DE L'ESPRIT I
voulu affranchir la patrie de la tyrannie des soldats, et ; rétablir l'ancienne discipline dans les armées.
Pour commander à des esclaves, le despote est donc forcé d'obéir à des milices toujours inquiètes et impérieuses. Il n'en est pas ainsi lorsque le prince a créé dans l'état un corps puissant de magistrats . Jugé par ces magistrats, le peuple a des idées du juste et de l'injuste ; le soldat, toujours tiré du corps des citoyens, conserve dans son nouvel état quelque idée de la justice : d'ailleurs, il sent | qu'ameuté par le prince et par les magistrats le corps entier des citoyens, sous l'étendard des lois, s'opposerait aux entreprises hardies qu'il pourrait tenter ; et que, quelle que fût sa valeur, il succomberait enfin sous le nombre : il est donc à la fois retenu dans son devoir et par l'idée de la justice, et par la crainte.
Ce corps puissant de magistrats est donc nécessaire à la sûreté des rois : c'est un bouclier sous lequel le peuple et le prince sont à l'abri, l'un des cruautés de la tyrannie^ l'autre des fureurs de la sédition.
— Quiconque, sous prétexte de maintenir l'autorité du prince, veut la porter jusqu'au pouvoir arbitraire, est, à la fois, mauvais père, mauvais citoyen, et mauvais sujet : mauvais père et mauvais citoyen, parce qu'il charge sa patrie et sa postérité des chaînes de l'esclavage ; mauvais sujet, parce que changer l'autorité légitime en autorité arbitraire, c'est évoquer contre les rois l'ambition et le désespoir. Les rois doivent être sourds à de pareils conseils, et se rappeler que leur unique intérêt est de tenir, si je l'ose dire, toujours leur royaume en valeur, pour en jouir eux et leur postérité. Ce véritable intérêt ne peut être entendu que des princes éclairés : dans les autres, la gloriole de commander en maître, et l'intérêt de la paresse, qui leur cache les périls qui les environnent, l'emporteront, toujours sur tout autre intérêt ; et tout gouvernement, comme l'histoire le prouve, tendra toujours au despotisme.
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— Je distinguerai d'abord deux espèces de despotisme : l'un qui s'établit tout à coup par la force des armes sur une nation vertueuse, qui le souffre impatiemment. Cette nation est comparable au chêne plié avec effort, et dont l'élasticité brise bientôt les câbles qui le courbaient. La Grèce en fournit mille exemples.
L'autre est fondé par le temps, le luxe et la mollesse. La nation chez laquelle il s'établit est comparable à ce même chêne, qui, peu à peu courbé, perd insensiblement le ressort nécessaire pour se redresser. C'est de cette dernière espèce de despotisme dont il s'agit dans ce chapitre.
Chez les peuples soumis à cette forme de gouvernement, les hommes en place ne peuvent avoir aucune idée nette de la justice ; ils sont, à cet égard, plongés dans la plus profonde ignorance. En effet, quelle idée de justice pourrait se former un visir? Il ignore qu'il est un bien public : sans cette connaissance, cependant, on erre çà et là sans guide ; les idées du juste et de l'injuste, reçues dans la première jeunesse, s'obscurcissent insensiblement, et disparaissent enfin entièrement.
Mais, dira-t-on, qui peut dérober cette connaissance aux visirs ? Et comment, répondrai-je, l'acquerraient-ils dans ces pays despotiques où les citoyens n'ont nulle part au maniement des affaires publiques ; où l'on voit avec chagrin quiconque tourne ses regards sur les malheurs de la patrie ; où l'intérêt mal entendu du sultan se trouve en opposition avec l'intérêt de ses sujets; où, servir le prince, c'est trahir sa nation ? Pour être juste et vertueux, il faut savoir quels sont les devoirs du prince et des sujets ; étudier les engagements réciproques qui lient ensemble tous les membres de la société. La justice n'est autre chose que la connaissance profonde de ces engagements. Pour s'élever à cette connaissance, il faut penser : or, quel homme ose penser, chez un peuple soumis au pouvoir arbitraire ? La paresse, l'inutilité, l'inhabitude, et même le danger de penser en
entraîne bientôt l'impuissance. L'on pense peu dans les pays où l'on tait ses pensées. En vain dirait-on qu'on s'y tait par prudence, pour faire accroire qu'on n'en pense pas moins : il est certain qu'on n'en pense pas plus, et que jamais les idées nobles et courageuses ne s'engendrent dans les têtes soumises au despotisme.
Dans ces gouvernements, l'on n'est jamais animé que de cet esprit d'égoïsme et de vertige qui annonce la destruction des empires. Chacun, tenant les yeux fixés sur son intérêt particulier, ne les détourne jamais sur l'intérêt général. Les peuples n'ont donc, en ces pays, aucune idée ni du bien public, ni des devoirs des citoyens. Les visirs, tirés du corps de cette même nation, n'ont donc, en entrant en place, aucun principe d'administration ni dé justice ; c'est donc pour faire leur cour, pour partager la puissance du souverain, et non pour faire le bien, qu'ils recherchent les grandes places.
Mais, en les supposant même animés du désir du bien, pour le faire, il faut s'éclairer : et les visirs, nécessairement emportés par les intrigues du sérail, n'ont pas le loisir de méditer.
D'ailleurs, pour s'éclairer, il faut s'exposer à la fatigue de l'étude et de la méditation : et quel motif les y pourrait engager? Ils n'y sont pas même excités par la crainte de la censure.
Si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, qu'on se représente l'état de la république des lettres. Si l'on en bannissait les critiques, ne sent-on pas qu'affranchi de la crainte salutaire de la censure, qui force maintenant un auteur à soigner, à perfectionner ses talents, ce même auteur ne présenterait plus au public que des ouvrages négligés et imparfaits ? Voilà précisément le cas où se trouvent les visirs ; c'est la raison pour laquelle ils ne donnent aucune attention à l'administration des affaires, et ne doivent, en général, jamais consulter les gens éclairés.
HELVÉTIUS
— Si les visirs n'ont nul intérêt de s'instruire, il est, dira-t-on, de l'intérêt du public que les visirs soient instruits ; toute nation veut être bien gouvernée. Pourquoi donc ne voit-on point en ces pays de citoyens assez vertueux pour reprocher aux visirs leur ignorance et leur injustice, et les forcer, par la crainte du mépris, à devenir citoyens? C'est que le propre du despotisme est d'avilir et de dégrader les âmes.
Dans les états où la loi seule punit et récompense, où l'on n'obéit qu'à la loi, 1 nomme vertueux, toujours en sûreté, y contracte une hardiesse et une fermeté d'âme qui s'affaiblit nécessairement dans les pays despotiques, où sa vie, ses biens et sa liberté dépendent du caprice et de la volonté arbitraire d'un seul homme. Dans ces pays, il serait aussi insensé d'être vertueux qu'il eût été fou de ne l'être pas en Crète et à Lacédémone : aussi n'y voit-on personne s'élever contre l'injustice.
— Dans les pays soumis au despotisme, l'amour, l'estime, les acclamations du public sont des crimes dont le prince punit ceux qui les obtiennent.
— Un peuple esclave doit nécessairement jeter du ridicule sur l'audace, la magnanimité, le désintéressement, le mépris de la vie, enfin sur toutes les vertus fondées sur un amour extrême de la patrie et de la liberté. On devait, en Perse, traiter de fou, d'ennemi du prince, tout sujet vertueux, qui, frappé de l'héroïsme des Grecs, exhortait ses concitoyens à leur ressembler, et à prévenir, par une prompte réforme dans le gouvernement, la ruine prochaine d'un empire où la vertu était méprisée. Les Perses, sous peine de se montrer vils, devaient trouver les Grecs ridicules. Nous ne pouvons jamais être frappés que des sentiments qui nous affectent nous-mêmes vivement. Un grand citoyen, objet de vénération partout où l'on est citoyen, ne passera jamais que ^pour fou dans un gouvernement despotique.
— Les demi-politiques, faute d'embrasser une assez grande étendue de temps, sont toujours trop vivement frappés d'un danger présent. Accoutumés à considérer chaque action indépendamment de la chaîne qui les unit toutes entre elles, lorsqu'ils pensent corriger un peuple de l'excès d'une vertu, ils ne font, le plus souvent, que lui enlever le palladium, auquel sont attachés ses succès et sa gloire.
C'est donc à l'ancienne admiration qu'on doit l'admiration présente que l'on conserve pour les grandes actions : encore cette admiration n'est-elle qu'une admiration hypocrite ou de préjugé. Une admiration sentie nous porterait nécessairement à l'imitation.
Or, quel homme, parmi ceux-là mêmes qui se disent passionnés pour la gloire, rougit d'une victoire qu'il ne doit pas entièrement à sa valeur et à son habileté ?
— Nous honorons la valeur, mais moins qu'on ne l'honorait à Sparte : aussi n'éprouvons-nous pas, à l'aspect d'une ville fortifiée, le sentiment de mépris dont étaient affectés les Lacédémoniens.
— De quelque amour que nous soyons animés pour la patrie, on ne verra point de mère, après la perte d'un fils tué dans le combat, reprocher au fils qui lui reste d'avoir survécu à la défaite.
— Si, dans l'Europe même, l'on n'a plus qu'une admiration stérile pour de pareilles actions et de semblables vertus, quel mépris les peuples de l'Orient ne doivent-ils point avoir pour ces mêmes vertus ? qui pourrait les leur faire respecter? Ces pays sont peuplés d'âmes abjectes et vicieuses ; or, dès que les hommes vertueux ne sont plus en assez grand nombre dans une nation pour y donner le ton, elle le reçoit nécessairement des gens corrompus. Ces derniers, toujours intéressés à ridiculiser les sentiments qu'ils n'éprouvent pas, font taire les vertueux. Malheureusement il en est peu qui ne cèdent aux clameurs de ceux
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qui les environnent, qui soient assez courageux pour braver le mépris de leur nation, et qui sentent assez nettement que l'estime d'une nation tombée dans un certain degré d'avilissement est une estime moins flatteuse que déshonorante.
Le peu de cas qu'on faisait d'Annibal à la Cour d'Antiochus a-t-il déshonoré ce grand homme? La lâcheté avec laquelle Prusias voulut le vendre aux Romains a-t-eile donné atteinte à la gloire de cet illustre Carthaginois? Elle n'a déshonoré aux yeux de la postérité que le roi, le conseil et le peuple qui le livraient.
Le résultat de ce que j'ai dit, c'est qu'on n'a réellement, dans les empires despotiques, que du mépris pour la vertu, et qu'on n'en honore que le nom. Si tous les jours on l'invoque, et si l'on en exige des citoyens, il en est, en ce cas, de la vertu comme de la vérité, qu'on demande à condition qu'on sera assez prudent pour la taire.
— Comment un peuple esclave résisterait-il à une nation libre et puissante? Pour user impunément du pouvoir arbitraire, le despote est forcé d'énerver l'esprit et le courage de ses sujets. Ce qui le rend puissant au dedans le rend faible au dehors : avec la liberté, il bannit de son empire toutes les' vertus ; elles ne peuvent, dit Aristote, habiter chez des âmes serviles. Il faut, ajoute l'illustre président de Montesquieu, que nous avons déjà cité, commencer par être mauvais citoyen pour devenir bon esclave. Il ne peut donc opposer aux attaques d'un peuple, tel que les Romains, qu'un conseil et des généraux absolument neufs dans la science politique et militaire, et pris dans cette même nation dont il a amolli le courage et rétréci l'esprit ; il doit donc être vaincu.
Mais, dira-t-on, les vertus ont cependant, dans les états despotiques, quelquefois brillé du plus grand éclat? Oui, lorsque le trône a successivement été occupé par plusieurs grands hommes. La vertu, engourdie par la présence de la
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tyrannie, se ranime à l'aspect d'un prince vertueux : sa présence est comparable à celle du soleil ; lorsque sa lumière perce et dissipe les nuages ténébreux qui couvraient la terre, alors tout se ranime, tout se vivifie dans la nature, les plaines se peuplent de laboureurs, les bocages retentissent de concerts aériens, et le peuple aîlé du ciel vole jusque sur la cime des chênes pour y chanter le retour du soleil. O temps heureux 1 s'écrie Tacite sous le règne de Trajan, où l'on n'obéit quaux lois, où Von peut penser librement, et dire librement ce quon pense, où Von voit tous les cœurs voler au devant du prince, où sa vue seule est un bienfait !
Toutefois l'éclat que jettent de pareilles nations est toujours de peu de durée. Si quelquefois elles atteignent au plus haut degré de puissance et de gloire et s'illustrent par des succès en tout genre, ces succès attachés, comme je viens de le dire, à la sagesse des rois qui les gouvernaient, et non à la forme de leur gouvernement, ont toujours été aussi passagers que brillants : la force de pareils états, quelque importante qu'elle soit, n'est qu'une force illusoire: c'est le colosse de Nabuchodonosor ; ses pieds sont d'argile. Il en est de ces empires comme du sapin superbe ; sa cîme touche aux cieux, les animaux des plaines et des airs cherchent un abri sous son ombrage ; mais, attaché à la terre par de trop faibles racines, il est renversé au premier ouragan. Ces états n'ont qu'un moment d'existence, s'ils ne sont environnés de nations peu entreprenantes et soumises au pouvoir arbitraire. La force respective de pareils états consiste alors dans l'équilibre de leur faiblesse. Un empire despotique a-t-il reçu quelque échec? Si le trône ne peut être raffermi que par une résolution mâle et courageuse, cet empire est détruit.
Les peuples qui gémissent sous un pouvoir arbitraire n'ont donc que des succès momentanés, que des éclairs de gloire : ils doivent, tôt ou tard, subir le joug d'une nation
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libre et entreprenante. Mais, en supposant que des circonstances et des positions particulières les arrachassent à ce danger, la mauvaise administration de ces royaumes suffit pour les détruire, les dépeupler , et les changer en déserts. La langueur léthargique, qui successivement en saisit tous les membres, produit cet effet. Le propre du despotisme est d'étouffer les passions : or, dès que les âmes ont, par le défaut de passions, perdu leur activité ; lorsque les citoyens sont, pour ainsi dire, engourdis par ïopium du luxe, de l'oisiveté et de la mollesse, alors l'état tombe en consomption : le calme apparent dont il jouit n'est, aux yeux de l'homme éclairé, que l'affaissement précurseur de la mort. 11 faut des passions dans un état ; elles en sont l'âme et la vie. Le peuple le plus passionné est, à la longue, le peuple triomphant.
L'effervescence modérée des passions est salutaire aux empires ; ils sont, à cet égard, comparables aux mers dont les eaux stagnantes exhaleraient, en croupissant, des vapeurs funestes à l'univers, si, en les soulevant, la tempête ne les épurait.
Mais si la grandeur des nations soumises au pouvoir arbitraire n'est qu'une grandeur momentanée, il n'en est pas ainsi des gouvernements où la puissance est, comme dans Rome et dans la Grèce, partagée entre le peuple, les grands, ou les rois. Dans ces états, l'intérêt particulier, étroitement lié à l'intérêt public, change les hommes en citoyens. C'est dans ces pays qu'un peuple, dont les succès tiennent à la constitution même de son gouvernement, peut s'en promettre de durables. La nécessité où se trouve alors le citoyen de s'occuper d'objets importants, la liberté qu'il a de tout penser et de tout dire, donnent plus de force et d'élévation à son âme : l'audace de son esprit passe dans son cœur; elle lui fait concevoir des projets plus vastes, plus hardis, exécuter des actions plus courageuses. J'ajouterai même que, si l'intérêt particulier n'est point
entièrement détaché de l'intérêt public; si les mœurs d'un peuple, tel que les Romains, ne sont pas aussi corrompues qu'elles l'étaient du temps des Marius et des Sylla ; l'esprit de faction, qui force les citoyens à s'observer et à se contenir réciproquement, est l'esprit conservateur de ces empires. Ils ne se soutiennent que par le contrepoids des intérêts opposés. Jamais les fondements de ces états ne sont plus assurés que dans ces moments de fermentation extérieure, où ils paraissent prêts à s'écrouler. Ainsi, le fond des mers est calme et tranquille, lors même que les aquilons, déchaînés sur leur surface, semblent les bouleverser jusque clans leurs abîmes.
— Je jette les yeux sur les républiques les plus fécondes en hommes vertueux; je les arrête sur la Grèce, sur Rome; et j'y vois naître une multitude de héros. Leurs grandes actions, conservées avec soin dans l'histoire, y semblent recueillies pour répandre les odeurs de la vertu dans les siècles les plus corrompus et les plus reculés : il en est de ces actions comme de ces vases d'encens, qui, placés sur l'autel des Dieux, suffisent pour remplir de parfums la vaste étendue de leur temple.
En considérant la continuité d'actions vertueuses que présente l'histoire de ces peuples, si je veux en découvrir la cause, je l'aperçois dans l'adresse avec laquelle les législateurs de ces nations avaient lié l'intérêt particulier à l'intérêt public.
— Les vices et les vertus d'un peuple sont toujours un effet nécessaire de sa législation.
— Gomment douter que la vertu ne soit chez tous les peuples l'effet de la sagesse plus ou moins grande de l'administration ?
— Dans les gouvernements arbitraires, les hommes sont comme ces chevaux qui, serrés par les morailles, souffrent, sans remuer, les plus cruelles opérations : le coursier en liberté se cabre au premier coup. On prend, dans ces pays,
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la léthargie pour la tranquillité. La passion de la gloire, inconnue chez ces nations, peut seule entretenir, dans le corps politique, la douce fermentation qui le rend sain et robuste, et qui développe toute espèce de vertus et de talents. Les siècles les plus favorables aux lettres ont, par] cette raison, toujours été les plus fertiles en grands généraux et en grands politiques : le même soleil vivifie les cèdres et les platanes.
Au reste, cette passion de la gloire, qui, divinisée chez les païens, a reçu les hommages de toutes les républiques, n'a principalement été honorée que dans les républiques pauvres et guerrières .
— Le courage vertueux ne se conserve que chez les nations pauvres. De tous les peuples, les Scythes étaient, peut-être, les seuls qui chantassent des hymnes en l'honneur des Dieux, sans jamais leur demander aucune grâce ; persuadés, disaient-ils, que rien ne manque à l'homme de courage. Soumisàdes chefs dont le pouvoir était assezétendu, ils étaient indépendants, parce qu'ils cessaient d'obéir au chef lorsqu'ils cessaient d'obéir aux lois. Il n' en est pas des nations riches comme de ces Scythes, qui n'avaient d'autre besoin que celui de la gloire. Partout où le commerce fleurit, on préfère les richesses à la gloire, parce que ces richesses sont l'échange de tous les plaisirs, et que l'acquisition en est plus facile.
Or, quelle stérilité de vertus et de talents cette préférence ne doit-elle point occasionner ? La gloire ne pouvant jamais être décernée que par la reconnaissance publique, l'acquisition de la gloire est toujours le prix des services rendus à la patrie : le désir de la gloire suppose toujours le désir de se rendre utile à la nation.
Il n'en est pas ainsi du désir des richesses. Elles peuvent être quelquefois le prix de l'agiotage, de la bassesse, de l'espionnage, et souvent du crime ; elles sont rarement le partage des plus spirituels et des plus vertueux. L'amour
des richesses ne porte donc pas nécessairement à l'amour de la vertu. Les pays commerçants doivent donc être plus féconds en bons négociants qu'en bons citoyens, en grands banquiers qu'en héros.
Ce n'est donc point sur le terrain du luxe et des richesses, mais sur celui de la pauvreté, que croissent les sublimes vertus ; rien de si rare que de rencontrer des âmes élevées dans les empires opulents ; les citoyens y contractent trop de besoins. Quiconque les a multipliés a donné à la tyrannie des otages de sa bassesse et de sa lâcheté. La vertu qui se contente de peu est la seule qui soit à l'abri de la corruption.
— Non que je regarde l'indigence comme la source des vertus : c'est à l'administration, plus ou moins sage, des honneurs et des récompenses qu'on doit, chez tous les peuples, attribuer la production des grands hommes. Mais ce qu'on n'imaginera pas sans peine, c'est que les vertus et les talents ne sont nulle part récompensés d'une manière aussi ilatteuse que dans les républiques pauvres et guerrières.
— Le désir d'obtenir des honneurs rend alors les hommes capables des plus grands efforts, et c'est alors qu'ils opèrent des prodiges . Or, ces honneurs ne sont nulle part répartis avec plus de justice que chez les peuples qui, n'ayant que cette monnaie pour payer les services rendus à la patrie, ont, par conséquent, le plus grand intérêt à la tenir en valeur : aussi les républiques pauvres de Rome et de la Grèce ont-elles produit plus de grands hommes que tous les vastes et riches empires de l'Orient.
Chez les peuples opulents et soumis au despotisme, on fait et l'on doit faire peu de cas de la monnaie des honneurs. En effet, si les honneurs empruntent leur prix de la manière dont ils sont administrés, et si dans l'Orient les sultans en sont les dispensateurs, on sent qu'ils doivent souvent les décréditer par le mauvais choix de ceux qu'ils
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en décorent. Aussi, dans ces pays, les honneurs ne sont proprement que des titres ; ils ne peuvent vivement flatter l'orgueil, parce qu'ils sont rarement unis à la gloire, qui n'est point en la disposition des princes, mais du peuple ; puisque la gloire n'est autre chose que l'acclamation de la reconnaissance publique. Or, lorsque les honneurs sont avilis, le désir de les obtenir s'attiédit ; ce désir ne porte plus les hommes aux grandes choses ; et les honneurs deviennent dans l'état un ressort sans force, dont les gens en place négligent, avec raison, de se servir.
— Les honneurs une fois avilis, ce n'est plus qu'avec de l'argent qu'on paie les services rendus à l'état. Or, toute nation qui ne s'acquitte qu'avec de l'argent est bientôt surchargée de dépenses ; L'état épuisé devient bientôt insolvable ; alors il n'est plus de récompense pour les vertus et les talents.
En vain dira-t-on qu'éclairés par le besoin les princes, en cette extrémité, devraient avoir recours à la monnaie des honneurs : si, dans les républiques pauvres, où la nation en corps est la distributrice des grâces, il est facile de rehausser le prix de ces honneurs, rien de plus difficile que de les mettre en valeur dans un pays despotique.
Quelle probité cette administration de la monnaie des honneurs ne supposerait-elle pas dans celui qui voudrait y donner du cours ? Quelle force de caractère pour résister aux intrigues des courtisans ? Quel discernement pour n'accorder ces honneurs qu'à de grands talents et de grandes vertus, et les refuser constamment à tous ces hommes médiocres qui les discréditeraient? Quelle justesse d'esprit pour saisir le moment précis, où ces honneurs, devenus trop communs, n'excitent plus les citoyens aux mêmes efforts, où l'on doit, par conséquent, en créer de nouveaux ?
Il n'en est pas des honneurs comme des richesses. Si l'intérêt public défend les refontes dans les monnaies d'or et d'argent, il exige, au contraire, qu'on en fasse dans la
monnaie des honneurs, lorsqu'ils ont perdu du prix qu'ils ne doivent qu'à l'opinion des hommes.
Je remarquerai, à ce sujet, qu'on ne peut, sans étonnement, considérer la conduite de la plupart des nations, qui chargent tant de gens de la régie de leurs finances, et n'en nomment aucun pour veiller à l'administration des honneurs. Quoi de plus utile cependant que la discussion sévère du mérite de ceux qu'on élève aux dignités ? Pourquoi chaque nation n'aurait-elle pas un tribunal qui, par un examen profond et public, l'assurât de la réalité des talents qu'elle récompense ? Quel prix un pareil examen ne mettrait-il pas aux honneurs? Quel désir de les mériter? Quel changement heureux ce désir n'occasionnerait-il pas, et dans l'éducation particulière, et, peu à peu, dans l'éducation publique? changement duquel dépend, peut-être, toute la différence qu'on remarque entre les peuples.
— Après avoir prouvé que les grandes récompenses font les grandes vertus, et que la sage administration des honneurs est le lien le plus fort que les législateurs puissent employer pour unir l'intérêt particulier à l'intérêt général, et former des citoyens vertueux; je suis, je pense, en droit d'en conclure que l'amour ou l'indifférence de certains peuples pour la vertu est un effet de la forme différente de leurs gouvernements. Or, ce que je dis de la passion de la vertu, que j'ai prise pour exemple, peut s'appliquer à toute autre espèce de passions. Ce n'est donc point à la nature qu'on doit attribuer ce degré inégal de passions dont les divers peuples paraissent susceptibles.
— La vivacité des passions dépend, ou des moyens que le législateur emploie pour les allumer en nous, ou des posisitions où la fortune nousplace. Plus nos passions sontvives, plus les effets qu'elles produisent sont grands. Aussi, les succès, comme le prouve toute l'histoire, accompagnent toujours les peuples animés de passions fortes : vérité trop peu connue, et dont l'ignorance s'est opposée aux progrès
HELVÉTIUS
qu'on eût faits dans l'art d'inspirer des passions; art jusqu'à présent inconnu, même à ces politiques de réputation, qui calculent assez bien les intérêts et les forces d'unétat; mais qui n'ont jamais senti les ressources singulières qu'en des instants critiques on peut tirer des passions, lorsqu'on sait l'art de les allumer.
Les principes de cet art, aussi certains que ceux de la géométrie, ne paraissent, en effet, avoir été jusqu'ici aperçus que par de grands hommes dans la guerre ou dans la politique. Sur quoi j'observerai que si la vertu, le courage, et, par conséquent, les passions dont les soldats sont animés, ne contribuent pas moins au gain des batailles que l'ordre dans lequel ils sont rangés, un traité sur l'art de les inspirer ne serait pas moins utile à l'instruction des généraux que l'excellent traité de l'illustre Chevalier Folard sur la Tactique.
Ce furent les passions réunies de l'amour de la liberté et de la haine de l'esclavage qui, plus que l'habileté des ingénieurs, firent les célèbres et opiniâtres défenses d'Abydos, de Sagonte, de Carthage, de Numance et de Rhodes.
Ce fut dans l'art d'exciter des passions qu'Alexandre surpassa presque tous les autres grands capitaines : c'est à ce même art qu'il dut ces succès, attribués tant de fois par ceux auxquels on donne le nom de gens sensés, au hasard, ou à une folle témérité, parce qu'ils n'aperçoivent point les ressorts presque invisibles dont ce héros se servait pour opérer tant de prodiges.
— Nulle autre part que dans l'Abyssinie, on n'employait autant de soin et d'art pour affermir la croyance de ces aveugles et zélés exécuteurs des volontés du prince. Les victimes destinées à cet emploi ne recevaient et n'auraient reçu nulle part une éducation si propre a former des fanatiques. Transportés, dès l'âge le plus tendre, dans un endroit écarté, désert et sauvage du sérail, c'est là qu'on égarait leur raison dans les ténèbres de la foi musulmane,
qu'on leur annonçait la mission, la loi de Mahomet, les prodiges opérés par ce prophète, et l'entier dévouement dû aux ordres du kalife : c'est là qu'en leur faisant les descriptions les plus voluptueuses du paradis, on excitait en eux la soif la plus ardente des plaisirs célestes. A peine avaient-ils atteint cet âge où l'on est prodigue de son être, où, par des désirs fougueux, la nature marque et l'impatience et la puissance qu'elle a de jouir des plaisirs les plus vifs; qu'alors, pour fortifier la croyance d'un jeune homme, et l'enflammer du fanatisme le plus violent, les prêtres, après avoir mêlé dans sa boisson une liqueur assoupissante, le transportaient, pendant son sommeil, de sa triste demeure dans un bosquet charmant destiné à cet usage .
Là, couché sur des fleurs, entouré de fontaines jaillissantes, il repose jusqu'au moment où l'aurore, en rendant la forme et la couleur à l'univers, éveille toutes les puissances productrices de la nature, et fait circuler l'amour dans les veines de la jeunesse. Frappé de la nouveauté des objets qui l'environnent, le jeune homme porte partout ses regards, et les arrête sur des femmes charmantes que son imagination crédule transforme en houris. Complices de la fourbe des prêtres , elles sont instruites dans l'art de séduire; il les voit s'avancer vers lui en dansant: elles jouissent du spectacle de sa surprise ; par mille jeux enfantins, elles excitent en lui des désirs inconnus, opposent la gaze légère d'une feinte pudeur à l'impatience des désirs, qui s'en irritent : elles cèdent enfin à son amour. Alors, substituant à ces jeux enfantins les caresses emportées de l'ivresse, elles le plongent dans ce ravissement dont l'âme ne peut qu'à peine supporter les délices. A cette ivresse succède un sentiment tranquille, mais voluptueux, qui bientôt est interrompu par de nouveaux plaisirs; jusqu'à ce qu'enfin, épuisé de désirs, ce jeune homme, assis par ces mêmes femmes dans un banquet délicieux, y soit en i-
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vré de nouveau, et reporté pendant son sommeil dans sa première demeure. Il y cherche, à son réveil, les objets qui l'ont enchanté ; ils ont, comme une vision trompeuse, disparu à ses yeux. Il appelle encore les songes qui l'ont fatigué. A ce récit, le front attaché sur la terre, les imans s'écrient : « 0 vase d'élection ! ô mon fils ! sans doute que « notre saint prophète t'a ravi aux cieux, t'a fait jouir des « plaisirs réservés aux fidèles pour fortifier ta foi et ton « courage. Mérite donc une pareille faveur par un dévoue- « ment absolu aux ordres du kalife. »
C'est par une semblable éducation que ces dervis animaient les Ismaélites de la plus ferme croyance: c'est ainsi qu'ils leur faisaient prendre, si je l'ose dire, la vie en haine, et la mort en amour ; qu'ils leur faisaient considérer les portes du trépas comme une entrée aux plaisirs célestes, et leur inspiraient enfin ce courage déterminé, qui, pendant quelques instants, a fait l'étonnement de l'univers.
— Supposons en France seize millions d'âmes douées de la plus grande disposition à l'esprit : supposons dans le gouvernement un désir vif de mettre ces dispositions en valeur ; si, comme l'expérience le prouve, les livres, les hommes et les secours propres à développer en nous ces dispositions ne se trouvent que dans une ville opulente, c'est, par conséquent, dans les huit cent mille âmes qui vivent, ou qui ont longtemps vécu à Paris, qu'on doit chercher, et qu'on peut trouver des hommes supérieurs dans les différents genres de sciences et d'arts. Or, de ces huit cent mille âmes, si d'abord l'on en supprime la moitié, c'est-à-dire les femmes, dont l'éducation et la vie s'opposent aux progrès qu'elles pourraient faire dans les sciences et les arts, qu'on en retranche encore les enfants, les vieillards, les artisans, les manœuvres, les domestiques, les moines, les soldats, les marchands, et généralement tous ceux qui, par leur état, leurs dignités, leurs richesses,
sont assujettis à des devoirs, ou livrés à des plaisirs, qui remplissent une partie de leur journée, si l'on ne considère enfin que le petit nombre de ceux qui, placés, dès leur jeunesse, dans cet état de médiocrité où l'on n'éprouve d'autre peine que celle de ne pouvoir soulager tous les malheureux ; où d'ailleurs l'on peut, sans inquiétude, se livrer tout entier à l'étude et à la méditation ; il est certain que ce nombre ne peut excéder celui de six mille; que, de ces six mille, il n'en est pas six cents, il n'en est pas la moitié qui soient échauffés de ce désir, au degré de chaleur propre à féconder en eux les grandes idées ; qu'on n'en comptera, pas cent, qui au désir de s'instruire joignent la constance et la patience nécessaires pour perfectionner leurs talents, et qui réunissent ainsi deux qualités que la vanité, trop impatiente de se produire, rend presque toujours inalliables; qu'enfin il n'en est peut-être pas cinquante qui, dans leur première jeunesse, toujours appliqués au même genre d'étude, toujours insensibles à l'amour et à l'ambition, n'aient, ou dans des études trop variées, ou dans les plaisirs, ou dans les intrigues, perdu des moments dont la perte est toujours irréparable pour quiconque veut se rendre supérieur en quelque science ou quelque art que ce soit. Or, de ce nombre de cinquante, qui, divisé par celui des divers genres d'étude, ne donnerait qu'un ou deux hommes dans chaque genre ; si je déduis ceux qui n'ont pas lu les ouvrages, vécu avec les hommes les plus propres à les éclairer ; et que, de ce nombre ainsi réduit, je retranche encore tous ceux dont la mort, les renversements de fortune ou d'autres accidents pareils ont arrêté les progrès ; je dis que, dans la forme actuelle de notre gouvernement, la multitude des circonstances, dont le concours est absolument nécessaire pour former de grands hommes s'oppose à leur multiplication ; et que les gens de génie doivent être aussi rares qu'ils le sont.
— Le courage n'est, dans les animaux, que l'effet de
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leurs besoins: ces besoins sont-ils satisfaits, ils deviennent lâches : le lion affamé attaque l'homme, le lion rassasié le suit. La faim de l'animal une fois apaisée, l'amour de tout être pour sa conservation l'éloigné de tout danger. Le courage, dans les animaux, est donc un effet de leur besoin- Si nous donnons le nom de timides aux animaux pâturants, c'est qu'ils ne sont pas forcés de combattre pour se nourrir, c'est qu'ils n'ont nuls motifs de braver les dangers : ont-ils un besoin ; ils ont du courage; le cerf en rut est aussi furieux qu'un animal vorace.
Appliquons à l'homme ce que j'ai dit des animaux. La mort est toujours précédée de douleurs; la vie toujours accompagnée de quelques plaisirs. On est donc attaché à la vie par la crainte de la douleur et par l'amour du plaisir : plus la vie est heureuse, plus on craint de la perdre; et de là les horreurs qu'éprouvent, à l'instant de la mort, ceux qui vivent dans l'abondance. Au contraire, moins la vie est heureuse, moins on a de regret à la quitter: de là cette insensibilité avec laquelle le paysan attend la mort.
Or, si l'amour de notre être est fondé sur la crainte de la douleur et l'amour du plaisir, le désir d'être heureux est donc en nous plus puissant que le désir d'être. Pour obtenir l'objet à la possession duquel on attache son bonheur, chacun est donc capable de s'exposer à des dangers plus ou moins grands, mais toujours proportionnés au désir plus ou moins vif qu'il a de posséder cet objet. Pour être absolument sans courage, il faudrait être absolument sans désir.
— Pourquoi donc, entre les écrivains, les bons historiens sont-ils si rares? C'est que, pour s'illustrer en ce genre, il faut non seulement naître dans l'heureux concours de circonstances propres à former un grand homme, mais encore dans les pays où Ton puisse impunément pratiquer la vertu et dire la vérité. Or, le despotisme s'y oppose, et ferme la bouche aux historiens, si sa puissance n'est, à cet égard, enchaînée par quelque préjugé, quelque superstition ou
quelque établissement particulier. Tel est, à la Chine, l'établissement d'un tribunal d'histoire ; tribunal également sourd, jusqu'aujourd'hui, aux prières comme aux menaces des rois.
Ce que je dis de l'histoire, je le dis de l'éloquence. Si l'Italie fut si féconde en orateurs, ce n'est pas, comme l'a soutenu la savante imbécillité de quelques pédants de collège, que le sol de Rome fût plus propre que celui de Lisbonne ou de Constantinople, à produire de grands orateurs. Rome perdit au même instant son éloquence et sa liberté: cependant nul accident arrivé à la terre n'avait, sous les empereurs, changé le climat de Rome. A quoi donc attribuer la disette d'orateurs où se trouveront alors les Romains, si ce n'est à des causes morales, c'est-à-dire aux changements arrivés dans la forme de leur gouvernement? Qui doute qu'en forçant les orateurs à s'exercer sur de petits sujets, le despotisme n'ait tari les sources de l'éloquence ? Sa force consiste principalement dans la grandeur des sujets qu'elle traite. Supposons qu'il fallût autant d'esprit pour écrire le panégyrique de Trajan que pour composer les Catilinaires : dans cette hypothèse même, je dis que, par le choix de son sujet, Pline serait resté fort inférieur à Cicéron. Ce dernier ayant à tirer les Romains de l'assoupissement où Catilina voulait les surprendre ; il avait à réveiller en eux les passions de la haine et de la vengeance: et comment un sujet si intéressant pour ]es maîtres du monde n'aurait-il pas fait déférer à Cicéron la palme de l'vloquence ?
Qu'on examine à quoi tiennent les reproches de barbarie et de stupidité que les Grecs, les Romains et tous les Européens ont toujours faits aux peuples de l'Orient: Ton verra que les nations n'ayant jamais donné le nom d'esprit qu'à l'assemblage des idées qui leur étaient utiles ; et le despotisme ayant interdit, dans presque toute l'Asie, l'étude de la morale, de la métaphysique, de la jurisprudence, de la
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politique, enfin de toutes les sciences intéressantes pour l'humanité ; les Orientaux doivent, en conséquence, être traités de barbares, de stupides, par les peuples éclairés de l'Europe, et devenir éternellement le mépris des nations libres et de la postérité.
— La position physique de la Grèce est toujours la même : pourquoi les Grecs d'aujourd'hui sont-ils si différents des Grecs d'autrefois? C'est que la forme de leur gouvernement a changé ; c'est que, semblable à l'eau qui prend la forme de tous les vases dans lesquels on la verse, le caractère des nations est susceptible de toutes sortes de formes; c'est qu'en tous les pays le génie du gouvernement fait le génie des nations. Or, sous la forme de république, quelle contrée devait être plus féconde que la Grèce en capitaines, en politiques et en héros? Sans parler des hommes d'état, quels philosophes ne devait point produire un pays où la philosophie était si honorée ?
— Pourquoi les hommes médiocres reprochent-ils une conduite extraordinaire à presque tous les hommes illustres? C'est que le génie n'est point un don de la nature ; et qu'un homme qui prend un genre de vie à peu près semblable à celui des autres n'a qu'un esprit à peu près pareil au leur : c'est que, dans un homme, le génie suppose une vie studieuse et appliquée, et qu'une vie, si différente de la vie commune, paraîtra toujours ridicule. Pourquoi l'esprit, dit-on, est-il plus commun, dans ce siècle que dans le siècle précédent? Et pourquoi le génie y est-il plus rare? Pourquoi, comme dit Pythagore, voit-on tant de gens prendre le thyrse, et si peu qui soient animés de l'esprit du dieu qui le porte ? C'est que les gens de lettres, trop souvent arrachés de leur cabinet par le besoin, sont forcés de se jeter dans le monde : ils y répandent des lumières, ils y forment des gens d'esprit ; mais ils y perdent nécessairement un temps qu'ils eussent, dans la solitude et la méditation, employé à donner plus d'étendue à leur génie.
L'homme de lettres est comme un corps, qui, poussé rapidement entre d'autres corps, perd, en les heurtant, toute la force qu'il leur communique.
Ce sont les causes morales qui nous donnent l'explication de tous les divers phénomènes de l'esprit, et qui nous apprennent que, semblable aux parties de feu, qui, renfermées dans la poudre, y restent sans action si nulle étincelle ne les développe, l'esprit reste sans action, s'il n'est mis en mouvement parles passions ; que ce sont les passions qui d'un stupide font souvent un homme d'esprit, et que nous devons tout à l'éducation.
Si, comme on le prétend, le génie, par exemple, était un don de la nature ; parmi les gens chargés de certains emplois, ou parmi ceux qui naissent ou qui ont longtemps vécu dans la province, pourquoi n'en serait-il aucun qui excellât dans les arts tels que la poésie, la musique et la peinture ? Pourquoi le don du génie ne suppléerait-il pas, et dans les gens chargés d'emplois, à la perte de quelques instants qu'exige l'exercice de certaines places ; et dans les gens de province, à l'entretien d'un petit nombre de gens instruits, qu'on ne rencontre que dans la capitale? Pourquoi le grand homme n'aurait-il proprement de génie que dans le genre auquel il s'est longtemps appliqué? Ne sent-on pas que, si cet homme ne conserve pas, en d'autres genres, la même supériorité, c'est que, dans un art dont il n'a pas fait l'objet de ses méditations, l'homme de génie n'a d'autre avantage sur les autres hommes que l'habitude de l'application et la méthode d'étudier? Par quelle raison, enfin, entre les grands hommes, les grands ministres sontils les hommes les plus rares? C'est qu'à la multitude de circonstances dont le concours est absolument nécessaire pour former un grand génie, il faut encore unir le concours de circonstances propres à élever cet homme de génie au ministère. Or, la réunion de ces deux concours de circonstances, extrêmement rare chez tous les peuples, est presque
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impossible dans les pays où le mérite seul n'élève point
aux premières places.
— L'homme de génie n'est donc que le produit des circonstances dans lesquelles cet homme s'est trouvé. Aussi tout l'art de l'éducation consiste à placer les jeunes gens dans un concours de circonstances propres à développer en eux le germe de l'esprit et de la vertu. L'amour du paradoxe ne m'a point conduit à cette conclusion ; mais le seul désir du bonheur des hommes. J'ai senti et ce qu'une bonne éducation répandrait de lumières, de vertus, et, par conséquent, de bonheur dans la société ; et combien la persuasion où l'on est que le génie et la vertu sont de purs dons de la nature s'opposait au progrès de la science et de l'éducation, et favorisait, à cet égard, la paresse et la négligence. C'est dans cette vue qu'examinant ce que pouvaient sur nous la nature et l'éducation, je me suis aperçu que l'éducation nous faisait ce que nous sommes : en conséquence, j'ai cru qu'il était du devoir d'un citoyen d'annoncer une vérité propre à réveiller l'attention sur les moyens de perfectionner cette même éducation.