‹ De l'esprit des étiquettes de l'ancienne cour et des usages du monde de ce tempsChapitre 2 sur 6 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dm mariages des princes. — Des accoucbements des princesses. — De la vie da Versailles et de Fontainebleau. — Des voyages de Marty. — De l'Ordre du Saint-Esprit et des autres Ordres. — De ce qu'on appelait « aller faire des r^vjrences » aux princesses de la bmiUe royale.

LE mariage de tans les princes de la famille royale et du sang se faisait toujours au château de Versailles, c'est-à-dire dans la demeure habituelle du souverain, chef de la famille. Le soir du mariage toutes les dames attachées à la Cour et toutes les présentées qui le voulaient allaient au coucher de la princesse , ce qui se passait ainsi ;

La princesse se déshabillait dans un cabinet particulier dans lequel n'entraient que ses dames*et les princesses , excepté les princesses

filles^ c'est-à-dire qui n'avaient jamais été mariées. Si la mariée était la Reine, c'était la première des princesses après elle qui lui passait sa chemise. Si c'était une princesse de la famille royale, ou seulement une princesse du sang, ou même une princesse légitimée, c'était toujours là Reine qui lui passait sa chemise.

La même chose avait lieu dans le cabinet du prince nouvellement marié auquel le Roi faisait le même honneur. Il paraît que cet usage venait d'un excellent esprit qui se retrouvait jadis en mille choses à la Cour et qui consistait à établir que dans les grandes occasions l'affection, de quelque genre qu'elle puisse être, ne dispute et ne refuse rien. Cet esprit, qui confond le respect avec le sentiment, fait une espèce de culte touchant des hommages et des actes de la plus profonde soumission, et l'idolâtrie que les Français avaient pour leurs maîtres tenait beaucoup à cet esprit d'étiquette dont personne ne se rendait compte , mais qui avait une grande influence sur les sentiments.

duand la princesse était vêtue en déshabillé de nuit, elle ne se décoiffait point, et, entourée des princesses et suivie de ses dames, elle

arrivait, par une petite porte, dans sa chambre à coucher où toutes les dames de la Cour l'attendaient. Il n'y avait aucun homme dans la chambre, une toilette y était dressée, des femmes de chambre, arrivant par une autre porte, présentaient à la princesse un peignoir. Elle s'asseyait devant sa toilette, ses femmes la décoiffaient et lui mettaient son bonnet de nuit. Ensuite ses dames la conduisaient à son lit dont les rideaux étaient tirés, et elle se couchait. Un instant après arrivait le prince en robe de chambre , conduit par le Roi et par son père, s'il en avait un, et suivi du grand aumônier. Le prince passait sous les rideaux et se mettait au lit. Cela fait, on ouvrait entièrement les rideaux, le grand aumônier, un aspersoir à la main , bénissait le lit nupiial et les nouveaux mariés; ensuite on refermait les rideaux et tout le monde s'en allait.

Je n'ai pas manqué d'assister à une seule de ces cérémonies. J'ai vu successivement six mariages de princesses et je n'ai pas remarqué la moindre variation dans ces étiquettes. Il est inutile de dire que la publicité de ce coucher avait pour but principal de convaincre le public

de la solidité du mariage, en lui donnant toute la certitude possible de la chose la plus nécessaire à sa validité.

Le lendemain du mariage, il y avait à la Cour grand appartement y c'est-à-dire que la galerie et tous les appartements étaient illuminés, et que toutes les personnes présentées pouvaient y aller jouer avec le Roi, la Reine et toute la famille royale, depuis cinq heures jusqu'à dix ou onze. Le Roi ne jouait publiquement que dans ces occasions.

On n'allait au grand appartement que dans la parure la plus éclatante, les hommes y portaient les cordons de leurs ordres passés sur leurs habits. Le lendemain de ,ce jour, il y avait bal paré.

Quand la princesse épousait un prince étranger et qu'elle devait quitter la France, la première fois qu'elle montait en voiture, quoiqu'elle né partît pas encore ce jour-là, son premier écuyer devait donner l'ordre au cocher de la conduire dans la ville capitale de son époux.

J'ai lu dans les mémoires manuscrits de Dangeau que lorsqu'une nièce de Louis XIV

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eut été mariée par procureur au Roi d'Espagne , et qu'après la cérémonie, elle monta en voiture pour aller faire une coufse à Paris, on cria au cocher : à- Madrid I comme pour lui faire entendre qu'elle ne devait plus songer qu'au pays qu'elle venait d'adopter.

Aux accouchements de la Reine et de toutes les princesses, aussitôt que l'on prévoyait que l'accouchement allait promptement se terminer, on ouvrait toutes les portes, et tout le monde, hommes, femmes, subalternes, sans distinction , pouvait entrer. M°* la Dauphine , mère de Louis XVI, fut surprise si subitement par les grandes douleurs que M. le Dauphin, qui était seul avec elle, courut dans l'antichambre ordonner à tous les pages d'aller chercher Taccoucheur, en mênie temps il descendit jusqu'au bas du grand escalier et prit là deux porteurs de chaise qu'il emmena dans la chambre de M"® la Dauphine, pour servir de témoins. La vieille comtesse d'Egmont le rencontra et rentra avec lui et les porteurs de chaise dans la chambre, c'est elle qui m'a raconté ce trait. A toutes les couches de M°*^ la duchesse de Chartres, j'ai toujours vu à ses dernières dou-

leurs les marmitons des cuisines, qui ne manquaient jamais d'accourir dans ce moment. Un mois après les couches, la Reine, sur une chaise longue, recevait pendant trois jours toutes les dames présentées. Les princesses recevaient de même.

. On baptisait promptement les enfants et les petits-enfants du Roi. On ne baptisait les enfants des princes du sang qu'à dix, onze ou douze ans. Le Roi et la Reine en étaient toujours les parrains et marraines. Je parlerai ailleurs de cette cérémonie.

La vie de Versailles était fort agréable ; tous les ministres, les grands officiers de la couronne y tenaient table ouverte trois fois la. semaine. La dame d'honneur de la Reine aussi, et même les dames d'honneur et d'atours des princesses de la famille royale, qui, toutes, étaient fixées à demeure à Versailles, et ne venaient qu'en passant à Paris. La gouvernante des enfants de France y tenait aussi un grand état.

Les princes du sang allaient sans cesse à Versailles passer de suite cinq ou six jours, et durant les couches de la Reine quinze jours

OU trois semaines. Alors ils y tenaient table ouverte.

Toutes ces maisons rendaient fort agréable le séjour de Versailles ; à l'exception de Tobligation de faire sa cour, la liberté de la vie ressemblait à celle de la campagne. On allait et venait dans ces maisons à vingt reprises dans la journée, on y dînait, on s'en allait en sortant de table, si l'on voulait. On revenait deux heures après, on ressortait encore, on revenait et même souvent après souper. Il régnait là une aisance dans le' commerce et une aménité remarquables. Il semblait que, dans ce séjour de la grandeur, ceux qui l'habitaient par état voulussent se dédommager chez eux et y faire oublier la contrainte des étiquettes de la Cour. Les visites des personnes qui vivaient à Paris paraissaient les charmer ; on leur apportait les nouvelles de la ville ; on renouvelait leurs conversations ; on donnait bon air à leurs maisons en y revenant souvent, en paraissant s'y plaire ; pour peu qu'on fût aimable, on y était reçu à bras ouverts. La conversation était toujours animée, surtout après souper, ce qui tenait au bonheur d'être tout à fait débarrassé des

affaires et du soin de faire sa cour. Alors les visites, même à minuit, étaient reçues avec transport et la gaieté universelle.

Il y avait encore aux voyages de Fontainebleau plus d'agrément, parce que tous les princes du sang y étaient à demeure tout le temps du voyage , avec toute leur maison , et que les amis des personnes qui leur étaient attachées y attiraient beaucoup de monde.

Ces voyages étaient charmants par les fêtes, les spectacles, la bonne humeur générale et l'esprit de société qui y régnaient. Cet esprit éuit tel que l'on disait des personnes brouillées : Si elles se trouvent ensemble à Fontainebleau, elles se raccommoderont.

Les voyages de Marly, toujours en été, avaient tous les mêmes agréments, et de plus celui de ses jardins enchanteurs. On s'y promenait beaucoup la nuit. Le Roi et la famille royale déjeûnaient à midi dans le grand salon, les dames y étaient invitées ; on n'y était point en grand habit, ni même le soir au jeu, mais on s'y parait beaucoup et avec une grande magnificence.

L'ordre du Saint-Esprit, ou le cordon bleu,

était un ordre non militaire , mais de faveur, que le Roi ne donnait qu'aux grands seigneurs de la Cour. Les princes du sang le recevaient à quinze ans, les enfants et petits-enfants du Roi au maillot, les princes de la maison de Lorraine à vingt-cinq ans, tous les autres ne pouvaient l'obtenir avant l'âge de trente-deux ans. Quelques places et quelques emplois assuraient de droit le cordon bleu, entre autres celles de gouverneurs des princes du sang, on leur donnait toujours le cordon bleu à la fin de l'éducation. Les ambassades de famille l'assuraient aussi, c'est-à-dire les ambassades de Naples et d'Espagne. On le donnait aussi aux autres ambassadeurs, mais ce n'était pas aussi sûr.

Le cordon rouge était le grand ordre militaire, La croix de Saint-Louis était aussi un ordre purement miHtaire. On avait de droit la croix de Saint-Louis après vingt ans de service, on l'avait aussi pour de belles actions. Feu M. de Genlis l'eut à vingt ans, c'est de mon temps le seul homme de la Cour qui ait eu cet honneur aussi jeune. Un autre homme (qui n'était pas de la Cour), M. de BuUion,

Teut à vingt-quatre ans. Je n'en ai point vu d'autres exemples à cet âge.

Dans un temps où l'éclat de la gloire des armes n'était en rien comparable à celui que lui donnent aujourd'hui tant d'exploits merveilleux, tout le monde préférait le cordon bleu, marque de la faveur du prince, au cordon rouge, marque du mérite militaire.

Le Roi, en général, ne donnait point le cordon bleu à ceux qui avaient déjà le cordon rouge, mais on le donnait à ceux qui n'avaient que la croix de Saint-Louis. De sorte que très communément on refusait le cordon rouge dans l'espoir d'obtenir un jour le bleu.

J'ai vu le maréchal de Balincourt, revêtu de la dignité suprême des militaires depuis vingt ans, n'avoir à plus de quatre-vingts ans que la croix de Saint-Louis, parce qu'il avait constamment refusé le cordon rouge. Enfin il eut à quatre-vingt-deux ans l'ordre du Saint- Esprit et le porta sept ans; il ne mourut qu'à quatre-vingt-neuf ans.

Tous ces ordres, ainsi que celui de Saint- Lazare, avaient quelque chose de religieux.

Lçs chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit de-

valent même dire un office. Ce fonds d'institution religieuse autorisait les souverains à leur demander de faire le serment de fidélité sur l'Évangile, serment sacré pour les gens religieux, et toujours plus imposant qu'aucun autre pour ceux-mêmes qui ne Tétaient pas.

Ainsi la politique avait pu concourir autant que la piété à l'établissement de ces coutumes religieuses.

La procession des chevaliers de V ordre ^'> qui se faisait à la Pentecôte, tous les ans, à Versailles, était une très belle chose. Les chevaliers y étaient superbement vêtus et y portaient de longs manteaux très magnifiques. A cette cérémonie et aux réceptions , les chevaliers faisaient de singulières salutations à l'autel et au Roi. Ils faisaient de grandes révérences exactement

(i) On désignait ainsi les chevaliers de l'ordre du Saint- Esprit, ce qui signifiait V ordre par excellence. Il n'était même pas d'un bon ton de dire les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit. Les gens de la Cour, qui attachaient un si grand prix à cette décoration, avaient cherché à l'ennoblir encore par cette manière de parler. C'est ainsi que beaucoup d'intentions très fines ont fait adopter de certaines expressions et jeter de la défaveur sur d'autres. Un financier, qui n'avait aucun intérêt à exalter là gloire de porter le cordon bleu , disait : les chevaliers de l'ordre du Saint'Esprtt ; un courtisan disait : les chevaliers de l'ordre. {Note de M°" de Genlis.)

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comme les femmes, cela leur était prescrit depuis la fondation de l'ordre. Je n'ai jamais pu découvrir la raison de cet usage bizarre.

Les chevaliers faisaient preuves de noblesse. Le maréchal de Fabert était roturier, Louis XIV, malgré sa naissance, voulut lui donner le cordon bleu, le maréchal refusa, parce qu'il fallait nécessairement écrire dans l'acte de réception qu'il était noble et qu'il ne voulut pas consentir à ce mensonge. Louis XIV lui écrivit à ce sujet une lettre charmante.

Quand les princesses perdaient un de leurs proches parents, la manière de leur faire sa co;ir alors s'appelait : aller faire des révérences. En effet, on n'y faisait que cela, trois révérences, et on passait; on entrait par une porte et on sortait par une autre.

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