‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 7 sur 37 · DE L'ESPRIT I I · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT I I

traits satiriques, ceux qui avaient marqué quelque faiblesse à la guerre; et qu'elles célébraient, par leurs chansons, les jeunes guerriers qui s'étaient signalés par quelques exploits éclatants. Or, qui doute que le lâche, en butte, devant tout un peuple, aux railleries amères de ces jeunes filles, en proie aux tourments de la honte et de la confusion, ne dût être dévoré du plus cruel repentir ? Quel triomphe, au contraire, pour le jeune héros qui recevait la palme de la gloire des mains de la beauté, qui lisait l'estime sur le front des vieillards, l'amour dans les yeux de ces jeunes filles, et l'assurance de ces faveurs dont l'espoir seul est un plaisir ? Peut-on douter qu'alors ce jeune guerrier ne fût ivre de vertu ? Aussi les Spartiates, toujours impatients de combattre, se précipitaient avec fureur dans les bataillons ennemis, et, de toutes parts environnés de la mort, n'envisageaient autre chose que la gloire. Tout concourait, dans cette législation, à métamorphoser les hommes en héros. Mais, pour l'établir, il fallait que Lycurgue, convaincu que le plaisir est le moteur unique et universel des hommes, eût senti que les femmes, qui, partout ailleurs, semblaient, comme les fleurs d'un beau jardin, n'être faites que pour l'ornement de la terre et le plaisir des yeux, pouvaient être employées à un plus noble usage ; que ce sexe, avili et dégradé chez presque tous les peuples du monde, pouvait entrer en communauté de gloire avec les hommes, partager avec eux les lauriers qu'il leur faisait cueillir, et devenir enfin un des plus puissants ressorts de la législation.

En effet, si le plaisir de l'amour est pour les hommes le plus vif des plaisirs, quel g^erme fécond de courage renfermé dans ce plaisir, et quelle ardeur pour la vertu ne | peut point inspirer le désir des femmes ?

Qui s'examinera sur ce point sentira que, si l'assemblée des Spartiates eût été plus nombreuse, qu'on y eût couvert le lâche de plus d'ignominie, qu'il eût été possible d'y

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rendre encore plus de respect et d'hommages à la valeur, Sparte aurait porté plus loin encore l'enthousiasme de la vertu.

Supposons, pour le prouver, que, pénétrant, si je l'ose dire, plus avant dans les vues de la nature, on eût imaginé qu'en ornant les belles femmes de tant d'attraits, en attachant le plus grand plaisir à leur jouissance, la nature eût voulu en faire la récompense de la plus haute vertu : supposons encore qu'à l'exemple de ces vierges consacrées à Isis ou à Vesta, les plus belles Lacédémoniennes eussent été consacrées au mérite ; que, présentées nues dans les assemblées, elles eussent été enlevées par les guerriers comme le prix de leur courage ; et que ces jeunes héros eussent, au môme instant, éprouvé la double ivresse de l'amour et de la gloire : quelque bizarre et quelque éloignée de nos mœurs que soit ceUe législation, il est certain qu'elle eût encore rendu les Spartiates plus vertueux et plus vaillants, puisque la force de la vertu est toujours proportionnée au degré de plaisir qu'on lui assigne pour récompense.

— Pour savoir maintenant ce qui fait donner à un homme le nom de vertueux ou de vicieux, il faut observer que, parmi les passions dont chaque homme est animé, il en est nécessairement une qui préside principalement à sa conduite, et qui, dans son âme, l'emporte sur toutes les autres.

Or, selon que cette dernière y commande plus ou moins impérieusement, et qu'elle est, par la nature ou par les circonstances, utile ou nuisible à l'état, l'homme, plus souvent déterminé au bien ou au mal, reçoit le nom de vertueux ou de vicieux. J'ajouterai seulement que la force de ses vices ou de ses vertus sera toujours proportionnée à la vivacité de ses passions, dont la force se mesure sur le degré de plaisir qu'il trouve à les satisfaire. Voilà pourquoi, dans la première jeunesse, âge où l'on est plus sensible au

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plaisir et capable de passions plus fortes, l'on est, en général, capable de plus grandes actions.

— En vain voudrait-on se le dissimuler à soi-même ; on devient nécessairement l'ennemi des hommes, lorsqu'on ne peut être heureux que par leur infortune. C'est l'heureuse conformité qui se trouve entre notre intérêt et l'intérêt public, conformité ordinairement produite par le désir de J'estime, qui nous donne pour les hommes ces sentiments tendres dont leur affection est la récompense. Celui qui, pour être vertueux, aurait toujours ses penchants à vaincre, serait nécessairement un malhonnête homme. Les vertus méritoires ne sont jamais des vertus sûres. Il est impossible, dans la pratique, de livrer, pour ainsi dire, tous les jours des batailles à ses passions, sans en perdre un grand nombre.

— L'homme vertueux n'est point celui qui sacrifie ses plaisirs, ses habitudes et ses plus fortes passions à l'intérêt public, puisqu'un tel homme est impossible ; mais celui dont la plus forte passion est tellement conforme à l'intérêt général qu'il est presque toujours nécessité à la vertu. C'est pourquoi l'on approche d'autant plus de la perfection, et l'on mérite d'autant plus le nom de vertueux, qu'il faut, pour nous déterminer à une action malhonnête ou criminelle, un plus grand motif de plaisir, un intérêt plus puissant, plus capable d'enflammer nos désirs, et qui suppose, par conséquent, en nous, plus de passion pour l'honnêteté.

— Voilà ce qui différencie, de la manière la plus nette, la plus précise et la plus conforme à l'expérience, l'homme vertueux de l'homme vicieux : c'est sur ce plan que le public ferait un thermomètre exact, où seraient marqués les divers* degrés de vice ou de vertu de chaque citoyen, si, perçant au fond des cœurs, il pouvait y découvrir le prix que chacun met à sa vertu. L'impossibilité de parvenir à cette connaissance l'a forcé à ne juger des hommes que

par leurs actions ; jugement extrêmement fautif dans quelque cas particulier, mais en total assez conforme à l'intérêt général, et presque aussi utile que s'il était plus juste.

— L'entrée au despotisme est facile. Le peuple prévoit rarement les maux que lui prépare une tyrannie affermie. S'il l'aperçoit enfin , c'est au moment qu'accablé sous le joug*, enchaîné de toutes parts, et dans l'impuissance de se défendre, il n'attend plus qu'en tremblant le supplice auquel on veut le condamner.

Enhardis par la faiblesse des peuples, les princes se font despotes. Ils ne savent pas qu'ils suspendent eux-mêmes sur leurs têtes le glaive qui doit les frapper ; que, pour abroger toute loi, et réduire tout au pouvoir arbitraire, il faut perpétuellement avoir recours à la force, et souvent employer le glaive du soldat. Or, l'usage habituel de pareils moyens, ou révolte les citoyens, et les excite à la vengeance, ou les accoutume insensiblement à ne reconnaître d'autre justice que la force.

Cette idée est longtemps à se répandre dans le peuple ; mais elle y perce, et parvient jusqu'au soldat. Le soldat aperçoit enfin qu'il n'est dans l'état aucun corps qui puisse lui résister ; qu'odieux à ses sujets le prince lui doit toute sa puissance ; son âme s'ouvre à son insu à des projets audacieux ; il désire d'améliorer sa condition. Qu'alors un homme hardi et courageux le flatte de cet espoir, et lui promette le pillage de quelques grandes villes, un tel homme, comme le prouve toute l'histoire, suffit pour faire une révolution ; révolution toujours rapidement suivie d'une seconde ; puisque dans les états despotiques, comme le remarque l'illustre président de Montesquieu, sans détruire la tyrannie, on massacre souvent les tyrans. Lorsqu'une fois le soldat a connu sa force, il n'est plus possible de le contenir. Je puis citer, à ce sujet, tous les empereurs romains proscrits par les Prétoriens, pour avoir

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