tendresses, tes fureurs ; allumeront tes désirs, tes craintes, tes espérances ; te dévoileront des vérités ; te plongeront dans des erreurs ; et, après t'avoir fait enfanter mille systèmes absurdes et différents de morale et de législation, te découvriront un jour les principes simples, au développement desquels sont attachés l'ordre et le bonheur du monde moral.

En effet, supposons que le ciel anime tout à coup plusieurs hommes : leur première occupation sera de satisfaire leurs besoins ; bientôt après ils essayeront, par des cris, d'exprimer les impressions de plaisir et de douleur qu'ils reçoivent. Ces premiers cris formeront leur première langue, qui, à en juger par la pauvreté de quelques langues sauvages, a dû d'abord être très courte, et se

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réduire à ces premiers sons. Lorsque les hommes, plus multipliés, commenceront à se répandre sur la surface du monde, et que, semblables aux vagues dont l'océan cou-r vre au loin ses rivages, et qui rentrent aussitôt dans son sein, plusieurs générations se seront montrées à la terre et seront rentrées dans le gouffre où s'abiment les êtres lorsque les familles seront plus voisines les unes des autres; alors le désir commun de posséder les mêmes choses, telles que les fruits d'un certain arbre, ou les faveurs d'une certaine femme, exciteront en eux des querelles et des combats : de là naîtront la colère et la vengeance. Lorsque, saoulés de sang, et las de vivre dans une crainte perpétuelle, ils auront consenti à perdre un peu de cette liberté qu'ils ont dans l'état naturel et qui leur est nuisible; alors ils feront entre eux des conventions; ces conventions seront leurs premières lois; les lois faites, il faudra charger quelques hommes de leur exécution : et voilà les premiers magistrats. Ces magistrats grossiers de peuples sauvages habiteront d'abord les forêts. Après en avoir, en partie, détruit les animaux, lorsque les peuples ne vivront plus de leur chasse, la disette des vivres leur enseignera l'art d'élever des troupeaux.

Ces troupeaux fourniront à leurs besoins, et les peuples chasseurs seront changés en peuples pasteurs. Après un certain nombre de siècles, lorsque ces derniers se seront extrêmement multipliés, et que la terre ne pourra, dans le même espace, subvenir à la nourriture d'un plus grand nombre d'habitants, sans être fécondée par le travail humain ; alors les peuples pasteurs disparaîtront, et feront place aux peuples cultivateurs. Le besoin de la faim, en leur découvrant l'art de l'agriculture, leur enseignera l'art de mesurer et de partager les terres. Ce partage fait, il faut assurer à chacun ses propriétés : et de là une foule de sciences et de lois. Les terres, par la différence de leur nature et de leur culture, portant des fruits différents,

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les hommes feront entre eux des échanges, sentiront l'avantage qu'il y aurait à convenir d'un échange général qui représentât toutes les denrées ; et ils feront choix, pour cet effet, de quelques coquillages ou de quelques métaux» Lorsque les sociétés en seront à ce point de perfection, alors toute égalité entre les hommes sera rompue : on distinguera des supérieurs et des inférieurs : alors ces mots de bien et de mal, créés pour exprimer les sensations de plaisir ou de douleur physiques que nous recevons des objets extérieurs s'étendront généralement à tout ce qui peut nous procurer l'une ou l'autre de ces sensations, les accroître ou les diminuer ; telles sont les richesses et l'indigence : alors les richesses et les honneurs, par les avantages qui y seront attachés, deviendront l'objet général du désir des hommes. De là naîtront, selon la forme différente des gouvernements, des passions criminelles ou vertueuses ; telles sont l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, l'amour de la patrie, la passion de la gloire, la magnanimité, et même l'amour, qui, ne nous étant donné par la nature que comme un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité, une passion factice, qui ne sera, comme les autres, qu'un développement de la sensibilité physique.

Quelque certaine que soit cette conclusion, il est peu d'hommes qui conçoivent nettement les idées dont elle résulte. D'ailleurs, en avouant que nos passions prennent originairement leur source dans la sensibilité physique, on pourrait croire encore que, dans l'état actuel où sont les nations policées, ces passions existent indépendamment de la cause qui les a produites. Je vais donc, en suivant la métamorphose des peines et des plaisirs physiques en peines et en plaisirs factices, montrer que, dans des passions, telles que l'avarice, l'ambition, l'orgueil et l'amitié, dont l'objet paraît le moins appartenir aux plaisirs des sens, c'est cependant toujours la douleur et le plaisir physique que nous fuyons ou que nous recherchons.

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— Les avares sont assez semblables aux hypocondres, qui vivent dans des transes perpétuelles, qui voient partout des dangers, et qui craignent que tout ce qui les approche ne les casse.

C'est parmi les gens nés dans l'indigence qu'on rencontre le plus communément de ces sortes d'avares ; ils ont par eux-mêmes éprouvé ce que la pauvreté entraîne de maux à sa suite : aussi leur folie, à cet égard, est-elle plus pardonnable qu'elle ne le serait à des hommes nés dans l'abondance, parmi lesquels on ne trouve guère que des avares fastueux ou voluptueux.

Pour faire voir comment, dans les premiers, la crainte de manquer du nécessaire les force toujours à s'en priver, supposons qu'accablé du faix de l'indigence quelqu'un d'entre eux conçoive le projet de s'y soustraire. Le projet conçu, l'espérance aussitôt vient vivifier son âme affaissée par la misère ; elle lui rend l'activité, lui fait chercher des protecteurs, l'enchaîne dans l'antichambre de ses patrons, le force à intriguer auprès des ministres, à ramper aux pieds des grands, et à se dévouer enfin au genre de vie le plus triste, jusqu'à ce qu'il ait obtenu quelque place qui le mette à l'abri de la misère. Parvenu à cet état, le plaisir sera-t-il l'unique objet de sa recherche? Dans un homme qui, par ma supposition, sera d'un caractère timide et défiant, le souvenir vif des maux qu'il a éprouvés doit d'abord lui inspirer le désir de s'y soustraire, et le déterminer, par cette raison, à se refuser jusqu'à des besoins dont il a, par la pauvreté, acquis l'habitude de se priver. Une fois au-dessus du besoin, si cet homme atteint alors l'âge de trente-cinq ou quarante ans ; si l'amour du plaisir, dont chaque instant émousse la vivacité, se fait moins vivement sentir à son cœur, que sera-t-il alors? Plus difficile en plaisirs, s'il aime les femmes, il lui en faudra de plus belles, et dont les faveurs soient plus ; chères ; il voudra donc acquérir de nouvelles richesses pour satisfaire ses nouveaux

goûts ; or, dans l'espace de temps qu'il mettra à cette acquisition, si la défiance et la timidité, qui s'accroissent avec l'âge, et qu'on peut regarder comme l'effet du sentiment de notre faiblesse, lui démontrent qu'en fait de richesses, assez n'est jamais assez ; et si son avidité se trouve en équilibre avec son amour pour les plaisirs, il sera soumis alors à deux attractions différentes : pour obéir à l'une et à l'autre, cet homme, sans renoncer au plaisir, se prouvera qu'il doit, du moins, en remettre la jouissance au temps où, possesseur de plus grandes richesses, il pourra, sans crainte de l'avenir, s'occuper tout entier de ses plaisirs présents. Dans le nouvel intervalle de temps qu'il mettra à accumuler ces nouveaux trésors, si l'âge le rend tout à faiï, insensible au plaisir, changera-t-il son genre de vie ? renoncera-t-il à des habitudes que l'incapacité d'en contracter de nouvelles lui a rendues chères? Non, sans doute; et satisfait, en contemplant ses trésors, de la possibilité des plaisirs dont les richesses sont l'échange, cet homme, pour éviter les peines physiques de l'ennui , se livrera tout entier à ses occupations ordinaires. Il deviendra même d'autant plus avare dans sa vieillesse que, l'habitude d'amasser n'étant plus contrebalancée par le désir de jouir, elle sera, au contraire, soutenue en lui par la crainte machinale que la vieillesse a toujours de manquer.

— A quoi donc attribuer l'ardeur avec laquelle on recherche les dignités ? A l'exemple de ces jeunes gens riches qui n'aiment à se montrer au public que dans un équipage leste et brillant, pourquoi l'ambitieux ne veut-il y paraître que décoré de quelques marques d'honneur ? C'est qu'il considère ces honneurs comme un truchement qui annonce aux hommes son indépendance, la puissance qu'il a de rendre, à son gré, plusieurs d'entre eux heureux ou malheureux, et l'intérêt qu'ils ont tous de mériter une faveur toujours proportionnée aux plaisirs qu'ils sauront lui procurer.

Mais, dira-t-on, ne serait-ce pas plutôt du respect et de

l'adoration des hommes dont l'ambitieux serait jaloux ? Dans le fait, c'est le respect des hommes qu'il désire; mais pourquoi le désire-t-il ? Dans les hommages qu'on rend aux Grands, ce n'est point le geste du respect qui leur plaît : si ce geste était par lui-même agréable, il n'est point d'homme riche qui, sans sortir de chez lui, et sans courir après les dignités, ne pût se procurer un tel bonheur. Pour se satisfaire, il louerait une dizaine de porte-faix, les revêtirait d'habits magnifiques, les bariolerait de tous les cordons de l'Europe, les tiendrait le matin dans son antichambre pour venir tous les jours payer à sa vanité un tribut d'encens et de respects.

L'indifférence des gens riches pour cette espèce de plaisir prouve que l'on n'aime point le respect comme respect, mais comme un aveu d'infériorité de la part des autres hommes, comme un gage de leur disposition favorable à notre égard, et de leur empressement à nous éviter des peines et à nous procurer des plaisirs.

Le désir des grandeurs n'est donc fondé que sur la crainte de la douleur ou l'amour du plaisir. Si ce désir n'y prenait point sa source, quoi de plus facile que de désabuser l'ambitieux? 0 toi ! lui dirait-on, qui sèches d'envie en contemplant le faste et la pompe des grandes places, ose t'éleveràun orgueil plus noble; et leur éclat cessera de t'en imposer. Imagine, pour un moment, que tu n'es pas moins supérieur aux autres hommes que les insectes leur sont inférieurs ; alors tu ne verras, dans les courtisans, que des abeilles qui bourdonnent autour de leur reine ; le sceptre même ne te paraîtra plus qu'une gloriole.

Pourquoi les hommes ne prêteront-ils jamais l'oreille à de pareils discours? auront-ils toujours peu de considération pour ceux qui ne peuvent guère, et préféreront-ils toujours les grandes places aux grands talents ? C'est que les grandeurs sont un bien, et peuvent, ainsi que les richesses, être regardées comme l'échange d'une infinité de plai-

sirs. Aussi les recherche-t-on avec d'autant plus d'ardeur qu'elles peuvent nous donner sur les hommes une puissance plus étendue, et, par conséquent, nous procurer plus d'avantages.

— Chez les sauvages du septentrion qui, souvent exposés à des famines affreuses, sont toujours occupés de chasse et de pêche, c'est la faim et non l'amour qui produit toutes les idées ; ce besoin est en eux le germe de toutes leurs pensées : aussi presque toutes les combinaisons de leur esprit ne roulent-elles que sur les ruses de la chasse et de la pêche, et sur les moyens de pourvoir au besoin de la faim.

— Au contraire, l'amour des femmes est, chez les nations policées, le ressort presque unique qui les meut. En ces pays, l'amour invente tout, produit tout : la magnificence, la création des arts de luxe, sont des suites nécessaires de l'amour des femmes et de l'envie de leur plaire ; le désir même qu'on a d'en imposer aux hommes par les richesses ou les dignités n'est qu'un nouveau moyen de les séduire. Supposons donc qu'un homme né sans bien, mais avide des plaisirs de l'amour, ait vu les femmes se rendre d'autant plus facilement aux désirs d'un amant que cet amant, plus élevé en dignité, fait réfléchir plus de considération sur elles; qu'excité par la passion des femmes à celle de l'ambition l'homme dont je parle aspire au poste de général ou de premier ministre; il doit, pour monter à ces places, s'occuper tout entier du soin d'acquérir des talents, ou de faire des intrigues. Or, le genre de vie propre à former soit un habile intrigant, soit un homme de mérite, est entièrement opposé au genre de vie propre à séduire des femmes auxquelles on ne plaît communément que par des assiduités incompatibles avec la vie d'un ambitieux. Il est donc certain que, dans la jeunesse, et jusqu'à ce qu'il soit parvenu à ces grandes places où les femmes doivent échanger leurs faveurs contre du crédit, cet homme doit s'arracher à tousses goûts,

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et sacrifier, presque toujours, le plaisir présenta l'espoir des plaisirs avenir. Je dis, presque toujours; parce que la route de l'ambition est ordinairement très longue à parcourir. Sans parler de ceux dont l'ambition, accrue aussitôt que satisfaite, remplace toujours un désir rempli par un désir nouveau ; qui, de ministre, voudraient être roi; qui, de roi, aspireraient, comme Alexandre, à la monarchie universelle, et voudraient monter sur un trône où les respects de tout l'univers les assurassent que l'univers entier s'occupe de leur bonheur; sans parler, dis-je, de ces hommes extraordinaires, et, supposant même de la modération daiis l'ambition, il est évident que l'homme, dont la passion de» femmes aura fait un ambitieux, ne parviendra ordinairement aux premiers postes que dans un âge où tous les désirs seront étouffés.

Mais ses désirs ne fussent-ils qu'attiédis, à peine cet homme a-t-il atteint ce terme qu'il se trouve placé sur un écueil escarpé et glissant; il se voit de toutes parts en butte aux envieux, qui, prêts à le percer, tiennent autour de lui leurs arcs toujours bandés: alors il découvre avec horreur l'abîme affreux qui s'entr'ouvre ; il sent que, dans sa chute, par un triste apanage de la grandeur, il sera misérable, sans être plaint ; qu'exposé aux insultes de ceux qu'outrageait son orgueil il sera l'objet du mépris de ses rivaux, mépris plus cruel encore que les outrages ; que, devenu te risée de ses inférieurs, ils s'affranchiront alors de ce tribut de respects, dont la jouissance a pu quelquefois lui paraître importune, mais dont la privation est insupportable, lorsque l'habitude en a fait un besoin. Il voit donc que, privé du seul plaisir qu'il ait jamais goûté, et réduit à l'abaissement, il ne jouira plus, en contemplant ses grandeur... comme l'avare en contemplant ses richesses, de la possibilité de toutes les jouissances qu'elles peuvent lui procurer.

Cet ambitieux est donc, par la crainte de l'ennui et de la douleur, retenu dans la carrière où l'amour du plaisir l'a

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fait entrer : le désir de conserver succède donc en son cœur au désir d'acquérir. Or, l'étendue des soins nécessaires pour se maintenir dans les dignités, ou pour y parvenir, étantà peu près la même, il est évident que cet homme doit passe1-' le temps de la jeunesse et de l'âge mûr à la poursuite ou à la conservation de ces places, uniquement désirées comme des moyens d'acquérir les plaisirs qu'il s'est toujours refusés. C'est ainsi que, parvenu à l'âge où l'on est incapable d'un nouveau genre dévie, il se livre, et doit, en effet, se livrer tout entier à ses anciennes occupations; parce qu'une âme toujours agitée de craintes et d'espérances vives, et, sans cesse remuée par de fortes passions, préférera toujours la tourmente de l'ambition au calme insipide d'une vie tranquille. Semblables aux vaisseaux que les flots portent encore sur la côte du midi, lorsque les vents du nord n'enflent plus les mers, les hommes suivent dans la vieillesse la direction que les passions leur ont donnée dans la jeunesse.

— On ne désire d'être estimable que pour être estimé, on ne désire l'estime des hommes que pour jouir des plaisirs attachés à cette estime : l'amour de l'estime n'est donc que l'amour déguisé du plaisir. Or, il n'est que deux sortes de plaisirs : les uns sont les plaisirs des sens, et les autres d'acquérir ces mêmes plaisirs ; moyens qu'on a rangés dans la classedes plaisirs; parce que l'espoir d'un plaisir est un commencement de plaisir; plaisir cependant qui n'existe que lorsque cet espoir peut se réaliser. La sensibilité physique est donc le germe productif de l'orgueil et de toutes les autres passions, dans le nombre desquelles je comprends l'amitié, qui, plus indépendante, en apparence, du plaisir des sens, mérite d'être examinée, pour confirmer, parce dernier exemple, tout ce que j'ai dit de l'origine des passions.

— Aimer, c'est avoir besoin. Nulle amitié sans besoin : ce serait un effet sans cause. Les hommes n'ont pas tous les

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mêmes besoins ; l'amitié est donc, entre eux, fondée sur des motifs différents. Les uns ont besoin de plaisirs ou d'argent, les autres de crédit, ceux-ci de converser, ceux-là de confier leurs peines : en conséquence, il est des amis de plaisir, d'argent (i), d'intrigue, d'esprit et de malheur. Rien de plus utile que de considérer l'amitié sous ce point vue, et de s'en former des idées nettes.

d) On s'esi tué, jusqu'à présent, à répéter, les uns d'après les autres, qu'on ne doit pas compter, parmi ses amis, ceux dont l'amitié intéressée ne nous aime que pour notre argent. Cette sorte d'amitié n'est pas, sans doute, la plus flatteuse : mais ce n'en est pas moins une amitié réelle. Les hommes aiment, par exemple, dans un Contrôleur général la puissance qu'il a d'obliger. Dans la plupart d'entre eux, 1 amour de la personne s'identifie avec l'amour de l'argent. Pourquoi refuserait-on le nom d'amitié à cette espèce de sentiment ? On ne nous aime pas pour nous-mêmes, mais toujours pour quelque cause , et celle-là en vaut bien une autre. Un homme est amoureux d'une femme : peut-on dire qu'il ne l'aime pas, parce que c'est uniquement la beauté de ses yeux ou de son teint qu'il aime en elle ? Mais, dira-t-on, à peine l'homme riche est-il retombé dans l'indigence qu'on cesse alors de l'aimer. Oui, sans doute : mais, que la petite vérole gâte une femme, on rompra communément avec elle, et cette rupture ne prouve pas qu'on ne l'ait point aimée, lorsqu'elle était belle. Que l'ami, en qui nous avons le plus de confiance, et dont nous estimons le plus l'âme, l'esprit et le caractère, devienne tout à coup aveugle, sourd et muet ; nous regretterons en lui la perte de notre ancien ami ; nous respecterons encore sa momie ; mais, dans le fait, nous ne l'aimons plus, parce que ce n'est pas un tel homme que nous avons aimé. Un Contrôleur-général est-il disgracié ? on ne l'aime plus : c'est précisément l'ami devenu tout à coup aveugle, sourd et muet. Il n'en est pas cependant moins vrai que l'homme avide d'argent n'ait eu beaucoup de tendresse pour celui qui pouvait lui en procurer. Quiconque a ce besoin d'argent est ami né du contrôle général et de celui qui l'occupe. Son nom peut être inscrit dans l'inventaire des meubles et ustensiles appartenant à la place. C'est notre vanité qui nous fait refuser le nom d'amitié à l'amitié intéressée. Sur quoi j'observerai qu'en fait d'amitié, la plus solide et la plus durable est communément celle des gens vertueux : cependant les scélérats mêmes en sont susceptibles. Si, comme l'on est forcé d'en convenir, l'amitié n'est autre chose que le sentiment qui unit deux hommes ; soutenir qu'il n'est point d'amitié entre les méchants, c'est nier les faits les plus authentiques. Peut-on douter que deux conspirateurs, par exemple, ne puissent être liés de l'amitié la plus vive ? que Jaffier n'aimât le capitaine Jacques-Pierre? qu'Octave, qui n'était certainement pas un homme vertueux, n'aimât Mécène, qui sûrement n'était qu'une âme faible ? La force de l'amitié ne se mesure pas sur l'honnêteté de deux amis, mais sur la force de l'intérêt qui les unit.

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En amitié comme en amour, on fait souvent des romans: on en cherche partout le héros ; on croit à chaque instant l'avoir trouvé ; on s'accroche au premier venu ; on l'aime tant qu'on le connaît peu, et qu'on est curieux de le connaître. La curiosité est-elle satisfaite? on s'en dégoûte : on n'a point rencontré le héros de son roman. C'est ainsi qu'on devient susceptible d'engagement, mais incapable d'amitié. Pour l'intérêt de l'amitié, il faut donc en avoir une idée nette.

J'avouerai qu'en la considérant comme un besoin réciproque on ne peut se cacher que dans un long espace de temps, il est très difficile que le même besoin, et, par conséquent, la même amitié (i) subsiste entre deux hommes. Aussi rien de plus rare que les anciennes amitiés (2).

Mais si le sentiment de l'amitié, beaucoup plus durable que celui de l'amour, a cependant sa naissance, son accroissement et son dépérissement; qui lésait ne passe pas du moins de l'amitié la plus vive à la haine la plus forte, et n'est point exposé à détester ce qu'il a aimé. Un ami vient-il à lui manquer? il ne s'emporte point contre lui; il gémit sur la nature humaine, et s'écrie en pleurant : Mon ami n'a plus les mêmes besoins.

Il est assez difficile de se faire des idées nettes de l'amitié. Tout ce qui nous environne cherche, à cet égard, à nous tromper. Parmi les hommes, il en est qui, pour se trouver

(1) Les circonstances, dans lesquelles deux amis doivent se trouver, une fois données, et leurs caractères connus ; s'ils doivent se brouiller, nul doute qu'un homme de beaucoup d'esprit, en prédisant l'instant où ces deux hommes cesseront de s'être réciproquement utiles, ne pût calculer le moment de leur rupture, comme l'astronome calcule le moment de l'éclipsé.

(2) Il ne faut pas confondre avec l'amitié les liens de l'habitude, le respect estimable qu'on a pour une amitié avouée, et enfin ce point d'honneur heureux et utile à la société, qui nous fait continuer à vivre avec ceux qu'on appelle ses amis. On leur rendrait bien les mêmes services qu'on leur eût rendus, lorsqu'on était affecté pour eux des sentiments les plus vifs : mais, dans le fait, leur présence ne nous est plus nécessaire, et on ne les aime plus.

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plus estimables à leurs propres yeux, s'exagèrent à euxmêmes leurs sentiments pour leurs amis, se font de l'amitié des descriptions romanesques, et s'en persuadent la réalité, jusqu'à ce que l'occasion, les détrompant eux-mêmes et leurs amis, leur apprennent qu'ils n'aimaient pas autant qu'ils le pensaient.

Ces sortes de gens prétendent ordinairement avoir le besoin d'aimer et d'être aimés très vivement. Or, comme on n'est jamais si vivement frappé des vertus d'un homme que les premières fois qu'on le voit; comme l'habitude nous rend insensibles à la beauté, à l'esprit et même aux qualités de l'âme; et que nous ne sommes enfin fortement émus que par le plaisir de la surprise; un homme d'esprit disait, assez plaisamment, à ce sujet, que ceux qui veulent être aimés si vivement (i) doivent, en amitié comme en amour, avoir beaucoup de passades et point de passion ; parce que les moments du début, ajoutait-il, sont, en l'un et l'autre genre, toujours les moments les plus vifs et les plus tendres.

Mais, pour un homme qui se fait illusion à lui-même, il est en amitié dix hypocrites qui affectent des sentiments qu'ils n'éprouvent pas, ont des dupes, et ne le sont jamais. Ils peignent l'amitié de couleurs vives, mais fausses : uniquement attentifs à leur intérêt, ils ne veulent qu'en gager les autres à se modeler, en leur faveur, sur uï* pareil portrait (2).

(1) L'amitié n'est pas, comme le prétendent certaines gens, un sentiment perpétuel de tendresse, parce que les hommes ne font rien continûment. Entre les amis les plus tendres, il y a des moments de froideur : l'amitié est donc une succession continuelle de sentiments de tendresse et de froideur, où ceux de froideur sont très rares.

(2) Peut-être faut-il du courage, et soi-même être capable d'amitié, pour oser en donner une idée nette. On est, du moins, sûr de soulever contre soi les hypocrites d'amitié : il en est de ces sortes de gens, comme des poltrons, qui racontent toujours leurs exploits. Que ceux

3ui se disent si susceptibles de sentiments d'amitié, lisent le Toxaris e Lucien ; qu'ils se demandent s'ils sont capables des actions que

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ExpOSés à tant d'erreurs, il est donc très difficile de se faire des notions nettes de l'amitié. Mais, dira-t-on, quel mal à s'exagérer un peu la force de ce sentiment ? Le mal d'habituer les hommes à exiger de leurs amis des perfections que la nature ne comporte pas.

Séduits par de pareilles peintures, mais enfin éclairés par l'expérience, une infinité de gens nés sensibles, mais lassés de courir sans cesse après une chimère, se dégoûtent de l'amitié, à laquelle ils eussent été propres, s'ils ne s'en fussent pas fait une idée romanesque.

L'amitié suppose un besoin ; plus ce besoin sera vif, plus l'amitié sera forte : le besoin est donc la mesure du sentiment. Qu'échappés du naufrage un homme et une femme se sauvent dans une île déserte ; là, sans espoir de revoir leur patrie, ils soient forcés de se prêter un secours mutuel pour se défendre des bêtes féroces, pour vivre et s'arracher au désespoir : nulle amitié plus vive que celle de cet homme et de cette femme, qui se seraient peut-être détestés, s'ils fussent restés à Paris. L'un des deux vient-il à périr ? L'autre a réellement perdu la moitié de lui-même ; nulle douleur égale à sa douleur : il faut avoir habité l'île déserte pour en sentir toute la violence.

Mais si la force de l'amitié est toujours proportionnée à nos besoins, il est, par conséquent, des formes de gouvernement, des mœurs, des conditions et enfin des siècles plus favorables à l'amitié les uns que les autres.

Il est bon de se rappeler quelquefois que les mêmes vertus sont, dans les divers temps, mises à des taux différents, selon l'inégale utilité dont elles sont à chaque siècle.

l'amitié faisait exécuter aux Scythes et aux Grecs. S'iïs s'interrogent de bonne foi, ils avoueront que, dans ce siècle, on n'a pas même l'idée de cette espèce d'amitié. Aussi, chez les Scythes et les Grecs, l'amitié était-elle mise au rang des vertus. Un Scythe ne pouvait avoir plus de deux amis ; mais, pour les secourir, il était en droit de tout entreprendre. Sous le nom d'amitié, c'était en partie l'amour de l'estime qui les animait. La seule amitié n'eût pas été si courageuse.

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Qui doute que, dans des temps de troubles et de révolutions, et dans une forme de gouvernement qui se prête aux factions, l'amitié ne soit plus forte et plus courageuse qu'elle ne l'est dans un état tranquille? L'histoire fournit, dans ce genre, mille exemples d'héroïsme. Alors l'amitié suppose, dans un homme, du courage, de la discrétion, de la fermeté, des lumières et de la prudence; qualités qui, absolument nécessaires dans ces moments de troubles, et rarement rassemblées dans le même homme, doivent le rendre extrêmement cher à son ami.

Si, dans nos mœurs actuelles, nous ne demandons plus les mêmes qualités (i) à nos amis, c'est que ces qualités nous sont inutiles; c'est qu'on n'a plus de secrets importants à se confier, de combats à livrer, et qu'on n'a, par conséquent, besoin ni de la prudence, ni des lumières, ni de la discrétion, ni du courage de son ami.

Dans la forme actuelle de notre gouvernement, les particuliers ne sont unis par aucun intérêt commun. Pour faire fortune, on a moins besoin d'amis que de protecteurs. En ouvrant l'entrée de toutes les maisons, le luxe, et ce qu'on appelle l'esprit de société, a soustrait une infinité de gens au besoin de l'amitié. Nul motif, nul intérêt suffisant pour nous faire maintenant supporter les défauts réels ou respectifs de nos amis. Il n'est donc plus d'amitié (2); on n'attache donc plus au mot d'ami les mêmes idées qu'on y attachait autrefois ; on peut donc, en ce siècle, s'écrier

(1) Dans ce siècle, l'amitié n'exige presque aucune qualité. Une infinité de gens se donnent pour de vrais amis, pour être quelque chose dans le monde. Les uns se font solliciteurs banaux des affaires d'autrui, pour échapper à l'ennui de n'avoir rien à faire ; d'autres rendent des services, mais les font payer, à leurs obligés, du prix de l'ennui et de la perte de leur liberté ; quelques autres, enfin, se croient très dignes d'amitié, parce qu'ils seront sûrs gardiens d'un dépôt, et qu'ils ont la vertu d'un coffre-fort.

(2) Aussi, dit le proverbe, faut-il se dire beaucoup d'amis, et s'en croire peu.

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avec Aristote (1) : 0 mes amis! il n'est plus d'amis.

Or, s'il est des siècles, des mœurs et des formes de gouvernement où l'on a plus ou moins besoin d'amis ; et si la force de l'amitié est toujours proportionnée à la vivacité de ce besoin, il est aussi des conditions où le cœur s'ouvre plus facilement à l'amitié : et ce sont ordinairement celles où l'on a besoin du secours d'autrui.

Les infortunés sont, en général, les amis les plus tendres ; unis par une communauté de malheur, ils jouissent, en plaignant les maux de leur ami, du plaisir de s'attendrir sur eux-mêmes.

Ce que je dis des conditions, je le dis des caractères : il en est qui ne peuvent se passer d'amis. Les premiers sont ces caractères faibles et timides, qui, dans toute leur conduite, ne se déterminent qua l'aide et par le conseil d'autrui : les seconds sont ces caractères mornes, sévères, despotiques, et qui, chauds amis de ceux qu'ils tyrannisent, sont assez semblables à l'une des deux femmes de Socrate, qui, à la nouvelle de la mort de ce grand homme, s'abandonna aune douleur plus vive que la seconde; parce que celle-ci, d'un caractère doux et aimable, ne perdait dans Socrate qu'un mari, lorsque celle-là perdait en lui le martyr de ses caprices, et le seul homme qui pût les supporter.

Il est enfin des hommes exempts de toute ambition, de toutes passions fortes, et qui font leurs délices de la conversation des gens instruits. Dans nos mœurs actuelles, les hommes de cette espèce, s'ils sont vertueux, sont les amis les plus tendres et les plus confiants. Leur âme, toujours ouverte à l'amitié, en connaît tout le charme. N'ayant, par

(1) Chacun répète, d'après Aristote, qu'il n'est point d'amis; et chacun, en particulier, soutient qu'il est bon ami. Pour avancer deux propositions si contradictoires, il faut qu'en fait d'amitié il y ait bien des hypocrites et bien des gens qui s'ignorent eux-mêmes.

Ces derniers, comme je l'ai déjà dit, s'élèveront contre quelques propositions de ce chapitre. J'aurai contre moi leurs clameurs, et malheureusement, j'aurai pour moi l'expérience.

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ma supposition, aucune passion qui puisse contrebalancer en eux ce sentiment, il devient leur unique besoin : aussi sont-ils capables d'une amitié très éclairée et très courageuse, sans qu'elle le soit néanmoins autant que celle des Grecs et des Scythes.

Par la raison contraire, on est, en général, d'autant moins susceptible d'amitié qu'on est plus indépendant des autres hommes. Aussi les gens riches et puissants sont-ils communément peu sensibles à l'amitié ; ils passent même ordinairement pourdurs.En effet, soit que les hommes soientnaturellement cruels, toutes les fois qu'ils peuvent l'être impunément, soit que les riches et les puissants regardent la misère d'autrui comme un reproche de leur bonheur, soit enfin qu'ils veuillent se soustraire aux demandes importunes des malheureux ; il est certain qu'ils maltraitent presque toujours le misérable (i). La vue de l'infortuné fait, sur la plupart des hommes, l'effet de la tête de Méduse : à son aspect, les cœurs se changent en rocher.

Il est encore des gens indifférents à l'amitié; et ce sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes (2). Accoutumés à cher-

(1) La moindre faute qu'il fait est un prétexte suffisant pour lui refuser tout secours : on veut que les malheureux soient parfaits.

(2) Il est peu d'hommes dans ce cas : et cette puissance de se suffire à soi-même, dont on a fait un attribut de la divinité, et qu'on est forcé de respecter en elle, est toujours mise au rang des vices, lorsqu'on la rencontre dans un homme. C'est ainsi qu'on blâme, sous un nom, ce qu'on admire sous un autre. Combien de fois n'a-t-on pas, sous le nom d'insensibilité, reproché à Mr. de Fontenelle la puissance qu'il avait de se suffire à lui-môme, c'est-à-dire, d'être un des plus sages et des plus heureux des hommes ?

Si l'extrême sagesse les rend quelquefois indifférents à l'amitié des particuliers, elle leur fait aussi, comme le prouve l'exemple de l'abbé de Saint-Pierre et de Fontenelle, répandre sur l'humanité les sentiments de tendresse que les passions vives nous forcent à rassembler sur un seul individu. Bien différent de ces hommes qui ne sont bons que parce qu'ils sont dupes, et dont la bonté diminue à proportion que leur esprit s'éclaire, le seul sage peut être constamment bon, parce que lui seul connaît les hommes. Leur méchanceté ne l'irrite point : il ne voit en eux, comme Démocrite, que des fous ou des enfants contre lesquels il serait ridicule de se fâcher, et qui sont plus dignes de pitié que de

cher, à trouver le bonheur en eux, et d'ailleurs trop éclairés pour goûter encore le plaisir d'être dupes, ils ne peuvent conserver l'heureuse ignorance de la méchanceté des hommes (ignorance précieuse, qui, dans la première jeunesse, resserre si fort les liens de l'amitié) : aussi sont-ils peu sensibles au charme de ce sentiment, non qu'ils n'en soient susceptibles. Ce sont souvent, comme l'a dit une femme de beaucoup d'esprit, moins des hommes insensibles que des hommes désabusés.

Il résulte de ce que j'ai dit que la force de l'amitié est toujours proportionnée, au besoin que les hommes ont les uns des autres (i),et que ce besoin varie selon la différence des siècles, des mœurs, des formes de gouvernement, des conditions et des caractères. Mais, dira-t-on, si l'amitié suppose toujours un besoin, ce n'est pas, du moins, un besoin physique. Qu'est-ce qu'un ami ? un parent de notre choix. On désire un ami, pour vivre, pour ainsi dire, en lui, pour épancher notre âme dans la sienne, et jouir d'une conversation que la confiance rend toujours délicieuse. Cette passion n'est donc fondée ni sur la crainte de la douleur, ni sur l'amour des plaisirs physiques. Mais, répondrai-je, à

colère. Il les considère enfin de l'œil dont un mécanicien regarde le jeu d'une machine : sans insulter à l'humanité, il se plaint de la nature qui attache la conservation d'un être à la destruction d'un autre ; qui, pour se nourrir, ordonne à l'autour de fondre sur la colombe, à la colombe de dévorer l'insecte, et qui de chaque être a fait un assassin.

Si les lois seules sont des juges sans humeur, le sage, à cet égard, est comparable aux lois. Son indifférence est toujours juste, et toujours impartiale ; elle doit être considérée comme une des plus grandes vertus de l'homme en place, qu'un trop grand besoin d'amis nécessite toujours à quelque injustice.

Le sage seul, enfin, peut être généreux, parce qu'il est indépendant. Ceux qu'unissent les liens d'une utilité réciproque ne peuvent être libéraux les uns envers les autres. L'amitié ne fait que des échanges; l'indépendance seule fait des dons.

(i) Si l'on aimait son ami pour lui-même, nous ne considérerions jamais que son bien-être ; on ne lui reprocherait pas le temps qu'il est sans nous voir ou nous écrire : apparemment, dirions-nous, qu'il s'occupe plus agréablement ; et nous nous féliciterions de son bonheur.

HELVÉIIUS

quoi tient le charme de la conversation d'un ami ? Au plaisir d'y parler de soi. La fortune nous a-t-elle placés dans un état honnête ? on s'entretient avec son ami des moyens d'accroître ses biens, ses honneurs, son crédit et sa réputation. Est-on dans la misère? on cherche avec ce même ami les moyens de se soustraire à l'indigence; et son entretien nous épargne, du moins, dans le malheur, l'ennui des conversations indifférentes. C'est donc toujours de ses peines ou de ses plaisirs dont on parle à son ami. Or, s'il n'est de vrais plaisirs et de vraies peines, comme je l'ai prouvé plus haut, que les plaisirs et les peines physiques ; si les moyens de se les procurer ne sont que des plaisirs d'espérance, qui supposent l'existence des premiers, et qui n'en font, pour ainsi dire, qu'une conséquence, il s'ensuit que l'amitié, ainsi que l'avarice, l'orgueil, l'ambition et les autres passions, est l'effet immédiat de la sensibilité physique.

— Quelle puissance n'ont pas sur nous les plaisirs des sens ! Ils firent du bataillon sacré des Thébains un bataillon invincible ; ils inspiraient le plus grand courage aux peuples anciens, lorsque les vainqueurs partageaient entre eux les richesses et les femmes des vaincus ; ils formèrent enfin le caractère de ces vertueux Samnites, chez qui la plus grande beauté était le prix de la plus grande vertu.

Pour s'assurer de cette vérité par un exemple plus détaillé, qu'on examine par quels moyens le fameux Lycurgue porta dans le cœur de ses concitoyens l'enthousiasme, et, pour ainsi dire, la fièvre de la vertu ; et l'on verra que, si nul peuple ne surpassa les Lacédémoniens en courage, c'est que nul peuple n'honora davantage la vertu, et ne sut mieux récompenser la valeur. Qu'on se rappelle ces fêtes solennelles, où, conformément aux lois de Lycurgue, les belles et jeunes Lacédémoniennes s'avançaient I demi-nues, en dansant, dans l'assemblée du peuple. C'était I là qu'en présence de la nation elles insultaient, par des I

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