‹ De l'Esprit des loisChapitre 19 sur 935 · LIVRE II, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV

;»ncurs, (lu derpi, de la noblesse et des villes, vous aurez bientôt un Ktat |i(i|iulaire, ou bien un Etat despotii4ue.

Lestribunauv d'un ^'rand Etat en Europe frappent sans cesse, depuis plusieurs siècles, sur la jurisdictnm patrimoniale dessei- ;:npurs et sur recdésiastique. Nous ne voulons pas censurer des ina;:istrats si sa^es; mais nous laissons à décider jusqu’à quel point 1a constitution en peut être changée.

Je ne suis point entêté des |u'iviléges des ecclésiastiques; mais Je vondrois qu’on fixât bien une fois leur jurisdiction. 11 n’est point ({uestion de savoir si un a eu raison de l'établir, mais si elle est établie, si elle fait une partie des lois du pavs, et si elle j est liartout relative; si, entre deux pouvoirs que l’on reconnoit indépendants, les conditions ne doivent i»as être réciproques; et s’il n’est pas égal à un bon sujet de défendre la justice du [n ince, ou les limit(!S qu’elle s’est de tout temps prescrites.

Autant (|ue le pouvoir du clergé est dangereux dans une république, autant est-il convenable dans une monarchie, surtout dans celles qui vont au despotisme. Où en seroient l’Espagne et le Portugal depuis la perte de leurs lois, sans ce pouvoir qui arrérte seul la puissance arbitraire? Barrière toujours bonne, lorsqu’il n’y en a point d’autre : car, comme le despotisme cause à la nature humaine des maux effroyables, le mal mémo qui le limite est un bien.

Comme la mer, qui semble vouloir couvrir toute la tciTe, est ‘ arrêtée par les herbes et les moindres graviers qui se trouvent sur le rivage; ainsi les monarques, dont le pouvoir paroitsans bornes, s’arrêtent par les plus petits obstacles, et soumettent leur fierté naturelle à la plainte et à la prière.

Les Anglois, pour favoriser la liberté, ont ôté toutes les puissances intermécliaires qui formoient leur monarchie ‘. Ils ont bien raison de conserver cette libei’té- ; s’ils venoient à la j)erdre, ils seroient un des peuples les plus esclaves de la terre.

M. Lavv, pai' une ignorance égale de la constitution républi- . •raine et de la monarchique, fut un des plus grands promoteurs du despotisme que l’on eût encore vus en Europe. Outre les changements qu’il fit, si brusques, si inusités, si inouïs, il vouloit ôter les rangs intermédiaires et anéantir les corps |*olitiques : il dissolvoit ’ la monarchie par ses chimériques remlKiui'sements, et semhloit vouloir racheter -la constitution même.

Il ne suffit pas (ju'il y ait dans une monarchie des rangs

1. Ail conirairfl , les Anglais ont ï. Ferdinand, roi d’Aragon, se fit rendu plus légal lo pouvoir des soi- grand-maiiro des ordres; et cela seul gneurs spirituels et temporels, et ont altéra la eoostitution. augmenté celui des communes. (Volt.)

18 DK L’KSPRIT DES LOIS.

iiitfrmi'diaires; il faut encore ini rtépfit <le lois. Ce rfépftt ne pi iil être que dans les corps politiques, qui annonc«Tit les lois loi-s(iu’ellcs sont faites, et les rappellent lorsqu’on les oublie. L’ignorance naturelle à la noblesse, son inattention, son mépris pour le gouvernement civil, exigent qu’il y ait un rorp» qui fasse sans cesse sortir les lois de la poussière <hi elles seroient ensevelies. Le conseil du prince n’est pas un dépôt convenable. 11 est, par sa nature, le dépéitdc la volonté momentanée du prince qui exécute, et non pas le dépôt des lois fondamentales. De plus, le conseil du monarque change sans cessi?; il ii’est |uiiut permanent; il ne sauroit être nombreux; il n’a point à un .ISSC7. haut degré la confiance du jieuple : il n’est donc pas en état de l’éclairer dans les eirconsUnces difficiles, ni de le ramener à l’obéissance.

Dans les Etats despotiques, où il n’y a point de lois fondamentales, il n’y a pas non plus de dépôt de lois. De là vient-que, dans ces pays, la religion a ordinairement tant de force : c’est (]u’elle forme une espèce de dépôt et de permanence; et, si ce n’est pas la religion, ce sont les coutumes qu’on y vénère, au lieu des lois.

EHAIMTRE V

Des lois relatives à la nature de l’Etat despotique.

il résulte «le la nature du pouvoir despotique que l’homme seul qui l’exerce le fasse de même exercer par un seul. Un liontitic à qui ses cint| sens disent sans cesse qu’il est tout, et «|tie b‘s autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. Il abandonne donc les affaires. Mais s’il les confioit il plusieurs, il y auroitdes disputes entre eux; on feroit des brigues jiour être le premier esclave ; le prince seroit obligé de rentrer «lans l’administration. 11 est donc plus simple qu’il rahandonne à un visir*, qui aura d’abord la même puissance (pu* lui. L’établissement d’un visir est, dans cet Etat, une loi ^ fondamentale.

On dit qu’un pape, à son élection, pénétré de son incapacité, fit d’abord des diflicuitt-s infinies. 11 accepta enfin, et livra à so» neveu toutes les affaires. 11 étoit dans l’admiration et disoit :

« Je n’aurois jamais cru que cela eût été si aisé. » Il en est de même des princes d’Orient. Lorsque, de cette prison où des eunuques leur ont affoibli le cœur et l’esprit, et souvent leur ont laissé ignorer leur état même, on les tire pour les placer sur le

1. Les rois «l’Orient ont toujours des visirs, dit M. CliATÜin.

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