INTRODUCTION
Lorsqu'on se propose de perfectionner l'inslruction publique, on peut, tout en conservant les formes reçues, rectifier néanmoins les de'fectuosite's de détail ; mais on s'écarte du but en négligeant ces dernières dans une réforme complète du système. Il y a des pays où l'instruction publique est sur un pied respectable, quoique ses établissemens aient conservé la forme qui leur a été donnée il y a plus de deux siècles. L'idée d'un ordre de cboses tout nouveau est séduisante, et beaucoup de personnes la trouvent peut-être sublime, quoique avec un peu d'intelligence il ne soit rien de si aisé que d'imaginer un système. Mais, si l'on veut en proposer un bon et durable, il faut commencer par approfondir ses élémens; il faut que le principe à établir soit le résultat de recberclies individuelles , et il faut que les théories enfantées par l'esprit ne soient pas repoussées par l'expérience. Il y a dans l'instruction , comme dans toute autre chose, des bases immuables, desquelles il convient de partir, quelle qu'en soit
d'ailleurs la forme extérieure; ces bases sont, à ce qu'il nous parqît, les hommes qui doivent donner l'instruction , en sorte que nos observations les concernent en grande partie. Sans affirmer précisément que les formes soient à peu près indifférentes, nous nous en tenons à la forme actuelle de l'instruction publique.
Après que les anciennes institutions eurent été abolies , les gouvernemens qui se succédèrent pendant la révolution, créèrent successivement des élablissemens nouveaux. La convention nationale établit les écoles primaires, puis les trois écoles de médecine; pendant le consulat, on fil une loi sur l'exercice de la médecine. Les écoles centrales, dè la création du directoire, furent supprimées par le premier consul, qui leur substitua les lycées. Les écoles de droit furent le dernier établissement partiel. Quelque temps après, tout ce qui concerne l'instruction entra dans l'université de France, qui réunit les élablissemens publics et s'empara de l'industrie privée. L'esprit qui règne dans les lois ou les décrets portant création de ces institutions, est conforme aux temps dâns lesquels chacune prit naissance.
L'antiquité et l'âge moderne différent, entre autres, en ce que l'instruction, généralisée et popularisée de nos jours, s'acquéroit très -difficilement dans les anciens temps. Le genre humain fut, à son
origine, aussi ignorant en masse, que tout individu Test à sa naissance , et il paroît que les premiers hommes ont eu autant de peine à saisir les connoissances acquises de leur temps, qu'en ont nos enfans à retenir les premières notions qu'on cherche à leur insinuer. De là, point d'instruction publique, et l'opinion que les connoissances ne conviennent qu'à des castes particulières et à des individus distingués. C est encore par cette raison qu'on couvroit les sciences du voile des mystères auxquels il falloit être initié , et dont les épreuves accordoient le temps nécessaire pour juger celui qui s'étoit présenté. Nous ignorons s'il falloit subir aussi des épreuves pour être admis au Musée d'Alexandrie: mais le fait est, que les cérémonies mystérieuses ne cessèrent qu'avec l'établissement de la religion chrétienne, et que l'instruction étoit ouverte en faveur de tous ceux qui vouloient en profiter.
L'instruction publique est composée de trois degrés, qui répondent à ce que tous les hommes ont besoin de savoir, chacun suivant son état, et qui sont l'instruction primaire, l'instruction secondaire et celle des hautes sciences.
Tout individu est en droit de recevoir l'instruction élémentaire quant aux objets qui sont du ressort des écoles primaires : il est même de l'intérêt des gouvernemens que tout individu acquière quelque connoissance. Ces rudimens suffisent ? ceux
dont le genre de vie et les occupations sont les plus simples. L'instruction primaire embrasse ne'anmoîns un nombre plus ou moins considérable d'objets, suivant les progrès que les pays où elle se donne ont faits dans la civilisation, et ce nombre augmente aussi, tant avec la masse générale des connoissances humaines, qu'avec un degré de perfection plus considérable auquel parviennent les occupations les plus simples de la vie. C'est pourquoi l'instruction primaire comprend aujourd'hui , dans ces pays , un plus grand nombre d'objets que dans les temps passés , et ce nombre sera peut-être encore augmenté dans la suite, lorsque l'éducation du genre humain sera plus avancée qu'elle ne l'est maintenant. Mais, quelle que soit l'étendue qu'elles pourront atteindre , les écoles primaires différeront toujours essentiellement des deux degrés suivans de l'instruction, en ce que les élémens des sciences n'y sont pas traités , et que leur administration est d'une nature différente.
Le second et le troisième degré de l'instruction sont distingués, sous plusieurs rapports, des écoles primaires. Ils sont régis-sur des principes semblables, et il existe entre eux une liaison nécessaire, comme nous le verrons. Les objets enseignés au second degré sont traités avecplus d'étendue au troisième degré, et on y en ajoute d'autres. Il y a entre les trois degrés de l'instruction ce rapport commun, que tous les
hommes doivent puiser leurs connoissances élémentaires dans les écoles primaires, avant que d'aller plus loin , et que les instituteurs des e'coles primaires doivent avoir fait des études dans les établissemens du second degré'; au reste , le premier degré est indépendant des deux degre's suivans, comme son Lut est différent
Les écoles secondaires ou le second degré de l'instruction est celui où les élémens des lettres et des sciences sont enseignés. Elles doivent être fréquentées non -seulement par les enfans qui sont destinés à se vouer particulièrement aux sciences , mais aussi par les enfans auxquels on veut donner de l'éducation, quel que spit leur état futur.
Nous croyons qu'il faut comprendre dans le second degré de l'instruction des écoles secondaires de droit et de médecine , et nous appuyons cette proposition, qui n'a pas encore été faite, sur des raisons tirées de la nature de l'enseignement, de l'avantage des élèves et du droit des villes.
Les hautes sciences, telles que le droit et la médecine , renferment les principes qui doivent diriger un grand nombre de personnes dans leur état futur, et dont les unes sont assez instruites quand elles possèdent les élémens de leur science, tandis que d'autres devront l'avoir approfondie et embrassée dans leur ensemble. Les huissiers, les avoués, les notaires et les officiers de santé, fournissent un
exemple de la première classe de ces personnes, et les docteurs forment la seconde classe. Il doit donc y avoir un enseignement éle'mentaire pour le droit et la médecine, comme il y en a un pour les lettres et les 'sciences, et c'est pourquoi nous composons notre école secondaire de trois sections. Remarquons cependant cette différence, que tous les jeunes gens doivent avoir étudié les lettres et les sciences à l'école secondaire , avant que d'être élèves d'une faculté dans ces mêmes parties; au lieu que les aspirans au doctorat dans les hautes sciences ne commencent pas le droit ou la médecine à l'école secondaire, mais qu'ils se présentent de suite à leur faculté respective, où les élémens sont enseignés aussi, et ce d'une manière plus parfaite , plus approfondie et plus vaste.
Mais, dira-t-on, si les élémens sont enseignés dans les facultés, on se passe bien des écoles secondaires. Point du tout; car les facultés sont trop dispendieuses pour être établies en grand nombre. Les villes où siégeoient les anciennes universités, communément petites, n'ont ni un barreau assez étendu pour une pratique judiciaire, ni des hôpitaux suffisamment grands pour l'instruction de l'anatômieetdela pratique médicale. Aussi l'enseignement dans ces anciennes universités étoit-il toujours incomplet, plus incomplet même que celui que nous Toulons donner aux écoles secondaires dont nous
parlons; et si ces universités créoientdes docteurs,
c'est qu'elles appliquoient une forme, mais elles ne form oient pas des sujets dûment instruits.
Un autre motif en faveur de l'e'tablissement d'écoles secondaires pour les sciences dont nous parlons , motif pris dans la nature de l'enseignement, c'est que les sa vans qui s'y destinent sont, par là-même, engagés à l'avancement des sciences. L'expérience prouve que les universités, multipliées avant la révolution , tant en France qu'à l'étranger, et imparfaites sous plusieurs rapports, rendoient cependant aux sciences des services inappréciables. Qu'on se représente la masse des connoissances répandues par les savans françois, allemands, hollandois , italiens , etc. , pendant les deux derniers siècles , et l'on trouvera que la plus grande partie est le fruit des veilles des professeurs établis à ces mêmes universités. On ne renonceroit donc aux établissemens secondaires qu'au détriment des connoissances solides. \
En proposant les écoles secondaires, nous avons aussi pris en grande considération l'avantage des élèves. Ceux qui se destinent aux fonctions subalternes dans leur état, sont répandus sur toute la surface du royaume; une instruction élémentaire leur suffit, et ils ne peuvent pas tous la prendre aux grands foyers de l'instruction , parce que des voyages considérables et le séjour dans une
ville où la vie est chère, sont au-dessus de leurs moyens.
Il est enfin juste de donner aux villes où résidoient anciennement les universités, les écoles dont nous parlons. Plusieurs sont de'jà établies par le fait , et on y enseigne les élémens avec succès ; et il est juste de les former là où il n'en existe pas : car on ne peut pas se dissimuler qu'en abolissant les anciennes institutions , on n'eût l'intention de les rétablir conformément aux besoins de nos jours ; on fit la promesse solennelle de les réorganiser, et c'e'toit pour en acquérir les moyens qu'on supprima les établissemens exislans. Si les e've'nemens qui se sont succédés ont empêché de le faire jusqu'à présent, et ont absorbé les ressources qui restoient, il faut chercher à leur en substituer d'autres. On peut objecter à cette proposition, que les jeunes gens qui se destinent aux grades élevés du droit et de la médecine , et qui prendroient leur instruction dans ces écoles secondaires , ne peuvent pas, en se présentant aux facultés , avoir les cbnnoissances requises ; mais plus bas nous parlerons des mesures nécessaires à cet égard.
Le troisième degré de l'instruction est celui où les hautes sciences sont enseignées, savoir, les lettres et les sciences à un degré supérieur, la médecine et le droit dans toute leur étendue. .
En recevant dans çe cadre la jurisprudence,
et en excluant d'autres sciences, il convient avant toutes choses de nous expliquer à cet égard.
On peut se demander si la jurisprudence doit figurer parmi les hautes sciences? Si on entend par hautes sciences celles qui reposent sur des principes généraux et qui sont susceptibles d'être e'tendues par des découvertes , le droit positif ne peut prétendre à ce titre. Au lieu de permettre à l'esprit de prendre un essor, il le resserre et le force d'appliquer servilement les préceptes qu'il renferme. Celte science, si c'en est une, n'est donc en majeure partie qu'une science de mémoire, surtout depuis que dans tous les pays on a re'digé des codes qui renferment ce que le jurisconsulte ' doit savoir. Et malheur a lui , s'il en sait davantage , s'il est assez éclairé pour sentir trop facilement le défaut de la loi I II essaiera de réparer l'injustice qui résulteroit de son application, au risque de s'exposer à une défaite motivée par le texte 'ou souvent seulement parles termes de la loi. Autrefois, lorsqu'il falloit puiser la doctrine dans le droit romain, qui ne pouvoit être entendu que par celui qui avoit fait des études solides dans la langue latine, dans l'histoire, les antiquités, etc.; dans le droit canon, quisupposoit encore d'autres connoissances; dans le droit féodal, résultat de la situation politique du moyen âge ; dans le droit public des différens états; dans les coutumes particulières